Cartouches (38)


Une affiche rouge, une his­toire des bar­bares, un éloge de la gra­tui­té, le libé­ra­lisme auto­ri­taire, une valise pleine de livres, un maire anar­chiste, le sys­tème car­cé­ral états-unien, la fabrique des man­ga­kas, les bobos et le chaos paso­li­nien : nos chro­niques du mois de décembre.


Ils étaient juifs, résis­tants, com­mu­nistes, d’Annette Wieviorka

Dans cette réédi­tion aug­men­tée suite à l’ou­ver­ture de nou­velles archives de la police et à la publi­ca­tion de mémoires des der­niers sur­vi­vants, l’his­to­rienne de la Shoah et d’Auschwitz (où furent assas­si­nés ses grands-parents pater­nels) suit le des­tin des jeunes francs-tireurs par­ti­sans juifs du groupe Francs-tireurs et par­ti­sans – Main-d’œuvre immi­grée (FTP-MOI). Ce livre, qu’elle désigne comme « le plus per­son­nel » à ce jour, recons­ti­tue des par­cours intel­lec­tuels, affronte la sin­gu­la­ri­té de ces iden­ti­tés croi­sées, raconte le yid­di­sh­land de la mémoire paren­tale ou de l’en­fance de l’an­cien secré­taire géné­ral de la CGT Henri Krasucki, lui-même dépor­té. Au croi­se­ment de ses recherches et de la tra­gé­die fami­liale, celle qui écri­vit aus­si la bio­gra­phie de Maurice Thorez et de sa femme, et fut en contact direct avec les der­niers sur­vi­vants de la MOI, mène l’en­quête en éru­dite empa­thique — sans jamais se dépar­tir de la rigueur des faits mais en adhé­rant si bien à son sujet qu’on ne peut le décou­vrir en simple spec­ta­teur indif­fé­rent. Le livre res­sus­cite un monde oublié, raconte ce micro­cosme (ils ne furent jamais plus de 300) qui ten­ta d’in­ven­ter sa liber­té aux confluents de l’en­ga­ge­ment et de l’exil for­cé. Il per­met aus­si de revi­si­ter l’af­faire de L’Affiche rouge, pro­pa­gande alle­mande pla­car­dée sur les murs de Paris au moment de l’exé­cu­tion des « 23 » du groupe Manouchian, le 21 février 1944. Annette Wieviorka, qui rom­pit avec le maoïsme auquel elle adhé­ra un temps (pas­sant même deux années en Chine) quand elle décou­vrit son poten­tiel tota­li­taire, pour­suit et conso­lide ain­si l’œuvre de mémoire enta­mée à son retour, res­ti­tuant l’en­thou­siasme et l’a­veu­gle­ment, l’é­chec final et pour­tant la per­sis­tance du « sym­bole même de l’hé­roïsme révo­lu­tion­naire » que repré­sentent encore ceux qui tom­bèrent au nom d’un idéal plus que d’une patrie, de la liber­té plus que d’une iden­ti­té — « Je ne tuais pas des Allemands, je tuais des nazis en uni­forme » cla­me­ra tou­jours Henri Karayan, l’un des der­niers Arméniens sur­vi­vants de la MOI. [A.B.]

Éditions Perrin, 2018

Homo-domes­ti­cus — Une his­toire pro­fonde des pre­miers États, de James C. Scott

