Cartouches (33)


L’indignité du mar­ché du tra­vail, une socié­té du déchet, une ode à Louise Michel, l’évaluation de la consom­ma­tion des res­sources, un mou­ve­ment com­mu­na­liste liber­taire à bâtir, un pri­mate et une pri­son­nière, des amours en fuite, des humains bien­tôt rem­pla­cés, des ouvriers vou­lant vivre, une place appe­lant à la liber­té et des grandes sur­faces à inter­dire : nos chro­niques du mois de juin.


Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas

Pôle Emploi ou l’univers de l’écrasement struc­tu­ré de la digni­té humaine. La réa­li­té y dépasse de loin la fic­tion et le contrôle comme la mise au pas sont pous­sés au plus haut de l’aberration ima­gi­nable. Il n’est pas uni­que­ment ques­tion d’apprendre à vendre sa force de tra­vail à un mar­ché capi­ta­liste n’ayant aucun scru­pule à vous employer à l’heure pour vous vomir aus­si­tôt. Il s’agit de se vendre dans toute sa per­sonne, apprendre à se battre pour une miette à qui vous devez jurer recon­nais­sance, apprendre à dis­pa­raître, à deve­nir invi­sible, indis­tinct, jetable, rem­pla­çable à mer­ci. Nécessaire anti­chambre d’un sys­tème qui exige une muta­tion intime de tous pour répondre à sa logique sans alter­na­tive ; outil abou­ti pour éprou­ver au quo­ti­dien ce qui fera céder toutes vos résis­tances afin d’avoir votre place dans son monde. Sans doute n’y a-t-il aucune meilleure illus­tra­tion que le quo­ti­dien des agents de pro­pre­té, dans lequel Florence Aubenas plonge durant six mois et nous fait ici le récit. Des jour­nées qui démarrent à 4 h 30 pour finir à 23 h pas­sées, où « dor­mir devient une obses­sion ». Le balai infer­nal impo­sé par un chro­no­mètre qui vous donne 3 minutes pour net­toyer des sani­taires : se mettre à genou, asper­ger la chi­mie par­tout, frot­ter à en perdre le souffle, se rele­ver pour pas­ser à la cabine sui­vante. Rouler des heures à un autre coin de la région pour répé­ter l’opération. Rouler encore, à la recherche de quelques autres heures de tra­vail. Ces contrats se comptent en quart d’heure, lar­ge­ment insuf­fi­sant pour finir le tra­vail exi­gé, alors qu’aucune minute de plus n’est rému­né­rée. Mais « on ne peut pas se per­mettre de repous­ser un bou­lot. Si tu refuses une fois tu es fou­tue, dis­pa­rue, à la trappe. La boîte ne te rap­pelle jamais. Il y en a plein qui attendent der­rière nous. Tu te sou­viens com­ment c’était dur quand on n’avait rien ? » Extrait d’un monde à abattre. [C.G.]

