Cartouches (28)


Un poète dans un camp, Macron ou l’é­tat gazeux, un acci­dent de camion­nette et le lan­gage, la dic­ta­ture tech­no­lo­gique, le végé­ta­risme et ses enne­mis, l’accaparement des riches, Bourdieu au Collège de France, sor­tir de la sidé­ra­tion, quel fémi­nisme ?, refu­ser l’ar­mée israé­lienne, Lénine inof­fi­ciel et l’au­to­no­mie éco­lo­giste : nos chro­niques du mois de janvier.


 Ombre par­mi les ombres, d’Ysabelle Lacamp

La col­lec­tion « Sur le fil — Des romans où le des­tin d’un poète croise la grande Histoire » est l’une des plus ori­gi­nales que puisse nous offrir un édi­teur de poé­sie contem­po­raine : elle nous a déjà per­mis de retrou­ver les figures de Max Jacob, de Paul Éluard, d’Apollinaire ou d’Ingrid Jonker. Cette fois, c’est l’ombre de Robert Desnos que nous accom­pa­gnons, le temps d’une déam­bu­la­tion à tra­vers le camp de Terezin où il trou­va la mort le 8 juin 1945, en pleine Libération — pour lui trop tard venue, puis­qu’il trem­blait déjà de la fièvre du typhus sur une paillasse dont il ne se relè­ve­rait jamais. L’auteure ima­gine, en for­çant à peine la grande Histoire (on sait qu’un étu­diant tchèque pas­sion­né de sur­réa­lisme le recon­nut), qu’un jeune écri­vain le croise en ces der­niers ins­tants. Leurs voix se super­posent et racontent l’é­ton­nante et véri­dique aven­ture de la « publique de Skid », cet éphé­mère groupe lit­té­raire entiè­re­ment dédié à la confec­tion du maga­zine Vedem qui sub­sis­ta deux ans au cœur du camp, sous la pro­tec­tion d’un ensei­gnant cha­ris­ma­tique. Une cen­taine de jeunes gar­çons y publièrent clan­des­ti­ne­ment des cari­ca­tures, poèmes, cri­tiques, pièces de théâtre reco­piées à la main, lues en secret dans les baraques à la nuit tom­bée. Comme s’il fal­lait écrire pour résis­ter un peu à la mort qui vient, ils avaient pris pour emblème la fusée tirée De la Terre à la Lune par Jules Verne. C’est la manière dont s’ar­ti­culent la rêve­rie nos­tal­gique du poète mou­rant et l’es­poir fou du gamin, qui lui sur­vi­vra, qui fait toute l’o­ri­gi­na­li­té de ce texte. On y voit défi­ler les amours de Desnos : Yvonnes Georges, à qui fut dédié le plus célèbre de ses poèmes (« J’ai tant rêvé de toi, tant mar­ché, par­lé, / Couché avec ton fan­tôme / Qu’il ne me reste plus peut-être, / Et pour­tant, qu’à être fan­tôme / Parmi les fan­tômes et plus ombre / Cent fois que l’ombre qui se pro­mène / Et se pro­mè­ne­ra allè­gre­ment / Sur le cadran solaire de ta vie ») et Youki Foujita ; mais aus­si ses ami­tiés contra­riées avec Breton ou Aragon, le monde de la musique et celui du ciné­ma. On frôle juste assez l’ombre pour dési­rer en savoir plus sur l’homme : au moment de refer­mer ce petit livre, on se dit qu’il est temps d’al­ler le relire à la source. Sans doute le plus bel effet que puisse pro­duire pareille évo­ca­tion. [A.B.]

