Eryn Wise : « Nous vivons un moment historique »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Chaque année, au mois d’oc­tobre, de nom­breux pays amé­ri­cains com­mé­morent le « Columbus Day » : il rap­pelle — c’est selon — la « décou­verte » de ce conti­nent ou le début du géno­cide des peuples autoch­tones. Cette année, les Sioux de Standing Rock et leurs nom­breux alliés ont obte­nu que la construc­tion du DAPL (Dakota Access Pipeline) soit détour­née de son tra­cé ori­gi­nal. Cet oléo­duc devait tra­ver­ser leurs terres et se pour­suivre sur 1 900 kilo­mètres, au péril de la conta­mi­na­tion des eaux et des sols. « Protecteur » et non « pro­tes­ta­taire », selon leurs termes, ils mènent depuis avril der­nier un com­bat non-violent d’une ampleur inéga­lée, sou­te­nus par des cen­taines de nations, de com­mu­nau­tés autoch­tones d’Amérique du nord, mais éga­le­ment par d’autres du monde entier — des Samis de Finlande aux Maoris de Nouvelle-Zélande. Nous avions tenu, fin novembre, à inter­ro­ger la mili­tante Eryn Wise, coor­di­na­trice média pour le Conseil inter­na­tio­nal de la jeu­nesse autoch­tone et le camp de Sacred Stone, pré­sente sur le front de cette lutte qui oppose la déter­mi­na­tion des Sioux aux gre­nades à concus­sion et aux canons à eaux. 


Bien que les occa­sions n’aient pas man­qué depuis les années 1970, c’est la pre­mière fois qu’autant de com­mu­nau­tés autoch­tones se ras­semblent. En quoi cette lutte est-elle par­ti­cu­lière ?

C’est le pre­mier ras­sem­ble­ment de peuples autoch­tones d’aussi grande enver­gure, d’une telle taille et d’une telle ampleur — ceux de Wounded Knee et Little Bighorn n’étaient rien à côté de celui-ci. Je pense que c’est parce que les gens ont enfin le pou­voir et la capa­ci­té de dire non. Nous avons tel­le­ment été oppri­més, et depuis si long­temps, que les gens se rendent enfin compte que le temps de la peur est der­rière nous. Contrairement aux géné­ra­tions qui nous ont pré­cé­dés, nous refu­sons de vivre en alerte ; nous allons lut­ter. Toute l’histoire de ce mou­ve­ment tient en ceci : nous enten­dons reprendre le pou­voir sur nos vies. En sub­stance, nous disons : « On nous a tout pris et, à pré­sent, nous défen­dons nos langues, notre terre, nos res­sources sacrées ; nous en repre­nons le contrôle car vous nous les avez déro­bées, vous en abu­sez et vous ne les méri­tez pas. »

Quels sont les liens pro­fonds qui rat­tachent la com­mu­nau­té Lakota (sioux) à cette terre pour laquelle elle se bat ?

« Nous sou­te­nons les luttes des autres peuples autoch­tones car nous avons en com­mun les res­pon­sables de nos souf­frances. »

Ces terres ren­ferment des sanc­tuaires sacrés et ses res­sources le sont éga­le­ment pour les Lakota. Il est vital de se rendre compte que si d’autres peuples n’ont pas de liens avec leur culture et leur terre, nous, autoch­tones, en pos­sé­dons. Presque tout le monde a per­du ce lien, et c’est bien ce qui nous exas­père… Sans par­ler du com­por­te­ment de cer­tains fes­ti­va­liers qui portent des coiffes indiennes tra­di­tion­nelles à Coachella ou qui se pré­tendent gué­ris­seurs, alors qu’il n’en est rien… Nous, nous n’avons pas per­du cette connexion avec notre iden­ti­té en tant que peuple. Nous nous bat­tons pour pro­té­ger notre mode de vie et nos langues depuis des siècles — le com­bat actuel ne fait pas excep­tion à la règle. Nous, peuples autoch­tones, sommes conscients de la néces­si­té non seule­ment de pro­té­ger la Terre, mais éga­le­ment l’eau car elle donne vie au monde entier ; c’est la force vitale qui anime toute chose. Cette eau est sacrée ; nous venons tous de l’eau, nous y avons bai­gné dans la matrice. Les femmes s’en rendent par­ti­cu­liè­re­ment compte en tant que « don­neuses de vie », conscientes du devoir de pro­té­ger cette res­source que nous por­tons dans la chair. Pour ces rai­sons, nous nous défi­nis­sons comme des pro­tec­teurs : nous pro­té­geons au lieu de pro­tes­ter.