Éditions de l’Olivier, 2010

Homo detri­tus, de Blaise Monsaingeon

Homo detri­tus, un titre en réfé­rence à l’Homo œco­no­mi­cus, cet être humain soi-disant ration­nel du champ éco­no­mique. C’est qu’en dépit des consen­suels appels à réduire, réuti­li­ser et recy­cler les déchets, et ce depuis presque 40 ans, ceux-là n’ont jamais ces­sé d’augmenter. Le socio­logue Blaise Monsaingeon ana­lyse de quelle manière la socié­té du déchet a émer­gé : quel regard por­tons-nous sur eux, quelles rela­tions entre­te­nons-nous avec, quels dis­cours entourent cette ques­tion ? En retra­çant l’histoire des déchets, l’auteur met en lumière la façon dont au fil du temps le déchet s’est construit comme objet dont il faut se débar­ras­ser. Un aban­don qui n’a rien d’anodin : « en l’excluant, on bana­lise le déchet : il appa­raît comme une condi­tion, une des consé­quences néces­saires à la vie moderne ». L’émergence du recy­clage appa­raît alors comme une réponse évi­tant de remettre en cause la socié­té indus­trielle de consom­ma­tion. Une approche mana­gé­riale des pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux se met en place : il faut mieux gérer, valo­ri­ser, res­pon­sa­bi­li­ser l’usager avant tout. Mais l’idée d’un éco-citoyen ayant la bonne pra­tique pêche par le fait que « mettre l’accent sur les petits gestes éva­cue la ques­tion des grands choix ». Le socio­logue s’intéresse éga­le­ment aux pra­tiques qui réin­ventent des rela­tions à « ce qui reste » : lom­bri­com­pos­tage, free­gans, dons d’objets… Le zéro-déchet est ques­tion­né, puisqu’il « se réduit le plus sou­vent à un idéal esthé­tique de pure­té désem­com­brée, relé­guant au second plan les ques­tions poli­tiques, éco­no­miques ou sociales ». Un livre qui, à défaut d’apporter des solu­tions au pro­blème, mais là n’était pas son but, nour­rit, et c’est là son mérite, un dis­cours cri­tique de la ques­tion détri­tique contem­po­raine. [M.B.]

Éditions du Seuil, 2017

Louise Michel l’indomptable, de Paule Lejeune

Il est des êtres qui connaissent mille vies en une. L’Histoire, dans ses moments de bas­cule, y est sûre­ment pour quelque chose mais cela ne suf­fit pas. Il est des êtres qui ne se défilent pas, prennent leur part en agis­sant au gré de leurs convic­tions. Ainsi en est-il de Louise Michel. Paule Lejeune retrace le par­cours de cette femme, deve­nue un mythe du temps même de son vivant, en choi­sis­sant de la « réin­sé­rer dans sa quo­ti­dien­ne­té, de la suivre, pour mieux la com­prendre ». Des anec­dotes de l’enfance — déjà, elle reje­tait quelque pré­ten­dant venu la deman­der en mariage avec le franc-par­ler, l’intelligence et l’humour qui la carac­té­ri­se­ront — aux jour­nées de tra­vail inter­mi­nables pour sur­vivre, de son his­toire fami­liale, en fili­grane, à la rela­tion toute par­ti­cu­lière à cette mère qu’elle cher­cha à pré­ser­ver jusqu’à la fin. Ce sont les mille luttes quo­ti­diennes d’une femme enga­gée dans les rangs du pro­lé­ta­riat qui se des­sinent ici dans la suc­ces­sion d’extraits de ses Mémoires et cor­res­pon­dances. Par sa voix se racontent aus­si son enga­ge­ment armé dans La Commune, son pro­cès — elle ne vou­lut pas de la défense d’un avo­cat —, ses déten­tions suc­ces­sives et son refus tou­jours d’être libé­rée sans que tous les autres pri­son­niers ne le soient. Sa dépor­ta­tion en Nouvelle-Calédonie et son enga­ge­ment aux côtés des Kanak envers et contre ses cama­rades dépor­tés à ses côtés — dont l’internationalisme s’accommodait étran­ge­ment de l’idée de « sau­vages » — ren­voient sans doute l’image la plus aigui­sée de Louise Michel. Cette brève recen­sion ne sau­rait suf­fire : il y a son retour triom­phal en France, son enga­ge­ment poli­tique qui n’a per­du ni de son humour ni de sa force, les nou­velles déten­tions, les nou­velles luttes auprès des domi­nées par­mi les domi­nés… Louise Michel, ou la vie d’une femme qu’il faut abso­lu­ment lire. [C.G.]

