Cartouches (30)


Une capitale avec des barricades mais pas d’essence, une directrice d’école portant une école à bout de bras, un sociologue qui file la BAC, une géographie anarchiste, l’enfer de la mode et du glamour, un manifeste d’éducation féministe, l’envers du génocide des Tutsi, une balade en mer, une forte tête mexicaine, une révolutionnaire syrienne dévorée par la révolution et l’œuvre-vie d’un penseur de l’autonomie démocratique : nos chroniques du mois de mars.


Plus vivants que jamais — Journal des barricades, de Pierre Peuchmaurd

En mai 1968, Pierre Peuchmaurd n’a pas même vingt ans lorsqu’il prend pleinement part au mouvement de révolte. Révolte ? Non. Pour le jeune poète, cela ne fait aucun doute, Mai 68 est une bouffée d’air révolutionnaire. Détaché de tout groupe ou parti politique, il décrit ce qu’il vit sous forme de journal : Plus vivants que jamais est son premier livre, paru alors et aujourd’hui réédité aux éditions Libertalia. Sa plume, directe et poétique, nous plonge dans un Paris en ébullition : on se croit à ses côtés, parcourant les rues en essayant de contourner les CRS qui bloquent l’accès au Quartier latin. Car la Sorbonne, « ce vieux tas de pierres, c’est vrai, tout d’un coup nous la voulons. Étudiants ou pas, elle est à nous. » D’un jour à l’autre, d’un lieu à l’autre, le lecteur est pris dans les événements qui s’enchaînent. « C’est le début du pouvoir dans la rue. La rue en mai est subversive », lance l’auteur avant un meeting à la Mutualité. Les slogans qui fleurissent de partout le réjouissent : « Cette fois, c’est vrai, la poésie est dans la rue. » La spontanéité est palpable, la vie a quelque chose de différent : « Les arbres en tremblent de plaisir. Ce soir, eux aussi seront aux barricades ». Celles-ci se mettent en effet rapidement en place — « Une barricade ça sort de terre plus vite que le blé ». La nuit du 10 mai est marquée par des attaques de CRS, les lacrymos, le chlore. Les pavés volent, avec un seul mot d’ordre : tenir ! Quelques jours plus tard, ce sont des cortèges désordonnés qui avancent au rythme de L’Internationale. Si la Sorbonne bouillonne, le mouvement prend auprès des ouvriers. Rapidement, grèves et blocages se répandent : « Paris sans essence. Ça fait tout de même plus propre », écrit Peuchmaurd, qui ne cache pas son excitation. Mais aussi sa déception lors de la « trahison » de Georges Séguy, signant avec le pouvoir et actant la reprise du travail au début du mois de juin. L’impression que tout était possible fut courte, mais elle est merveilleusement retranscrite au travers de ce « journal des barricades ». [M.B.]

Éditions Libertalia, 2018

L’École du peuple, de Véronique Decker

Après Trop classe, Véronique Decker réitère : ce livre — fort de l’épaisseur de la quotidienneté — montre la difficulté, pour les collectifs enseignants comme pour la directrice qu’elle est, à réussir, par mille stratégies et économies de bouts de chandelle, à garder à flot un établissement par temps de casse des services publics et du système scolaire. Celle-ci s’exprime avec fureur dans les quartiers populaires comme celui de la cité Karl-Marx à Bobigny, où Decker lutte contre des conditions de vie souvent très dures. Jamais misérabilistes, ces soixante-quatre anecdotes confèrent une densité faite d’émotions, d’échanges, de solidarités et de stratégies de survie à cette vie scolaire qui déborde volontiers de ce seul cadre. On touche du doigt combien une école qui vit est une école à même de cristalliser les efforts des enseignant.e.s, des parents, des divers agent.e.s et des élèves — en mettant en avant le temps long, l’apprentissage progressif, la pédagogie Freinet ou les valeurs d’entraide et d’empathie.… Il y a quelque chose de L’Établi ou de l’enquête sociale dans ce livre. Déprimant ? Eh bien non ! Au chevet de l’école et à l’écoute de tous, le talent de Véronique Decker, dans sa manière de vivre comme d’écrire, est de rappeler, pour qui en doutait, qu’il est une joie, par-delà les moments las, à tenir tête. L’auteure vise une réussite sociale pour tous ces enfants : il y a fort à parier qu’elle a réussi pour nombre d’entre eux. Une bouffée d’oxygène. [T.M.]