Éditions Bruno Doucey, 2018

Le Néant et le poli­tique — Critique de l’a­vènement Macron, de Harold Bernat

Les livres sur Macron ont foi­son­né durant l’année 2017, et cette ava­lanche de pro­pos géné­ra­le­ment lau­da­teurs s’é­va­po­re­ra avec le temps comme son équi­valent nei­geux, ne lais­sant plus que des flaques humides crou­pis­sant dans les rayons « essais poli­tiques » des librai­ries d’oc­ca­sion. Le Néant et le poli­tique d’Harold Bernat n’est pas de cette matière ther­mo-sen­sible et éphé­mère. Cet essai n’est pas en réa­li­té sur la per­sonne Macron, mais sur ce que cette per­son­na­li­té poli­tique repré­sente et tra­duit de l’é­poque dont il est presque l’al­lé­go­rie vivante. Inspiré notam­ment par les cri­tiques radi­cales de Guy Debord, Michel Clouscard et Jean Baudrillard, Emmanuel Macron devient sous la plume de Bernat le « pre­mier zéro » d’un « uni­vers de simu­la­tion binaire, algo­rith­mique ». Là où ces essais cherchent géné­ra­le­ment à dévoi­ler ce qui se cache der­rière « l’a­vè­ne­ment Macron », l’au­teur tente de mon­trer au contraire que Macron est à l’i­mage de son monde : par­fai­te­ment trans­pa­rent, car vide de tout conte­nu et cohé­rent avec cet uni­vers de simu­lacres. En cela, lui et la classe poli­tique dont il est l’exem­plaire le plus accom­pli, sont plus dan­ge­reux et plus dif­fi­ciles à cri­ti­quer que ces per­son­nages rou­blards et roma­nesques qui com­po­saient l’é­lite d’an­tan. L’idéologie qui, à l’é­poque de Marx, ser­vait de masque à l’ex­ploi­ta­tion de la bour­geoi­sie, est aujourd’­hui sup­plan­tée par la simu­la­tion. Dès lors, si nous devions autre­fois ana­ly­ser et cri­ti­quer un sys­tème, avec ce que cela implique de « dévoi­le­ment » et d’or­don­nan­ce­ment de la réa­li­té, il s’a­git aujourd’­hui de trou­ver des nou­veaux moyens de cri­ti­quer ce qui n’est plus sys­tème mais bouilli. Il faut com­prendre par là que, comme le disait le socio­logue Zygmunt Bauman, nous sommes pas­sés d’une moder­ni­té solide à une moder­ni­té liquide : la domi­na­tion n’est plus celle d’un ordre struc­tu­ré qui pro­vo­quait et per­met­tait du même coup une oppo­si­tion, mais bien celle d’un état gazeux, inclu­sif, qui asphyxie toute cri­tique pos­sible et n’est fina­le­ment plus que sur­face et spec­tacle. Le consen­sus libé­ral, dont Macron est l’exemple le plus triom­phant, refuse la contra­dic­tion et récu­père tout dis­sen­sus en l’in­té­grant, afin d’as­su­rer la bonne marche du capi­ta­lisme contem­po­rain. Macron n’est donc ni le plein ni le vide, mais bien le « repré­sen­tant exem­plaire d’un stade ultime des démo­cra­ties mar­chandes et du type de diri­geant qu’elles nous pro­mettent désor­mais ». Face à cela, il ne s’a­git plus sim­ple­ment de consta­ter cette mon­tée de l’in­si­gni­fiance, mais au contraire d’y répondre. [G.W.]

Éditions l’Échappée, 2017

La Septième fonction du lan­gage, de Laurent Binet

Paris, 25 février 1980. En tra­ver­sant une rue, le phi­lo­sophe Roland Barthes se fait ren­ver­ser par une camion­nette et suc­com­be­ra à ses bles­sures. Cet évé­ne­ment (réel) est le point de départ du roman, à par­tir duquel le roman­cier Laurent Binet construit son his­toire : il se pour­rait bien que la mort de Barthes n’ait rien d’accidentelle et soit un assas­si­nat… Le com­mis­saire Bayard est alors char­gé de mener l’enquête. Ne connais­sant rien à la sémio­lo­gie — dont Barthes était l’une des prin­ci­pales figures —, le poli­cier entraîne avec lui Simon, jeune doc­to­rant plus à même de sai­sir les enjeux qui se cachent der­rière pareille mys­té­rieuse mort. L’enjeu semble se jouer sur le lan­gage, la connais­sance et la maî­trise de celui-ci. Jakobson, lin­guiste russe qui impul­sa l’analyse struc­tu­relle, en avait défi­ni six fonc­tions — se pour­rait-il qu’il en existe une sep­tième « dési­gnée sous le nom de fonc­tion magique ou incan­ta­toire » ? Comment expli­quer que cette affaire remonte au plus haut niveau du pou­voir fran­çais ? Le milieu intel­lec­tuel et cultu­rel de l’époque (Foucault, Deleuze, Althusser, Sollers, Kristeva, entre autres) croise sys­té­ma­ti­que­ment le che­min de Bayard et Simon : en quoi est-il mêlé à tout cela ? et quel est cet étrange Logos Club dans lequel se tiennent des joutes rhé­to­riques ? que veut cette filière ukrai­nienne qui appa­raît au fil de l’investigation ? Le duo cherche les indices qui recol­le­ront le puzzle que forment toutes ces ques­tions : ils voya­ge­ront de Paris à Bologne en pas­sant par Venise et l’université Cornell, aux États-Unis. Au fur et à mesure que les enquê­teurs avancent, l’auteur prend un malin plai­sir à sus­ci­ter l’intérêt du lec­teur pour le lan­gage et la sémio­lo­gie, au cœur de cette inves­ti­ga­tion qui ne manque pas de scènes absurdes ni d’humour. [M.B.]

