Cartouches (41)


La démocratie du vivant, une théorie des ardents, la Corrèze de l’enfance, le marxisme comme création, un député contre un président, un Rimbaud communard, les Hauts Plateaux de l’Algérie, la chaleur du Mississippi, l’identité fixe ou la politique, l’acte de philosopher, la résistance des esclaves : nos chroniques du mois de mars.


« Il faut s’adapter » — Sur un nouvel impératif politique, de Barbara Stiegler

Avec ce livre, la philosophe Barbara Stiegler nous donne une leçon d’écriture. Et mène une enquête sur la place du biologique dans les premières formulations du néolibéralisme — une formule parcourt en filigrane tout l’essai : « le sentiment pathologique du retard ». Face à l’inéluctabilité des choses (de l’évolution, de la société), comment s’adapter ? Quelle planification, quel laissez-faire ? Comment articuler l’échelle locale et globale (les prémisses de la mondialisation appelée « la Grande Société ») ? Toutes ces questions sont au cœur d’une controverse qu’exhume Stiegler. Pour comprendre de quel bois est fait ce « nouveau libéralisme », l’auteure nous plonge dans le vif débat entre deux auteurs peu lus du public francophone, Walter Lippmann, journaliste et éditorialiste influent, et John Dewey, philosophe pragmatiste. Ceux-ci, conscients du déclin inévitable du libéralisme classique, tentent de le repenser en s’appuyant pour partie sur Darwin. Pour le premier, l’adaptation se fait d’en haut afin de satisfaire le marché, avec l’aide de l’État et des experts ; pour le second, c’est par le peuple, dans une démocratie revivifiée grâce à l’éducation que pourra s’épanouir un libéralisme qu’il conçoit, bien que réformiste, comme le « noyau essentiel de la pensée socialiste » (non pas en régulant les abus du capitalisme mais en reconstruisant radicalement et collectivement les institutions économiques et sociales, notamment en s’opposant à la concentration des savoirs). Si, se tenant à son objet, la philosophe s’autorise peu d’allusions sur l’époque contemporaine, sa réflexion s’avoue d’une actualité brûlante. Le champ de l’expertise est désormais partout en politique : connaître sa généalogie permet d’en identifier les forces et faiblesses. Mais surtout, ce livre, en étudiant les sources évolutionniste du néolibéralisme, ouvre la porte « à une reprise en main collective, démocratique et éclairée du gouvernement de la vie et des vivants ». Le message à l’endroit de l’écologie politique est on ne peut plus clair. [J.C.]

Éditions Gallimard, 2019

Levez-vous du tombeau, de Jean-Pierre Siméon

L’auteur de La Poésie sauvera le monde ou de Politique de la beauté poursuit son chemin en enfonçant un clou désormais vrillé dans nos âmes : « Il va falloir enfin que la poésie gouverne », et ce n’est pas dire que les poètes seraient de meilleurs politiques, « mais la vie simplement serait à chacun / le seul objet de son désir ». Le chemin qu’il nous propose relève ici de la trajectoire de vie. La première partie, consacrée aux « sept cordes de la lyre », nous parle du « corps affamé de ciel », de son rapport aux éléments primordiaux, à la nature et au temps. L’invocation centrale, « Levez-vous du tombeau », s’adresse aux hommes las oublieux de leur puissance de vie pour leur rappeler que la seule intensité se conçoit ici et maintenant — la poésie redevient alors l’arme des vivants, « et que vienne avec nous tout homme ouvrier de la vie ». Sa « théorie des ardents » vient compléter ce recueil qui brûle et bouscule, nous emmène de Budapest à la Chine, de la Russie à Beyrouth. L’épilogue en forme d’hommage à Césaire, celui qui montre « le chemin des métaphores », nous laisse tout sonnés — c’est qu’en refermant le livre s’impose à nous la seule évidence, celle de l’effroyable joie de vivre, dont il faut se saisir tout entière tant qu’il est temps, juste avant le tombeau. S’il nous fallait un livre de poésie pour réconcilier le langage et ce qu’il fait au corps, l’action et ce qu’elle peut faire aux mots, ce serait celui-ci, qui se lit comme un manifeste dédié à tous ceux qui refusent de se laisser enterrer et atterrer par une société indifférente au feu primordial, aux êtres qu’on étreint, à cette « pollinisation de l’âme dans une caresse ou un baiser » qui fait de notre soif notre plus grande force. Des poèmes à dévorer et à déclamer, qu’on transportera partout dans sa poche comme un viatique pour se souvenir de l’urgence que racontait déjà Pindare — « Ô mon âme, n’aspire pas à la vie éternelle, mais épuise le champ du possible. » [A.B.]