Les autoch­tones seraient les gar­diens de la Terre. On retrouve ce récit dans d’autres pays, comme en Australie. Vous sen­tez-vous liés à ces luttes ?

Nous com­pre­nons évi­dem­ment les luttes indi­gènes du monde entier : ce sont des membres de notre famille, épar­pillés. Nous par­ta­geons tous la même vision de la colo­ni­sa­tion. Nous connais­sons le prix de se voir dépos­sé­dés de son mode de vie, de ses terres et de son foyer par la force ; nous savons ce qu’il signi­fie de mener ces com­bats. Nous voyons des gens mou­rir de la même façon. Nous voyons per­pé­trer sur nos enfants le même lavage de cer­veau, les per­sua­dant qu’ils sont autres que ce qu’ils sont, c’est-à-dire jamais assez bien aux yeux de ceux qui détiennent le pou­voir. Par exemple, à chaque marée noire tra­gique en Amazonie, lorsque nos frères et sœurs lancent un appel à l’aide, nous savons ce qu’ils vivent. Car, ici, la police nous tire des­sus et nous bru­ta­lise quand nous deman­dons sim­ple­ment de l’aide. Et aucune aide ne vient. Nous sou­te­nons les luttes des autres peuples autoch­tones car nous avons en com­mun les res­pon­sables de nos souf­frances. Historiquement, ce sont les mêmes qui ont fait le tour du globe pour tirer pro­fit de la géné­ro­si­té des peuples. L’Histoire déroule sys­té­ma­ti­que­ment le même scé­na­rio : des indi­gènes accueillent des étran­gers tota­le­ment per­dus, inca­pables de sur­vivre, puis ces étran­gers pro­fitent des indi­gènes et les tuent ou les réduisent en escla­vage. Ayant cette souf­france en com­mun, nous lut­tons les uns pour les autres.

Photographie : Céline Guiout

Comment faire entendre à la moder­ni­té occi­den­tale cet atta­che­ment « ter­rien » qu’elle a sou­vent du mal à sai­sir ?

Si je devais faire com­prendre l’importance de la terre — aux Blancs, en par­ti­cu­lier —, je leur dirais qu’ils nous ont dépos­sé­dés de tout et que la terre est la der­nière chose qui fasse par­tie de nous. Nos racines s’enfoncent pro­fon­dé­ment dans cette terre. On peut essayer de nous assas­si­ner et de nous enter­rer mais nous sommes faits de cette terre, nous en sur­gi­rons encore et encore. Ils oublient que nous sommes des graines et que nous conti­nue­rons inlas­sa­ble­ment de pous­ser. Mais, en toute fran­chise, je ne fais pas d’é­du­ca­tion : je n’ai pas à me sen­tir obli­gée d’expliquer à qui­conque les rai­sons de ma lutte pour défendre l’eau, ma terre, mes langues et mon peuple. Je lutte car cela me tient à cœur. Ceux qui nous oppriment ont le droit de détruire ce que bon leur semble et de se ser­vir d’une arme… et per­sonne ne bouge le petit doigt ! Ils luttent pour ce qu’ils veulent. Alors s’ils n’ont pas à rendre compte de leurs actions, je n’ai pas à expli­quer pour­quoi cela est si impor­tant pour moi d’avoir une eau propre lorsque je me lève­rai demain matin.

Le mou­ve­ment s’est-il ins­pi­ré d’autres mou­ve­ments simi­laires, comme ceux du Chiapas au Mexique ou des Nunavut du Canada ?