Éditions Libertalia, 2017

 

 

La Force de l’ordre — Une anthropologie de la police des quartiers, de Didier Fassin

« Quelles sont les relations entre la police et les habitants dans les banlieues ? », s’interroge ce chercheur connu pour la rigueur de sa méthode. Cette question l’a poussé à mener une enquête pendant près de deux ans au sein d’une brigade anti-criminalité de la région parisienne, entre 2005 et 2007 : ces unités spéciales décrites dans le corps même de la police comme « un mal nécessaire » qui rendrait service aux autres unités, tout en produisant plus de dégâts « en imposant leur loi par la peur ». En explicitant de manière très claire les rouages et les effets de la « politique du chiffre » et en démontrant méthodiquement la nature ciblée de l’usage de la violence de la police — en ce qu’elle ne s’applique pas à toutes et à tous —, Didier Fassin révèle le rôle et la fonction de celle-ci dans les territoires ségrégués de la République — où réside pas moins d’un habitant sur huit, en métropole. Non pas faire appliquer la loi, mais maintenir un ordre social selon lequel chacun est tenu de ne pas oublier la place qui lui est assignée. La violence employée, tant physique que morale, est exercée par « des individus qui ont non seulement le monopole de l’usage légitime de la force, mais également l’exclusivité de son utilisation effective », couverts qu’il sont par le principe d’un pouvoir discrétionnaire leur autorisant un « usage de la force à peu près sans restriction » — sans analyse ni sanction a posteriori, et sur « des individus doublement captifs, en raison à la fois de la coercition physique qu’ils subissent et de la menace latente qui pèse sur eux au cas où ils auraient la mauvaise idée de répondre ». C’est toute la banalité et la banalisation des violences policières, discriminatoires et structurellement autorisées, voire auxquelles on incite, qui ressortent de cette enquête : elle suscita, on l’imagine, bien des polémiques à sa sortie. Si le pouvoir s’appuie toujours sur la police pour gouverner, « la manière d’utiliser la force publique définit le style d’un régime : d’où l’attention que les citoyens doivent porter aux pratiques policières ». Chacun y trouvera au moins une bonne raison de l’avoir lu. [C.G.]

Éditions du Seuil, 2015

Pour une géographie anarchiste, de Simon Springer

Simon Springer fait partie de ces auteurs dont le travail académique n’est pas dissociable de leur militantisme. À le lire, on se dit qu’il est finalement possible d’allier rigueur scientifique et fougue de la révolte. Ainsi, le voici digne héritier de deux géographes-anarchistes sur lesquels il s’appuie longuement dans son ouvrage : Élisée Reclus et Pierre Kropotkine. Du premier, il retient l’engagement constant pour l’émancipation et la liberté, son végétarisme ou bien sa conception stimulante de la nature ; du second, il reprend la critique de la domination et ses approches théoriques d’une autre organisation politique — sans être prescriptif pour autant. Après un retour sur « les racines critiques de la discipline », Springer dresse un portrait de ce que « la géographie devrait encore être » (en écho à un article de Kropotkine). Leurs réponses sont les mêmes : la géographie se doit d’être anarchiste, à savoir une approche qui « s’intéresse à des mondes parcellaires, fragmentés, qui se recoupent et dans lesquels l’autonomie et l’émancipation deviennent possibles en tant qu’îlots mouvants de réflexivité entre la théorie et la pratique ». Des lignes de force se dessinent : une théorie indissociable de la pratique, une théorie qui s’incarne « ici et maintenant » dans un engagement du quotidien, au quotidien. En retour, les outils et concepts du géographe sont remis en question — la notion d’échelle est fortement critiquée, en tant que représentation et construction hiérarchique des espaces. Un horizon se dessine alors. De nouvelles dimensions sont explorées par la discipline — la violence et la non-violence, l’autonomie, le quotidien — tandis que les luttes s’ancrent dans un cadre spatial qu’elles renouvellent. À l’auteur de conclure : « Parce que la promesse d’émancipation spatiale doit se concrétiser sous la forme d’une géographie anarchiste, nous devons nous-mêmes devenir beaux, devenir horizon ». [R.B.]