Éditions Gallimard, 2019

La Bête faramineuse, de Pierre Bergounioux

C’est un enfant qui porte une voix d’adulte. Ou peut-être un adulte qui se souvient de cet été-là où, à 11 ans, avec son frère si proche, ils ont tué la bête et ont vu leur grand-père lentement mourir. Loin de leur quotidien parisien où le temps n’a que peu d’importance, ce dernier se déploie dans cette Corrèze d’élection, jusqu’à être interrogé, constamment, par l’enfant qui en découvre la profondeur. Pourquoi 12 ans ? Pourquoi 13 ou 14 après ces 11 ans qui semblent éternels et pourtant si passagers ? Pourquoi la mort comme terme à toute chose, des papillons que l’on attrape aux proches que l’on côtoie ? Pères et grand-pères sont questionnés avec le sérieux nerveux des jeunes années. Pour tromper le temps, peut-être faut-il modifier l’espace : « et le monde réel était la carte. » La plateau de Millevaches comme terrain de jeu, La Bête faramineuse comme objet insaisissable d’une traque aux élans animistes : l’exploration ne cesse qu’à la nuit tombée. Il s’agit de trouver sa place dans ce temps absorbant : « Nous perturbions passablement le cours des choses », pensent alors les deux frères, sur le point de trouver la source de la rivière. Dans un imaginaire peuplé de récits d’exploration, de ceux du grand-père, de masques africains aux propriétés extraordinaires et d’insectes, c’est l’amère perte d’un âge où innocence et sérieux se mêlent que célèbre l’auteur. Tout est remis en question à l’aune de spéculations initiatiques : « J’ai dit que nous étions peut-être des Illinois qui se seraient trompés d’heure et d’endroit et que personne ne s’en était rendu compte. » Natives le temps d’un été, les deux enfants cherchent des limites à leur imagination, et, n’en trouvant pas, habitent un rêve qui ne prend fin qu’août passé. On se prend à penser qu’on souhaiterait retourner à cet âge où tout, alternativement, prend sens puis le perd. [R.B.]

Éditions Gallimard, 1986

Défense du marxisme, de José Carlos Mariátegui

« Le socialisme, c’est-à-dire la transformation de l’ordre capitaliste en collectiviste, maintient en vie [la critique de Marx], elle la continue, la confirme, la corrige. » Le marxisme est en crise, et ce depuis plus de 100 ans. C’est du moins ce qui ressort de la lecture de ce petit livre du Péruvien José Carlos Mariátegui, composé d’articles écrits entre 1928 et 1930. Prenant pour point de départ le livre d’Henri de Man Au-delà du marxisme, Mariátegui y polémique avec le révisionnisme et dessine les contours d’un marxisme révolutionnaire où la lutte des classes est le concept central. En guerre contre les réductions économicistes, il prend pour cible l’attentisme hérité de la social-démocratie et de la IIe Internationale, au nom du volontarisme des leaders bolcheviques russes de 1917. Sa lecture fait largement appel à des références singulières pour un marxiste : Georges Sorel, visage du syndicalisme révolutionnaire, mais aussi Freud, les surréalistes et même Henri Bergson… Marx, Lénine et Rosa Luxemburg apparaissent comme autant de figures de proue héroïques d’un mouvement de masse né des intérêts objectifs de la classe ouvrière, mais dont la lutte même fait émerger les dirigeants et les théoriciens. Le socialisme comme fruit d’un effort sans précédent d’éducation et de conscientisation ne peut pas « être le fruit d’une banqueroute » : il ne sera pas le résultat d’un dysfonctionnement du capitalisme, mais une création, une affirmation vitale, la manifestation d’une force réelle qui lutte pour faire advenir un monde émancipé. Sa contribution est celle d’une pensée révolutionnaire vivante : les ressources scientifiques et théoriques que les pères du socialisme ont mis à disposition du mouvement ouvrier sont à la fois des manuels et des évangiles, leur pensée vit par le renouvellement continu des formes de la lutte des classes. [J.G.]