L’anthropologue amé­ri­cain s’est atta­ché à dres­ser l’his­toire des pre­miers États nés en Mésopotamie, entre les VIe et IVe mil­lé­naire avant notre ère : vaste entre­prise. Car l’« his­toire pro­fonde », c’est prendre en compte les fac­teurs éco­lo­giques, agro­no­miques et poli­tiques menant à la construc­tion d’en­ti­tés éta­tiques, sou­li­gner l’im­por­tance de ce qui n’est pas l’État dans sa for­ma­tion et mettre en lumière sa capa­ci­té auto­des­truc­trice. Le rôle de ce der­nier est ain­si sur­es­ti­mé dans l’his­toire humaine : la faute à des maté­riaux archéo­lo­giques (ceux-là mêmes qu’ex­ploitent les his­to­riens) tri­bu­taires du temps — les ruines d’un temple ou d’un palais durent là où un cam­pe­ment dis­pa­raît avec ses occu­pants. Le com­plexe céréa­li­cul­ture-État, long­temps per­çu comme une étape clé dans la marche du pro­grès est ici remis en cause ; au scep­ti­cisme éco­no­mique des bien­faits immé­diats de la révo­lu­tion néo­li­thique de l’an­thro­po­logue Marshall Sahlins, Scott ajoute celui du poli­to­logue : l’a­gri­cul­ture aurait été un moyen d’as­ser­vis­se­ment autant que d’é­man­ci­pa­tion. Les domes­ti­ca­tions végé­tales et ani­males se seraient accom­pa­gnées d’une « auto-domes­ti­ca­tion » humaine : les États agraires ne vont pas sans leur cor­tège de sujets et d’es­claves. Les emprunts hors du cor­pus d’o­ri­gine sont fré­quents, et les men­tions aux pre­mières dynas­ties chi­noises ou aux « États équestres » com­manche et mon­gol per­mettent d’es­quis­ser les condi­tions de for­ma­tion des pou­voirs cen­traux, mais aus­si les causes (épi­dé­mies, guerres, chan­ge­ments cli­ma­tiques) de leurs sup­po­sés « effon­dre­ments ». Revenant sur l’u­ti­li­sa­tion actuelle de ce terme, Scott affirme qu’il s’a­git sou­vent d’un long dépé­ris­se­ment, voire d’une redis­tri­bu­tion démo­gra­phique : le déclin de la cen­tra­li­té séden­ta­ri­sée laisse place à des socié­tés ato­mi­sées et nomades, mais non moins viables. Dans le sillage des subal­tern stu­dies, l’au­teur œuvre à la réha­bi­li­ta­tion his­to­rique des bar­bares, van­dales, étran­gers, et autres oubliés des sources — un tra­vail indis­pen­sable. [R.B.]

Éditions La Découverte, 2019

Adresse aux vivants (sur la mort qui les gou­verne et l’op­por­tu­ni­té de s’en défaire), de Raoul Vaneigem

S’il fal­lait un texte pour finir l’an­née ou plu­tôt pour la rou­vrir, ce serait sans doute ce livre un peu oublié de Vaneigem, plume du fameux Traité de vivre à l’u­sage des jeunes géné­ra­tions paru quelques semaines avant Mai 1968 et des chro­niques, plus tar­dives, de Nous qui dési­rons sans fin. Ici, Vaneigem — par ailleurs fin médié­viste et auteur d’un ouvrage sur le mou­ve­ment du Libre-Esprit, ces mys­tiques liber­taires du chris­tia­nisme — pro­pose une éblouis­sante ana­lyse de la socié­té de consom­ma­tion et plus lar­ge­ment de ce qu’il appelle « l’Économie ». Ces pages se dévorent comme une sorte de fresque retra­çant les grandes étapes de l’(in)humanité, nous expli­quant com­ment l’é­du­ca­tion au refou­le­ment du plai­sir nous oblige, toute notre vie, à « payer le prix de naître par l’o­bli­ga­tion de tra­vailler ». S’ensuit, dans une langue lyrique, une décons­truc­tion vio­lente et jubi­la­toire de la notion même de tra­vail en ce qu’il repré­sente, contrai­re­ment à la créa­tion, la néga­tion même de la vie et le ter­reau de toutes les pul­sions de mort : celui qui chaque matin se lève pour aller mou­rir à petit feu laisse s’é­teindre l’en­fant en lui, mais aus­si le mou­ve­ment même de la pas­sion qui le por­tait à réin­ven­ter chaque matin sa vie. Cet écrit consti­tue de fait une ode au grand prin­cipe fon­da­teur d’une socié­té qui renie­rait l’é­co­no­mi­cisme et la comp­ta­bi­li­té pour renouer avec la jouis­sance : la gra­tui­té. « Je ne me sens concer­né que par la créa­tion d’un monde où il n’y ait plus rien à payer. » Vaneigem, en 1989, croyait déchif­frer les pré­mices de cette révo­lu­tion plus que jamais néces­saire et sans cesse retar­dée… [A.B.]

