Cartouches (30)


Une capi­tale avec des bar­ri­cades mais pas d’es­sence, une direc­trice d’é­cole por­tant une école à bout de bras, un socio­logue qui file la BAC, une géo­gra­phie anar­chiste, l’en­fer de la mode et du gla­mour, un mani­feste d’é­du­ca­tion fémi­niste, l’en­vers du géno­cide des Tutsi, une balade en mer, une forte tête mexi­caine, une révo­lu­tion­naire syrienne dévo­rée par la révo­lu­tion et l’œuvre-vie d’un pen­seur de l’au­to­no­mie démo­cra­tique : nos chro­niques du mois de mars.


Plus vivants que jamais — Journal des bar­ri­cades, de Pierre Peuchmaurd

En mai 1968, Pierre Peuchmaurd n’a pas même vingt ans lorsqu’il prend plei­ne­ment part au mou­ve­ment de révolte. Révolte ? Non. Pour le jeune poète, cela ne fait aucun doute, Mai 68 est une bouf­fée d’air révo­lu­tion­naire. Détaché de tout groupe ou par­ti poli­tique, il décrit ce qu’il vit sous forme de jour­nal : Plus vivants que jamais est son pre­mier livre, paru alors et aujourd’­hui réédi­té aux édi­tions Libertalia. Sa plume, directe et poé­tique, nous plonge dans un Paris en ébul­li­tion : on se croit à ses côtés, par­cou­rant les rues en essayant de contour­ner les CRS qui bloquent l’accès au Quartier latin. Car la Sorbonne, « ce vieux tas de pierres, c’est vrai, tout d’un coup nous la vou­lons. Étudiants ou pas, elle est à nous. » D’un jour à l’autre, d’un lieu à l’autre, le lec­teur est pris dans les évé­ne­ments qui s’enchaînent. « C’est le début du pou­voir dans la rue. La rue en mai est sub­ver­sive », lance l’auteur avant un mee­ting à la Mutualité. Les slo­gans qui fleu­rissent de par­tout le réjouissent : « Cette fois, c’est vrai, la poé­sie est dans la rue. » La spon­ta­néi­té est pal­pable, la vie a quelque chose de dif­fé­rent : « Les arbres en tremblent de plai­sir. Ce soir, eux aus­si seront aux bar­ri­cades ». Celles-ci se mettent en effet rapi­de­ment en place — « Une bar­ri­cade ça sort de terre plus vite que le blé ». La nuit du 10 mai est mar­quée par des attaques de CRS, les lacry­mos, le chlore. Les pavés volent, avec un seul mot d’ordre : tenir ! Quelques jours plus tard, ce sont des cor­tèges désor­don­nés qui avancent au rythme de L’Internationale. Si la Sorbonne bouillonne, le mou­ve­ment prend auprès des ouvriers. Rapidement, grèves et blo­cages se répandent : « Paris sans essence. Ça fait tout de même plus propre », écrit Peuchmaurd, qui ne cache pas son exci­ta­tion. Mais aus­si sa décep­tion lors de la « tra­hi­son » de Georges Séguy, signant avec le pou­voir et actant la reprise du tra­vail au début du mois de juin. L’impression que tout était pos­sible fut courte, mais elle est mer­veilleu­se­ment retrans­crite au tra­vers de ce « jour­nal des bar­ri­cades ». [M.B.]