« Je n’ai pas à expli­quer pour­quoi cela est si impor­tant pour moi d’avoir une eau propre lorsque je me lève­rai demain matin. »

Ils ont des points com­muns avec Sacred Stone, mais aucune résis­tance ne sera iden­tique à une autre. Ici, nous avons créé un espace qui n’a rien à voir avec ceux créés aupa­ra­vant — par­ti­cu­liè­re­ment parce que ce sont les peuples autoch­tones de ce ter­ri­toire-ci qui s’expriment et luttent. Nous lut­tons avec nos propres prières, nos propres chants et nos propres céré­mo­nies. J’aime à pen­ser que les gens se diront que nous for­mons une enti­té à part entière, que nous avons notre propre voix, que nous menons notre lutte dis­tincte de celles des autres peuples autoch­tones. Mais, vu de l’ex­té­rieur, c’est simple de tout mettre dans le même sac, de dire « Oh, tiens, encore une tri­bu qui fait ça, encore un groupe de natifs en lutte » ! Mais ce com­bat est celui des Sioux (Lakota, Dakota et Nakota) de la réserve de Standing Rock, qui se mobi­lisent — et c’est aus­si le com­bat de tous leurs alliés. Je ne sais pas s’il existe un autre camp de résis­tance dans le monde qui béné­fi­cie du sou­tien per­ma­nent de 500 repré­sen­tants ! Plus de 300 com­mu­nau­tés (sur les 566 recon­nues au niveau fédé­ral) ain­si que des repré­sen­tants d’Amazonie, du Pérou, d’Australie, des Maoris de Nouvelle-Zélande, du Japon, des Samis de Finlande… Tous sont pré­sents tous les jours sur le camp afin de lut­ter avec les Sioux de Standing Rock.

Votre com­bat est deve­nu emblé­ma­tique pour beau­coup, aux quatre coins du monde. Comment expli­quez-vous cette soli­da­ri­té de l’é­poque avec Standing Rock ?

Nous sommes à un moment de l’exis­tence — il aura tout de même fal­lu plus de 500 ans pour y par­ve­nir — où les gens réa­lisent, len­te­ment mais sûre­ment, à quel point les gou­ver­ne­ments ont bou­sillé les « Indiens d’Amérique ». Désormais, grâce à Internet, on ne peut plus igno­rer la réa­li­té de ce qu’il s’est pas­sé ici et pré­tendre que rien n’est arri­vé, même avec le silence des médias. Les regards qui se tournent vers Standing Rock réa­lisent que d’immenses injus­tices ont été com­mises. Il ne s’agit pas d’une véri­té que nos pro­fes­seurs d’histoire auraient sim­ple­ment choi­si de taire ! C’est encore pré­sent. Je le vois, je le sens, je vois ces enfants tués et nos anciens se faire tabas­ser. Dès lors, cer­tains réa­lisent qu’ils ont un devoir en tant qu’­hu­mains — qui n’est ni affaire de croyance ni de race —, celui de faire preuve de soli­da­ri­té. Il y a de belles choses. Certains se pointent ici parce qu’ils se rendent compte que c’est une chance unique dans leur vie de voir des gens debout pour lut­ter, récla­mer ce qui a été spo­lié. Beaucoup viennent seule­ment pour voir. Sincèrement, être ici est incroyable. Plus encore pour des per­sonnes qui n’ont pour culture que Noël ou Thanksgiving. Ceux qui viennent pensent, pour la plu­part, res­ter une semaine… et res­tent fina­le­ment des mois — moi incluse. Il y a quelque chose de sacré, ici. Les gens réa­lisent ce que signi­fie le vol de ter­ri­toires.