Éditions des Femmes, 1978

Notre empreinte éco­lo­gique, de William Reese et Mathis Wackernagel

Pour le néo­phyte s’intéressant à la ques­tion éco­lo­gique, la diver­si­té des indi­ca­teurs mesu­rant la dégra­da­tion de l’environnement peut être décou­ra­geante. Faut-il prendre en compte la concen­tra­tion de dioxyde de car­bone dans l’atmosphère ? Le nombre d’espèces dis­pa­rues ? L’artificialisation des sols ? La défo­res­ta­tion ? Développée dans les années 1990, l’empreinte éco­lo­gique se veut un « outil comp­table qui nous per­met d’évaluer la consom­ma­tion des res­sources et les besoins d’absorption en déchets d’une popu­la­tion humaine ou d’une éco­no­mie don­nées ». D’abord publié en France en 1999, cette nou­velle ver­sion actua­li­sée per­met de com­prendre l’utilité d’un tel concept. Au-delà de son fort pou­voir sen­si­bi­li­sa­teur — qui n’a jamais enten­du que si l’humanité entière consom­mait comme un Français moyen, il fau­drait qua­si­ment trois pla­nètes ? —, l’empreinte éco­lo­gique per­met en effet de mesu­rer l’impact éco­lo­gique d’un indi­vi­du, d’un objet, d’une ville ou d’un pays à l’aide d’une uni­té non-moné­taire : l’hec­tare glo­bal. Parfois tech­nique, le livre prouve à nou­veau qu’une « ver­di­sa­tion » du sys­tème éco­no­mique et indus­triel exis­tant ne sau­rait évi­ter le dépas­se­ment, moment où l’humanité a épui­sé les res­sources dis­po­nibles pour un an — le 5 novembre en 1980, le 2 août en 2017. Il met aus­si en lumière la res­pon­sa­bi­li­té des pays riches, plus gros consom­ma­teurs et pol­lueurs, qui étendent leur empreinte éco­lo­gique bien au-delà de leurs fron­tières en impor­tant la bio­ca­pa­ci­té des pays pauvres et en y expor­tant leur pol­lu­tion. Mais les inéga­li­tés se trouvent évi­dem­ment aus­si au sein des pays : les pre­miers tra­vaux sur ce sujet montrent sans sur­prise un lien entre reve­nu et empreinte éco­lo­gique. Cette der­nière reste tou­te­fois un outil de cal­cul ; il serait inté­res­sant que son uti­li­sa­tion poli­tique dépasse les conclu­sions encore trop pru­dentes du livre. [M.H.]

Éditions Écosociété, 2018

Pour un muni­ci­pa­lisme liber­taire, de Murray Bookchin

Le mar­xisme-léni­nisme s’est effon­dré ; le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, dérou­lant sans fin son désir dans un monde fini, pré­pare l’effondrement : l’écologiste liber­taire nord-amé­ri­cain Murray Bookchin, dis­pa­ru en 2006, soit cinq ans après la chute des tours jumelles et un an avant la crise des sub­primes, nous lègue quelques points d’appui concrets. Ce court texte écrit en 1984 trace un che­min entre la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive par­le­men­taire et le com­mu­nisme d’État : la fédé­ra­tion de Communes auto-admi­nis­trées fon­dées sur des Conseils et des assem­blées popu­laires, coor­don­nés par man­dats impé­ra­tifs, rota­tifs et révo­cables. Bookchin rejette d’un même élan la mythi­fi­ca­tion mar­xiste et sup­po­sé­ment scien­ti­fique du pro­lé­ta­riat (dou­blée d’une sacra­li­sa­tion de l’usine comme foyer révo­lu­tion­naire) et l’ode anar­chiste de l’individu mona­dique (dou­blée d’« un aven­tu­risme incons­cient fait d’aversion pour la théo­rie » et la pra­tique orga­ni­sa­tion­nelle). Élire un pré­sident et son cor­tège de dépu­tés autre­ment mieux rému­né­rés que la majo­ri­té des citoyens ne fabrique pas un peuple, seule­ment une masse ; le corps poli­tique, écrit-il, naît uni­que­ment de « mode de prises de déci­sion radi­ca­le­ment démo­cra­tiques » : il n’est de démo­cra­tie que non-repré­sen­ta­tive. Récusant le dog­ma­tisme — théo­rique et pra­tique —, son œuvre appelle à bâtir un mou­ve­ment à même d’organiser, de loca­li­té en loca­li­té, un contre-pou­voir capable de dis­soudre l’État oli­gar­chique — pas à pas vidé et ané­mié, inca­pable de concur­ren­cer l’élan éman­ci­pa­teur — et d’instaurer, par voie fédé­rale, une socié­té com­mu­niste liber­taire (ou com­mu­na­liste) consa­crant le pri­mat de l’éthique. Cette bro­chure consti­tue une porte d’entrée ; le Rojava, fort des échanges entre Bookchin et le lea­der embas­tillé du PKK, Öcalan, tente à ce jour de la pous­ser plus avant. [M.L.]