Éditions Delga, 2014

Ce pays que tu ne connais pas, de François Ruffin

Dans Ecce Homo, Nietzsche a stipulé quatre conditions seules à même de légitimer une guerre — intellectuelle — contre un adversaire : s’en prendre à un individu victorieux ; être isolé et se compromettre ; ne pas viser la personne pour ce qu’elle est mais ce qu’elle incarne (user, disait le philosophe, des êtres incriminés « comme de loupes pour rendre visibles les calamités publiques latentes et insaisissables ») ; ne pas avoir de différend d’ordre personnel et faire montre « de bienveillance ». On peut, à la louche, tenir pour honorées lesdites conditions. Le chef de Fakir saisit au col celui de la 6e puissance économique mondiale puis cogne à n’y plus voir (Macron est « hors du peuple » ; il renifle « l’odeur de l’Argent » ; il exhale une classe, celle des riches ; il transpire l’assurance, la supériorité, la morgue et le narcissisme ; il est « indécent » ; il a pour unique œuvre le « néant » ; il est même « fou », tout entier possédé par la démesure autrefois maudite) ; le député insoumis, cavalier seul d’un groupe parlementaire, ne craint pas de s’en prendre au physique (la gueule de l’emploi, celle de « catalogue des 3 Suisses » au « nez droit ») et se voit qualifié, à mi-mot, d’antisémite par Le Point-Pinault et de collabo fasciste par Bernard-Henri Lévy ; le réalisateur de Merci patron ! assure qu’il se moque bien de Macron (« On s’en fout de vous », « Vous êtes fous, collectivement fous ») et dénonce une caste, un système, une pensée (celle du libre-échange) ; le fils du Nord confie son « respect » et, par deux fois, son admiration pour son concitoyen. Le duel est au grand jour, quelque part au bord de leur Somme natale. Ruffin ne laisse aucun répit à son lecteur : quand il n’allonge pas lui-même les coups, fort de ce réel qu’il n’en finit pas de brandir jusque dans son « ventre », ce sont les anonymes qu’il convoque tout au long du livre, ces pauvres, ces pestiférés, ces gilets jaunes, ces lépreux de la nation qui l’escortent et fortifient sensiblement l’attaque. « En liant mon nom à celui d’une cause ou d’une personne, complétait Nietzsche, […] je lui fais honneur et je la distingue » ; Ruffin sait ce qu’il fait, et il le fait non sans talent. Il en appelle aux grands noms de la gauche et, partant, y joint le sien. Nul n’est dupe, l’auteur encore moins ; reste un ancien banquier à terre. [M.L.]

