Cartouches (33)


L’indignité du marché du travail, une société du déchet, une ode à Louise Michel, l’évaluation de la consommation des ressources, un mouvement communaliste libertaire à bâtir, un primate et une prisonnière, des amours en fuite, des humains bientôt remplacés, des ouvriers voulant vivre, une place appelant à la liberté et des grandes surfaces à interdire : nos chroniques du mois de juin.


Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas

Pôle Emploi ou l’univers de l’écrasement structuré de la dignité humaine. La réalité y dépasse de loin la fiction et le contrôle comme la mise au pas sont poussés au plus haut de l’aberration imaginable. Il n’est pas uniquement question d’apprendre à vendre sa force de travail à un marché capitaliste n’ayant aucun scrupule à vous employer à l’heure pour vous vomir aussitôt. Il s’agit de se vendre dans toute sa personne, apprendre à se battre pour une miette à qui vous devez jurer reconnaissance, apprendre à disparaître, à devenir invisible, indistinct, jetable, remplaçable à merci. Nécessaire antichambre d’un système qui exige une mutation intime de tous pour répondre à sa logique sans alternative ; outil abouti pour éprouver au quotidien ce qui fera céder toutes vos résistances afin d’avoir votre place dans son monde. Sans doute n’y a-t-il aucune meilleure illustration que le quotidien des agents de propreté, dans lequel Florence Aubenas plonge durant six mois et nous fait ici le récit. Des journées qui démarrent à 4 h 30 pour finir à 23 h passées, où « dormir devient une obsession ». Le balai infernal imposé par un chronomètre qui vous donne 3 minutes pour nettoyer des sanitaires : se mettre à genou, asperger la chimie partout, frotter à en perdre le souffle, se relever pour passer à la cabine suivante. Rouler des heures à un autre coin de la région pour répéter l’opération. Rouler encore, à la recherche de quelques autres heures de travail. Ces contrats se comptent en quart d’heure, largement insuffisant pour finir le travail exigé, alors qu’aucune minute de plus n’est rémunérée. Mais « on ne peut pas se permettre de repousser un boulot. Si tu refuses une fois tu es foutue, disparue, à la trappe. La boîte ne te rappelle jamais. Il y en a plein qui attendent derrière nous. Tu te souviens comment c’était dur quand on n’avait rien ? » Extrait d’un monde à abattre. [C.G.]

Éditions de l’Olivier, 2010

Homo detritus, de Blaise Monsaingeon

Homo detritus, un titre en référence à l’Homo œconomicus, cet être humain soi-disant rationnel du champ économique. C’est qu’en dépit des consensuels appels à réduire, réutiliser et recycler les déchets, et ce depuis presque 40 ans, ceux-là n’ont jamais cessé d’augmenter. Le sociologue Blaise Monsaingeon analyse de quelle manière la société du déchet a émergé : quel regard portons-nous sur eux, quelles relations entretenons-nous avec, quels discours entourent cette question ? En retraçant l’histoire des déchets, l’auteur met en lumière la façon dont au fil du temps le déchet s’est construit comme objet dont il faut se débarrasser. Un abandon qui n’a rien d’anodin : « en l’excluant, on banalise le déchet : il apparaît comme une condition, une des conséquences nécessaires à la vie moderne ». L’émergence du recyclage apparaît alors comme une réponse évitant de remettre en cause la société industrielle de consommation. Une approche managériale des problèmes environnementaux se met en place : il faut mieux gérer, valoriser, responsabiliser l’usager avant tout. Mais l’idée d’un éco-citoyen ayant la bonne pratique pêche par le fait que « mettre l’accent sur les petits gestes évacue la question des grands choix ». Le sociologue s’intéresse également aux pratiques qui réinventent des relations à « ce qui reste » : lombricompostage, freegans, dons d’objets… Le zéro-déchet est questionné, puisqu’il « se réduit le plus souvent à un idéal esthétique de pureté désemcombrée, reléguant au second plan les questions politiques, économiques ou sociales ». Un livre qui, à défaut d’apporter des solutions au problème, mais là n’était pas son but, nourrit, et c’est là son mérite, un discours critique de la question détritique contemporaine. [M.B.]

