Cartouches (29)


L’iPhone ou le nou­veau Dieu, une socié­té com­mu­niste liber­taire, la vie par le pay­sage, l’u­to­pie inter­na­tio­na­liste du Komintern, la lutte de classe et l’a­bo­li­tion de la valeur, com­prendre Octobre 1917 par les textes d’é­poque, le socia­lisme comme révo­lu­tion par le bas, l’au­to­no­mie selon Castoriadis, de la poé­sie en ligne claire : nos chro­niques du mois de février.


L’Humanité aug­men­tée — L’Administration numé­rique du monde, d’Éric Sadin

La moder­ni­té huma­niste cède la place à une nou­velle ère, « odys­sée incer­taine et hybride » bri­sant nos condi­tions his­to­riques d’exis­tence : l’an­thro­po-machi­nique. Telle est, contrac­tée, la thèse énon­cée en ces pages par l’au­teur, écri­vain et phi­lo­sophe pen­ché, de livre en livre, sur les nou­velles tech­no­lo­gies. Il s’a­git là d’une condi­tion humaine inédite — appe­lée « anthro­bo­lo­gie » —, celle de la connec­ti­vi­té per­ma­nente, du cou­plage, des dou­blures arti­fi­cielles et de la coha­bi­ta­tion, bien­tôt quo­ti­dienne, avec les robots. Une prise de pou­voir, autre­ment dit. L’absorption de l’Homme dans ce qu’il a lui-même créé : une tech­no­lo­gie en passe de nous « sup­plan­ter » en par­tie, après nous avoir assis­té, puis­sance oblige. « Il est très dif­fi­cile d’ac­cep­ter que nous vivons dans une socié­té sans com­mune mesure avec celles qui ont pré­cé­dé », avan­çait le socio­logue éco­lo­giste et liber­taire Jacques Ellul dans les années 1970. Sadin fait le pro­pos sien : l’Homme occi­den­tal bâtit pour son espèce un futur de mar­gi­na­li­sa­tion et de relé­ga­tion, sup­plé­tifs à venir d’une vie entiè­re­ment mathé­ma­ti­sée et pri­vée de tout hasard. Face à « l’idolâtrie païenne de l’iPhone » (nou­veau totem divin des popu­la­tions sécu­la­ri­sées et indi­vi­dua­listes), à l’en­semble des « mini pro­thèses supé­rieu­re­ment avi­sées » et au « gou­ver­ne­ment algo­rith­mique » émer­geant, l’au­teur semble acter la vic­toire inexo­rable du « cal­cul sur toute vie orga­nique », à ses yeux autre­ment plus inquié­tante que la per­cée trans­hu­ma­niste. Face à cette révo­lu­tion anthro­po­lo­gique — dont l’ou­vrage admet qu’elle pour­ra inten­si­fier l’exis­tence —, reste à se construire, indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment, mais fer­me­ment, des espaces de « repli néces­saire ». [E.C.]

