Cartouches (28)


Un poète dans un camp, Macron ou l’état gazeux, un accident de camionnette et le langage, la dictature technologique, le végétarisme et ses ennemis, l’accaparement des riches, Bourdieu au Collège de France, sortir de la sidération, quel féminisme ?, refuser l’armée israélienne, Lénine inofficiel et l’autonomie écologiste : nos chroniques du mois de janvier.


 Ombre parmi les ombres, d’Ysabelle Lacamp

La collection « Sur le fil — Des romans où le destin d’un poète croise la grande Histoire » est l’une des plus originales que puisse nous offrir un éditeur de poésie contemporaine : elle nous a déjà permis de retrouver les figures de Max Jacob, de Paul Éluard, d’Apollinaire ou d’Ingrid Jonker. Cette fois, c’est l’ombre de Robert Desnos que nous accompagnons, le temps d’une déambulation à travers le camp de Terezin où il trouva la mort le 8 juin 1945, en pleine Libération — pour lui trop tard venue, puisqu’il tremblait déjà de la fièvre du typhus sur une paillasse dont il ne se relèverait jamais. L’auteure imagine, en forçant à peine la grande Histoire (on sait qu’un étudiant tchèque passionné de surréalisme le reconnut), qu’un jeune écrivain le croise en ces derniers instants. Leurs voix se superposent et racontent l’étonnante et véridique aventure de la « publique de Skid », cet éphémère groupe littéraire entièrement dédié à la confection du magazine Vedem qui subsista deux ans au cœur du camp, sous la protection d’un enseignant charismatique. Une centaine de jeunes garçons y publièrent clandestinement des caricatures, poèmes, critiques, pièces de théâtre recopiées à la main, lues en secret dans les baraques à la nuit tombée. Comme s’il fallait écrire pour résister un peu à la mort qui vient, ils avaient pris pour emblème la fusée tirée De la Terre à la Lune par Jules Verne. C’est la manière dont s’articulent la rêverie nostalgique du poète mourant et l’espoir fou du gamin, qui lui survivra, qui fait toute l’originalité de ce texte. On y voit défiler les amours de Desnos : Yvonnes Georges, à qui fut dédié le plus célèbre de ses poèmes (« J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, / Couché avec ton fantôme / Qu’il ne me reste plus peut-être, / Et pourtant, qu’à être fantôme / Parmi les fantômes et plus ombre / Cent fois que l’ombre qui se promène / Et se promènera allègrement / Sur le cadran solaire de ta vie ») et Youki Foujita ; mais aussi ses amitiés contrariées avec Breton ou Aragon, le monde de la musique et celui du cinéma. On frôle juste assez l’ombre pour désirer en savoir plus sur l’homme : au moment de refermer ce petit livre, on se dit qu’il est temps d’aller le relire à la source. Sans doute le plus bel effet que puisse produire pareille évocation. [A.B.]

Éditions Bruno Doucey, 2018

Le Néant et le politique — Critique de l’avènement Macron, de Harold Bernat

Les livres sur Macron ont foisonné durant l’année 2017, et cette avalanche de propos généralement laudateurs s’évaporera avec le temps comme son équivalent neigeux, ne laissant plus que des flaques humides croupissant dans les rayons « essais politiques » des librairies d’occasion. Le Néant et le politique d’Harold Bernat n’est pas de cette matière thermo-sensible et éphémère. Cet essai n’est pas en réalité sur la personne Macron, mais sur ce que cette personnalité politique représente et traduit de l’époque dont il est presque l’allégorie vivante. Inspiré notamment par les critiques radicales de Guy Debord, Michel Clouscard et Jean Baudrillard, Emmanuel Macron devient sous la plume de Bernat le « premier zéro » d’un « univers de simulation binaire, algorithmique ». Là où ces essais cherchent généralement à dévoiler ce qui se cache derrière « l’avènement Macron », l’auteur tente de montrer au contraire que Macron est à l’image de son monde : parfaitement transparent, car vide de tout contenu et cohérent avec cet univers de simulacres. En cela, lui et la classe politique dont il est l’exemplaire le plus accompli, sont plus dangereux et plus difficiles à critiquer que ces personnages roublards et romanesques qui composaient l’élite d’antan. L’idéologie qui, à l’époque de Marx, servait de masque à l’exploitation de la bourgeoisie, est aujourd’hui supplantée par la simulation. Dès lors, si nous devions autrefois analyser et critiquer un système, avec ce que cela implique de « dévoilement » et d’ordonnancement de la réalité, il s’agit aujourd’hui de trouver des nouveaux moyens de critiquer ce qui n’est plus système mais bouilli. Il faut comprendre par là que, comme le disait le sociologue Zygmunt Bauman, nous sommes passés d’une modernité solide à une modernité liquide : la domination n’est plus celle d’un ordre structuré qui provoquait et permettait du même coup une opposition, mais bien celle d’un état gazeux, inclusif, qui asphyxie toute critique possible et n’est finalement plus que surface et spectacle. Le consensus libéral, dont Macron est l’exemple le plus triomphant, refuse la contradiction et récupère tout dissensus en l’intégrant, afin d’assurer la bonne marche du capitalisme contemporain. Macron n’est donc ni le plein ni le vide, mais bien le « représentant exemplaire d’un stade ultime des démocraties marchandes et du type de dirigeant qu’elles nous promettent désormais ». Face à cela, il ne s’agit plus simplement de constater cette montée de l’insignifiance, mais au contraire d’y répondre. [G.W.]