Éditions Grasset, 2015

L’Homme nu — La dic­ta­ture invi­sible du numé­rique, de Marc Dugain et Christophe Labbé

Place à l’hu­ma­ni­té dépen­dante, pré­vi­sible, sans vie pri­vée, exter­na­li­sée, opti­mi­sée et quan­ti­fiable : nous construi­sons, jour après jour, un monde post-démo­cra­tique, rétif à tout dehors. Place à la réa­li­té chif­frée, enco­dée, holo­gram­mée, désar­ri­mée, bran­chée, scan­née. Les tota­li­ta­rismes du siècle der­nier s’a­vouent des petits joueurs face à l’empire des big data, du mar­ché des don­nées mas­sives ou des algo­rithmes. De la NSA aux iPhone, des stra­té­gies déployées par Google à la vidéo­sur­veillance, de Facebook aux objets intel­li­gents, des puces sans contact aux cap­teurs du quo­ti­dien, des robots sociaux à l’in­gé­nie­rie géné­tique, les deux auteurs brossent le por­trait inquié­tant d’une socié­té pré­sente et à venir, celle de « la connexion per­ma­nente ». Les villes se vident de leurs citoyens — on y opti­mise les achats, on y ren­ta­bi­lise l’es­pace et les secondes qui passent, on y pro­duit des chiffres ; la san­té devient matière à clas­ser et dis­cri­mi­ner ; l’é­cole revêt les habits du mar­ché. C’est « un futur d’i­né­ga­li­té et de sur­veillance totale » que nous voyons gran­dir sous nos yeux, un futur qui — sous des airs « very friend­ly », s’en­tend — émiette la pen­sée : l’Homo sapiens sapiens, pareil à quelque « abeille deve­nue folle », sera l’es­pèce du buti­nage com­pul­sif, du spasme et des flux que plus rien ne sau­ra inter­rompre. Le temps s’en voit bri­sé, dis­per­sé, broyé ; les sur­faces par­tout s’aplanissent ; les limites sont sans cesse repous­sées. Une emprise à laquelle cha­cun, ou presque, consent : « Moins de liber­té pour plus de confort : un des­po­tisme mou. » Pessimistes, les plumes de L’Homme nu n’en appellent pas moins au sur­saut — une voie que l’on devine à la marge : et si l’a­ve­nir, celui des humains encore humains, pas­sait par la consti­tu­tion de com­mu­nau­tés indé­pen­dantes et d’es­paces de soli­da­ri­té à l’ombre de la connexion mon­dia­li­sée ? [E.C.]