Éditions L’Échappée, 2013

Un pro­jet de socié­té com­mu­niste liber­taire, d’Alternative libertaire

Quelle socié­té éman­ci­pée ima­gi­ner, concrè­te­ment ? C’est à cette ques­tion dif­fi­cile que le mani­feste de l’or­ga­ni­sa­tion fédé­rale fon­dée en 1991 entend répondre, presque point par point — mais sans jamais croire qu’il soit pos­sible d’é­la­bo­rer un sys­tème ache­vé, pur et idéal. Alternative liber­taire che­mine entre trois bornes : le socia­lisme d’État mar­xiste-léni­niste (au bilan « tota­le­ment néga­tif »), l’a­nar­chisme roman­tique (sim­pliste, idéa­liste et dépas­sé) et la socié­té par­le­men­ta­ro-capi­ta­liste. Contre la « dic­ta­ture » com­mu­niste ultra-cen­tra­li­sée, le refus du pou­voir et de tout « pro­jet glo­bal » de cer­tains liber­taires et le « mar­ché divi­ni­sé » des oli­gar­chies libé­rales, l’or­ga­ni­sa­tion en appelle à la ligne de crête com­mu­niste liber­taire et auto­ges­tion­naire. En clair : un socia­lisme éco­lo­giste et fémi­niste à inven­ter, par­tant de bas en haut, cen­tré autour du monde du tra­vail (le pro­lé­ta­riat, enten­du comme l’en­semble des employés et des ouvriers, en sera la force « motrice » mais il ne sau­rait œuvrer seul : un large front avec les tech­ni­ciens, les ensei­gnants, les cher­cheurs et les intel­lec­tuels s’a­vé­re­ra indis­pen­sable) et ayant abo­li la sépa­ra­tion exis­tant entre les masses et la mino­ri­té qui l’ad­mi­nistre. Les classes dis­pa­raî­tront au pro­fit d’un « corps social unique », après que la révo­lu­tion (née d’une longue pré­pa­ra­tion et débou­chant sur un pro­ces­sus, fait de phases, et non appré­hen­dée comme rup­ture sou­daine et défi­ni­tive sur le mode de l’in­sur­rec­tion mino­ri­taire armée) a chas­sé les puis­sants. L’État dis­pa­raî­tra, après avoir été désar­mé, et sera pro­gres­si­ve­ment rem­pla­cé par une fédé­ra­tion natio­nale orga­ni­sée autour de conseils, de congrès per­ma­nents, d’u­nions ter­ri­to­riales, d’as­sem­blées géné­rales et d’une Assemblée cen­trale de délé­gués des tra­vailleurs (régis par le vote majo­ri­taire). Une défense civile popu­laire sera ins­ti­tuée, afin de lut­ter contre les enne­mis inté­rieurs et exté­rieurs. Le Droit sera inté­gra­le­ment repen­sé (un contrat auto­ges­tion­naire garan­ti­ra la cohé­rence glo­bale de la socié­té), les écarts de reve­nus et le temps de tra­vail seront dras­ti­que­ment dimi­nués. Le pou­voir n’au­ra pas dis­pa­ru, mais sera col­lec­ti­vi­sé, socia­li­sé. Les ser­vices publics et l’ad­mi­nis­tra­tion res­te­ront, mais trans­for­més en pro­fon­deur. De même que per­du­re­ront la mon­naie et un mar­ché de biens de consom­ma­tion non concur­ren­tiel. [E.C.]

Éditions d’Alternative liber­taire, 2002

La Pensée pay­sa­gère, de Augustin Berque

C’est par une ques­tion que le géo­graphe et spé­cia­liste du Japon, Augustin Berque, ouvre sa réflexion sur ce qu’est et ce qui fait le pay­sage : « com­ment se fait-il que nos ancêtres, qui ne s’occupaient pas de pay­sage, aient joui d’une si remar­quable pen­sée pay­sa­gère, et que nous, qui regor­geons de pen­sée du pay­sage, en soyons si mani­fes­te­ment dépour­vus ? » Cette dis­tinc­tion ini­tiale nous accom­pagne durant tout l’ouvrage. Alors que la « pen­sée pay­sa­gère » se vit en acte, laisse des traces phy­siques mais peut se pas­ser de mots, la « pen­sée du pay­sage » elle, propre aux socié­tés modernes, est bavarde et para­doxale : « plus on pense le pay­sage et plus on le mas­sacre ». Bien que le constat soit alar­miste, la démons­tra­tion ne l’est pas, et au contraire pro­pose de dépas­ser les dua­lismes nature-culture et sujet-objet impo­sés par la moder­ni­té, pour retrou­ver le « sens pro­fond du pay­sage ». Augustin Berque démontre ain­si qu’il est pos­sible d’allier pen­sée du pay­sage et pen­sée pay­sa­gère, dès lors que ce qui est dehors (l’environnement) et dedans (soi) se trouvent de nou­veau liés pour faire ger­mer une pen­sée et une pra­tique com­mune du milieu humain. C’est par le terme de « médiance » que l’auteur tra­duit cette idée, c’est-à-dire « le moment struc­tu­rel de l’existence humaine » — struc­tu­rel, dans ce va-et-vient conti­nu entre un objet et un sujet, de ce fait tous deux dépas­sés. Ce che­min d’un constat angois­sant — la mort du pay­sage — à son dépas­se­ment, dans l’invitation à « une révo­lu­tion de l’être », est mené à tra­vers une réflexion sur la « nais­sance du pay­sage », dont la Chine et le Japon sont les prin­ci­paux ter­rains, ain­si que le Haut-Atlas, lieu d’étude de Jacques Berque, père de l’auteur. La Pensée pay­sa­gère, ou com­ment réap­prendre à vivre par le pay­sage, tel est l’enseignement pro­po­sé ; notre regard — et nos pra­tiques — en sort modi­fié. [R.B.]