Éditions du Seuil, 2017

Louise Michel l’indomptable, de Paule Lejeune

Il est des êtres qui connaissent mille vies en une. L’Histoire, dans ses moments de bascule, y est sûrement pour quelque chose mais cela ne suffit pas. Il est des êtres qui ne se défilent pas, prennent leur part en agissant au gré de leurs convictions. Ainsi en est-il de Louise Michel. Paule Lejeune retrace le parcours de cette femme, devenue un mythe du temps même de son vivant, en choisissant de la « réinsérer dans sa quotidienneté, de la suivre, pour mieux la comprendre ». Des anecdotes de l’enfance — déjà, elle rejetait quelque prétendant venu la demander en mariage avec le franc-parler, l’intelligence et l’humour qui la caractériseront — aux journées de travail interminables pour survivre, de son histoire familiale, en filigrane, à la relation toute particulière à cette mère qu’elle chercha à préserver jusqu’à la fin. Ce sont les mille luttes quotidiennes d’une femme engagée dans les rangs du prolétariat qui se dessinent ici dans la succession d’extraits de ses Mémoires et correspondances. Par sa voix se racontent aussi son engagement armé dans La Commune, son procès — elle ne voulut pas de la défense d’un avocat —, ses détentions successives et son refus toujours d’être libérée sans que tous les autres prisonniers ne le soient. Sa déportation en Nouvelle-Calédonie et son engagement aux côtés des Kanak envers et contre ses camarades déportés à ses côtés — dont l’internationalisme s’accommodait étrangement de l’idée de « sauvages » — renvoient sans doute l’image la plus aiguisée de Louise Michel. Cette brève recension ne saurait suffire : il y a son retour triomphal en France, son engagement politique qui n’a perdu ni de son humour ni de sa force, les nouvelles détentions, les nouvelles luttes auprès des dominées parmi les dominés… Louise Michel, ou la vie d’une femme qu’il faut absolument lire. [C.G.]

Éditions des Femmes, 1978

Notre empreinte écologique, de William Reese et Mathis Wackernagel

Pour le néophyte s’intéressant à la question écologique, la diversité des indicateurs mesurant la dégradation de l’environnement peut être décourageante. Faut-il prendre en compte la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère ? Le nombre d’espèces disparues ? L’artificialisation des sols ? La déforestation ? Développée dans les années 1990, l’empreinte écologique se veut un « outil comptable qui nous permet d’évaluer la consommation des ressources et les besoins d’absorption en déchets d’une population humaine ou d’une économie données ». D’abord publié en France en 1999, cette nouvelle version actualisée permet de comprendre l’utilité d’un tel concept. Au-delà de son fort pouvoir sensibilisateur — qui n’a jamais entendu que si l’humanité entière consommait comme un Français moyen, il faudrait quasiment trois planètes ? —, l’empreinte écologique permet en effet de mesurer l’impact écologique d’un individu, d’un objet, d’une ville ou d’un pays à l’aide d’une unité non-monétaire : l’hectare global. Parfois technique, le livre prouve à nouveau qu’une « verdisation » du système économique et industriel existant ne saurait éviter le dépassement, moment où l’humanité a épuisé les ressources disponibles pour un an — le 5 novembre en 1980, le 2 août en 2017. Il met aussi en lumière la responsabilité des pays riches, plus gros consommateurs et pollueurs, qui étendent leur empreinte écologique bien au-delà de leurs frontières en important la biocapacité des pays pauvres et en y exportant leur pollution. Mais les inégalités se trouvent évidemment aussi au sein des pays : les premiers travaux sur ce sujet montrent sans surprise un lien entre revenu et empreinte écologique. Cette dernière reste toutefois un outil de calcul ; il serait intéressant que son utilisation politique dépasse les conclusions encore trop prudentes du livre. [M.H.]