Éditions Atelier de créa­tion liber­taire, 2003–2018

Le Père de nos pères, de Bernard Werber

IL est un petit pri­mate, quelque part en Afrique de l’Est il y a 3,7 mil­lions d’années. IL observe le fonc­tion­ne­ment des autres espèces. IL se sent petit à petit dif­fé­rent des autres pri­mates de sa horde. IL croise un jour le regard de ELLE, une pri­son­nière de guerre issue d’une autre horde. IL semble être une créa­ture par­mi tant d’autres ; son che­mi­ne­ment ori­gi­nal pour­rait pour­tant bien faire chan­ger le cours de l’évolution… En paral­lèle et de nos jours, une jeune repor­ter et un ancien jour­na­liste scien­ti­fique enquêtent, tout à leur com­plé­men­ta­ri­té, sur la mort du Professeur Adjemian : un paléon­to­logue dont les tra­vaux portent sur le « chaî­non man­quant ». On l’a retrou­vé assas­si­né dans sa bai­gnoire tan­dis qu’il rédi­geait une mys­té­rieuse lettre sur son ultime décou­verte. Humour, sciences dures, aven­ture et thèses far­fe­lues ; le fond importe ici autant que la forme et les posi­tions cri­tiques — fonc­tion­ne­ment de la presse « mains­tream », trai­te­ment réser­vé aux porcs dans les éle­vages indus­triels et les abat­toirs, socié­té de consom­ma­tion — s’en vont per­cer entre les pages. De la France à la Tanzanie, notre binôme y croi­se­ra de bien sin­gu­liers per­son­nages : une star de la por­no­gra­phie ou char­cu­tière indus­trielle que la décou­verte d’Adjemian semble déran­ger… Après sa fameuse et popu­laire tri­lo­gie des Fourmis, Werber pour­suit : force, intel­li­gence et diver­tis­se­ment. Et de nous pro­po­ser une réponse sur­pre­nante à la ques­tion qui résonne depuis l’aube de l’Humanité dans nos bouches encore trem­blantes : « D’où venons-nous ? » [W.]