Éditions Éoliennes, 2016

☰ L’Internationale com­mu­niste (1919–1943) — Le Komintern ou le rêve déchu du par­ti mon­dial de la révo­lu­tion, de Serge Wolikow

Et si l’histoire d’un rêve mer­veilleux vous était conté ? Ce serait celui d’un pro­jet fou d’ambition et de géné­ro­si­té, fait de mil­liers de mili­tants à tra­vers la pla­nète, per­sua­dés d’œuvrer pour un bien supé­rieur et de cor­res­pondre au mou­ve­ment de l’histoire. Ce rêve, c’est celui du par­ti mon­dial de la révo­lu­tion, le Komintern, ou encore Troisième Internationale. Acteur pré­pon­dé­rant de la galaxie com­mu­niste dans la pre­mière moi­tié du siècle der­nier, son his­toire est encore mécon­nue. Elle naît en 1919 après l’échec de la révo­lu­tion en Allemagne et la fin de la République des conseils en Hongrie. Dans la fou­lée de la révo­lu­tion d’Octobre, il s’agit de construire une inter­na­tio­nale com­mu­niste, dont le but est le ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme sur le modèle bol­che­vique. Très rapi­de­ment pour­tant, les révo­lu­tion­naires ras­sem­blés à Moscou abordent la ques­tion de la révo­lu­tion en dehors de l’Europe. Comment orga­ni­ser les masses en Asie, en Afrique, et en Amérique latine pour lut­ter contre le colo­nia­lisme et l’impérialisme ? Tout un monde d’organisations se met alors en place : Profintern (Internationale syn­di­cale), Krestintern (Internationale pay­sanne), Internationale fémi­nine, Secours rouge inter­na­tio­nal, Internationale des jeunes, Sportintern, etc. Innovation poli­tique majeure, la IIIe Internationale orga­nise à l’échelle mon­diale l’anti-impérialisme, et en fait une de ses direc­tives prin­ci­pales dès le début. Elle orga­nise notam­ment une Ligue anti-impé­ria­liste qui ras­semble des diri­geants du monde entier (Nehru, Ho Chi Minh, Mariátegui). Cette his­toire est pour­tant aus­si celle d’un rêve déchu. Serge Wolikow nous fait suivre les évo­lu­tions des rap­ports de force internes au mou­ve­ment com­mu­niste, et sa sta­li­ni­sa­tion pro­gres­sive, ain­si que l’alignement du pro­jet inter­na­tio­na­liste sur la poli­tique exté­rieure russe et le socia­lisme dans un seul pays. D’une lec­ture facile, l’ouvrage est une réfé­rence sur la Troisième Internationale. Il s’accompagne d’un cédé­rom com­por­tant le dic­tion­naire des Kominterniens publié dans la col­lec­tion Maitron. [J.G.]