Éditions Écosociété, 2018

Pour un municipalisme libertaire, de Murray Bookchin

Le marxisme-léninisme s’est effondré ; le mode de production capitaliste, déroulant sans fin son désir dans un monde fini, prépare l’effondrement : l’écologiste libertaire nord-américain Murray Bookchin, disparu en 2006, soit cinq ans après la chute des tours jumelles et un an avant la crise des subprimes, nous lègue quelques points d’appui concrets. Ce court texte écrit en 1984 trace un chemin entre la démocratie représentative parlementaire et le communisme d’État : la fédération de Communes auto-administrées fondées sur des Conseils et des assemblées populaires, coordonnés par mandats impératifs, rotatifs et révocables. Bookchin rejette d’un même élan la mythification marxiste et supposément scientifique du prolétariat (doublée d’une sacralisation de l’usine comme foyer révolutionnaire) et l’ode anarchiste de l’individu monadique (doublée d’« un aventurisme inconscient fait d’aversion pour la théorie » et la pratique organisationnelle). Élire un président et son cortège de députés autrement mieux rémunérés que la majorité des citoyens ne fabrique pas un peuple, seulement une masse ; le corps politique, écrit-il, naît uniquement de « mode de prises de décision radicalement démocratiques » : il n’est de démocratie que non-représentative. Récusant le dogmatisme — théorique et pratique —, son œuvre appelle à bâtir un mouvement à même d’organiser, de localité en localité, un contre-pouvoir capable de dissoudre l’État oligarchique — pas à pas vidé et anémié, incapable de concurrencer l’élan émancipateur — et d’instaurer, par voie fédérale, une société communiste libertaire (ou communaliste) consacrant le primat de l’éthique. Cette brochure constitue une porte d’entrée ; le Rojava, fort des échanges entre Bookchin et le leader embastillé du PKK, Öcalan, tente à ce jour de la pousser plus avant. [M.L.]

Éditions Atelier de création libertaire, 2003-2018

Le Père de nos pères, de Bernard Werber

IL est un petit primate, quelque part en Afrique de l’Est il y a 3,7 millions d’années. IL observe le fonctionnement des autres espèces. IL se sent petit à petit différent des autres primates de sa horde. IL croise un jour le regard de ELLE, une prisonnière de guerre issue d’une autre horde. IL semble être une créature parmi tant d’autres ; son cheminement original pourrait pourtant bien faire changer le cours de l’évolution… En parallèle et de nos jours, une jeune reporter et un ancien journaliste scientifique enquêtent, tout à leur complémentarité, sur la mort du Professeur Adjemian : un paléontologue dont les travaux portent sur le « chaînon manquant ». On l’a retrouvé assassiné dans sa baignoire tandis qu’il rédigeait une mystérieuse lettre sur son ultime découverte. Humour, sciences dures, aventure et thèses farfelues ; le fond importe ici autant que la forme et les positions critiques — fonctionnement de la presse « mainstream », traitement réservé aux porcs dans les élevages industriels et les abattoirs, société de consommation — s’en vont percer entre les pages. De la France à la Tanzanie, notre binôme y croisera de bien singuliers personnages : une star de la pornographie ou charcutière industrielle que la découverte d’Adjemian semble déranger… Après sa fameuse et populaire trilogie des Fourmis, Werber poursuit : force, intelligence et divertissement. Et de nous proposer une réponse surprenante à la question qui résonne depuis l’aube de l’Humanité dans nos bouches encore tremblantes : « D’où venons-nous ? » [W.]

Éditions Albin Michel, 1998

Dernières Cartouches, de Cesare Battisti

Sans être autobiographique, nul doute que cet ouvrage puise dans l’expérience propre de l’auteur et l’existence des amis qu’il a fait siens lors de son engagement politique. L’intrigue se développe autour du personnage de Claudio, délinquant de 22 ans passé par la case prison des suites d’un braquage. Il tente de s’enfuir et y parvient la seconde fois : il s’en va embrasser la lutte armée menée contre l’État par une multitude d’organisations d’extrême et d’ultra-gauche. Face à ce monstre froid fort de son appareil répressif et grâce à un ancien ami, Max, c’est un vaste mouvement politique et culturel qui secouera l’Italie. Les Années de plomb, soit plusieurs centaines d’arrestations et exécutions. Claudio va assurer la liaison entre différents groupes territoriaux et commettre de menus braquages tout en tissant des amours temporaires. Nihilisme, certainement, que cette urgence à vivre sous le poids de la prison ou de la mort à tout instant. Partageant la condition de clandestin aux côtés de ces militants politiques désespérés, Claudio va devenir l’une de ses pointes avancées avant de tomber, dans les mains de la police, en prison puis dans le doute : une minorité ne peut jamais gagner dans une lutte contre quelque État moderne. L’auteur ne se prive d’ailleurs pas de critiquer les tendances et les appareils partisans tout en confiant les limites des formes d’action qu’il a choisies. Il y a de l’humour et de la passion dans ce témoignage interne au mouvement. Ce livre est celui d’une génération pour qui « l’imprudence est devenue le seul acte de rébellion pour celui qui est anéanti par le monde ». C’est le meilleur de cet auteur et l’un des meilleurs sur cette période de l’autonomie italienne allant de 1968 à 1977. On y décèle, sans fard, ce mécanisme de la révolte qui « n’est pas un incendie spontané, cela mûrit avec le temps, c’est une façon de résister au pillage de sa propre personnalité ». [T.M.]