Éditions Plon, 2016

Le Végé­ta­risme et ses enne­mis, de Renan Larue

Ces der­nières années ont vu croître la média­ti­sa­tion du végétar/l/isme : il s’affiche en cou­ver­ture de maga­zines et dans les rayons des super­mar­chés ; on en dis­cute sans dis­con­ti­nuer, au rythme des vidéos chocs des asso­cia­tions L214 ou 269 Libération ani­male. Ces évo­lu­tions ne sont évi­dem­ment pas sans sus­ci­ter des réac­tions, émi­nem­ment hos­tiles, de la part des sec­teurs concer­nés — indus­tries de la viande ou des pro­duits lai­tiers — ou des « consom­ma­teurs »… Ce qui pour­rait appa­raître comme une que­relle dans l’air du temps, sinon une « mode », fruit du rejet d’une pro­duc­tion indus­trielle deve­nue incon­trô­lable et rédui­sant comme jamais les ani­maux au rang d’objets, s’avère en réa­li­té un débat autre­ment plus ancien qu’on ne pour­rait le pen­ser. De l’Antiquité à l’ère chré­tienne, des Lumières au véga­nisme contem­po­rain, Renan Larue retrace ici l’histoire de la non-consom­ma­tion de viande (en Europe, prin­ci­pa­le­ment) et des réac­tions de rejet — de la moque­rie jusqu’aux per­sé­cu­tions — qu’a pu sus­ci­ter ce choix ali­men­taire, éthique et poli­tique (des pytha­go­ri­ciens du VIe siècle avant J.-C. à cer­tains groupes chré­tiens dis­si­dents, de phi­lo­sophes des Lumières aux anti­spé­cistes du XXe siècle). Ce méti­cu­leux tra­vail his­to­rique enri­chit notre com­pré­hen­sion du végé­ta­risme et du véga­nisme (signa­lons à ce pro­pos que Renan Larue, cer­tain que « bou­che­ries et pois­son­ne­ries dis­pa­raî­tront pro­gres­si­ve­ment », a coécrit il y a peu un ouvrage de même fac­ture entiè­re­ment consa­cré à cette seconde moda­li­té) en nous don­nant à pen­ser l’évolution d’un débat qui a d’a­bord long­temps por­té davan­tage sur la place de l’humain dans la nature, ses devoirs moraux et leur source, que sur les ani­maux en eux-mêmes et les souf­frances qui leur sont infli­gées. [I.L.]

Éditions PUF, 2015

Panique dans le 16e !, de Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon et Étienne Lécroart

Deux socio­logues et un des­si­na­teur de BD. Voilà une col­la­bo­ra­tion ori­gi­nale pour une étude de cas aus­si amu­sante que grin­çante. Le 16e arron­dis­se­ment pari­sien a été atta­qué : on veut, depuis mars 2016, y impo­ser la construc­tion d’un centre d’hébergement d’urgence pour les per­sonnes sans-abri. Pour un quar­tier qui ne compte que dix-huit places pour ce type d’hébergement, le terme semble exa­gé­ré. Mais si l’on s’intéresse, comme l’a fait le couple Pinçon-Charlot, à la réac­tion des habi­tants pour défendre leur ter­ri­toire, le terme serait presque trop faible. Les deux socio­logues font de cette étude de cas une plai­doi­rie contre la grande bour­geoi­sie et les ultra-riches. Ils dénoncent leurs stra­té­gies d’accaparement du ter­ri­toire, per­met­tant d’ajouter à la dis­tance sociale, cultu­relle et éco­no­mique, une dis­tance spa­tiale avec les moins bien lotis. Ainsi, tout com­mence par une réunion de pré­sen­ta­tion dans les locaux de l’université Dauphine : après vingt minutes hou­leuses, où les repré­sen­tants de la mai­rie de Paris sont inju­riés, la salle est éva­cuée. Certains mani­fes­tants entendent créer une ZAD dans le bois de Boulogne qu’ils défendent ; d’autres met­tront le feu à la struc­ture d’accueil ; tous ou presque rejettent un pro­jet qui contre­vient, pour eux, à la conser­va­tion du patri­moine du quar­tier. De leur patri­moine, et de leur quar­tier. C’est bien à cela que s’attachent les auteurs : mon­trer, comme ils l’ont déjà fait dans Les Ghettos du gotha, que la grande bour­geoi­sie sait s’organiser pour per­pé­tuer un entre-soi qu’elle n’entend pas remettre en cause. Le 16e arron­dis­se­ment est une enclave exem­plaire de celui-ci, où le reve­nu moyen explose par rap­port à la moyenne fran­çaise et où les stra­té­gies pour défendre une uni­for­mi­té sociale s’accumulent devant les dan­gers. Les des­sins d’Étienne Lécroart ajoutent à cette courte étude un ton iro­nique et mili­tant, ren­dant ludique une dis­ci­pline par­fois jar­gon­neuse. Les trois auteurs se font péda­gogues enga­gés pour dénon­cer « une émeute dans les beaux quar­tiers » et ses émeu­tiers au ser­vice de l’injustice et des inéga­li­tés. Ils occupent si bien l’espace et les débats, qu’ils en éclipsent les pre­miers concer­nés : les sans-abri et les per­sonnes néces­si­tant d’urgence un héber­ge­ment. [R.B.]