Éditions Seghers, 1990

La Société ingouver­nable — Une généa­lo­gie du libé­ra­lisme auto­ri­taire, de Grégoire Chamayou

Voici un tour de force lit­té­raire accom­pli dans les règles de l’art uni­ver­si­taire : en plus d’of­frir un appa­reil de notes par­ti­cu­liè­re­ment four­ni et de dérou­ler un rai­son­ne­ment impec­cable au fil de sources des mieux choi­sies, Chamayou nous offre un régal de lec­ture, une manière de roman poli­cier du libé­ra­lisme auto­ri­taire. La thèse est simple et redou­ta­ble­ment intel­li­gente : c’est au moment où le monde capi­ta­liste se sen­tait le plus en péril, dans les années 1970, quand la « crise de gou­ver­na­bi­li­té » des États et des entre­prises mena­çait d’é­bran­ler les inté­rêts par­ti­cu­liers, quand l’au­to­no­mie ren­con­trait l’é­co­lo­gie, quand l’in­dis­ci­pline liber­taire annon­çait le resur­gis­se­ment des pré­ten­dues uto­pies et la pos­si­bi­li­té d’un nou­veau monde sur le mode fédé­ra­liste, c’est jus­te­ment dans ce moment de bas­cule inédit que fut inven­tée, bâtie de toutes pièces et « mar­ke­tée » sous les doux noms de « gou­ver­nance » ou de « res­pon­sa­bi­li­té socié­tale », de « nou­veau mana­ge­ment public » et de « régu­la­tions socié­tales », un nou­veau mode de gou­ver­ner conçu comme une contre-révo­lu­tion : la guerre fut décla­rée aux syn­di­cats, la poli­tique détrô­née par l’i­déo­lo­gie de l’é­thique d’en­tre­prise, le libé­ra­lisme clas­sique com­plé­té par la sou­mis­sion néo­li­bé­rale à l’ordre du mar­ché — selon lequel les gou­ver­nants eux-même sont gou­ver­nés par la Bourse. La démons­tra­tion relève de l’art généa­lo­gique et du polar intel­lec­tuel tout à la fois : une mine d’in­tel­li­gence qui se conclut par un éloge alter­na­tif de l’au­to­ges­tion. [A.B.]

Éditions La fabrique, 2018

Chants d’u­to­pie, pre­mier cycle, de Brice Bonfanti

L’auteur se défi­nit comme « œuvrier » et il semble bien que son « Grand-œuvre » soit la vie même, empor­tée dans une valise pleine de livres et pro­me­née à tra­vers le monde (telle la défi­ni­tion du roman selon Stendhal, « ce miroir qui se pro­mène sur une grande route »). Si Bonfanti le sten­dha­lien balade aus­si sa glace sans tain, c’est plu­tôt dans les pro­fon­deurs du mythe : avec lui, pas de temps mort pour les amou­reux de l’é­po­pée et les éru­dits curieux. Le beau titre cache un pro­jet ambi­tieux — neuf aven­tures de l’é­man­ci­pa­tion par les lettres et la culture, autant de por­traits presque abs­traits, ou plu­tôt de quêtes éper­dues, autour de Dante et de Gutenberg, d’Essénine ou encore de Voltairine de Cleyre. Les réfé­rences sont volon­tiers anar­chistes, la langue volon­tai­re­ment joueuse, tel­le­ment d’ailleurs que l’on aime­rait par­fois tou­cher terre, reprendre souffle et prendre le temps d’ou­vrir un dic­tion­naire — il y a là matière en tous cas à rêver (de révo­lu­tion) comme à creu­ser (les tau­pi­nières de la parole) : il ne faut pas s’af­fo­ler, admettre plu­tôt de ne pas tout com­prendre, se lais­ser embar­quer par le flot furieux des sono­ri­tés, le goût gou­lu de l’a­mour ver­sion psy­ché­dé­lique. On le lira à petites lam­pées, chant à chant, le temps de s’en remettre. On pour­ra l’é­cou­ter psal­mo­dier les textes sur son blog qui tire du côté de la poé­sie sonore. L’une des voies de la poé­sie contem­po­raine, indis­tinc­te­ment éli­tiste et par­ta­geuse, pas exac­te­ment la moins pen­tue de toutes, qu’on peut explo­rer pour s’y for­ger l’âme (comme on dirait se faire les dents, mais en mieux : et voi­là qu’on se trouve conta­mi­né sans même le réa­li­ser par la conta­gion pata­phy­sique des estour­bis­seurs de mots !). [A.B.]