Photographie : Céline Guiout

Le capi­ta­lisme cherche à faire des pro­fits avant toute chose et se confronte à votre expé­rience d’un monde où le sacré, la com­mu­nau­té et la soli­da­ri­té sont pré­sents…

C’est exac­te­ment ce que je dis : quelle est votre rela­tion spé­ci­fique avec la terre sur laquelle vous mar­chez ? Quand vous buvez de l’eau, inter­ro­gez-vous sa pro­ve­nance ? Pensez-vous aux kilo­mètres qu’elle a par­cou­rus et du pro­ces­sus qui la fait cou­ler de votre robi­net ? Chaque jour qui passe, obser­vez-vous les oiseaux, sen­tez-vous le sol sous vos pieds ? Le capi­ta­lisme et la colo­ni­sa­tion ont détruit les gens. Les indi­vi­dus sont tel­le­ment cen­trés sur eux, tel­le­ment absor­bés par ce qu’ils pos­sèdent, par l’accumulation de biens, qu’ils ne réa­lisent pas qu’il y a beau­coup de choses gra­tuites, mille fois plus belles que ce qu’ils pour­ront jamais s’offrir. Quand on réa­li­se­ra que la rela­tion à la Terre est beau­coup plus impor­tante que le reste, on pren­dra des mesures pour trou­ver d’autres moyens de pré­ser­ver la pla­nète.

Colonisation, épu­ra­tion eth­nique et géno­cide : les indi­gènes ont été déci­més. Mais, d’une cer­taine façon, les oppres­seurs eux-mêmes sont construits par cette his­toire…

« Si on a pu détruire entiè­re­ment un groupe de per­sonnes, je ne peux pas croire qu’on puisse conser­ver son huma­ni­té, sa capa­ci­té à trou­ver de la beau­té. »

Absolument. Comment peut-on détruire des com­mu­nau­tés indi­gènes entières, tuer des langues, faire s’éteindre des peuples entiers — c’est ce qui s’est pas­sé —, com­ment peut-on faire ça et ne pas perdre quelque chose en retour ? Pas seule­ment son huma­ni­té et sa spi­ri­tua­li­té, mais aus­si sa connexion aux êtres vivants. Si on a pu détruire entiè­re­ment un groupe de per­sonnes, je ne peux pas croire qu’on puisse conser­ver son huma­ni­té, sa capa­ci­té à trou­ver de la beau­té dans ce qui nous entoure, à l’apprécier, si on a pu être désin­volte au point de n’accorder aucune valeur à la vie humaine. Beaucoup de gens ne réa­lisent même pas l’ampleur de ces mas­sacres. Certains disent : « Je ne l’ai pas fait. Ce n’étaient pas mes ancêtres. » OK, peut-être que ce ne sont pas tes ancêtres, ici, aux États-Unis, qui ont com­mis un géno­cide, mais ils ont indé­nia­ble­ment su com­ment liqui­der d’autres peu­plades autour du monde… Nombreux sont ceux qui ne veulent pas se confron­ter à leur propre his­toire. Bien qu’elle nous blesse autant, nous sommes capables de regar­der la véri­té en face : nous savons ce qu’il nous est arri­vé. Nous pou­vons pro­non­cer le mot géno­cide sans sour­ciller et sommes encore capables de trou­ver des rai­sons de vivre, de rire et d’aimer. Et ce mal­gré l’affirmation de nos oppres­seurs — qu’il ne s’est jamais rien pas­sé et qu’ils n’y ont jamais pris part… Qu’ils le recon­naissent ou non, leur his­toire est bien celle-là ! Toute per­sonne vivant aux États-Unis qui n’est pas native du conti­nent, ou qui n’a pas été ame­née ici de force sur des bateaux d’esclaves, ou qui fuyaient l’oppression en Europe (et même eux), eh bien, leurs ancêtres ont à répondre de quelque chose…

Nous affir­mons que les mau­vaises actions qu’une per­sonne com­met se réper­cu­te­ront sur sa famille — sinon sur la géné­ra­tion sui­vante, un jour. Ceux qui ont détruit tant de com­mu­nau­tés, vio­lé tant de femmes, tué tant d’enfants, détruit tant de foyers, ceux-là auront à le payer. Les per­sonnes qui vivent ici, aux États-Unis, ne com­prennent pas pour­quoi elles n’ont pas de culture propre, pour­quoi elles n’ont aucune notion de la langue qu’elles parlent ou ne savent rien à pro­pos de leur terre natale : c’est leur malé­dic­tion. Ils ont tout volé aux autres ; c’est pour­quoi ils sont per­dus à jamais. Parce que les gens au pou­voir ont tout volé aux autres peuples, ils ont à subir la malé­dic­tion de ne jamais retrou­ver le che­min de leur foyer. Peut-être que c’est ça, leur culture, désor­mais. Leur iden­ti­té. Voler aux autres et s’approprier ce qui n’est pas à eux. Si tel est le cas, peut-être devraient-ils se consa­crer à com­prendre qui ils sont et à se confron­ter à leur his­toire.