Éditions La ville brûle, 2017

☰ Anthropologie éco­no­mique — Cours au Collège de France (1992–1993), de Pierre Bourdieu

Avec cet ouvrage, la publi­ca­tion des Cours au Collège de France de Pierre Bourdieu, dont il fut pro­fes­seur de 1982 à 2001, en est main­te­nant à leur 5e tome (Après les cours Sur l’État, Manet, et Sociologie Générale en deux volumes). Cette publi­ca­tion est sans doute la plus abor­dable, aidée il est vrai par un tra­vail de retrans­crip­tion et d’é­di­tion tou­jours aus­si impec­cable, et dotée d’une pré­face du socio­logue Julien Duval et d’une post­face de Robert Boyer, grand théo­ri­cien de la théo­rie de la régu­la­tion, cou­rant éco­no­mique hété­ro­doxe. Le lec­teur plonge dans une pen­sée en construc­tion, en train de se dire et de se faire. Outre nombre d’his­to­riens et éco­no­mistes, on y croise les inévi­tables Marx, Mauss, Weber, Durkheim (figures les plus visibles de la par­tie émer­gée de l’iceberg théo­rique de Bourdieu), mais éga­le­ment Claude Lévi-StraussJacques Derrida (Bourdieu dis­cute, dans un pas­sage lumi­neux du livre, de sa concep­tion du don), Jean Tirole, ou encore Gary Becker. Ce der­nier, éco­no­miste néo­clas­sique, nobé­li­sé à la même période que la tenue du cours, théo­ri­cien du « capi­tal humain », fas­cine Bourdieu. C’est qu’il n’est pas tou­jours simple de trou­ver un adver­saire — « c’est un des éco­no­mistes les plus bar­bares » — qui allie droi­ture et sur­tout cohé­rence inté­grale du dis­cours. Comme toutes les pré­cé­dentes retrans­crip­tions, on lit un Bourdieu en proie à des dif­fi­cul­tés de com­mu­ni­quer face à un public hété­ro­gène ; chose qu’il exor­cise en com­mu­ni­quant cette gêne. Mais la lec­ture n’en est pas affec­tée, car l’es­sen­tiel est ailleurs : Bourdieu fait cours en creu­sant les ques­tions d’in­té­rêts et de dés­in­té­res­se­ment, don et contre-don — bataillant avec les anti-uti­li­ta­ristes —, de mar­ché, pre­nant appui sur la socié­té kabyle qu’il connaît si bien, sur les socié­tés pré­ca­pi­ta­listes, etc. Il ne sera pas ou peu ques­tion ici de théo­rie de la valeur ou de pro­duc­tion de richesses, ni même de cri­tique du capi­ta­lisme en tant que telle, mais d’é­changes, de modèles anthro­po­lo­giques, de construc­tion sociale des conduites éco­no­miques, menant à une cri­tique socio­lo­gique de l’é­co­no­mie. Ce cours donne à voir Bourdieu fidèle à lui même : le sérieux de sa réflexion se double ici et là de com­men­taires caus­tiques, voire polé­miques — car Bourdieu, mal­gré toutes ses pré­cau­tions, n’en reste pas moins, dans ce cours don­né la même année que la sor­tie de l’ou­vrage col­lec­tif La Misère du monde, pour­fen­deur de la science éco­no­mique domi­nante. [J.C.]