Lux éditeur, 2018

☰ « Le Plus Beau Métier du monde » — Dans les coulisses de l’industrie de la mode, de Giulia Mensitieri

Rêve et beauté, argent, pouvoir et créativité : l’industrie de la mode — l’une des plus puissantes au monde — porte haut les couleurs d’un modèle capitaliste et ultralibéral. Sous ce vernis lisse et brillant, l’enquête de Giulia Mensitieri dépeint une bien dure réalité, annonciatrice d’un monde du travail en pleine mutation. Dans ce secteur qui exalte l’indépendance, la réussite personnelle et la reconnaissance, les travailleurs chargés de fabriquer un imaginaire de rêves et de fantasmes incarnent une nouvelle forme de précarité. Souvent ignorants de leurs droits, ces créatifs évoluent dans un monde en marge du Code du travail. Pour tirer leur épingle du jeu, ils doivent en passer par l’acquisition d’un capital aussi flou que symbolique, le « cool », indispensable pour espérer l’obtention d’un capital économique. Il faut ainsi accepter la banalisation du travail gratuit, considéré comme valorisant socialement, le rythme effréné imposé par les acteurs du secteur, l’abolition de la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle, tout en feignant une attitude perpétuellement enthousiaste et détendue. Au fil des pages, l’anthropologue décrypte les rouages d’un système qui surjoue les rapports de domination, et exerce une pression émotionnelle continue en rappelant aux travailleurs la chance qu’ils ont « d’être là » et leur statut éjectable. Celles et ceux qui ont choisi cette voie pour échapper à une vie en entreprise perçue comme trop rangée et normée pour accéder à un monde dans lequel prime la recherche du Beau, découvrent, sous la patine du rêve, « les bas salaires, l’élasticité des horaires de travail, l’insécurité et l’incertitude, l’importance du networking et du capital social et l’isolement, ainsi qu’une forte tendance à l’auto-exploitation ». Pourtant, l’acceptation persiste. Celle des travailleurs, dévorés par l’industrie dont ils rêvaient, qui considèrent que la précarité est le prix à payer pour ce travail passionné. Comment réchapper à cette normalisation aliénante qui gagne du terrain ? Sans doute faudra-t-il, conclut l’auteure, « se désenvoûter du rêve et du glamour… ». [J.N.]

Éditions La Découverte, 2018

Chère Ijeawele — Un manifeste pour une éducation féministe, de Chimamanda Ngozi Adichie

L’écrivaine nigériane est d’abord connue pour ses romans à succès et sa manière d’imposer sur le devant de la scène littéraire un continent foisonnant et décomplexé, l’Afrique, sans rien escamoter de ses problèmes sociaux, raciaux et économiques. Ce court manifeste surprend d’abord par sa forme : une lettre adressée à une amie pour lui parler de l’éducation de sa fille. Le contenu en est direct, percutant, simple et sans fioritures. Si nombre de « suggestions » faites à la mère nous sembleront sans doute par trop évidentes — ne pas se préoccuper du rose et du bleu ; cultiver la curiosité tous azimuts sans se préoccuper des règles de genre ; ne pas construire sa vie autour du mariage —, d’autres gardent leur puissance subversive, avec pour seul objectif : « faire de la différence une chose ordinaire ». On ne la suivra pas toujours, lorsqu’elle affirme par exemple que « le postulat de la galanterie, c’est la faiblesse féminine » (pourquoi ne pas y voir plutôt, après tout, la trace bienheureuse de puissants matriarcats originaires, ou l’héritage de la tradition des poètes courtois, pour qui le féminin n’était jamais loin du sacré ?), mais on rira de bon cœur avec elle de certaines formules (« savoir cuisiner n’est pas une compétence installée dans le vagin »), et on aimera retrouver son refus de l’essentialisme biologique et des tabous sur la sexualité ou les règles. On en sort aussi avec le désir de réfléchir plus avant à ce qu’elle critique comme un féminisme « light » ou à la carte (« être féministe c’est comme être enceinte, tu l’es ou tu ne l’es pas »). L’air de rien, et sans révolutionner le monde de la théorie féministe, elle pose avec ce texte un geste d’affirmation qui peut servir à la fois de point d’ancrage et de matière à controverse, dont on sort revigoré, se disant que la forme épistolaire reste une bien belle manière d’ouvrir la porte des lettres et des idées au plus grand nombre. [A.B.]