Photographie : Céline Guiout

Les com­bats des acti­vistes du pas­sé, tels que John Trudell ou Russell Means, étaient assez clairs quant au lien théo­rique et pra­tique entre capi­ta­lisme et oppres­sion des mino­ri­tés : le mou­ve­ment peut-il en appe­ler seule­ment à la bonne volon­té des gens, sur le long terme ?

S’il y a le moindre espoir pour le futur de l’espèce humaine, pour la pla­nète, c’est jus­te­ment en appe­lant à son huma­ni­té et en rap­pe­lant aux gens qu’elle est là, bien pré­sente. Certains pensent que nous sommes ridi­cules à nous mettre devant les lances à eau, mas­sues, gaz lacry­mo­gène, fusils et cara­bines. Certains pensent que nous sommes ridi­cules de nous tenir là, debout, à prier. Mais il s’agit d’une prière enton­née par des mil­liers de nos ancêtres, qui dit que, quoiqu’il advienne, nous trou­ve­rons la manière de sur­vivre. Cette prière a été reprise dans les temps les plus sombres, lorsque les pires choses arri­vaient. Les Blancs ont fait tout ce qu’ils pou­vaient pour nous détruire, tout ce qu’ils ont pu ima­gi­ner. Et nous sommes tou­jours là. Je crois vrai­ment au pou­voir de nos prières, qui en appellent à l’humanité. Maintenant, est-ce que je veux ripos­ter, leur rendre la pareille ? Oui. Vous savez, ils ont bri­sé le poi­gnet de ma sœur deux fois en moins d’une semaine. Je veux les détruire. Mais ce n’est pas comme ça qu’on peut gagner un com­bat. On ne peut pas conti­nuer à les com­battre de la manière dont ils nous com­battent. Parce que ça ne marche pas, parce que nous n’en avons pas la force, parce que nous n’avons pas les moyens de les battre avec leurs propres armes. Mais nous avons des prières plus fortes, et un pou­voir plus grand dans nos prières.

« Certains pensent que nous sommes ridi­cules de nous tenir là, debout, à prier. Mais il s’agit d’une prière enton­née par des mil­liers de nos ancêtres. »

Si nous n’étions pas si forts, alors com­ment aurions-nous pu sur­vivre à tout ce qu’ils nous ont fait subir ? Aux États-Unis, on pense que la seule réponse à tout, c’est la guerre, la vio­lence, les armes. C’est une pan­dé­mie. Il y a tel­le­ment de gens sur cette pla­nète qui pensent que la seule façon d’être enten­du est de répandre la peur, de bran­dir des armes de des­truc­tion mas­sive… C’est une réac­tion tel­le­ment « égo­tique ». Vous savez, nous sommes des gens humbles. Nous ne sommes pas là pour autre chose que la terre. Nous ne sommes pas là pour virer qui­conque de nos terres — et pour­tant, on le devrait. Nous ne sommes pas là pour dire aux gens qu’ils sont moins que la somme de leur tota­li­té, nous ne sommes pas là pour bles­ser les gens. Nous sommes là pour pro­té­ger l’eau, même au béné­fice des gens qui nous ont bles­sés par le pas­sé.

De l’extérieur, on voit beau­coup de jeunes acti­vistes, et beau­coup sont des femmes. Historiquement, le AIM (American Indian Movement) était un mou­ve­ment patriar­cal — les anciens devaient être consul­tés sur tout. Est-ce une trans­for­ma­tion, ou peut-être l’expression contem­po­raine du mou­ve­ment, qui est en train de naître à Standing Rock ?