Éditions Albin Michel, 1998

Dernières Cartouches, de Cesare Battisti

Sans être auto­bio­gra­phique, nul doute que cet ouvrage puise dans l’expérience propre de l’auteur et l’existence des amis qu’il a fait siens lors de son enga­ge­ment poli­tique. L’intrigue se déve­loppe autour du per­son­nage de Claudio, délin­quant de 22 ans pas­sé par la case pri­son des suites d’un bra­quage. Il tente de s’enfuir et y par­vient la seconde fois : il s’en va embras­ser la lutte armée menée contre l’État par une mul­ti­tude d’organisations d’extrême et d’ultra-gauche. Face à ce monstre froid fort de son appa­reil répres­sif et grâce à un ancien ami, Max, c’est un vaste mou­ve­ment poli­tique et cultu­rel qui secoue­ra l’Italie. Les Années de plomb, soit plu­sieurs cen­taines d’arrestations et exé­cu­tions. Claudio va assu­rer la liai­son entre dif­fé­rents groupes ter­ri­to­riaux et com­mettre de menus bra­quages tout en tis­sant des amours tem­po­raires. Nihilisme, cer­tai­ne­ment, que cette urgence à vivre sous le poids de la pri­son ou de la mort à tout ins­tant. Partageant la condi­tion de clan­des­tin aux côtés de ces mili­tants poli­tiques déses­pé­rés, Claudio va deve­nir l’une de ses pointes avan­cées avant de tom­ber, dans les mains de la police, en pri­son puis dans le doute : une mino­ri­té ne peut jamais gagner dans une lutte contre quelque État moderne. L’auteur ne se prive d’ailleurs pas de cri­ti­quer les ten­dances et les appa­reils par­ti­sans tout en confiant les limites des formes d’action qu’il a choi­sies. Il y a de l’humour et de la pas­sion dans ce témoi­gnage interne au mou­ve­ment. Ce livre est celui d’une géné­ra­tion pour qui « l’imprudence est deve­nue le seul acte de rébel­lion pour celui qui est anéan­ti par le monde ». C’est le meilleur de cet auteur et l’un des meilleurs sur cette période de l’autonomie ita­lienne allant de 1968 à 1977. On y décèle, sans fard, ce méca­nisme de la révolte qui « n’est pas un incen­die spon­ta­né, cela mûrit avec le temps, c’est une façon de résis­ter au pillage de sa propre per­son­na­li­té ». [T.M.]

Éditions Payot et Rivages, 2000

Aventure chez les trans­hu­ma­nistes, de Mark O’Connell

Nous aurions tort de lais­ser la cri­tique du trans­hu­ma­nisme aux culs-bénits : la ques­tion n’est pas de savoir s’il est mal de défier l’ordre vou­lu par un Dieu qui n’existe pas mais bien d’interroger rai­son­na­ble­ment les impli­ca­tions popu­laires des pro­grès que l’on nous vend comme tels. Instaurer l’égalité comme bous­sole exis­ten­tielle et poli­tique aide à che­mi­ner par tous les vents, sur­tout lorsque ce mou­ve­ment fait par­fois sien le champ lexi­cal de l’émancipation. L’auteur, jour­na­liste irlan­dais, convie son lec­teur dans une enquête tour à tour ludique et docu­men­tée, fas­ci­née et ter­ri­fiée, au sein des cercles trans­hu­ma­nistes. Troquer sa modeste car­casse mor­telle pour une mul­ti­tude d’enveloppes vir­tuelles, accroître à l’envi les per­for­mances du corps « bio­lo­gi­que­ment sous-équi­pé », déve­lop­per l’intelligence arti­fi­cielle jusqu’à plus soif, télé­char­ger sa mémoire, gref­fer un modem auto­nome au cer­veau, faire faux bond aux lois de la phy­sio­lo­gie, n’être plus ce pri­mate incom­plet que l’Home sapiens reste, vivre un mil­lier d’années ou « faire pas­ser notre espèce à un niveau supé­rieur » : autant d’ambitions plus ou moins concrètes recueillies au fil des ren­contres et des pages. Les for­tunes inves­ties par les plus grandes entre­prises du mar­ché mon­dial (GAFA, NATU, BATX…) ancrent pour­tant les envo­lées de quelques doux-dingues — le phi­lo­sophe Éric Sadin évo­quant ain­si, ailleurs, l’ère « anthro­po-machi­nique » qui s’ouvre à nous et dis­loque « nombre de caté­go­ries » ayant jusque-là façon­né notre moder­ni­té. Ce mou­ve­ment mitonne une aris­to­cra­tie post-humaine — hybri­dée, cou­plée, implan­tée — sous les yeux bien­tôt hébé­tés d’une masse non amé­lio­rée qui « constituer[a] une sous-espèce et former[a] les chim­pan­zés du futur », assure quelque pro­fes­seur de cyber­né­tique bri­tan­nique. L’auteur de cette tra­ver­sée conclut : les trans­hu­ma­nistes sont des « indi­vi­dus en avance sur leur époque », mais notre pré­sent a déjà des allures de futur. [E.C.]