Éditions Sens & Tonka, 2017

Les Rois d’Islande, d’Einar Mar Gudmundsson

De ce petit pays qui inven­ta pour­tant quelque chose comme une socié­té liber­taire avec son par­le­ment médié­val sans chef, l’Althing, on peut bien ne pas savoir grand-chose avant d’ou­vrir ce livre. On le découvre alors avec effa­re­ment et jubi­la­tion, juste avant de réa­li­ser que ce n’est peut-être pas un hasard s’il sut élire, du haut de ses 300 000 habi­tants, un anar­chiste punk et fan de stand-up (Jón Gnarr) à la mai­rie de Reykjavik, mettre ses ban­quiers en pri­son pen­dant la crise de 2008 tout en rebâ­tis­sant de fond en comble sa consti­tu­tion et en natio­na­li­sant son sys­tème ban­caire pour pro­té­ger l’en­semble des dépôts domes­tiques des par­ti­cu­liers. C’est que cette île est un concen­tré d’o­ri­gi­na­li­té (gla­ciale) et de pas­sion (alcoo­li­sée). Les héros de Gudmundsson le démontrent, cha­cun des membres du clan Knudsen consti­tuant un « cas » à part entière, un concen­tré déjan­té de veu­le­rie et de géné­ro­si­té, d’im­puis­sance et d’a­mour. On s’at­tache à eux comme à Tangavik, la petite ville ima­gi­naire qui n’est pas sans faire pen­ser à une ver­sion polaire de la Macondo de Garcia Marquez. On perd sans cesse le fil de l’his­toire, avant de s’a­per­ce­voir qu’il n’y en a pas vrai­ment : ce qui demeure n’est rien de plus que ce que la vie laisse der­rière soi — por­traits et traces, coups de colère et branle-bas de joie, ren­contres invrai­sem­blables et longues his­toires à se racon­ter au coin du feu. Un curieux roman d’hi­ver qu’il faut empor­ter au milieu des ice­bergs en dégus­tant du hàkarl (on vous laisse décou­vrir…). [A.B.]

Éditions Zulma, 2018

La Prison est-elle obso­lète ?, d’Angela Davis

Il n’est plus néces­saire de pré­sen­ter la femme de lutte qu’est Angela Davis. Le mythe dis­pense tou­te­fois trop sou­vent de la lire. Dans ce bref essai poli­tique docu­men­té, l’au­teure ose un titre sous forme d’une ques­tion que nous devi­nons rhé­to­rique. Puis donne à décou­vrir, au fil des pages, les fon­da­tions racistes et sexistes du sys­tème car­cé­ral états-unien — si nous n’a­vions aucune illu­sion sur le sujet, c’est son ampleur, son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion et sa méthode qui inter­pellent. Ancrée dans l’his­toire du pays comme moyen com­pen­sa­toire uti­li­sé pour pal­lier la dis­pa­ri­tion des esclaves, la pri­son est deve­nue le « gou­lag de la démo­cra­tie » nord-amé­ri­caine. Davis livre là les méca­nismes visant à cri­mi­na­li­ser les mino­ri­tés pour anni­hi­ler poli­ti­que­ment la volon­té de ces popu­la­tions. Alliée du sys­tème capi­ta­liste, la pri­son s’est trans­for­mée en un vaste com­plexe indus­tria­lo-car­cé­ral : par­tout, les lob­bys cour­tisent les gou­ver­ne­ments afin d’aug­men­ter la part du pri­vé dans la ges­tion des éta­blis­se­ments. « Pour les entre­prises pri­vées, la main d’œuvre car­cé­rale est du pain béni. Pas de grèves. Pas de syn­di­ca­li­sa­tion. Pas de sécu­ri­té sociale, d’as­su­rance chô­mage ni d’in­dem­ni­té à ver­ser. » Si l’es­sai se concentre sur les États-Unis, c’est l’i­mage de la pri­son dans la glo­ba­li­té de notre socié­té qu’il inter­roge : la pri­son comme élé­ment consti­tu­tif, immuable, fami­lier même — son­geons à tous ces films, docu­men­taires et séries en milieu car­cé­ral dont le seul objec­tif est de rendre uto­pique l’i­dée d’un autre monde. S’impose un gigan­tesque tra­vail de décons­truc­tion idéo­lo­gique, auquel Davis contri­bue. [B.A.]