Nous deman­dons tou­jours la per­mis­sion aux anciens pour tout ce que nous fai­sons, ça ne change pas : c’est ain­si que fonc­tionne notre culture. On ne montre jamais les femmes aux avant-postes des plus grandes batailles — et pour­tant, il s’agit bien tou­jours de femmes. Nous sommes une socié­té matriar­cale. Même si les guer­riers sont là, les pro­grès du fémi­nisme et la mise en avant publique des femmes — sur­tout de notre géné­ra­tion — expliquent qu’on en voie davan­tage. Mais nous avons tou­jours été là, et on va nous voir encore plus. Nous avons tou­jours diri­gé ces mou­ve­ments : la tête pen­sante der­rière nombre d’actions. Mais aujourd’hui, nous reven­di­quons des droits, avec notre intel­li­gence et notre force, parce que ça exas­père la socié­té patriar­cale de nous voir à la tête de mou­ve­ments. Ça les fait vrai­ment flip­per de voir que les femmes n’ont aucune peur et sont aus­si puis­santes que les hommes. Quand j’étais à Washington avec Ladonna, per­sonne ne croyait que deux femmes pou­vaient être à la tête d’une mani­fes­ta­tion de 5 000 per­sonnes dans le parc natio­nal. Et pour­tant ! Nous devons pro­té­ger notre Mère, parce qu’elle a don­né vie à la Terre. C’est notre devoir.

Photographie : Céline Guiout

Revenons à la cam­pagne, au ter­rain : de Wounded Knee à Standing Rock, la réponse de l’État est tou­jours la même : la force brute, avec usage de canons à eau et de gre­nades de dis­per­sion. Quelle sera votre réponse si l’es­ca­lade conti­nue ?

Nous conti­nue­rons à prier. Nous ne serons jamais en mesure de les vaincre si nous com­bat­tons avec les tac­tiques qu’ils emploient. La loi n’est pas de notre côté. Nous ne serons jamais en mesure de dégai­ner un revol­ver face à un offi­cier de police qui nous tire des­sus, de le tuer et de pou­voir dire : « Oh, c’é­tait de la légi­time défense, ils étaient en train de nous tuer. » Ils essaient de nous tuer en direct à la télé­vi­sion, avec des mil­liers de gens qui regardent, et per­sonne n’in­ter­vient. Aucun d’entre nous n’est prêt à ris­quer sa vie et sa liber­té pour seule­ment leur res­sem­bler — ce n’est pas ain­si que nous fonc­tion­nons en tant que peuple. Nous n’a­vons pas besoin de nous trou­ver der­rière une arme pour obte­nir un simu­lacre d’être. Nous pou­vons prier pour eux et pro­té­ger notre terre et l’eau à notre manière, celle que nous ont ensei­gnée nos ancêtres. Je ne veux pas res­sem­bler à la haine qui est venue se repaître de moi. Ils ont uti­li­sé les canons à eau ; c’est immonde : ils ont uti­li­sé ce que nous révé­rons, l’eau… Je refuse de lais­ser cette eau reflé­ter leur vice. Le fait même que nous exis­tions encore est un acte de résis­tance. Nous pou­vons nous battre avec les moyens paci­fiques que nous connais­sons. Ils viennent avec toutes les armes de leur arse­nal et les uti­lisent contre nous, et nous nous tenons devant eux, les mains levées et priant pour eux. Parfois sur nos genoux, pour eux. Et puis ils rentrent chez eux en pire état que lorsqu’ils sont arri­vés le matin : ils doivent répondre en eux-mêmes de ce qu’ils nous font. Peut-être cela aura-t-il un tel impact qu’ils arrê­te­ront ? Peut-être pas.

Que dites-vous des ten­ta­tives de délé­gi­ti­ma­tion menées par les action­naires des entre­prises concer­nées, par l’État et les médias, qui vous décrivent comme « vio­lents », « dérai­son­nables »… ? Cela a‑t-il affec­té la « cré­di­bi­li­té » de votre com­bat — et quel cré­dit pen­sez-vous d’ailleurs avoir auprès de « l’o­pi­nion publique » ?