Éditions Les Arènes, 2019

Rimbaud Révolution, de Frédéric Thomas

Le projet est ambitieux, bien qu’il nous laisse un peu sur notre faim. Les surréalistes le disaient avec André Breton : « transformer le monde » avec Marx et « changer la vie » avec Rimbaud ne feraient en fait qu’un seul et même projet. L’auteur tente de réactualiser cette promesse en explorant la biographie de Rimbaud et en rappelant sa proximité avec la Commune. Il l’avoue cependant dans un bel épilogue : « Ce n’est qu’au prix d’un détournement libertaire de Marx et d’une lecture orientée et intéressée de Rimbaud — mais que vaudrait une lecture désintéressée de la poésie ? — que le surréalisme a mis à l’ordre du jour leurs complicités et mêlé leurs projets et leur refus sur la base d’une éthique de l’amour et de la révolte. » Le résultat ? Un double échec, celui des staliniens qui avaient oublié la poésie d’un côté ; celui des poètes réduits au silence de l’autre. Si l’on pourra aller regarder du côté du Parcours politique des surréalistes de Carole Reynaud-Paligot, paru en 1995, pour une approche plus fouillée historiquement, ce court texte a le mérite de mettre en lumière une intuition forte, celle qui s’attache aux pouvoirs de la poésie, celle de faire de l’action la sœur du rêve et de défendre à tout prix la possibilité d’un « bonheur non discipliné », fidèle aux promesses de l’enfance et de l’amour, passant outre à la violence des rapports de classe. On ne sort pas de cette lecture certains d’avoir trouvé « les secrets pour changer la vie » que cherchait déjà la Vierge folle d’Une saison en enfer, mais tout à fait sûrs en revanche que le grand enjeu consiste à ne jamais céder sur l’essentiel — le droit de poursuivre cette quête du Graal révolutionnaire dans un monde où la moquerie et le cynisme piétinent chaque jour l’enchantement. [A.B.]

Éditions de l’Échappée, 2019

Le Livre d’Amray, de Yahia Belaskri

C’est à l’heure où l’Algérie tout entière se lève pour recouvrer la liberté et le sens de l’espoir qu’il faut lire cette fable étrange et douce. Le Livre d’Amray raconte un parcours d’exil, celui d’un gamin « amoureux du monde et de ses mystères », né au pays de la Kahina et d’Abd el-Kader, fils d’un homme broyé par la guerre et d’une mère courage pour laquelle il demeurera toujours el mazouzi, le préféré, même lorsqu’il part vivre loin, trop loin, et qu’elle lui intime dans une scène déchirante, de partir pour vivre heureux et de ne jamais revenir. Si l’amour est immuable, la politique ne respecte rien. Un jour, Shlomo le juif et Paquito le chrétien quittent l’école où ils ne sont plus les bienvenus. Un jour, Octavia, qu’il surnomme Giulia, « ma joie », s’en va aussi. Le gamin grandit, rentre au lycée, acquiert une conscience politique, prend la mesure de l’écart entre son désir de liberté et la réalité de la vie en dictature. S’il tente de s’adapter, se marie, a des enfants, travaille pour de grandes entreprises portuaires, loin des Hauts Plateaux de son enfance, il est rattrapé par le service militaire et la folie des hommes fous de Dieu qui tendent un piège à sa fille, demandant aux enfants de ramener des bouchons de liège à l’école et en déduisant, s’ils s’exécutent, que leurs parents boivent du vin. Amray choisit l’exil pour renaître, mais revient chercher ses enfants au pays et voit sa femme se faire assassiner sous ses yeux. Au cœur de sa descente aux enfers, récupéré par l’ami d’enfance qui tente de le ramener à la raison et à la vie, c’est le fantôme d’Octavia qui le sauvera, l’arrachera aux mains des « voleurs de rêve, ceux-là qui brandissent étendards, talismans et amulettes, sèment l’inquiétude et l’effroi, abîment les hommes et altèrent jusqu’aux pierres ». Alors Amray repart, comme le poète, accompagné de ses morts et du silence et du vent, « alors qu’il ne possède rien qui puisse l’attacher à un territoire autre que l’enfance et la langue, par la nuit avalé, recraché à l’aube, il s’invente des aurores renouvelées ». On quitte ce livre avec le désir que tous les Amray du monde puissent retrouver leur terre natale sans plus rien abdiquer de leur mémoire et de leur liberté. [A.B.]