Éditions L’Échappée, 2018

« Tuta Blu » (bleu de tra­vail), de Tommaso Di Ciaula

À la fois enquête ouvrière et témoi­gnage sub­ver­sif, poé­tique et poli­tique, l’auteur — ouvrier et petit-fils de pay­sans — nous raconte le quo­ti­dien d’usine à Bari (dans les Pouilles, en Italie) d’un tra­vailleur en équipe de nuit. Il y façonne des pièces de Teflon, accu­mule la rage contre les contre­maîtres et l’abrutissement des tâches répé­ti­tives mais refuse de deve­nir un robot. On sai­sit, dans cette écri­ture en zig­zags, une révolte des années 1970 qui ne se recon­naît ni dans les par­tis, ni dans les syn­di­cats. Di Ciaula a vou­lu « don­ner la parole à des siècles de silence de la classe ouvrière » à tra­vers le regard « d’un ouvrier plus créa­tif, plus fou, plus sub­ver­sif, qui reven­dique l’air pur, le jeu, l’amour, la ten­dresse, la gaie­té, la jus­tice, l’animalité, un ouvrier qui pense avec sa tête, un ouvrier qui veut vivre et pas seule­ment sur­vivre ». Conditions de tra­vail, nom­breux acci­dents, crasse de l’usine et des espaces col­lec­tifs, appel de la nature, frus­tra­tions d’un indi­vi­du pas­sant à côté de sa vie, nos­tal­gie pour ce sud d’avant l’industrialisation, sou­ve­nirs de mani­fes­ta­tions, dif­fi­cul­tés d’assumer les rôles que l’on attend de lui, apa­thie de sa classe : avec une fran­chise hors-norme, l’auteur par­tage ses contra­dic­tions et ses doutes au moyen de para­graphes, aus­si bref, inci­sifs et cou­pants que les copeaux des pièces qu’il façonne. Le tout forme un habit d’arlequin dans lequel chaque pas­sage aurait sa propre cou­leur, ses propres tons, sa propre poé­sie. Un habit qu’on enfile au fur et à mesure de la lec­ture avant de se rendre compte, au point final, qu’il s’agissait d’un bleu de tra­vail. Laissez-vous por­ter par ce « livre sudiste, poé­tique, iro­nique, bizarre ». [T.M.]

Éditions Actes Sud, 2004

Tahrir, place de la Libération, de Stefano Savona

La camé­ra se déplace len­te­ment dans la foule : femmes, enfants, jeunes, vieux… Nous croi­sons leurs regards au milieu des cris, des larmes, des poèmes et des rires. Sur la place Tahrir, la révolte s’élève contre la répres­sion san­gui­naire menée par le régime égyp­tien contre le peuple. Nous sommes en février 2011. Nul besoin d’écrire une grande his­toire de fic­tion, de conter l’amour au moyen de dia­logues ima­gi­nés : dans Tahrir, place de la Libération, la réa­li­té n’est pas dépour­vue de mots ; elle en est même riche. Là où les ouvrages et les articles sur les émeutes de la place Tahrir ont sou­vent dépeint la tra­gé­die, Stefano Savona offre un docu­men­taire de pas­sion fédé­ra­trice : le cha­grin comme la colère sont si forts qu’ils fabriquent de la joie. Il dit l’humain, le ren­contre et lui parle. Si Savona en est l’auteur, ce film est avant tout réa­li­sé par ses pro­ta­go­nistes ; le slo­gan « Le peuple veut la chute du régime » scan­dé par des cen­taines d’hommes et de femmes résonne ensuite en nous. La peur indi­vi­duelle du régime s’est muée en une force col­lec­tive. « Le peuple égyp­tien est ici, la liber­té est ici », hurle un vieil homme. C’est là toute la beau­té de cette œuvre : mon­trer la richesse d’une vie en plein drame. Entre les décombres, le sang et les larmes, les poings s’élèvent ensemble, car c’est ensemble que per­sonne ne céde­ra. Seul Moubarak doit par­tir : « Moubarak Game Over » chantent encore les mani­fes­tants, jusqu’à l’épuisement. « Les per­son­nages que je cherche ne sont pas héroïques, ils me res­semblent, comme un double impro­bable dans le contexte qui nous réunit. Sur la place Tahrir, tout le monde était ain­si, des révo­lu­tion­naires impro­bables. Et pour­tant, ensemble, ils ont fait une révo­lu­tion — les choses ont mal tour­né depuis, mais c’est une autre his­toire. Je filme des gens un peu mal­adroits, qui font des choses avec une mal­adresse qui est aus­si la mienne », confia Savona dans nos colonnes. Le regard jour­na­lis­tique en moins, celui du cinéaste en plus. [M. S.-F.]

