Mariátegui ou le socialisme indigène


Texte inédit pour le site de Ballast

Premier théoricien marxiste d’Amérique latine, José Carlos Mariátegui n’en demeure pas moins largement méconnu en Europe. Portrait d’un homme qui œuvra, sa trop brève vie durant, à penser et mettre en place un socialisme à la fois internationaliste et ancré dans la mémoire indigène du Pérou. ☰ Par Jean Ganesh


Lorsqu’il meurt de tuberculose en 1930, à seulement 36 ans, celui qui sera surnommé « Amauta » (le sage, en langue quechua) est un homme aux multiples facettes. Publiciste, journaliste, syndicaliste, secrétaire du tout jeune Parti socialiste péruvien (le PSP), éditeur et principal rédacteur de la revue Amauta, membre du Conseil général de la ligue anti-impérialiste de la IIIe Internationale, Mariátegui se trouve à l’avant-garde des luttes. Premier marxiste d’Amérique latine pour certains (Antonio Mélis), Gramsci latino-américain pour d’autres, figure centrale de la gauche péruvienne quoi qu’il en soit, José Carlos Mariátegui s’impose tant par l’étendue de son œuvre que par son activisme débordant. Il est pourtant, eurocentrisme oblige, très largement méconnu en Europe et dans le cadre des discussions sur le marxisme en général. Retracer le parcours d’un autodidacte qui allait profondément bouleverser le paysage politique de son pays et les formulations révolutionnaires sur le continent entier est l’occasion d’un hommage, mais surtout d’une invitation à sans cesse penser à nouveau frais nos mots et nos slogans en les plongeant dans la pratique des luttes.

« Devant les locaux du journal, un journaliste métis, aux traits effilés et boitant de la jambe gauche, regarde la foule. »

Le 8 juillet 1919, une foule immense faite d’ouvriers du textile ou du syndicat des boulangers, de dockers et d’autres travailleurs se rassemble spontanément à Lima. Exultante, enthousiaste, elle se dirige vers le bâtiment du journal La Razón et fait un triomphe aux tout jeunes journalistes du seul quotidien ayant appuyé les grandes grèves de masse du mois de janvier et la grève générale du 27 mai. Le gouvernement oligarque de Pardo est tombé le 4 juillet, renversé par un coup d’État, et c’est désormais Augusto Leguía qui est aux affaires. Il a accordé la journée de 8 heures et, en ce jour, vient de faire libérer les leaders ouvriers, emprisonnés depuis le 26 mai. L’ambiance est électrique. Devant les locaux du journal, un journaliste métis, aux traits effilés et boitant de la jambe gauche, regarde la foule. Son nom est José Carlos Mariátegui : il a 25 ans et fait son entrée officielle dans les rangs de la gauche de combat. En tant que membre du Comité de propagande socialiste, puis du Comité pour la baisse du prix des subsistances, il a déjà participé à un organe de masse faisant le lien avec 30 000 ouvriers et travailleurs qui vient d’imposer ce qui semble être une lourde défaite à l’oligarchie terrienne traditionnelle.

La joie sera pourtant de courte durée, le nouveau président ne goûtant que fort peu les critiques que Mariátegui et ses amis ne manquent pas de faire à son gouvernement. Avec les premières répressions contre les syndicalistes et les organisateurs ouvriers viennent les pressions du gouvernement : Mariátegui et son ami de toujours, César Falcón, doivent être envoyés respectivement en Italie et en Espagne comme émissaires de propagande du Pérou, ou être incarcérés. Le 8 octobre 1919, Mariátegui prend la mer en direction de l’Europe ; il en reviendra profondément changé. Selon ses propres mots, il y épouse « une femme et quelques idées ». L’autodidacte attiré par les provocations mondaines y opère sa mue, sa transformation de journaliste socialisant en acteur central de la lutte des classes au Pérou.