Éditions Libertalia, 2018

L’École du peuple, de Véronique Decker

Après Trop classe, Véronique Decker réitère : ce livre — fort de l’é­pais­seur de la quo­ti­dien­ne­té — montre la dif­fi­cul­té, pour les col­lec­tifs ensei­gnants comme pour la direc­trice qu’elle est, à réus­sir, par mille stra­té­gies et éco­no­mies de bouts de chan­delle, à gar­der à flot un éta­blis­se­ment par temps de casse des ser­vices publics et du sys­tème sco­laire. Celle-ci s’ex­prime avec fureur dans les quar­tiers popu­laires comme celui de la cité Karl-Marx à Bobigny, où Decker lutte contre des condi­tions de vie sou­vent très dures. Jamais misé­ra­bi­listes, ces soixante-quatre anec­dotes confèrent une den­si­té faite d’é­mo­tions, d’é­changes, de soli­da­ri­tés et de stra­té­gies de sur­vie à cette vie sco­laire qui déborde volon­tiers de ce seul cadre. On touche du doigt com­bien une école qui vit est une école à même de cris­tal­li­ser les efforts des enseignant.e.s, des parents, des divers agent.e.s et des élèves — en met­tant en avant le temps long, l’ap­pren­tis­sage pro­gres­sif, la péda­go­gie Freinet ou les valeurs d’en­traide et d’empathie.… Il y a quelque chose de L’Établi ou de l’en­quête sociale dans ce livre. Déprimant ? Eh bien non ! Au che­vet de l’é­cole et à l’é­coute de tous, le talent de Véronique Decker, dans sa manière de vivre comme d’é­crire, est de rap­pe­ler, pour qui en dou­tait, qu’il est une joie, par-delà les moments las, à tenir tête. L’auteure vise une réus­site sociale pour tous ces enfants : il y a fort à parier qu’elle a réus­si pour nombre d’entre eux. Une bouf­fée d’oxy­gène. [T.M.]

Éditions Libertalia, 2017

La Force de l’ordre — Une anthro­po­lo­gie de la police des quar­tiers, de Didier Fassin

« Quelles sont les rela­tions entre la police et les habi­tants dans les ban­lieues ? », s’in­ter­roge ce cher­cheur connu pour la rigueur de sa méthode. Cette ques­tion l’a pous­sé à mener une enquête pen­dant près de deux ans au sein d’une bri­gade anti-cri­mi­na­li­té de la région pari­sienne, entre 2005 et 2007 : ces uni­tés spé­ciales décrites dans le corps même de la police comme « un mal néces­saire » qui ren­drait ser­vice aux autres uni­tés, tout en pro­dui­sant plus de dégâts « en impo­sant leur loi par la peur ». En expli­ci­tant de manière très claire les rouages et les effets de la « poli­tique du chiffre » et en démon­trant métho­di­que­ment la nature ciblée de l’u­sage de la vio­lence de la police — en ce qu’elle ne s’ap­plique pas à toutes et à tous —, Didier Fassin révèle le rôle et la fonc­tion de celle-ci dans les ter­ri­toires ségré­gués de la République — où réside pas moins d’un habi­tant sur huit, en métro­pole. Non pas faire appli­quer la loi, mais main­te­nir un ordre social selon lequel cha­cun est tenu de ne pas oublier la place qui lui est assi­gnée. La vio­lence employée, tant phy­sique que morale, est exer­cée par « des indi­vi­dus qui ont non seule­ment le mono­pole de l’u­sage légi­time de la force, mais éga­le­ment l’ex­clu­si­vi­té de son uti­li­sa­tion effec­tive », cou­verts qu’il sont par le prin­cipe d’un pou­voir dis­cré­tion­naire leur auto­ri­sant un « usage de la force à peu près sans res­tric­tion » — sans ana­lyse ni sanc­tion a pos­te­rio­ri, et sur « des indi­vi­dus dou­ble­ment cap­tifs, en rai­son à la fois de la coer­ci­tion phy­sique qu’ils subissent et de la menace latente qui pèse sur eux au cas où ils auraient la mau­vaise idée de répondre ». C’est toute la bana­li­té et la bana­li­sa­tion des vio­lences poli­cières, dis­cri­mi­na­toires et struc­tu­rel­le­ment auto­ri­sées, voire aux­quelles on incite, qui res­sortent de cette enquête : elle sus­ci­ta, on l’i­ma­gine, bien des polé­miques à sa sor­tie. Si le pou­voir s’ap­puie tou­jours sur la police pour gou­ver­ner, « la manière d’u­ti­li­ser la force publique défi­nit le style d’un régime : d’où l’at­ten­tion que les citoyens doivent por­ter aux pra­tiques poli­cières ». Chacun y trou­ve­ra au moins une bonne rai­son de l’a­voir lu. [C.G.]