« Nous ne serons jamais en mesure de les vaincre si nous com­bat­tons avec les tac­tiques qu’ils emploient. La loi n’est pas de notre côté. »

Honnêtement, je me moque de l’o­pi­nion publique. Nous n’a­vons jamais été vus his­to­ri­que­ment comme des per­sonnes. Nous n’é­tions même pas auto­ri­sés à éle­ver nos propres enfants avant 1990. L’Australie n’a recon­nu les Aborigènes comme autre chose que des ani­maux qu’à la fin des années 1980. L’opinion publique ne me cal­cule même pas. Ce n’est pas une opi­nion qui a été créée à la lumière de ce que je suis en tant qu’être humain. L’opinion publique est… Je m’en fous. Beaucoup de gens s’en foutent. Les médias ont été contre nous depuis le départ. Je lis tous les jours ce qu’ils écrivent, com­ment ils se réjouissent du nombre de bles­sés… L’opinion publique est le reflet d’une com­mu­nau­té bri­sée. Si les gens croyaient vrai­ment tout ce que racontent les médias — les arres­ta­tions hyper média­ti­sées —, ils ne vien­draient plus. Et ils n’ar­rêtent pas de venir ! En foule. Tout le monde sait que les médias sont du bara­tin, qu’ils ne sont pas du côté du peuple mais des entre­prises qui les paient. Ces entre­prises sont contre nous, ce pays est contre nous, et je m’in­quiète de savoir si nous n’al­lons pas vers l’é­chec. Nous devons voir au-delà d’eux et trou­ver une direc­tion et un sens à ce qui importe vrai­ment.

Obama a sug­gé­ré une dévia­tion de l’o­léo­duc : seriez-vous satis­faits avec pareille posi­tion ?

Nous ne vou­lons pas d’une dévia­tion : nous vou­lons la fin de l’o­léo­duc. S’il n’af­fecte pas cette com­mu­nau­té-ci, il affec­te­ra une autre com­mu­nau­té ailleurs, leur eau, leur sol… Les oléo­ducs ne sont pas la réponse. Les éner­gies fos­siles ne sont pas la solu­tion à la « crise de l’éner­gie ». Nous sommes déjà dans une crise de l’eau potable, il ne faut pas détruire plus encore la Terre.

L’élection de Trump a‑t-elle tué tout espoir que vous auriez pu avoir en une aide de la part « des poli­tiques » ?

Il ne sera pas le pre­mier Blanc à nous inter­dire de faire ce que nous vou­lons. Il y en a tel­le­ment eu d’autres que nous avons affron­tés. Le sep­tième pré­sident amé­ri­cain Andrew Jackson a écrit l’Indian Removal Act de sa propre main, avec les mots sui­vants : « Tuez l’Indien, sau­vez l’homme. » Que Trump soit une brute ne me fait pas peur. Les brutes sont géné­ra­le­ment hyper-sus­cep­tibles, enclines à s’emporter contre ceux qui leur répondent. Le pou­voir du peuple est tel­le­ment plus grand que celui d’une seule per­sonne. Et le peuple ne sou­tient pas Donald Trump. Plus nous voyons de néo-nazis blancs aux États-Unis, plus il y en a qui sortent du bois aux cris de « fier­té blanche », ou de « Notre heure est venue ! », « Personne ne fait atten­tion à nous ! », « Regardez tout ce que nous avons dû endu­rer à cause de ceci ou de cela », et plus ils réa­lisent qu’ils sont une mino­ri­té… et plus ils vont deve­nir agres­sifs. Cela va aller crois­sant jus­qu’à ce que nous récu­pé­rions ce qui nous revient de droit.

Photographie : Céline Guiout


Toutes les pho­to­gra­phies de l’ar­ticle sont de © Céline Guiout.
Traduit de l’an­glais (amé­ri­cain) par la rédac­tion de Ballast


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Au sommaire :
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