Éditions Payot et Rivages, 2000

Aventure chez les transhumanistes, de Mark O’Connell

Nous aurions tort de laisser la critique du transhumanisme aux culs-bénits : la question n’est pas de savoir s’il est mal de défier l’ordre voulu par un Dieu qui n’existe pas mais bien d’interroger raisonnablement les implications populaires des progrès que l’on nous vend comme tels. Instaurer l’égalité comme boussole existentielle et politique aide à cheminer par tous les vents, surtout lorsque ce mouvement fait parfois sien le champ lexical de l’émancipation. L’auteur, journaliste irlandais, convie son lecteur dans une enquête tour à tour ludique et documentée, fascinée et terrifiée, au sein des cercles transhumanistes. Troquer sa modeste carcasse mortelle pour une multitude d’enveloppes virtuelles, accroître à l’envi les performances du corps « biologiquement sous-équipé », développer l’intelligence artificielle jusqu’à plus soif, télécharger sa mémoire, greffer un modem autonome au cerveau, faire faux bond aux lois de la physiologie, n’être plus ce primate incomplet que l’Home sapiens reste, vivre un millier d’années ou « faire passer notre espèce à un niveau supérieur » : autant d’ambitions plus ou moins concrètes recueillies au fil des rencontres et des pages. Les fortunes investies par les plus grandes entreprises du marché mondial (GAFA, NATU, BATX…) ancrent pourtant les envolées de quelques doux-dingues — le philosophe Éric Sadin évoquant ainsi, ailleurs, l’ère « anthropo-machinique » qui s’ouvre à nous et disloque « nombre de catégories » ayant jusque-là façonné notre modernité. Ce mouvement mitonne une aristocratie post-humaine — hybridée, couplée, implantée — sous les yeux bientôt hébétés d’une masse non améliorée qui « constituer[a] une sous-espèce et former[a] les chimpanzés du futur », assure quelque professeur de cybernétique britannique. L’auteur de cette traversée conclut : les transhumanistes sont des « individus en avance sur leur époque », mais notre présent a déjà des allures de futur. [E.C.]

Éditions L’Échappée, 2018

« Tuta Blu » (bleu de travail), de Tommaso Di Ciaula

À la fois enquête ouvrière et témoignage subversif, poétique et politique, l’auteur — ouvrier et petit-fils de paysans — nous raconte le quotidien d’usine à Bari (dans les Pouilles, en Italie) d’un travailleur en équipe de nuit. Il y façonne des pièces de Teflon, accumule la rage contre les contremaîtres et l’abrutissement des tâches répétitives mais refuse de devenir un robot. On saisit, dans cette écriture en zigzags, une révolte des années 1970 qui ne se reconnaît ni dans les partis, ni dans les syndicats. Di Ciaula a voulu « donner la parole à des siècles de silence de la classe ouvrière » à travers le regard « d’un ouvrier plus créatif, plus fou, plus subversif, qui revendique l’air pur, le jeu, l’amour, la tendresse, la gaieté, la justice, l’animalité, un ouvrier qui pense avec sa tête, un ouvrier qui veut vivre et pas seulement survivre ». Conditions de travail, nombreux accidents, crasse de l’usine et des espaces collectifs, appel de la nature, frustrations d’un individu passant à côté de sa vie, nostalgie pour ce sud d’avant l’industrialisation, souvenirs de manifestations, difficultés d’assumer les rôles que l’on attend de lui, apathie de sa classe : avec une franchise hors-norme, l’auteur partage ses contradictions et ses doutes au moyen de paragraphes, aussi bref, incisifs et coupants que les copeaux des pièces qu’il façonne. Le tout forme un habit d’arlequin dans lequel chaque passage aurait sa propre couleur, ses propres tons, sa propre poésie. Un habit qu’on enfile au fur et à mesure de la lecture avant de se rendre compte, au point final, qu’il s’agissait d’un bleu de travail. Laissez-vous porter par ce « livre sudiste, poétique, ironique, bizarre ». [T.M.]