Les Éditions de l’Atelier/Éditions Ouvrières, 2010

L’Abolition de la valeur, de Bruno Astarian

Ce livre néces­site une lec­ture exi­geante, mobi­li­sant toute l’at­ten­tion et toutes les capa­ci­tés ana­ly­tiques du sujet lec­teur mais elle offre en retour de nou­veaux che­mins de dépas­se­ment de Marx par Marx. Disciple de la com­mu­ni­sa­tion, Bruno Astarian donne une défi­ni­tion exi­geante de la valeur dépas­sant la tra­di­tion­nelle forme sociale des pro­duits du tra­vail dans notre socié­té mar­chande qui s’é­changent entre eux. Il décide de s’é­loi­gner de la sphère de l’é­change pour se foca­li­ser et se baser d’a­bord sur les condi­tions actuel­les du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste — une sorte de livre zéro qui pré­cède ce cha­pitre essen­tiel qu’est le livre un du Capital. Sur cette base, Astarian com­plète Marx pour le mettre au goût du jour. Mais il ana­lyse éga­le­ment la posi­tion des tenants de la cri­tique de la valeur (Moishe Postone, Wertkritisch) pour mettre d’a­bord en avant l’élé­ment cen­tral aban­don­né par ce cou­rant qu’est la lutte des classes. Chez Astarian, les contra­dic­tions intrin­sèques entre les classes débouchent sur une rup­ture dans leur pré­sup­po­si­tion réci­proque. Astarian ne plaide pas pour un com­mu­nisme de pro­gramme mais un com­mu­nisme des pra­tiques qui ne trans­forme pas tout le monde en pro­lé­taires, mais fait explo­ser l’existence même du pro­lé­ta­riat et du capi­tal. Et ce, afin de pro­mou­voir un dépas­se­ment de la valeur par la trans­for­ma­tion totale de l’ac­ti­vi­té pro­duc­tive, et de la vie en géné­ral, au sein d’une socié­té sans tra­vail mais pleine d’activités. C’est cette aven­ture et cette mire qu’il nous pro­pose de suivre. [T.M.]

Éditions Entremonde, 2017

☰ Devant la révo­lu­tion — Débats et com­bats poli­tiques en 1917, de Guillaume Fondu

Ce livre est une série de textes choi­sis, dont la par­ti­cu­la­ri­té est de don­ner la parole aux inter­lo­cu­teurs directs de Lénine dans les jours et semaines qui ont sui­vi la révo­lu­tion d’Octobre 1917. Des anar­chistes aux men­che­viks, en pas­sant par les socia­listes révo­lu­tion­naires par­mi d’autres encore : on y retrouve un grand nombre des par­tis poli­tiques non bol­che­viques enga­gés dans la révo­lu­tion, mais aus­si quelques cama­rades de l’Internationale qui sou­tiennent tout en étant cri­tiques de cer­taines stra­té­gies mises en œuvre par les bol­che­viques lors de leur prise de pou­voir. Si l’ou­vrage appa­raît être poin­tu — tant il requiert une cer­taine maî­trise des évé­ne­ments de l’é­poque pour situer les voix ici pré­sen­tées — l’in­tro­duc­tion de Guillaume Fondu pose l’é­chi­quier poli­tique (en plus d’une chro­no­lo­gie et de glos­saires), offrant ain­si des coor­don­nées clés visant à rendre l’ou­vrage acces­sible à un plus grand nombre. « En don­nant à lire les textes qui suivent, notre but n’est pas de reve­nir sur les causes ou les consé­quences pro­fondes de la longue révo­lu­tion mais d’in­ter­ro­ger le sens qu’a revê­tu la prise du pou­voir bol­che­vique pour les acteurs poli­tiques de l’é­poque. » Traduire donc, voi­là le cœur de la démarche de cet agré­gé en phi­lo­so­phie, qui s’ef­force avec quelques autres à cette tâche pré­cieuse qu’on ne sau­rait que féli­ci­ter. Le tra­vail de ces pas­seurs de mots d’une langue à une autre contri­bue de manière essen­tielle à une com­pré­hen­sion tou­jours plus fine des évé­ne­ments his­to­riques qui se sont dérou­lés sur d’autres scènes. La sélec­tion des textes dans ce livre montre avant tout com­bien tra­duire est indis­pen­sable pour col­lec­ter les dif­fé­rentes pièces d’un puzzle com­plexe, tant elle illustre les diver­gences d’o­pi­nions, par­fois sur­pre­nantes, des acteurs de cette époque. [C.G.]