Éditions l’Échappée, 2017

La Septième fonction du langage, de Laurent Binet

Paris, 25 février 1980. En traversant une rue, le philosophe Roland Barthes se fait renverser par une camionnette et succombera à ses blessures. Cet événement (réel) est le point de départ du roman, à partir duquel le romancier Laurent Binet construit son histoire : il se pourrait bien que la mort de Barthes n’ait rien d’accidentelle et soit un assassinat… Le commissaire Bayard est alors chargé de mener l’enquête. Ne connaissant rien à la sémiologie — dont Barthes était l’une des principales figures —, le policier entraîne avec lui Simon, jeune doctorant plus à même de saisir les enjeux qui se cachent derrière pareille mystérieuse mort. L’enjeu semble se jouer sur le langage, la connaissance et la maîtrise de celui-ci. Jakobson, linguiste russe qui impulsa l’analyse structurelle, en avait défini six fonctions — se pourrait-il qu’il en existe une septième « désignée sous le nom de fonction magique ou incantatoire » ? Comment expliquer que cette affaire remonte au plus haut niveau du pouvoir français ? Le milieu intellectuel et culturel de l’époque (Foucault, Deleuze, Althusser, Sollers, Kristeva, entre autres) croise systématiquement le chemin de Bayard et Simon : en quoi est-il mêlé à tout cela ? et quel est cet étrange Logos Club dans lequel se tiennent des joutes rhétoriques ? que veut cette filière ukrainienne qui apparaît au fil de l’investigation ? Le duo cherche les indices qui recolleront le puzzle que forment toutes ces questions : ils voyageront de Paris à Bologne en passant par Venise et l’université Cornell, aux États-Unis. Au fur et à mesure que les enquêteurs avancent, l’auteur prend un malin plaisir à susciter l’intérêt du lecteur pour le langage et la sémiologie, au cœur de cette investigation qui ne manque pas de scènes absurdes ni d’humour. [M.B.]

Éditions Grasset, 2015

L’Homme nu — La dictature invisible du numérique, de Marc Dugain et Christophe Labbé

Place à l’humanité dépendante, prévisible, sans vie privée, externalisée, optimisée et quantifiable : nous construisons, jour après jour, un monde post-démocratique, rétif à tout dehors. Place à la réalité chiffrée, encodée, hologrammée, désarrimée, branchée, scannée. Les totalitarismes du siècle dernier s’avouent des petits joueurs face à l’empire des big data, du marché des données massives ou des algorithmes. De la NSA aux iPhone, des stratégies déployées par Google à la vidéosurveillance, de Facebook aux objets intelligents, des puces sans contact aux capteurs du quotidien, des robots sociaux à l’ingénierie génétique, les deux auteurs brossent le portrait inquiétant d’une société présente et à venir, celle de « la connexion permanente ». Les villes se vident de leurs citoyens — on y optimise les achats, on y rentabilise l’espace et les secondes qui passent, on y produit des chiffres ; la santé devient matière à classer et discriminer ; l’école revêt les habits du marché. C’est « un futur d’inégalité et de surveillance totale » que nous voyons grandir sous nos yeux, un futur qui — sous des airs « very friendly », s’entend — émiette la pensée : l’Homo sapiens sapiens, pareil à quelque « abeille devenue folle », sera l’espèce du butinage compulsif, du spasme et des flux que plus rien ne saura interrompre. Le temps s’en voit brisé, dispersé, broyé ; les surfaces partout s’aplanissent ; les limites sont sans cesse repoussées. Une emprise à laquelle chacun, ou presque, consent : « Moins de liberté pour plus de confort : un despotisme mou. » Pessimistes, les plumes de L’Homme nu n’en appellent pas moins au sursaut — une voie que l’on devine à la marge : et si l’avenir, celui des humains encore humains, passait par la constitution de communautés indépendantes et d’espaces de solidarité à l’ombre de la connexion mondialisée ? [E.C.]