Éditions du Seuil, 2015

Pour une géo­gra­phie anar­chiste, de Simon Springer

Simon Springer fait par­tie de ces auteurs dont le tra­vail aca­dé­mique n’est pas dis­so­ciable de leur mili­tan­tisme. À le lire, on se dit qu’il est fina­le­ment pos­sible d’allier rigueur scien­ti­fique et fougue de la révolte. Ainsi, le voi­ci digne héri­tier de deux géo­graphes-anar­chistes sur les­quels il s’appuie lon­gue­ment dans son ouvrage : Élisée Reclus et Pierre Kropotkine. Du pre­mier, il retient l’en­ga­ge­ment constant pour l’émancipation et la liber­té, son végé­ta­risme ou bien sa concep­tion sti­mu­lante de la nature ; du second, il reprend la cri­tique de la domi­na­tion et ses approches théo­riques d’une autre orga­ni­sa­tion poli­tique — sans être pres­crip­tif pour autant. Après un retour sur « les racines cri­tiques de la dis­ci­pline », Springer dresse un por­trait de ce que « la géo­gra­phie devrait encore être » (en écho à un article de Kropotkine). Leurs réponses sont les mêmes : la géo­gra­phie se doit d’être anar­chiste, à savoir une approche qui « s’intéresse à des mondes par­cel­laires, frag­men­tés, qui se recoupent et dans les­quels l’autonomie et l’émancipation deviennent pos­sibles en tant qu’îlots mou­vants de réflexi­vi­té entre la théo­rie et la pra­tique ». Des lignes de force se des­sinent : une théo­rie indis­so­ciable de la pra­tique, une théo­rie qui s’incarne « ici et main­te­nant » dans un enga­ge­ment du quo­ti­dien, au quo­ti­dien. En retour, les outils et concepts du géo­graphe sont remis en ques­tion — la notion d’échelle est for­te­ment cri­ti­quée, en tant que repré­sen­ta­tion et construc­tion hié­rar­chique des espaces. Un hori­zon se des­sine alors. De nou­velles dimen­sions sont explo­rées par la dis­ci­pline — la vio­lence et la non-vio­lence, l’autonomie, le quo­ti­dien — tan­dis que les luttes s’ancrent dans un cadre spa­tial qu’elles renou­vellent. À l’auteur de conclure : « Parce que la pro­messe d’émancipation spa­tiale doit se concré­ti­ser sous la forme d’une géo­gra­phie anar­chiste, nous devons nous-mêmes deve­nir beaux, deve­nir hori­zon ». [R.B.]

Lux édi­teur, 2018

☰ « Le Plus Beau Métier du monde » — Dans les cou­lisses de l’industrie de la mode, de Giulia Mensitieri

Rêve et beau­té, argent, pou­voir et créa­ti­vi­té : l’industrie de la mode — l’une des plus puis­santes au monde — porte haut les cou­leurs d’un modèle capi­ta­liste et ultra­li­bé­ral. Sous ce ver­nis lisse et brillant, l’enquête de Giulia Mensitieri dépeint une bien dure réa­li­té, annon­cia­trice d’un monde du tra­vail en pleine muta­tion. Dans ce sec­teur qui exalte l’indépendance, la réus­site per­son­nelle et la recon­nais­sance, les tra­vailleurs char­gés de fabri­quer un ima­gi­naire de rêves et de fan­tasmes incarnent une nou­velle forme de pré­ca­ri­té. Souvent igno­rants de leurs droits, ces créa­tifs évo­luent dans un monde en marge du Code du tra­vail. Pour tirer leur épingle du jeu, ils doivent en pas­ser par l’acquisition d’un capi­tal aus­si flou que sym­bo­lique, le « cool », indis­pen­sable pour espé­rer l’ob­ten­tion d’un capi­tal éco­no­mique. Il faut ain­si accep­ter la bana­li­sa­tion du tra­vail gra­tuit, consi­dé­ré comme valo­ri­sant socia­le­ment, le rythme effré­né impo­sé par les acteurs du sec­teur, l’a­bo­li­tion de la fron­tière entre vie pro­fes­sion­nelle et vie per­son­nelle, tout en fei­gnant une atti­tude per­pé­tuel­le­ment enthou­siaste et déten­due. Au fil des pages, l’anthropologue décrypte les rouages d’un sys­tème qui sur­joue les rap­ports de domi­na­tion, et exerce une pres­sion émo­tion­nelle conti­nue en rap­pe­lant aux tra­vailleurs la chance qu’ils ont « d’être là » et leur sta­tut éjec­table. Celles et ceux qui ont choi­si cette voie pour échap­per à une vie en entre­prise per­çue comme trop ran­gée et nor­mée pour accé­der à un monde dans lequel prime la recherche du Beau, découvrent, sous la patine du rêve, « les bas salaires, l’élasticité des horaires de tra­vail, l’insécurité et l’incertitude, l’importance du net­wor­king et du capi­tal social et l’isolement, ain­si qu’une forte ten­dance à l’auto-exploitation ». Pourtant, l’ac­cep­ta­tion per­siste. Celle des tra­vailleurs, dévo­rés par l’industrie dont ils rêvaient, qui consi­dèrent que la pré­ca­ri­té est le prix à payer pour ce tra­vail pas­sion­né. Comment réchap­per à cette nor­ma­li­sa­tion alié­nante qui gagne du ter­rain ? Sans doute fau­dra-t-il, conclut l’auteure, « se désen­voû­ter du rêve et du gla­mour… ». [J.N.]