Éditions sociales, 2017

Le Socialisme sau­vage — Essai sur l’au­to-orga­ni­sa­tion et la démo­cra­tie de 1789 à nos jours, de Charles Reeve

Si pour le phi­lo­sophe mar­xiste Slavoj Žižek il devient plus dif­fi­cile d’imaginer la fin du monde que la fin du capi­ta­lisme, Charles Reeve, repre­nant le slo­gan des Nuits debout de prin­temps 2016, affirme qu’« une autre fin du monde est pos­sible ». Une fin du monde qui néan­moins annon­ce­rait la nais­sance d’un nou­veau qui, s’il doit adve­nir, se réa­li­se­ra en mar­chant sur les traces de ce que l’auteur appelle le « socia­lisme sau­vage ». Un socia­lisme qui se démarque d’un socia­lisme ortho­doxe pha­go­cy­té par les par­tis, les dogmes et la délé­ga­tion incon­di­tion­nelle du pou­voir. De la Révolution fran­çaise au zadisme, Charles Reeve repère dans divers mou­ve­ments his­to­riques la manière dont a pu se réa­li­ser des formes d’organisation réel­le­ment révo­lu­tion­naires, par la socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion et des conseils où sont prises en com­mun les déci­sions. Dans ce vaste pano­ra­ma, nous retrou­vons bien sûr la Commune de Paris, la lutte au sein de la Première Internationale entre les socia­listes auto­ri­taires et les socia­listes liber­taires, le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire, les soviets lors de la révo­lu­tion russe, la brève révo­lu­tion alle­mande de 1919 ou encore la révo­lu­tion espa­gnole de 1936. Hormis cet expo­sé somme toute rela­ti­ve­ment clas­sique, nous retien­drons deux cha­pitres qui sortent des sen­tiers bat­tus : l’un sur la révo­lu­tion por­tu­gaise de 1974–1975, qui a vu naître à la suite de vastes grèves, des mou­ve­ments ouvriers d’autogestion ain­si que de vastes réformes agraires, ren­con­trant les mêmes pro­blé­ma­tiques que lors de la révo­lu­tion russe avec un par­ti com­mu­niste puis­sant. L’autre concerne les com­muns, notion qui revient avec force sur le devant de la scène depuis plus de dix ans notam­ment pour conce­voir de nou­veau des formes de pro­prié­tés gérées col­lec­ti­ve­ment, sans État ni capi­ta­listes. Un ouvrage qui contri­bue à rendre effec­tive cette for­mule dadaïste que l’auteur reprend à la fin de son ouvrage : « Nul n’est cen­sé igno­rer la révo­lu­tion. » [E.J.]

Éditions L’Échappée, 2018

Pour l’au­to­no­mie — La Pensée poli­tique de Castoriadis, d’Arnaud Tomès et Philippe Caumières

2017 voyait les 20 ans de la dis­pa­ri­tion de Cornelius Castoriadis. Et pour­tant, la pen­sée poli­tique de cet inclas­sable qui sut ne tom­ber dans aucun des pièges ten­dus par le ving­tième siècle reste encore mal connue au-delà des cercles intel­lec­tuels, peu exploi­tée dans le débat public, rare­ment ensei­gnée. C’est pour­tant dans les inter­stices mal explo­rés de l’i­ma­gi­naire et de la poli­tique que se situe l’ap­port prin­ci­pal du phi­lo­sophe, éco­no­miste et psy­cha­na­lyste d’o­ri­gine grecque, ins­tal­lé à Paris, qui fut le cofon­da­teur lucide, en un temps où bien peu l’é­taient, du groupe Socialisme ou bar­ba­rie. S’il n’a­ban­donne jamais la réflexion sur la ques­tion révo­lu­tion­naire, il lui imprime un tour­nant majeur en accor­dant une impor­tance fon­da­men­tale aux ques­tions anthro­po­lo­giques sur l’é­ta­blis­se­ment de l’i­ma­gi­naire social, qu’il veut radi­cal. Ce que Castoriadis tente alors de pen­ser, c’est la pos­si­bi­li­té d’une socié­té gou­ver­née par les seuls prin­cipes qu’elle se donne et non par des lois trans­cen­dantes ou sacra­li­sées : la défi­ni­tion même de l’au­to­no­mie, indi­vi­duelle et col­lec­tive. Reconnaître que les règles que l’on se donne sont par défi­ni­tion impures, puis­qu’elles ne pro­cèdent pas de l’ab­so­lu, c’est aus­si se don­ner le moyen d’en chan­ger, de bou­le­ver­ser l’ordre éta­bli sans viser pour autant quelque apo­ca­lypse pro­phé­tique ou la fata­li­té san­glante des jour­nées de Terreur. Au cœur de son ques­tion­ne­ment, dès lors, la pos­si­bi­li­té d’ar­ti­cu­ler l’Histoire et l’é­vè­ne­ment, le lien social et le désir sin­gu­lier, le pou­voir et la liber­té créa­trice : bref, les condi­tions d’une socié­té éman­ci­pa­trice. Par cette syn­thèse riche et bien infor­mée, les deux auteurs donnent les moyens d’en­trer dans une pen­sée touf­fue, d’ac­cès par­fois com­plexe à cause de son voca­bu­laire et de son ambi­tion, mais en réelle adé­qua­tion avec la com­plexi­té d’un monde qu’elle tente d’ap­pri­voi­ser pour mieux le réin­ven­ter. [A.B.]