Extrait d’une fresque de Diego Rivera

L’« âge de pierre »

José Carlos Mariátegui est né en 1894 à Moquegua, d’un père de bonne famille et d’une mère fille de petits agriculteurs indiens. Abandonnée par son mari, qui meurt rapidement, Maria Amália La Chirra élève ses enfants seule, survivant avec son salaire de modiste. Très tôt, la santé fragile de son deuxième fils se révèle : un accident d’école, puis une poliomyélite clouent le petit José Carlos au lit de 1902 à 1904. Cette période difficile est toutefois l’occasion pour lui de profiter de la bibliothèque laissée par son père — seule marque de l’existence paternelle dans l’éducation de Mariátegui, l’accès aux livres lui ouvre le monde de la lecture : il dévore les ouvrages les uns après les autres et tente même d’apprendre, seul, le français. Cet épisode est d’autant plus crucial pour le futur dirigeant politique qu’il forge son appétit insatiable de connaissance. À 14 ans à peine, une fois finie l’école primaire, Mariátegui commence à travailler : il entre d’abord au quotidien La Prensa comme ouvrier typographe, s’inscrivant ainsi, sans le savoir, dans la longue lignée des ouvriers passés de la composition des pages à leur écriture. Se distinguant par son esprit, il gravit les échelons : il intègre la rédaction en 1912, publie son premier article à 18 ans et se voit attribuer la couverture des interventions de police et les faits divers. Puis, sous le pseudonyme de Juan Chroniqueur, une chronique de la vie mondaine où ses bons mots lui valent de fréquenter le beau monde et les champs de course. Mariátegui dira plus tard qu’il était alors un « littérateur infecté de décadentisme et de byzantinisme fin-de-siècle ».

« La revendication de la journée de 8 heures, la Révolution mexicaine, et bientôt les nouvelles de la Révolution russe, se combinent à une agitation étudiante des fils de la bourgeoisie urbaine qui traverse le continent. »

Son intérêt pour la politique prend un tour nouveau en 1916, lorsqu’il intègre la rédaction d’El Tiempo en tant que chroniqueur politique. Journal d’opposition au président oligarque Pardo, il rassemble alors largement les partisans d’un changement politique. Dans l’aile gauche de l’opposition, Mariátegui commence à fréquenter des agitateurs ouvriers, comme Carlos Del Barzo, et leur référence commune au grand auteur anarchisant Manuel González Prada influence la création de la revue Nuestra Epoca. Sobrement sous-titrée « revue de combat », elle sera interdite après quelques numéros seulement. Les années 1912-1921 marquent un tournant par l’entrée en scène d’une force nouvelle sur l’échiquier politique péruvien : les ouvriers, sous l’influence des publications et des immigrés hispaniques, s’organisent selon les principes de l’anarcho-syndicalisme et suivant le modèle de la CNT espagnole, fondée en 1910. La revendication de la journée de 8 heures, la Révolution mexicaine, et bientôt les nouvelles de la Révolution russe, se combinent à une agitation étudiante des fils de la bourgeoisie urbaine qui traverse le continent. Ce contexte de croissante agitation est le berceau dans lequel Mariátegui opère son incubation politique. Les troubles de la fin de 1918 et les grèves de l’année suivante le font entrer pleinement dans le combat socialiste — c’est le signe de la fin de ce qu’il appellera en 1929 son « âge de pierre ».

L’Europe comme apprentissage

Le Vieux monde que visite Mariátegui en exil sort à peine de la Grande Guerre, qui marque la fin des empires centraux allemand et austro-hongrois, l’imposition d’un nouvel ordre international et l’irruption tant des questions nationales que des luttes révolutionnaires sur la scène mondiale. Il y a la Révolution russe de 1917, et l’enthousiasme que provoque l’instauration de la République des Soviets dans les organes du mouvement ouvrier européen, mais aussi les différentes révolutions avortées ou réprimées : l’écrasement du mouvement spartakiste et l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le massacre de la République des Soviets, l’échec de l’Armée rouge devant Varsovie, les grèves des mineurs anglais et des cheminots français… Hors d’Europe, ce sont les révoltes en Inde, en Syrie, la révolution en Chine et le congrès de Bakou des peuples d’Orient en 1920. L’atmosphère est à la transformation de la société, aux bouleversements émancipateurs. L’Italie fait alors figure, pour Mariátegui, d’« épicentre de la révolution mondiale », et les débuts, puis l’accession du fascisme au pouvoir lors de la marche sur Rome du 29 octobre 1922, marquent une inflexion majeure : « Ainsi s’est terminée la période révolutionnaire et a commencé la période réactionnaire », écrit-il. Les occupations d’usines et les grèves secouent rudement le nord de l’Italie autour des importantes concentrations ouvrières que sont Turin et Milan, notamment dans les usines Fiat en septembre 1920. En compagnie de l’ami César Falcón, il assiste en janvier 1921 au Congrès de Livourne, qui voit le Parti socialiste italien se scinder entre l’aile réformiste et l’aile révolutionnaire, qui s’en va former le Parti communiste italien, rattaché à la IIIe Internationale.