Éditions La Découverte, 2018

Chère Ijeawele — Un mani­feste pour une édu­ca­tion fémi­niste, de Chimamanda Ngozi Adichie

L’écrivaine nigé­riane est d’a­bord connue pour ses romans à suc­cès et sa manière d’im­po­ser sur le devant de la scène lit­té­raire un conti­nent foi­son­nant et décom­plexé, l’Afrique, sans rien esca­mo­ter de ses pro­blèmes sociaux, raciaux et éco­no­miques. Ce court mani­feste sur­prend d’a­bord par sa forme : une lettre adres­sée à une amie pour lui par­ler de l’é­du­ca­tion de sa fille. Le conte­nu en est direct, per­cu­tant, simple et sans fio­ri­tures. Si nombre de « sug­ges­tions » faites à la mère nous sem­ble­ront sans doute par trop évi­dentes — ne pas se pré­oc­cu­per du rose et du bleu ; culti­ver la curio­si­té tous azi­muts sans se pré­oc­cu­per des règles de genre ; ne pas construire sa vie autour du mariage —, d’autres gardent leur puis­sance sub­ver­sive, avec pour seul objec­tif : « faire de la dif­fé­rence une chose ordi­naire ». On ne la sui­vra pas tou­jours, lors­qu’elle affirme par exemple que « le pos­tu­lat de la galan­te­rie, c’est la fai­blesse fémi­nine » (pour­quoi ne pas y voir plu­tôt, après tout, la trace bien­heu­reuse de puis­sants matriar­cats ori­gi­naires, ou l’hé­ri­tage de la tra­di­tion des poètes cour­tois, pour qui le fémi­nin n’é­tait jamais loin du sacré ?), mais on rira de bon cœur avec elle de cer­taines for­mules (« savoir cui­si­ner n’est pas une com­pé­tence ins­tal­lée dans le vagin »), et on aime­ra retrou­ver son refus de l’es­sen­tia­lisme bio­lo­gique et des tabous sur la sexua­li­té ou les règles. On en sort aus­si avec le désir de réflé­chir plus avant à ce qu’elle cri­tique comme un fémi­nisme « light » ou à la carte (« être fémi­niste c’est comme être enceinte, tu l’es ou tu ne l’es pas »). L’air de rien, et sans révo­lu­tion­ner le monde de la théo­rie fémi­niste, elle pose avec ce texte un geste d’af­fir­ma­tion qui peut ser­vir à la fois de point d’an­crage et de matière à contro­verse, dont on sort revi­go­ré, se disant que la forme épis­to­laire reste une bien belle manière d’ou­vrir la porte des lettres et des idées au plus grand nombre. [A.B.]