Éditions L’Échappée, 2017

Rythmes, d’Andrée Chedid

Cet ultime recueil d’Andrée Chedid, la femme-fleuve née au bord du Nil, roman­cière et poète dis­pa­rue en 2011, est repu­blié dans la col­lec­tion de poche de Gallimard avec une très sen­sible pré­face de Jean-Pierre Siméon — qui fut l’un de ses proches en poé­sie, dédi­ca­taire de cer­tains de ses plus beaux textes. On y retrouve la flui­di­té et la sen­sua­li­té, la luci­di­té tra­gique et la beau­té assu­mée envers et contre tout de celle qui connut la guerre (lire son Cérémonial de la vio­lence), l’a­mour fou et la pas­sion de conter (n’ou­blions pas que Le Sixième Jour de Youssef Chahine fut par exemple une adap­ta­tion d’un de ses romans). Ces poèmes sonnent comme ultime leçon et tes­ta­ment d’une écri­vain qui dési­ra déme­su­ré­ment s’é­ton­ner de tout, sans trop d’illu­sions sur l’am­bi­va­lence de la nature humaine, sans jamais non plus renon­cer à l’es­poir, jusque dans ses retran­che­ments les plus lyriques (« Mais une fois de plus / Au revers de l’atroce / Au tré­fonds de l’obscur / S’échafaudait / L’opiniâtre prin­temps »). D’une extrême sim­pli­ci­té, qui confine au dénue­ment le plus volon­taire, ils viennent contre­dire tous les auto­ma­tismes écu­lés, les jeux à l’emporte-pièce, les fausses gloires du for­ma­lisme. On les lit comme l’en­fant de 7 ans qui demeure en nous sait lire entre les rides des plus vieux visages qu’il contemple en devi­nant l’a­ve­nir. L’un des grands mérites de Chedid est de nous avoir rap­pe­lé sans trêve que l’en­fance n’est ni mièvre ni fra­gile, mais sim­ple­ment plus ouverte au mys­tère, mieux capable d’ac­cueillir l’é­tran­ger qui som­meille tou­jours en nous comme en l’autre (« Au cœur de l’espoir / L’Autre »). Ces rythmes se lisent d’un souffle, d’un bat­te­ment de cœur qui frappe à la cadence du flux et du reflux : de la vie et de la mort, du cos­mos et de la peau, des étoiles et d’un regard, en un per­pé­tuel va-et-vient. « L’amour la poé­sie », cla­mait Éluard, ce qui est peut-être l’exacte défi­ni­tion de la vie, ajoute Siméon. C’est chez René Char, qui avait accueilli avec des louanges son pre­mier recueil en fran­çais, que Chedid avait trou­vé sa règle de conduite, le man­tra des déses­pé­rés heu­reux : « Aller me suf­fit ». Comme il nous suf­fi­ra de feuille­ter quelques-unes de ces pages, à la tom­bée de la nuit, pour retrou­ver le goût de la neige sur nos lèvres, et l’en­vie de vivre encore un peu dans les inter­stices de l’é­mer­veil et de la dou­leur. [A.B.]

Éditions Poésie Gallimard, 2018


Crédits pho­to­gra­phie de ban­nière : Josh Blouin


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