DVD édi­té par Jour2Fête, 2012

Comment la France a tué ses villes, d’Olivier Razemon

Ce livre est celui de la France quand Paris ne se prend pas pour celle-ci. Celle des centre-villes lugubres, des rideaux de fer abais­sés, des taux de vacance com­mer­ciale gran­dis­sant, des pan­neaux « À vendre » et des bou­tiques fer­mant les unes après les autres. La dévi­ta­li­sa­tion urbaine a long­temps été « ignoré[e] des élites poli­tiques, éco­no­miques et média­tiques », à tel point que l’auteur, jour­na­liste et spé­cia­liste des trans­ports, n’hésite pas à par­ler d’« héca­tombe ». Une étude l’Ifop révèle ain­si que « le vote fron­tiste décline linéai­re­ment en fonc­tion du nombre de com­merces et de ser­vices pré­sents » ; rou­vrez une épi­ce­rie et les élec­teurs FN chu­te­ront de 2,5 points. La construc­tion de grandes sur­faces et de com­plexes com­mer­ciaux à la péri­phé­rie des villes, auto­ri­sée par les mai­ries, est à l’évidence « lar­ge­ment res­pon­sable de cette situa­tion ». Mais Razemon estime que la res­pon­sa­bi­li­té est col­lec­tive, « à des degrés divers » : les citoyens-consom­ma­teurs désertent les com­merces de proxi­mi­té au pro­fit de la grande dis­tri­bu­tion ou de l’achat en ligne, tout en déplo­rant la mort des pre­miers. Contre la récu­pé­ra­tion iden­ti­taire des villes en déclin et l’opposition fac­tice du « bon ter­roir contre le cos­mo­po­li­tisme métro­po­li­tain », l’ouvrage appelle à la sobrié­té, la décon­nexion et aux cir­cuits courts. Et pro­pose, fort de ren­contres de ter­rain, 40 mesures concrètes à même de répondre à ce sui­cide col­lec­tif : sus­pendre immé­dia­te­ment la construc­tion ou l’extension des grandes sur­faces, mobi­li­ser bien davan­tage les popu­la­tions concer­nées, uni­fier les asso­cia­tions de com­mer­çants, taxer les pro­prié­taires refu­sant de louer leurs biens, mettre en place des outils anti-Amazon, valo­ri­ser les trans­ports publics, voire émettre des mon­naies locales. [L.T.]

Éditions Rue de l’échiquier


Photographie de ban­nière : couple de fer­miers (Lymans), par Jack Delano


REBONDS

Cartouches 32, mai 2018
Cartouches 31, avril 2018
Cartouches 30, mars 2018
Cartouches 29, février 2018
Cartouches 28, jan­vier 2018

Ballast
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couverture du 7

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Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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