Éditions Gallimard, 2018

Rwanda, la fin du silence. Témoignage d’un offi­cier fran­çais, de Guillaume Ancel

22 juin 1994. Il y a bien­tôt onze semaines que le gou­ver­ne­ment rwan­dais, domi­né par le « Hutu Power », mène à l’encontre de la popu­la­tion tut­sie une poli­tique de mas­sacres sys­té­ma­tiques. À plus de six mille kilo­mètres de ce géno­cide dont on ne pro­nonce pas encore le nom, le capi­taine Guillaume Ancel reçoit l’ordre de rejoindre sans délai un régi­ment de la Légion étran­gère, dont il a été déci­dé qu’il par­ti­rait dès le len­de­main pour le Rwanda. Ancel et son car­net ont conser­vé, intacts, le sou­ve­nir des lieux qu’ils ont tra­ver­sés : le Zaïre, d’abord, avec Goma et Bukavu, puis le Rwanda, de l’autre côté de ces eaux du lac Kivu dont il ne cesse de sou­li­gner le calme étrange et inquié­tant. On ne trou­ve­ra pas ici une des­crip­tion du géno­cide lui-même, mais le récit d’un offi­cier qui, comme Fabrice à Waterloo, s’est trou­vé au milieu du chaos sans com­prendre plei­ne­ment ce qui se dérou­lait, dont les res­sorts se trou­vaient à Kigali aus­si bien qu’à Paris. Au fil des pages perce le désar­roi de ces mili­taires confron­tés à l’inimaginable cruau­té qui s’est empa­rée des « Mille col­lines » durant ces mois de sang. Ce qui s’est pas­sé, Ancel l’a peu à peu recons­ti­tué, en reliant les épi­sodes de son pas­sage au Rwanda : la méta­mor­phose « huma­ni­taire » de Turquoise, la déci­sion de four­nir des contai­ners d’armes aux forces hutu défaites et réfu­giées au Zaïre, le silence d’un com­man­dant fran­çais déta­ché auprès du gou­ver­ne­ment hutu avant le géno­cide, le refus des auto­ri­tés mili­taires de venir en aide aux Tutsi réfu­giés sur les col­lines de Bisesero… Il faut lire son livre pour juger. Et s’interroger : au lieu de calom­nier publi­que­ment ceux qui témoignent, comme Ancel, ou ceux qui cherchent à faire la lumière sur ce qui s’est pas­sé, comme Patrick de Saint-Exupéry, pour­quoi ne pas rendre publiques la tota­li­té des archives, notam­ment pré­si­den­tielles, qui per­met­traient d’enfin connaître la véri­té ? [D.G.]

Éditions Les Belles Lettres, 2018

Littoral, de Bertrand Belin

Un pêcheur aguer­ri — « l’autre », le chef — dont le bateau brûle. Un bateau qui brûle dans un port on ne sait où, dans un pays qu’on ne connaît pas. Mais un pays enva­hi. Le pêcheur aguer­ri est épau­lé par ses deux col­lègues, plus jeunes et sou­mis à son cour­roux : l’un prend des coups, l’autre se retrouve aban­don­né sur une bouée, en pleine mer, jusqu’à ce qu’on daigne venir le cher­cher. Ces trois-là ont ramas­sé un cor­mo­ran dans leurs filets. Ils l’ont ensuite jeté à la mer. Ont-ils bien fait ? « Si l’exer­cice, nou­veau pour moi, qui consiste à écrire à des­sein d’être lu et non écou­té me conduit au même usage pro­fane de l’el­lipse que je fais dans mes chan­sons, nous sommes pro­mis à d’i­né­vi­tables sor­ties de route », notait Bertrand Belin dans un pré­cé­dent ouvrage. Les textes à chan­ter et à lire de l’auteur ont un style en com­mun : l’ellipse, certes, mais aus­si la répé­ti­tion de petits motifs — « Qui aurait pu dire ? » ne cesse de dire, pour se jus­ti­fier, le plus jeune des pêcheurs. Tout dans ce texte court est indé­fi­ni : l’endroit, le moment, les per­son­nages. Tout n’est que « rumeur », cette même rumeur qui condamne dès le début les trois pêcheurs. Les termes tech­niques, qui rap­pellent que le père de l’écrivain était lui-même un tra­vailleur de la mer, contrastent avec force avec l’incertitude de la situa­tion. Cette atten­tion aux petites choses n’est pas sans rap­pe­ler les poèmes si simples et déchar­nés de Jean Follain, un autre poète de l’Ouest : « Il y a ce qui ras­sure / et dort au cœur de la chose / on l’écoute ». La rumeur vit parce qu’elle est écou­tée : elle reste et finit par deve­nir le cœur. Dans Littoral, elle coûte la vie d’un homme. [R.B.]