Éditions Zulma, 2018

Bois sauvage, de Jesmyn Ward

Dès les toutes premières lignes : l’air est poisseux, la chaleur écrasante, des choses se passent mais on ne saisit pas bien quoi — nos yeux plissés semblent avoir besoin d’un temps pour se faire à la lumière aveuglante. Mais on y est, et, qu’on le veuille ou non, nous voilà embarqués. Ce premier roman de Jesmyn Ward, Afro-Américaine du Mississippi, écrit en 2012 à l’âge de 35 ans, nous percute en plein mouvement. Elle impose un rythme déroutant : quelque chose d’haletant, de tranchant, dans un décor d’une immobilité quasi étouffante. La puissance du style nous submerge ; les mots sont secs, aiguisés, durs ; ils piquent malgré la torpeur. Mais leur force de frappe tient de l’art de décrire si justement une situation — qui, elle, taille et découpe dans la chair vive sans théâtre ni annonce. Nulle emphase, aucun besoin de mise en scène ; comme un tour de force : ce n’est pas le récit qui porte ou défend les faits, il se plie humblement derrière. Tout est là, regardez, sentez — et au fond, peu importe que vous compreniez ou pas. L’auteure écrit au cœur de la vie étasunienne d’une famille noire pauvre — non pas des années 1960 sous la plume d’un Richard Wright, mais en 2005. Skeet et son amour inconditionnel pour China ; Randall, un ballon de basket entre les mains et son petit frère Junior qui ne le quitte jamais, agrippé à son dos ; leur père, veuf esseulé qui noie son chagrin dans l’alcool mais qui tient assez sur ses deux jambes pour tenter de faire tenir leur maison debout ; au centre, la protagoniste Esch’, jeune fille de 16 ans, et le monde. Lorsque l’on referme la dernière page, on se retrouve comme expulsé de ce lieu et de ce moment — aussi soudainement qu’on s’y est retrouvé —, mais avec cette marque laissée sous la paupière et un nœud de sensations encore vives. Bois sauvage, Mississippi, août 2005 : 12 jours, ou le récit du passage de l’ouragan Katrina. [C.G.]

Éditions 10/18, 2012

La France — Autopsie d’un mythe national, de Saïd Bouamama

D’où vient cette idée de l’exception française ? Pourquoi ces mantras sur l’intégration, l’assimilation culturelle (même quand elle n’en porte pas le nom), l’identité nationale ? Pourquoi cette obsession — frôlant le délire — d’une « mission civilisatrice », celle-là même qui, de nos jours, revient tous les cinq ans à la faveur d’un débat « féministe » ou « émancipateur » sur le voile ? Quel est le lien entre un Breton, un Berbère et un enfant d’immigrés ? Pourquoi un tel refus de penser le colonialisme, sa domination et son exploitation barbares ? En quoi toutes ces questions — et les réponses que l’on y apporte — sont-elles fondamentales pour l’actualité, le présent et le futur ? Saïd Bouamama donne dans ce livre des clés d’analyse indispensables, à sa manière toujours aussi limpide. C’est l’approche fixiste, essentialiste, naturaliste de la France et de sa culture qu’il faut briser — car elle est historiquement, philosophiquement fausse. Elle inverse causes et conséquences : la domination ne prouve aucunement une infériorité, elle la crée. L’histoire d’un pays, sa représentation, sa culture et son état ne cessent d’évoluer au gré des évènements historiques, politiques et économiques. « La France, comme les autres nations, […] est l’aboutissement de conflits sociaux et de luttes d’intérêts. Elle est l’œuvre du mélange culturel permanent, choisi ou non, imposé ou non, que ces luttes d’intérêts ont produit. » Rien à voir avec quelque essence originelle qui exige l’unicité comme seul lien possible entre habitants d’un même territoire, et pose « dans le même mouvement que les autres liens qui pourraient regrouper les citoyens sont, au mieux, secondaires, au pire, inexistants ». L’histoire n’est pas linéaire ni sans contradictions — comme voudrait le faire croire sa version dominante ; le seul lien réel est politique. Si le mythe a une fonction dans une société, il est temps d’enterrer celui-ci pour un autre, réellement fédérateur. [C.G.]