Éditions Plon, 2016

Le Végétarisme et ses ennemis, de Renan Larue

Ces dernières années ont vu croître la médiatisation du végétar/l/isme : il s’affiche en couverture de magazines et dans les rayons des supermarchés ; on en discute sans discontinuer, au rythme des vidéos chocs des associations L214 ou 269 Libération animale. Ces évolutions ne sont évidemment pas sans susciter des réactions, éminemment hostiles, de la part des secteurs concernés — industries de la viande ou des produits laitiers — ou des « consommateurs »… Ce qui pourrait apparaître comme une querelle dans l’air du temps, sinon une « mode », fruit du rejet d’une production industrielle devenue incontrôlable et réduisant comme jamais les animaux au rang d’objets, s’avère en réalité un débat autrement plus ancien qu’on ne pourrait le penser. De l’Antiquité à l’ère chrétienne, des Lumières au véganisme contemporain, Renan Larue retrace ici l’histoire de la non-consommation de viande (en Europe, principalement) et des réactions de rejet — de la moquerie jusqu’aux persécutions — qu’a pu susciter ce choix alimentaire, éthique et politique (des pythagoriciens du VIe siècle avant J.-C. à certains groupes chrétiens dissidents, de philosophes des Lumières aux antispécistes du XXe siècle). Ce méticuleux travail historique enrichit notre compréhension du végétarisme et du véganisme (signalons à ce propos que Renan Larue, certain que « boucheries et poissonneries disparaîtront progressivement », a coécrit il y a peu un ouvrage de même facture entièrement consacré à cette seconde modalité) en nous donnant à penser l’évolution d’un débat qui a d’abord longtemps porté davantage sur la place de l’humain dans la nature, ses devoirs moraux et leur source, que sur les animaux en eux-mêmes et les souffrances qui leur sont infligées. [I.L.]

Éditions PUF, 2015

Panique dans le 16e !, de Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon et Étienne Lécroart

Deux sociologues et un dessinateur de BD. Voilà une collaboration originale pour une étude de cas aussi amusante que grinçante. Le 16e arrondissement parisien a été attaqué : on veut, depuis mars 2016, y imposer la construction d’un centre d’hébergement d’urgence pour les personnes sans-abri. Pour un quartier qui ne compte que dix-huit places pour ce type d’hébergement, le terme semble exagéré. Mais si l’on s’intéresse, comme l’a fait le couple Pinçon-Charlot, à la réaction des habitants pour défendre leur territoire, le terme serait presque trop faible. Les deux sociologues font de cette étude de cas une plaidoirie contre la grande bourgeoisie et les ultra-riches. Ils dénoncent leurs stratégies d’accaparement du territoire, permettant d’ajouter à la distance sociale, culturelle et économique, une distance spatiale avec les moins bien lotis. Ainsi, tout commence par une réunion de présentation dans les locaux de l’université Dauphine : après vingt minutes houleuses, où les représentants de la mairie de Paris sont injuriés, la salle est évacuée. Certains manifestants entendent créer une ZAD dans le bois de Boulogne qu’ils défendent ; d’autres mettront le feu à la structure d’accueil ; tous ou presque rejettent un projet qui contrevient, pour eux, à la conservation du patrimoine du quartier. De leur patrimoine, et de leur quartier. C’est bien à cela que s’attachent les auteurs : montrer, comme ils l’ont déjà fait dans Les Ghettos du gotha, que la grande bourgeoisie sait s’organiser pour perpétuer un entre-soi qu’elle n’entend pas remettre en cause. Le 16e arrondissement est une enclave exemplaire de celui-ci, où le revenu moyen explose par rapport à la moyenne française et où les stratégies pour défendre une uniformité sociale s’accumulent devant les dangers. Les dessins d’Étienne Lécroart ajoutent à cette courte étude un ton ironique et militant, rendant ludique une discipline parfois jargonneuse. Les trois auteurs se font pédagogues engagés pour dénoncer « une émeute dans les beaux quartiers » et ses émeutiers au service de l’injustice et des inégalités. Ils occupent si bien l’espace et les débats, qu’ils en éclipsent les premiers concernés : les sans-abri et les personnes nécessitant d’urgence un hébergement. [R.B.]