Extrait d’une fresque de Diego Rivera

L’Europe est l’occasion pour le socialiste de faire ses « classes » en marxisme, à la fois comme témoin et lecteur. Il se saisit de Marx, Engels, Lénine, Boukharine et Nietzsche, se lie au philosophe Benedetto Croce, qui lui fait découvrir le théoricien français du syndicalisme révolutionnaire Georges Sorel, par lequel Mariátegui s’initie à Bergson et à une approche stratégique et théorique du marxisme profondément originale. L’avènement du fascisme lui fait quitter l’Italie, non sans avoir fondé avec Falcón et deux autres compatriotes une « cellule communiste péruvienne » éphémère dont l’objectif est la préparation de l’action socialiste au Pérou. Désormais, l’apprentissage organisationnel et théorique est aligné sur un objectif : l’action révolutionnaire au Pérou.

Organisateur de la culture et de la classe ouvrière

« Désormais, l’apprentissage organisationnel et théorique est aligné sur un objectif : l’action révolutionnaire au Pérou. »

Mariátegui, Anna Chiappe, son épouse, et leur fils débarquent le 18 mars 1923 au Pérou. Il entre rapidement en contact avec le mouvement ouvrier qui s’organise : il s’agit pour Mariátegui d’opérer « la traduction pratique en termes nationaux et latino-américains des conclusions programmatiques » auxquelles il est arrivé à la fin de son séjour en Europe. Son engagement prend d’abord la forme d’un cycle de conférences dans l’Université populaire González Prada, fondée en 1921 sous l’impulsion des anarchistes. Son orientation socialiste et internationaliste s’exprime via une lecture marxiste des événements révolutionnaires européens, dans une optique d’éducation populaire : la formation politique y est toujours axée sur les relations entre le niveau national et la réalité internationale. La pensée de Mariátegui commence alors à cerner la dimension systémique de l’action politique dans un monde capitaliste : « […] la civilisation capitaliste a internationalisé la vie de l’humanité, elle a créé entre tous les peuples des liens matériels qui établissent entre eux une solidarité inévitable. L’internationalisme n’est pas seulement un idéal ; c’est une réalité historique. […] Le Pérou, comme les autres peuples américains, n’est pas, par conséquent, hors de la crise : il est à l’intérieur. […] Une période de réaction en Europe sera aussi une période de réaction en Amérique. Une période de révolution en Europe sera aussi une période de révolution en Amérique. »

Il faut imaginer ce qu’est le Pérou en 1923 pour prendre la mesure de l’ampleur de la tâche à laquelle s’attelle notre homme : répression féroce du gouvernement Leguía, pas ou très peu de vie intellectuelle dans une université amorphe, pas de bibliothèques ni de statistiques de qualité permettant d’évaluer la réalité sociale du pays. Il faut également souligner la désorganisation militante, en dépit des efforts des libertaires. Un jeune leader issu du mouvement pour la réforme de l’université commence à mobiliser la petite bourgeoisie et les couches les plus urbaines du prolétariat en prêchant quelque nationalisme socialisant et anti-impérialiste : Victor Raúl Haya de la Torre. Mariátegui se rapproche de cette étoile montante péruvienne ; lorsque celle-ci prend l’exil en 1924, José Carlos Mariátegui est chargé de la rédaction de la revue Claridad, initiée pour coordonner les différentes universités populaires que tentent de créer les militants syndicaux et politiques. Il travaille tant avec les anarcho-syndicalistes, farouchement opposés à toute action politique partisane (mais dédiés à l’éducation et l’organisation d’une contre-culture à travers des centres ou des festivités régulières qu’organise la Fédération ouvrière locale), qu’avec des couches radicalisées de la petite bourgeoisie nationale. Il collabore par ailleurs à deux revues dans lesquelles il publie régulièrement des articles, réunis en 1925 en un premier livre : La Escena Contemporanea.