Éditions Raisons d’Agir/Seuil, Cours & Travaux, 2017

☰ Sidérer, consi­dé­rer — Migrants en France, 2017, de Marielle Macé

Le pro­pos prend place dans une situa­tion, dans un temps don­né — aujourd’hui — et dans un lieu don­né — Paris, quai d’Austerlitz. Là se trouvent la gare et la Seine. Sur son bord, la Cité de la mode et du design, la BnF et un ensemble de tentes for­mant un camp de migrants. Pour Marielle Macé, spé­cia­liste de lit­té­ra­ture sachant jouer avec les mots, ce camp est « une mul­ti­tude de bords » : « bords en plein centre, bords internes de la ville ». Et cet état limi­trophe au cœur même de Paris a quelque chose de sidé­rant pour l’auteure. Est sidé­rante « cette évi­dence d’un impos­sible côtoie­ment » alors que « le côtoie­ment est jus­te­ment la tâche poli­tique ordi­naire ». Mais la sidé­ra­tion, pour autant qu’elle soit un pre­mier pas vers l’autre, ne mène qu’à l’inaction. C’est pour faire ce pas, et en faire d’autres à sa suite que Marielle Macé écrit. Aidé par un cor­tège de poètes (Baudelaire, Michaux, Pasolini, etc.), phi­lo­sophes (Butler, Benjamin, Derrida, etc.), et mili­tants qu’elle convoque, elle a choi­si de par­ler. Parler de vies plu­tôt que d’images de masses, de miasmes et de misère. Car par­ler de vies, de ces migrants trop sou­vent résu­més par une seule entrée huma­ni­taire, c’est les éprou­ver dans la res­sem­blance et la dis­sem­blance qu’ils ont avec soi — et par là les éprou­ver comme vivants et égaux à part entière. Ainsi ne s’agit-il pas seule­ment d’être sidé­ré, indi­gné et para­ly­sé. Encore faut-il consi­dé­rer. Reconnaître les autres comme vivant ou ayant été vivant, c’est « recon­naître une vie comme pleu­rable ». Considérer, « cette per­cep­tion qui est aus­si un soin, ce regard qui est aus­si un égard ». L’auteure nous donne à voir certes, mais allant plus loin, elle nous donne à éprou­ver, à réprou­ver pour consi­dé­rer. [R.B.]

Éditions Verdier, 2017

De la marge au centre — Théorie fémi­niste, de bell hooks

Qu’est-ce que le fémi­nisme ? Quelle est son his­toire et que nous enseigne-t-elle ? Dans cet ouvrage paru en 1984, bell hooks, fémi­niste et mili­tante afroa­mé­ri­caine, relève les écueils dans les­quels le mou­ve­ment fémi­niste a pu tom­ber — et tombe encore. Si la plu­part des gens voient le fémi­nisme comme « un mou­ve­ment dont le but est de rendre les femmes socia­le­ment égales aux hommes », bell hooks rétorque : « À par­tir du moment où les hommes ne sont pas égaux entre eux au sein d’une struc­ture de classe patriar­cale, capi­ta­liste et supré­ma­ciste blanche, de quels hommes les femmes veulent-elles être les égales ? » Et de pour­suivre son ana­lyse : les éla­bo­ra­tions connues du mou­ve­ment fémi­niste ont été le fait des femmes bour­geoises, blanches et ins­truites ; leur théo­ri­sa­tion, leur dif­fu­sion et leur pro­pa­ga­tion sui­vant les méca­nismes et les moyens aux­quels elles avaient accès (l’é­crit, les publi­ca­tions aca­dé­miques, les médias). Leurs ana­lyses sont-elles repré­sen­ta­tives de l’en­semble de la classe des femmes ? L’auteure répond sans hési­ta­tion que non. Elle dénonce l’ap­pel à une soro­ri­té de l’é­pais­seur d’une cama­ra­de­rie de sur­face, pos­tu­lant que toutes les femmes, de par leur nature, sont des alliées. S’il faut ces­ser de lis­ser toutes les divi­sions et les oppo­si­tions qui tra­versent le groupe social des femmes — qui par ailleurs ne se défi­nit pas par une iden­ti­té bio­lo­gique —, hooks esquisse des ques­tions fon­da­men­tales qui devraient reve­nir de la marge au centre : celles qui concernent la masse des femmes (les pro­lé­taires et les raci­sées) visées tout autant par l’op­pres­sion sexiste, capi­ta­liste et raciste. Et de nous pro­po­ser cette piste : « C’est la notion phi­lo­so­phique occi­den­tale de la règle hié­rar­chique et de l’au­to­ri­té coer­ci­tive qui est la source pre­mière de la vio­lence contre les femmes, […] et de toutes les vio­lences de cel­leux qui dominent sur cel­leux qui sont dominé.e.s. » Qu’est-ce que le fémi­nisme ? La lutte contre l’op­pres­sion sexiste, qui n’i­gnore pas l’am­pleur avec laquelle « les femmes elles-mêmes valident et per­pé­tuent l’i­dée qu’il est accep­table qu’une per­sonne ou un groupe domi­nant main­tienne son pou­voir sur les dominé.e.s » par l’u­sage de la force. [C.G.]