Éditions La ville brûle, 2017

☰ Anthropologie économique — Cours au Collège de France (1992-1993), de Pierre Bourdieu

Avec cet ouvrage, la publication des Cours au Collège de France de Pierre Bourdieu, dont il fut professeur de 1982 à 2001, en est maintenant à leur 5e tome (Après les cours Sur l’État, Manet, et Sociologie Générale en deux volumes). Cette publication est sans doute la plus abordable, aidée il est vrai par un travail de retranscription et d’édition toujours aussi impeccable, et dotée d’une préface du sociologue Julien Duval et d’une postface de Robert Boyer, grand théoricien de la théorie de la régulation, courant économique hétérodoxe. Le lecteur plonge dans une pensée en construction, en train de se dire et de se faire. Outre nombre d’historiens et économistes, on y croise les inévitables Marx, Mauss, Weber, Durkheim (figures les plus visibles de la partie émergée de l’iceberg théorique de Bourdieu), mais également Claude Lévi-StraussJacques Derrida (Bourdieu discute, dans un passage lumineux du livre, de sa conception du don), Jean Tirole, ou encore Gary Becker. Ce dernier, économiste néoclassique, nobélisé à la même période que la tenue du cours, théoricien du « capital humain », fascine Bourdieu. C’est qu’il n’est pas toujours simple de trouver un adversaire — « c’est un des économistes les plus barbares » — qui allie droiture et surtout cohérence intégrale du discours. Comme toutes les précédentes retranscriptions, on lit un Bourdieu en proie à des difficultés de communiquer face à un public hétérogène ; chose qu’il exorcise en communiquant cette gêne. Mais la lecture n’en est pas affectée, car l’essentiel est ailleurs : Bourdieu fait cours en creusant les questions d’intérêts et de désintéressement, don et contre-don — bataillant avec les anti-utilitaristes —, de marché, prenant appui sur la société kabyle qu’il connaît si bien, sur les sociétés précapitalistes, etc. Il ne sera pas ou peu question ici de théorie de la valeur ou de production de richesses, ni même de critique du capitalisme en tant que telle, mais d’échanges, de modèles anthropologiques, de construction sociale des conduites économiques, menant à une critique sociologique de l’économie. Ce cours donne à voir Bourdieu fidèle à lui même : le sérieux de sa réflexion se double ici et là de commentaires caustiques, voire polémiques — car Bourdieu, malgré toutes ses précautions, n’en reste pas moins, dans ce cours donné la même année que la sortie de l’ouvrage collectif La Misère du monde, pourfendeur de la science économique dominante. [J.C.]

Éditions Raisons d’Agir/Seuil, Cours & Travaux, 2017

☰ Sidérer, considérer — Migrants en France, 2017, de Marielle Macé

Le propos prend place dans une situation, dans un temps donné — aujourd’hui — et dans un lieu donné — Paris, quai d’Austerlitz. Là se trouvent la gare et la Seine. Sur son bord, la Cité de la mode et du design, la BnF et un ensemble de tentes formant un camp de migrants. Pour Marielle Macé, spécialiste de littérature sachant jouer avec les mots, ce camp est « une multitude de bords » : « bords en plein centre, bords internes de la ville ». Et cet état limitrophe au cœur même de Paris a quelque chose de sidérant pour l’auteure. Est sidérante « cette évidence d’un impossible côtoiement » alors que « le côtoiement est justement la tâche politique ordinaire ». Mais la sidération, pour autant qu’elle soit un premier pas vers l’autre, ne mène qu’à l’inaction. C’est pour faire ce pas, et en faire d’autres à sa suite que Marielle Macé écrit. Aidé par un cortège de poètes (Baudelaire, Michaux, Pasolini, etc.), philosophes (Butler, Benjamin, Derrida, etc.), et militants qu’elle convoque, elle a choisi de parler. Parler de vies plutôt que d’images de masses, de miasmes et de misère. Car parler de vies, de ces migrants trop souvent résumés par une seule entrée humanitaire, c’est les éprouver dans la ressemblance et la dissemblance qu’ils ont avec soi — et par là les éprouver comme vivants et égaux à part entière. Ainsi ne s’agit-il pas seulement d’être sidéré, indigné et paralysé. Encore faut-il considérer. Reconnaître les autres comme vivant ou ayant été vivant, c’est « reconnaître une vie comme pleurable ». Considérer, « cette perception qui est aussi un soin, ce regard qui est aussi un égard ». L’auteure nous donne à voir certes, mais allant plus loin, elle nous donne à éprouver, à réprouver pour considérer. [R.B.]