Éditions Gallimard, 2018

Rwanda, la fin du silence. Témoignage d’un officier français, de Guillaume Ancel

22 juin 1994. Il y a bientôt onze semaines que le gouvernement rwandais, dominé par le « Hutu Power », mène à l’encontre de la population tutsie une politique de massacres systématiques. À plus de six mille kilomètres de ce génocide dont on ne prononce pas encore le nom, le capitaine Guillaume Ancel reçoit l’ordre de rejoindre sans délai un régiment de la Légion étrangère, dont il a été décidé qu’il partirait dès le lendemain pour le Rwanda. Ancel et son carnet ont conservé, intacts, le souvenir des lieux qu’ils ont traversés : le Zaïre, d’abord, avec Goma et Bukavu, puis le Rwanda, de l’autre côté de ces eaux du lac Kivu dont il ne cesse de souligner le calme étrange et inquiétant. On ne trouvera pas ici une description du génocide lui-même, mais le récit d’un officier qui, comme Fabrice à Waterloo, s’est trouvé au milieu du chaos sans comprendre pleinement ce qui se déroulait, dont les ressorts se trouvaient à Kigali aussi bien qu’à Paris. Au fil des pages perce le désarroi de ces militaires confrontés à l’inimaginable cruauté qui s’est emparée des « Mille collines » durant ces mois de sang. Ce qui s’est passé, Ancel l’a peu à peu reconstitué, en reliant les épisodes de son passage au Rwanda : la métamorphose « humanitaire » de Turquoise, la décision de fournir des containers d’armes aux forces hutu défaites et réfugiées au Zaïre, le silence d’un commandant français détaché auprès du gouvernement hutu avant le génocide, le refus des autorités militaires de venir en aide aux Tutsi réfugiés sur les collines de Bisesero… Il faut lire son livre pour juger. Et s’interroger : au lieu de calomnier publiquement ceux qui témoignent, comme Ancel, ou ceux qui cherchent à faire la lumière sur ce qui s’est passé, comme Patrick de Saint-Exupéry, pourquoi ne pas rendre publiques la totalité des archives, notamment présidentielles, qui permettraient d’enfin connaître la vérité ? [D.G.]

Éditions Les Belles Lettres, 2018

Littoral, de Bertrand Belin

Un pêcheur aguerri — « l’autre », le chef — dont le bateau brûle. Un bateau qui brûle dans un port on ne sait où, dans un pays qu’on ne connaît pas. Mais un pays envahi. Le pêcheur aguerri est épaulé par ses deux collègues, plus jeunes et soumis à son courroux : l’un prend des coups, l’autre se retrouve abandonné sur une bouée, en pleine mer, jusqu’à ce qu’on daigne venir le chercher. Ces trois-là ont ramassé un cormoran dans leurs filets. Ils l’ont ensuite jeté à la mer. Ont-ils bien fait ? « Si l’exercice, nouveau pour moi, qui consiste à écrire à dessein d’être lu et non écouté me conduit au même usage profane de l’ellipse que je fais dans mes chansons, nous sommes promis à d’inévitables sorties de route », notait Bertrand Belin dans un précédent ouvrage. Les textes à chanter et à lire de l’auteur ont un style en commun : l’ellipse, certes, mais aussi la répétition de petits motifs — « Qui aurait pu dire ? » ne cesse de dire, pour se justifier, le plus jeune des pêcheurs. Tout dans ce texte court est indéfini : l’endroit, le moment, les personnages. Tout n’est que « rumeur », cette même rumeur qui condamne dès le début les trois pêcheurs. Les termes techniques, qui rappellent que le père de l’écrivain était lui-même un travailleur de la mer, contrastent avec force avec l’incertitude de la situation. Cette attention aux petites choses n’est pas sans rappeler les poèmes si simples et décharnés de Jean Follain, un autre poète de l’Ouest : « Il y a ce qui rassure / et dort au cœur de la chose / on l’écoute ». La rumeur vit parce qu’elle est écoutée : elle reste et finit par devenir le cœur. Dans Littoral, elle coûte la vie d’un homme. [R.B.]

Éditions P.O.L, 2016

 Propos d’un agitateur, de Ricardo Flores Magón

Il est des bouquins à la taille de votre poche de manteau : ils n’en dépassent pas et rassemblent pourtant toute la puissance de la pensée et des actions de leur auteur. Propos d’un agitateur est de ceux-là ! Il offre la plupart des textes les plus percutants du révolutionnaire mexicain Ricardo Flores Magón. D’emblée, la couverture attire l’œil : du noir, du blanc et du rouge ; un squelette coiffé d’un sombrero monté sur un cheval, fusil dans le dos. Puis on tourne quelques pages : nous voici embarqués aux côtés de la Révolution mexicaine du début du XXe siècle. Dans sa préface, David Doillon, traducteur d’une partie de l’ouvrage, écrit : « La production de Flores Magón ne compte pas de longs essais ou d’ouvrages théoriques. Quand il était en liberté, et lorsqu’il n’était pas en fuite, les tâches de l’organisation l’absorbaient totalement. Même en prison, le peu de moyens dont il disposait pour écrire était réservé au travail clandestin. Considérant la presse comme l’un des meilleurs instruments de propagande, sa pensée s’est donc essentiellement diffusée par le biais des différents journaux qu’il a créés ou auxquels il a collaboré, sous forme d’articles ou de contes. Partisan de l’action révolutionnaire insurrectionnelle, il considère ses textes — au même titre que le fusil ou la dynamite — comme une arme contre le système d’oppression. » Treize textes, autant de cartouches tirées pour le « Droit à la révolte », depuis « La Barricade » et au nom des ouvriers autant que de la « Justice populaire ». Assez, portées en bandoulière, pour un début d’insurrection ou un débat houleux ! [R.L.]