Éditions Au diable vau­vert, 2014

Un zoo en hiver, de Jirô Taniguchi

Œuvre tar­dive de l’au­teur japo­nais, Un zoo en hiver retrace l’ap­pren­tis­sage érein­tant de ces futurs man­ga­kas, assis­tants auprès des grands pen­dant quelques mois ou pour toute une vie. Inspiré de son propre par­cours à Tôkyô au début des années 1970, Taniguchi s’at­tarde sur la machine que peut être la créa­tion d’un man­ga à suc­cès, ses contraintes, impo­sées par la paru­tion en feuille­ton, et les ten­sions qui naissent au sein de l’a­te­lier où il se construit. Hamaguchi, le pro­ta­go­niste, a fui Kyôto l’es­pace d’un jour pour res­pi­rer un peu l’air de Tôkyô qui l’at­tire tant. On recherche un assis­tant pour Kondô, l’un des auteurs les plus en vu du moment ; à peine entre-t-il dans l’a­te­lier de celui-ci qu’il s’y trouve hap­pé : par l’am­biance, par le tra­vail, par le des­sin. Sa car­rière com­mence. Les jour­nées sans som­meil sont sui­vies de congés à ne rien faire, à grif­fon­ner dans la ville, là où il devrait s’at­te­ler à ses propres tra­vaux. Le temps s’é­chappe, semble s’é­cou­ler à tra­vers les pages. Hamaguchi ne par­vient pas à trou­ver la consis­tance et la constance qu’il recherche, celles qui lui per­met­traient de s’a­don­ner, enfin, à son œuvre. Les contraintes fami­liales semblent loin de ces jeunes Japonais réfu­giés dans la méga­lo­pole ; comme dans Voyage à Tôkyô, d’Ozu, les enfants sont pris dans les tour­ments de leur vie urbaine et en oublient leurs parents ; la famille reste bien abs­traite. « Quelle chance… Faire ce qu’on aime… », lui répète seule­ment son frère, de pas­sage dans l’a­te­lier. Les ren­contres seules peuvent dès lors chan­ger le des­tin éva­nes­cent d’Hamaguchi : ses col­lègues, des artistes, ou la sœur d’une amie, dont le souffle fra­gile lui ouvre pour­tant un voie immense… Les des­sins clairs de l’au­teur et leur noir et blanc sou­ligne la mélan­co­lie du per­son­nage. On se plonge sans peine dans les méandres de son quo­ti­dien, et on apprend, avec lui, ce qui se joue au seuil d’une vie. [R.B.]

Éditions Casterman, 2009

Les Bobos n’existent pas, sous la direc­tion de Jean-Yves Authier, Anaïs Collet, Collin Giraud, Jean Rivière et Sylvie Tissot