Éditions Cambourakis, 2017

Refuzniks — Dire non à l’ar­mée en Israël, de Martin Brazilai

Des « traîtres ». Ils ont refu­sé le ser­vice mili­taire, la guerre ou les poli­tiques d’oc­cu­pa­tion conduites par leur pays, Israël ; ils sont une qua­ran­taine à témoi­gner dans les pages de ce beau livre de repor­tage pho­to, signé Martin Barzilai, paru aux édi­tions Libertalia et sou­te­nu par Amnesty International — on les appelle les refuz­niks. Et il en faut du cou­rage, com­mente l’au­teur, pour refu­ser de se sou­mettre « dans un pays où la pres­sion de l’État est constante et où le prix à payer en termes d’ex­clu­sion sociale et par­fois de rejet fami­lial est extrê­me­ment éle­vé ». On découvre au fil des pages des hommes et des femmes de tout âge, invo­quant tour à tour la volon­té de ne pas manier une arme, l’exi­gence de digni­té, l’an­ti­sio­nisme, les droits humains, l’an­ti-impé­ria­lisme, le rejet de la vio­lence ou bien l’ob­jec­tion de conscience. « À 17 ans, je me suis ren­du dans les ter­ri­toires occu­pés pour aider les Palestiniens à ramas­ser les olives. Ça m’a beau­coup mar­qué. Un jour, des colons ont volé la récolte. Leur argu­ment était que tout ce qui pousse sur la terre d’Israël appar­tient aux Juifs. Il n’y a pas d’ins­tance juri­dique pour régler ce genre de pro­blème. J’ai com­pris que l’ar­gu­ment de la sécu­ri­té pour occu­per la Palestine était un men­songe. Lorsque j’ai déci­dé de ne pas faire mon ser­vice, j’ai vou­lu que cette déci­sion soit per­çue comme poli­tique. Pour la rendre publique, il fal­lait que j’aille en pri­son », confie ain­si Alex, la petite ving­taine, bar­biche rousse et sil­houette fili­forme. Omri, 18 ans, dont le visage fier illustre la cou­ver­ture de l’ou­vrage car­ton­né, raconte quant à elle : « Je suis contre le fait de prendre une vie. Que ce soit celle d’un ani­mal ou celle d’un humain. […] J’ai rapi­de­ment réa­li­sé que je ne pour­rais pas faire par­tie d’une struc­ture vio­lente comme l’ar­mée. […] Chez moi, on ne par­lait pas de poli­tique, je ne savais même pas ce qu’é­tait l’oc­cu­pa­tion des ter­ri­toires pales­ti­niens. Lorsque je me suis ren­due en Cisjordanie, ça a été comme un élec­tro­choc. » Ils sont mar­gi­naux, à l’é­vi­dence, mais n’en sont pas moins l’es­poir. [M.L.]

Éditions Libertalia, 2017

☰ Octobre 1917 — Une lec­ture très cri­tique de l’historiographie domi­nante, de Lucien Sève 