Éditions P.O.L, 2016

 Propos d’un agi­ta­teur, de Ricardo Flores Magón

Il est des bou­quins à la taille de votre poche de man­teau : ils n’en dépassent pas et ras­semblent pour­tant toute la puis­sance de la pen­sée et des actions de leur auteur. Propos d’un agi­ta­teur est de ceux-là ! Il offre la plu­part des textes les plus per­cu­tants du révo­lu­tion­naire mexi­cain Ricardo Flores Magón. D’emblée, la cou­ver­ture attire l’œil : du noir, du blanc et du rouge ; un sque­lette coif­fé d’un som­bre­ro mon­té sur un che­val, fusil dans le dos. Puis on tourne quelques pages : nous voi­ci embar­qués aux côtés de la Révolution mexi­caine du début du XXe siècle. Dans sa pré­face, David Doillon, tra­duc­teur d’une par­tie de l’ou­vrage, écrit : « La pro­duc­tion de Flores Magón ne compte pas de longs essais ou d’ou­vrages théo­riques. Quand il était en liber­té, et lors­qu’il n’é­tait pas en fuite, les tâches de l’or­ga­ni­sa­tion l’ab­sor­baient tota­le­ment. Même en pri­son, le peu de moyens dont il dis­po­sait pour écrire était réser­vé au tra­vail clan­des­tin. Considérant la presse comme l’un des meilleurs ins­tru­ments de pro­pa­gande, sa pen­sée s’est donc essen­tiel­le­ment dif­fu­sée par le biais des dif­fé­rents jour­naux qu’il a créés ou aux­quels il a col­la­bo­ré, sous forme d’ar­ticles ou de contes. Partisan de l’ac­tion révo­lu­tion­naire insur­rec­tion­nelle, il consi­dère ses textes — au même titre que le fusil ou la dyna­mite — comme une arme contre le sys­tème d’op­pres­sion. » Treize textes, autant de car­touches tirées pour le « Droit à la révolte », depuis « La Barricade » et au nom des ouvriers autant que de la « Justice popu­laire ». Assez, por­tées en ban­dou­lière, pour un début d’in­sur­rec­tion ou un débat hou­leux ! [R.L.]

Éditions Libertalia, 2015

☰ De l’ar­deur — Histoire de Razan Zaitouneh, avo­cate syrienne, de Justine Augier