Éditions Actes Sud, 2004

Tahrir, place de la Libération, de Stefano Savona

La caméra se déplace lentement dans la foule : femmes, enfants, jeunes, vieux… Nous croisons leurs regards au milieu des cris, des larmes, des poèmes et des rires. Sur la place Tahrir, la révolte s’élève contre la répression sanguinaire menée par le régime égyptien contre le peuple. Nous sommes en février 2011. Nul besoin d’écrire une grande histoire de fiction, de conter l’amour au moyen de dialogues imaginés : dans Tahrir, place de la Libération, la réalité n’est pas dépourvue de mots ; elle en est même riche. Là où les ouvrages et les articles sur les émeutes de la place Tahrir ont souvent dépeint la tragédie, Stefano Savona offre un documentaire de passion fédératrice : le chagrin comme la colère sont si forts qu’ils fabriquent de la joie. Il dit l’humain, le rencontre et lui parle. Si Savona en est l’auteur, ce film est avant tout réalisé par ses protagonistes ; le slogan « Le peuple veut la chute du régime » scandé par des centaines d’hommes et de femmes résonne ensuite en nous. La peur individuelle du régime s’est muée en une force collective. « Le peuple égyptien est ici, la liberté est ici », hurle un vieil homme. C’est là toute la beauté de cette œuvre : montrer la richesse d’une vie en plein drame. Entre les décombres, le sang et les larmes, les poings s’élèvent ensemble, car c’est ensemble que personne ne cédera. Seul Moubarak doit partir : « Moubarak Game Over » chantent encore les manifestants, jusqu’à l’épuisement. « Les personnages que je cherche ne sont pas héroïques, ils me ressemblent, comme un double improbable dans le contexte qui nous réunit. Sur la place Tahrir, tout le monde était ainsi, des révolutionnaires improbables. Et pourtant, ensemble, ils ont fait une révolution — les choses ont mal tourné depuis, mais c’est une autre histoire. Je filme des gens un peu maladroits, qui font des choses avec une maladresse qui est aussi la mienne », confia Savona dans nos colonnes. Le regard journalistique en moins, celui du cinéaste en plus. [M. S.-F.]

DVD édité par Jour2Fête, 2012

Comment la France a tué ses villes, d’Olivier Razemon

Ce livre est celui de la France quand Paris ne se prend pas pour celle-ci. Celle des centre-villes lugubres, des rideaux de fer abaissés, des taux de vacance commerciale grandissant, des panneaux « À vendre » et des boutiques fermant les unes après les autres. La dévitalisation urbaine a longtemps été « ignoré[e] des élites politiques, économiques et médiatiques », à tel point que l’auteur, journaliste et spécialiste des transports, n’hésite pas à parler d’« hécatombe ». Une étude l’Ifop révèle ainsi que « le vote frontiste décline linéairement en fonction du nombre de commerces et de services présents » ; rouvrez une épicerie et les électeurs FN chuteront de 2,5 points. La construction de grandes surfaces et de complexes commerciaux à la périphérie des villes, autorisée par les mairies, est à l’évidence « largement responsable de cette situation ». Mais Razemon estime que la responsabilité est collective, « à des degrés divers » : les citoyens-consommateurs désertent les commerces de proximité au profit de la grande distribution ou de l’achat en ligne, tout en déplorant la mort des premiers. Contre la récupération identitaire des villes en déclin et l’opposition factice du « bon terroir contre le cosmopolitisme métropolitain », l’ouvrage appelle à la sobriété, la déconnexion et aux circuits courts. Et propose, fort de rencontres de terrain, 40 mesures concrètes à même de répondre à ce suicide collectif : suspendre immédiatement la construction ou l’extension des grandes surfaces, mobiliser bien davantage les populations concernées, unifier les associations de commerçants, taxer les propriétaires refusant de louer leurs biens, mettre en place des outils anti-Amazon, valoriser les transports publics, voire émettre des monnaies locales. [L.T.]

Éditions Rue de l’échiquier


Photographie de bannière : couple de fermiers (Lymans), par Jack Delano


REBONDS

Cartouches 32, mai 2018
Cartouches 31, avril 2018
Cartouches 30, mars 2018
Cartouches 29, février 2018
Cartouches 28, janvier 2018

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revueba@llast.fr

Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

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