L’enjeu est de taille à défendre l’hypothèse que la jeune Union sovié­tique, en sa phase léni­nienne, déchaî­na une ivresse meur­trière réac­tion­naire inédite dont elle ne fut pas à l’initiative, et dont le niveau de vio­lence n’avait d’égal que la popu­la­ri­té des avan­cées sociales mises en œuvre. Ce livre cri­tique métho­di­que­ment la manière avec laquelle ces deux réa­li­tés sont omises dans l’historiographie qui se dit « dési­déo­lo­gi­sée », en vogue aujourd’hui. Pourtant, elle ne cesse de s’au­to­ri­ser des juge­ments poli­tiques : en qua­li­fiant notam­ment Lénine d’« idéo­logue ter­ro­riste » — refu­sant par prin­cipe tout com­pro­mis —, trait d’union entre Marx et Staline. L’auteur, pour qui ce ver­dict sonne creux, invite le lec­teur à se réfé­rer aux textes de Lénine dont des cita­tions sai­sis­santes et re-contex­tua­li­sées par­sèment l’ou­vrage. Et de démon­trer que les méthodes sta­li­niennes de direc­tion ne s’inscrivent pas dans la conti­nui­té des pra­tiques léni­niennes — mais marquent au contraire leur rup­ture —, Sève ajoute : « Le sta­li­nisme, matrice russe de toute une famille de drames his­to­riques, appa­raît comme la logique impla­cable de cet illo­gisme impré­vu : la vic­toire sans vrai espoir d’une révo­lu­tion à visée avan­cée en pays arrié­ré. » Lucien Sève met les pieds dans un plat que le mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal semble ne pas avoir encore fini de digé­rer : l’ov­ni his­to­rique que fut le Siècle sovié­tique. « Le com­mu­nisme est-il mort ? » Voilà une ques­tion que l’auteur juge mal posée, tant il consi­dère que ce terme — « pseu­do­nyme his­to­rique à entou­rer de guille­mets » — a pu recou­vrir des évé­ne­ments his­to­riques aus­si variés que contra­dic­toires. « Engager aujourd’­hui pour de bon cette sor­tie [du capi­ta­lisme] passe en tout pre­mier par une bataille sui­vie pour rendre son sens et son hon­neur à la visée com­mu­niste mar­xienne. » [M.N.]

Éditions sociales, 2017

Cornelius Castoriadis ou l’au­to­no­mie radi­cale, de Serge Latouche

Petits ouvrages pour grands des­seins : poser les bases phi­lo­so­phiques et poli­tiques de la décrois­sance. Serge Latouche, éco­no­miste et figure de l’ob­jec­tion de crois­sance, entend ici pla­cer le phi­lo­sophe Cornelius Castoriadis aux avant-postes du mou­ve­ment éco­lo­giste radi­cal. C’est à une lec­ture inté­grale de l’œuvre du pen­seur grec que son homo­logue fran­çais se prête afin d’en déta­cher un fil rouge, par­fois plus impli­cite qu’on ne pour­rait le croire, celui de la cri­tique du modèle de déve­lop­pe­ment pro­duc­ti­viste et tech­no-scien­tiste. Castoriadis enten­dait l’é­co­lo­gie comme « sub­ver­sive » en ce qu’elle ques­tionne l’i­ma­gi­naire capi­ta­liste en ses pro­fon­deurs ; Latouche cite, com­mente, rebon­dit, recoupe (avec les tra­vaux des éco­lo­gistes Ellul et Illich, notam­ment) et tire les réflexions du pilier de Socialisme ou Barbarie vers les siennes propres, quitte à les nuan­cer par­fois — mais tous deux de louer l’au­to­no­mie, cet espace de pen­sée-pra­tique où l’on se donne ses propres lois, et ses moda­li­tés concrètes : auto­ges­tion, cri­tique de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et des par­tis, appren­tis­sage de la citoyen­ne­té authen­tique. Pour Castoriadis, comme pour l’au­teur du pré­sent ouvrage, toute rup­ture révo­lu­tion­naire (c’est-à-dire l’« auto-ins­ti­tu­tion expli­cite de la socié­té » et non le sang, les camps et la coer­ci­tion), passe désor­mais par l’a­ban­don d’une par­tie des sché­mas mar­xistes his­to­riques — la bour­geoi­sie contre le pro­lé­ta­riat (sou­vent limi­té à la seule classe ouvrière) — au pro­fit d’une par­ti­ci­pa­tion autre­ment plus large de la popu­la­tion (l’expé­rience zapa­tiste, pré­cise d’ailleurs Latouche, est en la matière un modèle). Cinq brefs textes de Castoriadis concluent l’es­sai, comme une invite à pour­suivre. [E.C.]

Éditions Le Passager clan­des­tin, 2014


REBONDS

Cartouches 27, décembre 2017
Cartouches 26, novembre 2017
Cartouches 25, octobre 2017
Cartouches 24, septembre 2017
Cartouches 23, juillet 2017

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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