Jamais le sort ne fut sans doute plus cruel­le­ment iro­nique : une avo­cate syrienne, farou­che­ment enga­gée contre le régime cor­rom­pu et auto­cra­tique du clan Assad, s’est vue dévo­rée par une révo­lu­tion qu’elle appe­la de ses vœux et sou­tint avec force. Cette avo­cate a un nom, Razan Zaitouneh ; ce nom a désor­mais un tom­beau, construit au fil de ces pages par l’é­cri­vaine Justine Augier. Si le corps de l’op­po­sante à la République arabe syrienne n’a jamais été retrou­vé, tout indique qu’il tom­ba entre les mains du groupe rebelle sala­fiste Jaych al-Islam, en 2013, mieux connu, depuis, pour avoir été la prin­ci­pale force armée de la Ghouta orien­tale. Augier a enquê­té : en nous livrant les témoi­gnages de ses proches, récol­tés un à un, c’est le por­trait de la cofon­da­trice du Centre de docu­men­ta­tion des vio­la­tions en Syrie qu’elle peint d’une plume fac­tuelle, quoique pleine d’une juste empa­thie. Née au sein d’une famille conser­va­trice, l’ac­ti­viste révo­lu­tion­naire jurait, en dépit des menaces des ser­vices de ren­sei­gne­ment du régime, qu’elle ne quit­te­rait jamais son pays. Zaitouneh disait vou­loir écrire sur une « corde raide ». Elle n’hé­si­ta donc pas à recen­ser éga­le­ment les méfaits de l’Armée syrienne libre : le sou­lè­ve­ment de 2011 avait révé­lé le « meilleur » du peuple ; il dévoi­la bien­tôt « le pire ». Les pré­cieux appels à la liber­té et à la démo­cra­tie en vinrent à se muer, aux murs, en bien sombres slo­gans : « L’islam ou rien », « L’islam ou nous brû­lons le pays ». Dès 2013, confie amè­re­ment le dis­si­dent com­mu­niste syrien Yassin al-Haj Saleh, « tout est deve­nu contre-révo­lu­tion­naire ». La dis­pa­ri­tion de l’a­vo­cate, inlas­sable mili­tante des droits humains, entrave par là même toute « vision nuan­cée du monde ». « Le régime et les isla­mistes sont depuis long­temps des alliés objec­tifs », assure ain­si l’au­teure, enne­mis que tout semble oppo­ser à l’ex­cep­tion d’un désir même : détruire les voix dis­so­nantes. [M.T.]

Éditions Actes Sud, 2017

Castoriadis — Une vie, de François Dosse

Voici lacune com­blée. Il man­quait à nos biblio­thèques et nos cer­veaux une bio­gra­phie du pilier de Socialisme ou bar­ba­rie : l’his­to­rien François Dosse a rele­vé le défi en près de 600 pages. Et pla­cé son tra­vail sous le signe du para­doxe : pour­quoi ce pen­seur, tout à la fois phi­lo­sophe, éco­no­miste et psy­cha­na­lyste, demeure-t-il mar­gi­nal ? De sa jeu­nesse trots­kyste à son mar­xisme cri­tique jus­qu’à sa cri­tique du mar­xisme, nous che­mi­nons en bonne com­pa­gnie : celle d’un socia­lisme révo­lu­tion­naire hono­ré jus­qu’à son der­nier souffle, en 1997. Si le pro­pos évo­lue, le siècle allant, rien n’en­tame le noyau dur d’une pen­sée dont on se dit qu’elle irrigue à bas bruit bien des têtes dures de notre époque : le désir d’auto­no­mie et la défense métho­dique, armée d’une connais­sance cer­taine de la Grèce antique, de la démo­cra­tie directe. « Le capi­ta­lisme semble être enfin par­ve­nu à fabri­quer le type d’individu qui lui cor­res­pond : per­pé­tuel­le­ment dis­trait, zap­pant d’une jouis­sance à l’autre, sans mémoire et sans pro­jet, prêt à répondre à toutes les sol­li­ci­ta­tions d’une machine éco­no­mique qui de plus en plus détruit la bio­sphère de la pla­nète pour pro­duire des illu­sions appe­lées mar­chan­dises », lan­çait le der­nier Castoriadis. Mais cet éco­lo­giste radi­cal, tech­no­cri­tique hos­tile aux lois mémo­rielles (il ne sau­rait exis­ter de « ver­sion offi­cielle » de l’Histoire homo­lo­guée par quelque État) comme au culte naïf du Progrès, ne fut pour­tant pas sans trou­blants para­doxes, rap­pe­lés en ces pages : ce par­ti­san achar­né de la déli­bé­ra­tion saluait la mémoire de Périclès ou de Clemenceau, tra­vaillait à la très libé­rale Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­miques, et bour­si­co­tait. Une œuvre com­po­site que le bio­graphe semble se plaire à voir cou­rir, post mor­tem, sur des « che­mins non tra­cés ». [E.C.]

Éditions La Découverte, 2014 (poche 2018)


Photographie de ban­nière : 1953 (DR)


REBONDS

Cartouches 29, février 2018
Cartouches 28, jan­vier 2018
Cartouches 27, décembre 2017
Cartouches 26, novembre 2017
Cartouches 25, octobre 2017

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.