« Bobos » : voi­là un mot par­ti­cu­liè­re­ment répan­du dans les médias, les dis­cours poli­tiques et le lan­gage ordi­naire. Mais quelle réa­li­té socio­lo­gique recouvre cette expres­sion ? Pas grand-chose, comme l’annonce le titre en clin d’œil au Bourdieu de « L’opinion publique n’existe pas ». Si le terme naît de la contrac­tion de « bour­geois bohème », c’est à la suite du livre du jour­na­liste David Brooks, Bobos in Paradise, publié aux États-Unis en 2000, que le mot revien­dra en France et sera popu­la­ri­sé, pour l’es­sen­tiel, par le tru­che­ment de la presse fran­çaise. En se foca­li­sant sur les com­por­te­ments qu’ils prêtent aux « bobos », « les jour­na­listes fran­çais récusent ain­si impli­ci­te­ment la per­ti­nence des classes sociales, qui seraient désor­mais péri­mées ». Si ce vocable est ini­tia­le­ment mobi­li­sé avec auto­dé­ri­sion, il devien­dra, fort d’une droite sou­cieuse de s’« offrir un sup­po­sé ancrage popu­laire », une conno­ta­tion péjo­ra­tive. Problème : ce qu’il désigne change au cours du temps. La caté­go­rie qu’il est cen­sé décrire et cir­cons­crire n’a pas de conte­nu stable ni de défi­ni­tion pré­cise. L’ouvrage compte plu­sieurs enquêtes : com­ment les popu­la­tions « déjà là » d’un quar­tier per­çoivent-ils les « gen­tri­fieurs », groupe étroi­te­ment lié aux « bobos » dans l’i­ma­gi­naire col­lec­tif ? Que révèle la confron­ta­tion de la caté­go­rie à l’analyse socio­lo­gique des classes moyennes dans la métro­pole pari­sienne ? Il res­sort que ce mot valise sert le plus sou­vent à faire écran à « l’identification des vrais domi­nants, qui res­tent les bour­geois ». Parler de « bobos », n’est-ce pas là une manière d’« impo­ser la repré­sen­ta­tion d’une socié­té […] débar­ras­sée de ses cli­vages sociaux » ? [M.B.]

Éditions des Presses uni­ver­si­taire de Lyon, 2018

Le Chaos, de Pier Paolo Pasolini

« Comme tou­jours, l’or­tho­doxie est la mort. » Ces articles, publiés par Pasolini entre août 1968 et jan­vier 1970 dans l’heb­do­ma­daire Tempo, n’é­taient pas acces­sibles à qui ne connais­sait l’i­ta­lien ; l’in­jus­tice est enfin répa­rée pour les fran­co­phones. La forme que cela prend ? Hétéroclite, bouillon­nante, décou­sue avec soin. Des réflexions poli­tiques et cultu­relles natio­nales et inter­na­tio­nales, des car­nets de bord (New York ou Beyrouth), des poèmes (dont une ode, assez inat­ten­due, à Hô Chi Minh mou­rant), des lettres ouvertes et des réponses à ses lec­teurs plus ou moins bien­veillants. Le fond ? Le poète s’en explique dès son pre­mier papier : il s’a­git pour lui de « déso­béir à Bouddha » et de contra­rier sa nature propre ; dit autre­ment : de refu­ser le déta­che­ment et le désen­ga­ge­ment ; bref : d’at­ta­quer « le mal bour­geois » — à ceci près : « J’ai autant d’ad­ver­saires chez les com­mu­nistes que chez les bour­geois », ne manque pas de pré­ve­nir ce com­mu­niste tra­vaillé par l’in­con­fort, la soli­tude et la pro­vo­ca­tion. On lit ce recueil comme on ramasse des cailloux, les poches bien­tôt les­tées de phrases dont on ignore, pour l’heure, si celles-ci nous res­te­ront à l’es­prit ou pren­dront la pous­sière. Ainsi : l’o­pi­nion publique ? « repaire du ter­ro­risme, siège élu de la rési­gna­tion » ; « Sans vic­toire la lutte des­sèche » ; l’URSS ? « un État petit-bour­geois qui pense à la Lune » ; « le pou­voir n’a pas de fron­tières natio­nales ; tout le pou­voir est par­tout le même, et tous ceux qui le détiennent sont liés les uns aux autres, fra­ter­nel­le­ment » ; le futur ? voi­là qu’il se trouve « du côté […] [d]es poètes noirs d’Amérique, des colo­nies ». Et le réa­li­sa­teur de nous lais­ser avec cet ulti­ma­tum : « Mais il s’a­git d’être uto­pistes ou de dis­pa­raître. »  [L.M.]

Éditions R & N


Photographie de ban­nière : Ryan McGuire


REBONDS

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Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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