Éditions Libertalia, 2015

☰ De l’ardeur — Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne, de Justine Augier

Jamais le sort ne fut sans doute plus cruellement ironique : une avocate syrienne, farouchement engagée contre le régime corrompu et autocratique du clan Assad, s’est vue dévorée par une révolution qu’elle appela de ses vœux et soutint avec force. Cette avocate a un nom, Razan Zaitouneh ; ce nom a désormais un tombeau, construit au fil de ces pages par l’écrivaine Justine Augier. Si le corps de l’opposante à la République arabe syrienne n’a jamais été retrouvé, tout indique qu’il tomba entre les mains du groupe rebelle salafiste Jaych al-Islam, en 2013, mieux connu, depuis, pour avoir été la principale force armée de la Ghouta orientale. Augier a enquêté : en nous livrant les témoignages de ses proches, récoltés un à un, c’est le portrait de la cofondatrice du Centre de documentation des violations en Syrie qu’elle peint d’une plume factuelle, quoique pleine d’une juste empathie. Née au sein d’une famille conservatrice, l’activiste révolutionnaire jurait, en dépit des menaces des services de renseignement du régime, qu’elle ne quitterait jamais son pays. Zaitouneh disait vouloir écrire sur une « corde raide ». Elle n’hésita donc pas à recenser également les méfaits de l’Armée syrienne libre : le soulèvement de 2011 avait révélé le « meilleur » du peuple ; il dévoila bientôt « le pire ». Les précieux appels à la liberté et à la démocratie en vinrent à se muer, aux murs, en bien sombres slogans : « L’islam ou rien », « L’islam ou nous brûlons le pays ». Dès 2013, confie amèrement le dissident communiste syrien Yassin al-Haj Saleh, « tout est devenu contre-révolutionnaire ». La disparition de l’avocate, inlassable militante des droits humains, entrave par là même toute « vision nuancée du monde ». « Le régime et les islamistes sont depuis longtemps des alliés objectifs », assure ainsi l’auteure, ennemis que tout semble opposer à l’exception d’un désir même : détruire les voix dissonantes. [M.T.]

Éditions Actes Sud, 2017

Castoriadis — Une vie, de François Dosse

Voici lacune comblée. Il manquait à nos bibliothèques et nos cerveaux une biographie du pilier de Socialisme ou barbarie : l’historien François Dosse a relevé le défi en près de 600 pages. Et placé son travail sous le signe du paradoxe : pourquoi ce penseur, tout à la fois philosophe, économiste et psychanalyste, demeure-t-il marginal ? De sa jeunesse trotskyste à son marxisme critique jusqu’à sa critique du marxisme, nous cheminons en bonne compagnie : celle d’un socialisme révolutionnaire honoré jusqu’à son dernier souffle, en 1997. Si le propos évolue, le siècle allant, rien n’entame le noyau dur d’une pensée dont on se dit qu’elle irrigue à bas bruit bien des têtes dures de notre époque : le désir d’autonomie et la défense méthodique, armée d’une connaissance certaine de la Grèce antique, de la démocratie directe. « Le capitalisme semble être enfin parvenu à fabriquer le type d’individu qui lui correspond : perpétuellement distrait, zappant d’une jouissance à l’autre, sans mémoire et sans projet, prêt à répondre à toutes les sollicitations d’une machine économique qui de plus en plus détruit la biosphère de la planète pour produire des illusions appelées marchandises », lançait le dernier Castoriadis. Mais cet écologiste radical, technocritique hostile aux lois mémorielles (il ne saurait exister de « version officielle » de l’Histoire homologuée par quelque État) comme au culte naïf du Progrès, ne fut pourtant pas sans troublants paradoxes, rappelés en ces pages : ce partisan acharné de la délibération saluait la mémoire de Périclès ou de Clemenceau, travaillait à la très libérale Organisation de coopération et de développement économiques, et boursicotait. Une œuvre composite que le biographe semble se plaire à voir courir, post mortem, sur des « chemins non tracés ». [E.C.]

Éditions La Découverte, 2014 (poche 2018)


Photographie de bannière : 1953 (DR)

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Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

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