Éditions Larousse, 2008

Les Limites du langage philosophique, de René Daumal

« Nous n’avons pas d’éducation qui s’adresse à l’Homme, à la personne même, au conducteur unique de ce char à trois chevaux. » Il parle de nous, René Daumal. Nous qui souffrons d’un mal, « mangés par les mots », qui avons sacralisé le Savoir au point de le vider de toute substance vitale. Des « coquilles vides, gardant la forme de ce qui fut vivant, sont conservées par habitude, par convention ». Nous, entité occidentale, qui mettons le mot comme une passoire devant le monde tel qu’il est, au point, bien souvent, de penser à partir de lui et non plus de la réalité qui le précède. La philosophie, nous dit l’écrivain, ne nous fait rien connaître par elle-même, ne nous donne en soi aucune puissance d’agir. L’esthétique ne contient rien du beau. La Morale n’a pas de contenu : elle ne le trouve que dans l’activité de l’homme vivant, tout comme l’esthétique n’a de sens que dans la création, et la philosophie « quand elle passe dans le laboratoire du savant et le chantier de l’ingénieur ». Tout cela pourrait être des évidences, mais Daumal n’est pas universitaire : c’est un écrivain-poète, les pieds sur terre, cherchant à rendre son épaisseur à l’acte de philosopher, qu’il réenracine en Occident avant de tremper le verbe dans cet hindouisme qu’il connaît bien. Poète et traducteur du sanskrit, il faut le dire, car cela signifie que le silence est pour lui compagnon de sa quête, en plus d’accorder de l’importance à tous les langages humains. « Si tu continues à ne penser qu’avec ta tête, elle éclatera. Si tu ne veux être que des pieds, ils perdront toute force » Daumal est mort en 1944, au milieu d’une phrase d’une de ses aventures alpines, en pleine écriture du Mont Analogue[M.M.]

Éditions la Tempête, 2018

Angola Janga, de Marcelo D’Salete

Au XVIe siècle, dans le Brésil colonisé par les Portugais, les populations indigènes esclavagisées sont décimées ; plusieurs millions de Noirs seront déportés pour accomplir le travail forcé des colonies. À la fin de ce même siècle, on rapporte que des esclaves se sont enfuis dans la montagne. Angola Janga — la « petite Angola » —, autrement connue sous le nom de Palmarès, sera l’un des plus grands villages fondés par des marrons : jusqu’à 30 000 personnes s’y seraient rassemblées. Elles ont fondé de véritables territoires indépendants où rien ne semblait manquer : elles cultivaient maïs, manioc, haricots, patate douce, canne à sucre et élevaient volailles et porcs. Les villages, cachés dans la forêt, étaient de véritables lieux protégés par la nature et les hauts remparts construits par les habitants. Les Palmaristas étaient aussi des combattants qui ont su résister aux nombreuses attaques des armées portugaises, épaulées par des milices à leur service — longtemps, grâce à leur maîtrise de la forêt et leur capacité à se déplacer en groupe d’un village à l’autre, ils ont su faire face à l’ennemi venu pour les massacrer ou les rendre à nouveau captifs. Marcelo D’Salete s’est intéressé à cette partie de l’histoire de son pays ; 11 ans durant, il a mené des recherches afin de raconter celle des Palmaristas — ces hommes et ces femmes qui ont écrit le mouvement de résistance le plus long de l’humanité. Pendant près d’un siècle, ils sont parvenus à mettre en échec toutes les expéditions menées contre eux et contées dans cet ouvrage. Mais cet album de bande dessinée, tout en noir et blanc, est aussi le récit d’une division, celle de la résistance, tactiquement introduite par les colons : une proposition de retour sous l’autorité de la couronne portugaise en échange de la reconnaissance de la liberté des esclaves nés à Palmarès — les autres devant être remis en esclavage. [C.G.]

Éditions çà et là, 2018


REBONDS

Cartouches 40, février 2019
Cartouches 39, janvier 2019
Cartouches 38, décembre 2018
Cartouches 37, novembre 2018
Cartouches 36, octobre 2018

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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