Éditions Verdier, 2017

De la marge au centre — Théorie féministe, de bell hooks

Qu’est-ce que le féminisme ? Quelle est son histoire et que nous enseigne-t-elle ? Dans cet ouvrage paru en 1984, bell hooks, féministe et militante afroaméricaine, relève les écueils dans lesquels le mouvement féministe a pu tomber — et tombe encore. Si la plupart des gens voient le féminisme comme « un mouvement dont le but est de rendre les femmes socialement égales aux hommes », bell hooks rétorque : « À partir du moment où les hommes ne sont pas égaux entre eux au sein d’une structure de classe patriarcale, capitaliste et suprémaciste blanche, de quels hommes les femmes veulent-elles être les égales ? » Et de poursuivre son analyse : les élaborations connues du mouvement féministe ont été le fait des femmes bourgeoises, blanches et instruites ; leur théorisation, leur diffusion et leur propagation suivant les mécanismes et les moyens auxquels elles avaient accès (l’écrit, les publications académiques, les médias). Leurs analyses sont-elles représentatives de l’ensemble de la classe des femmes ? L’auteure répond sans hésitation que non. Elle dénonce l’appel à une sororité de l’épaisseur d’une camaraderie de surface, postulant que toutes les femmes, de par leur nature, sont des alliées. S’il faut cesser de lisser toutes les divisions et les oppositions qui traversent le groupe social des femmes — qui par ailleurs ne se définit pas par une identité biologique —, hooks esquisse des questions fondamentales qui devraient revenir de la marge au centre : celles qui concernent la masse des femmes (les prolétaires et les racisées) visées tout autant par l’oppression sexiste, capitaliste et raciste. Et de nous proposer cette piste : « C’est la notion philosophique occidentale de la règle hiérarchique et de l’autorité coercitive qui est la source première de la violence contre les femmes, […] et de toutes les violences de celleux qui dominent sur celleux qui sont dominé.e.s. » Qu’est-ce que le féminisme ? La lutte contre l’oppression sexiste, qui n’ignore pas l’ampleur avec laquelle « les femmes elles-mêmes valident et perpétuent l’idée qu’il est acceptable qu’une personne ou un groupe dominant maintienne son pouvoir sur les dominé.e.s » par l’usage de la force. [C.G.]

Éditions Cambourakis, 2017

Refuzniks — Dire non à l’armée en Israël, de Martin Brazilai

Des « traîtres ». Ils ont refusé le service militaire, la guerre ou les politiques d’occupation conduites par leur pays, Israël ; ils sont une quarantaine à témoigner dans les pages de ce beau livre de reportage photo, signé Martin Barzilai, paru aux éditions Libertalia et soutenu par Amnesty International — on les appelle les refuzniks. Et il en faut du courage, commente l’auteur, pour refuser de se soumettre « dans un pays où la pression de l’État est constante et où le prix à payer en termes d’exclusion sociale et parfois de rejet familial est extrêmement élevé ». On découvre au fil des pages des hommes et des femmes de tout âge, invoquant tour à tour la volonté de ne pas manier une arme, l’exigence de dignité, l’antisionisme, les droits humains, l’anti-impérialisme, le rejet de la violence ou bien l’objection de conscience. « À 17 ans, je me suis rendu dans les territoires occupés pour aider les Palestiniens à ramasser les olives. Ça m’a beaucoup marqué. Un jour, des colons ont volé la récolte. Leur argument était que tout ce qui pousse sur la terre d’Israël appartient aux Juifs. Il n’y a pas d’instance juridique pour régler ce genre de problème. J’ai compris que l’argument de la sécurité pour occuper la Palestine était un mensonge. Lorsque j’ai décidé de ne pas faire mon service, j’ai voulu que cette décision soit perçue comme politique. Pour la rendre publique, il fallait que j’aille en prison », confie ainsi Alex, la petite vingtaine, barbiche rousse et silhouette filiforme. Omri, 18 ans, dont le visage fier illustre la couverture de l’ouvrage cartonné, raconte quant à elle : « Je suis contre le fait de prendre une vie. Que ce soit celle d’un animal ou celle d’un humain. […] J’ai rapidement réalisé que je ne pourrais pas faire partie d’une structure violente comme l’armée. […] Chez moi, on ne parlait pas de politique, je ne savais même pas ce qu’était l’occupation des territoires palestiniens. Lorsque je me suis rendue en Cisjordanie, ça a été comme un électrochoc. » Ils sont marginaux, à l’évidence, mais n’en sont pas moins l’espoir. [M.L.]