Réfugié au Mexique révolutionnaire, Haya de la Torre fonde en 1924, sur le modèle du Kuomintang chinois, l’Alliance populaire révolutionnaire américaine afin d’unifier à l’échelle du continent la lutte contre l’impérialisme américain. Mariátegui en devient membre — et c’est pour participer aux niveaux théorique et culturel à l’effort d’énonciation d’une politique de rupture qu’il lance, un an plus tard, une maison d’édition puis, en 1926, le périodique Amauta. Il écrit dans le premier numéro : « L’objet de la revue est de poser, éclairer et connaître les problèmes péruviens à partir de points de vue doctrinaires et scientifiques. Mais nous considérerons toujours le Pérou dans le panorama mondial. Nous étudierons tous les grands mouvements de rénovation politiques, philosophiques, artistiques, littéraires, scientifiques. Tout l’humain est nôtre. »

« Le rôle de diffusion et de publication de textes tant politiques que littéraires n’est pas neutre : il s’agit de rattraper le retard culturel péruvien tout en créant un espace pour le débat et la formation politique. »

Comme il l’annonce dans le même texte, la revue n’entend pas ouvrir ses colonnes à toutes les opinions : « [Amauta] produira ou précipitera un phénomène de polarisation et de concentration ». Il est explicitement question de mettre à disposition, de distribuer des informations, des prises de position, des textes tant sur le Pérou que sur d’autres pays. Seront ainsi publiés, pour la première fois dans ce pays de l’ouest de l’Amérique du Sud, des textes d’André Breton, Maxime Gorki, Marx, Lénine, Freud, Rosa Luxemburg, Romain Rolland, Ernst Toller ou Léon Trotsky. Le rôle de diffusion et de publication de textes tant politiques que littéraires n’est pas neutre : il s’agit de rattraper le retard culturel péruvien tout en créant un espace pour le débat et la formation politique. Fondamentalement, l’impératif est de se doter des armes nécessaires à la critique pour répondre à la nécessité politique et économique. On retrouve ici l’effort de Mariátegui, entre son retour et sa mort, essentiellement organisé autour de deux axes : penser de manière dialectique, dynamique, marxiste, la situation du Pérou (l’ancrage temporel, matériel, idéologique, etc.) en relation avec les mouvements de la politique et de l’économie mondiale. C’est ce que le sociologue écosocialiste Michaël Löwy a appelé une « synthèse dialectique entre l’universel et le particulier, l’international et l’Amérique latine ».

Une clarification politique s’opère alors, contre la volonté de Mariátegui et du fait d’Haya de la Torre, qui transforme l’APRA en parti politique interclassiste sous hégémonie petite-bourgeoise, le poussant ainsi à rompre avec le mouvement pour former un Parti révolutionnaire, c’est-à-dire un parti ouvrier et paysan. C’est ainsi que naît le Parti socialiste péruvien en octobre 1928, dont il est secrétaire général. Aussitôt, le PSP demande son affiliation à la IIIe Internationale, en cohérence avec son internationalisme affiché et la dimension marxiste de son programme. La rupture avec l’APRA s’affiche en parallèle de l’effacement progressif des anarcho-syndicalistes, par trop rétifs à la lutte politique. Mariátegui et son groupe vont s’engouffrer dans la brèche afin de proposer leur stratégie de massification : lancement du quotidien Labor, extension d’Amauta, adressé aux ouvriers et paysan pour rendre compte de leurs luttes ; création, le 17 mai 1929, de la Confédération générale des travailleurs du Pérou — un an plus tard, elle comptera près de 58 000 travailleurs industriels et environ 30 000 Indiens dans la fédération indigène.