Éditions Libertalia, 2017

☰ Octobre 1917 — Une lecture très critique de l’historiographie dominante, de Lucien Sève

L’enjeu est de taille à défendre l’hypothèse que la jeune Union soviétique, en sa phase léninienne, déchaîna une ivresse meurtrière réactionnaire inédite dont elle ne fut pas à l’initiative, et dont le niveau de violence n’avait d’égal que la popularité des avancées sociales mises en œuvre. Ce livre critique méthodiquement la manière avec laquelle ces deux réalités sont omises dans l’historiographie qui se dit « désidéologisée », en vogue aujourd’hui. Pourtant, elle ne cesse de s’autoriser des jugements politiques : en qualifiant notamment Lénine d’« idéologue terroriste » — refusant par principe tout compromis —, trait d’union entre Marx et Staline. L’auteur, pour qui ce verdict sonne creux, invite le lecteur à se référer aux textes de Lénine dont des citations saisissantes et re-contextualisées parsèment l’ouvrage. Et de démontrer que les méthodes staliniennes de direction ne s’inscrivent pas dans la continuité des pratiques léniniennes — mais marquent au contraire leur rupture —, Sève ajoute : « Le stalinisme, matrice russe de toute une famille de drames historiques, apparaît comme la logique implacable de cet illogisme imprévu : la victoire sans vrai espoir d’une révolution à visée avancée en pays arriéré. » Lucien Sève met les pieds dans un plat que le mouvement ouvrier international semble ne pas avoir encore fini de digérer : l’ovni historique que fut le Siècle soviétique. « Le communisme est-il mort ? » Voilà une question que l’auteur juge mal posée, tant il considère que ce terme — « pseudonyme historique à entourer de guillemets » — a pu recouvrir des événements historiques aussi variés que contradictoires. « Engager aujourd’hui pour de bon cette sortie [du capitalisme] passe en tout premier par une bataille suivie pour rendre son sens et son honneur à la visée communiste marxienne. » [M.N.]

Éditions sociales, 2017

Cornelius Castoriadis ou l’autonomie radicale, de Serge Latouche

Petits ouvrages pour grands desseins : poser les bases philosophiques et politiques de la décroissance. Serge Latouche, économiste et figure de l’objection de croissance, entend ici placer le philosophe Cornelius Castoriadis aux avant-postes du mouvement écologiste radical. C’est à une lecture intégrale de l’œuvre du penseur grec que son homologue français se prête afin d’en détacher un fil rouge, parfois plus implicite qu’on ne pourrait le croire, celui de la critique du modèle de développement productiviste et techno-scientiste. Castoriadis entendait l’écologie comme « subversive » en ce qu’elle questionne l’imaginaire capitaliste en ses profondeurs ; Latouche cite, commente, rebondit, recoupe (avec les travaux des écologistes Ellul et Illich, notamment) et tire les réflexions du pilier de Socialisme ou Barbarie vers les siennes propres, quitte à les nuancer parfois — mais tous deux de louer l’autonomie, cet espace de pensée-pratique où l’on se donne ses propres lois, et ses modalités concrètes : autogestion, critique de la démocratie représentative et des partis, apprentissage de la citoyenneté authentique. Pour Castoriadis, comme pour l’auteur du présent ouvrage, toute rupture révolutionnaire (c’est-à-dire l’« auto-institution explicite de la société » et non le sang, les camps et la coercition), passe désormais par l’abandon d’une partie des schémas marxistes historiques — la bourgeoisie contre le prolétariat (souvent limité à la seule classe ouvrière) — au profit d’une participation autrement plus large de la population (l’expérience zapatiste, précise d’ailleurs Latouche, est en la matière un modèle). Cinq brefs textes de Castoriadis concluent l’essai, comme une invite à poursuivre. [E.C.]

Éditions Le Passager clandestin, 2014


REBONDS

Cartouches 27, décembre 2017
Cartouches 26, novembre 2017
Cartouches 25, octobre 2017
Cartouches 24, septembre 2017
Cartouches 23, juillet 2017

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revueba@llast.fr

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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