Extrait d’une fresque de Diego Rivera

Socialisme indo-américain et communisme inca

Les pages d’Amauta vont être le réceptacle d’une série d’articles mettant au centre de l’attention la question indienne, en 1926-1927. Ils forment le cœur des deux premiers chapitres des 7 Essais d’interprétation de la réalité péruvienne, le magnum opus de Mariátegui, qui paraît en 1928. Car l’originalité du penseur n’est pas à rechercher dans son énergie militante, ni même dans la particularité de son parcours — d’autres ont été aussi dévoués, ou sont partis de plus bas ; elle se trouve dans sa position face à la réalité péruvienne et la stratégie révolutionnaire qui doit y être organisée. Parti du Pérou, son approche du marxisme n’est pas seulement déterminée par le contexte anti-positiviste et anti-économiciste hérité de son passage en Italie ; elle se définit aussi par rapport à une position géographique, un positionnement dans le système-monde capitaliste où l’insertion des périphéries se fait à l’avantage exclusif des puissances centrales (les marges étant confinées à un rôle de colonie, de fournisseur de matières premières). C’est la situation de dépendance structurelle du Pérou au sein du capitalisme mondial qui doit être le point de départ de l’analyse, mais cela seulement en assimilant également les caractéristiques nationales héritées de la Conquête, puis de la Colonie, et enfin de la République oligarchique. Il s’agit d’embrasser les diverses temporalités des institutions régissant la société péruvienne au profit d’une classe de propriétaires terriens féodaux et de bourgeois à la solde des puissances impérialistes, et les diverses temporalités des luttes. Ce n’est pas chose aisée, et cela n’est possible que parce que Mariátegui prend résolument le parti de démarrer des faits, de les lire de manière critique sans toutefois verser dans le dogmatisme. « Le socialisme n’est pas […] une doctrine indo-américaine. Mais aucune doctrine, aucun système contemporain ne l’est ni ne peut l’être. Et le socialisme, bien qu’il soit né en Europe, comme le capitalisme, n’est pour autant ni spécifiquement ni particulièrement européen. C’est un mouvement mondial, auquel ne se soustrait aucun des pays qui se meuvent dans l’orbite de la civilisation occidentale. »

« Le communisme inca dont parle Mariátegui est donc ancré dans les racines profondes du Pérou contemporain, survivance de cinq siècles de répression et de massacres. »

Le socialisme, et le marxisme en particulier, doivent être recréés, renouvelés à la lumière de la réalité à laquelle on prétend l’appliquer. C’est pour cette raison que Mariátegui accorde dans son œuvre une place aussi centrale à la question des Indiens comme à celle de la terre. Héritières de 500 ans de lutte, les communautés incas ont su préserver leur organisation fondée sur la propriété commune de la terre et l’organisation collective du travail. Le « communisme inca » dont parle Mariátegui est donc ancré dans les racines profondes du Pérou contemporain, survivance de cinq siècles de répression et de massacres. « Le socialisme est présent dans la tradition américaine. L’organisation communiste, primitive, la plus avancée que l’Histoire ait connue est l’organisation inca. » La stratégie révolutionnaire de Mariátegui va alors consister à organiser les masses indiennes et prolétaires en vue d’un objectif unificateur : la constitution d’un Pérou « intégral », qui ne se construise pas sur les divisions héritées de la Conquête, qui mette à bas les murs érigés par des élites trop obnubilées par l’éclat européen pour voir la richesse de leur propre pays. C’est véritablement un projet de nation réconciliée, construisant à partir de son passé le plus enraciné, un ordre social juste pour le futur. « Nous ne voulons certainement pas que le socialisme soit en Amérique calque et copie. Il doit être création héroïque. Nous devons donner vie, avec notre propre réalité, dans notre propre langage, au socialisme indo-américain. Voilà une mission digne de la nouvelle génération », écrit-il pour le texte commémorant les deux ans de la revue.

Sa position entre en franche contradiction avec la direction stalinienne promue par la IIIe internationale : lorsqu’il meurt en 1930, sa doctrine est rejetée au profit de la ligne isolationniste décidée à Moscou pour tous les partis communistes. La pensée de Mariátegui va être qualifiée de « populiste » et les relents de « mariateguisme » taxés de « déviations » jusque dans les années 1950. La démarche de Mariátegui et ses écrits n’en vont pas moins refaire surface une décennie plus tard. Pas seulement grâce au renouveau théorique que produit la Révolution cubaine, mais aussi du fait de la richesse de son œuvre, où pratique politique et production théorique se combinent dans une stratégie révolutionnaire englobante. Son héritage est, entre autres, revendiqué par les penseurs décoloniaux, qui se réclament d’un savoir qui ne soit plus eurocentriste et s’affranchisse de toute colonialité. Mariátegui est précurseur autant que passeur, et c’est dans cet intervalle, comme organisateur et intellectuel, qu’il s’avance comme exemple. Ses camarades de la CGTP lui font ainsi à sa mort le plus brillant des hommages : « Mariátegui est un des hommes de nos rangs. Il y a milité avec la plus grande abnégation. Il est venu à notre classe, libre de toute compromission, de tout lien avec la classe qu’il a combattu. Ni journaliste de journal bourgeois, ni membre de l’université, Mariátegui est et restera un intellectuel prolétaire. »


REBONDS

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Jean Ganesh
Jean Ganesh
joaoganesh@gmail.com

Chercheur en histoire de la pensée politique ; communiste.

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