Cartouches (25)


Des femmes libertaires dans l’ombre, la mélancolie de gauche, la France et Israël, le passé sans la réaction, Nestor Makhno au front, Léonard Cohen dans un monastère, l’avenir communiste selon Badiou, le cinéma d’un exilé, la farine et le pain, la liberté sartrienne, quid de l’anthropocène ?, le modèle sécuritaire du capitalisme globalisé : nos chroniques du mois d’octobre.


☰ Libertarias — Femmes anarchistes espagnoles, d’Hélène Finet

Une dizaine de points s’allument, un souffle qui devient bouffée d’air vitale, riche, nourrissante, réparatrice, lorsque la question refait surface : qui sont les femmes anarchistes espagnoles et quelles ont été leurs mille manières de prendre part à la révolution de 1936 ? Qui connaît les noms et les actions de Las Solidarias, oubliées derrière ceux de Durutti, Ascaso ou Sanz ; l’histoire de Francisca Saperas, dont la porte était toujours ouverte aux anarchistes du monde entier et la vie marquée de luttes, de deuils et d’exils ; l’engagement syndical et politique de Lucia Sanchez Saornil, cheville ouvrière de la mobilisation qui paralysa la centrale téléphonique de Madrid en juin 1931 ? Qui sait que l’organisation Mujeres Libres demandait — en vain — à être reconnue comme le quatrième pilier du mouvement anarchiste espagnol, à côté de la CNT, de la FAI et de la Fédération ibérique des jeunesses libertaires ? Autant de questions surgissent aussitôt. Pourquoi la mémoire des luttes des femmes est-elle rendue silencieuse jusque dans les franges les plus libertaires ? Est-ce dû au mutisme qu’elles se voyaient imposer, ou qu’elles s’imposaient, telle Lola Iturbe qui, comme d’autres, ne parlait pas d’elle mais de ses camarades, pensant que ses « actions n’avaient pas d’intérêt et les [reléguant] au rang de souvenir » ? Ou est-ce dû à notre surdité… ? Qu’à cela ne tienne, Hélène Finet et tous les auteurs de ce bel ouvrage nous offrent une nouvelle occasion de les découvrir avec, à la dernière page, l’envie irrépressible d’aller plus loin. Et même si l’injustice et la colère nous gagnent déjà tant les traces écrites de ces parcours de femmes sont extrêmement rares et biaisées — puisque l’Histoire est racontée par des hommes —, ce livre nous renvoie à l’audacieuse proposition de Monique Wittig : « Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente. » Que l’Histoire soit contée en féministe, et ce sont milles lueurs qui apparaissent. [C.G.]

Éditions Nada, 2017

Mélancolie de gauche, d’Enzo Traverso

Une mélancolie combative : regarder en arrière pour marcher d’un bon pas. La « gauche mélancolique » relève, écrit l’auteur, enseignant à New York, d’une « constellation » et d’une « tradition cachée » : elle ne figure pas dans les grands récits officiels du communisme glorieux. C’est Blanqui, l’éternel embastillé ne voulant nuls maîtres ni dieux, c’est Louise Michel, la communarde déportée à l’autre bout du monde, c’est Rosa Luxemburg, spartakiste coulée au fond d’un canal, c’est Gramsci, écroué par le fascisme, c’est le POUM, écrasé en Espagne par les staliniens, c’est Walter Benjamin, suicidé en exil, c’est le dernier Trotsky, le banni, traqué par Staline et tué d’un coup de piolet un jour d’août au Mexique, c’est Guevara, esseulé et bientôt capturé dans la jungle bolivienne, c’est le MIR, foudroyé au Chili par le régime de Pinochet, c’est, enfin, Daniel Bensaïd, le « passeur », le penseur mort du sida, le « léniniste libertaire » qui n’aimait guère l’utopie. C’est l’idée, en somme, d’un activisme endeuillé, d’une lutte acharnée contre le libéralisme sans oublier jamais le visage de nos anciens. Une mélancolie « indissociable », martèle l’essayiste dans cette galerie de portraits, de photographies et de films, des luttes conduites par la gauche : elle en constitue même « la doublure dialectique ». Gare, toutefois : il ne s’agit pas de s’apitoyer sur les morts et le sort des nôtres mais de se mettre en branle, animé du feu passé que chaque génération s’en va attiser — pas de compassion, de la révolte. C’est la gauche des perdants, des losers, des ratés, des vaincus, des défaits, la gauche apprenant de ses revers et de ses débâcles, celle qui, malgré tout cela, n’entendra jamais ratifier ce « monde mal fait » (Vallès). Une invite à se « remémorer le futur », assure l’auteur. [E.C.]

Éditions La Découverte, 2016

☰ Un Chant d’amour — Israël-Palestine, une histoire française, d’Alain Gresh et Hélène Aldeguer

Cette bande-dessinée, parue 50 ans après la guerre des Six jours, propose de retracer les relations que la France a entretenues avec Israël et la Palestine durant un demi-siècle. Le conflit israélo-palestinien devient une question de politique intérieure française peu avant l’offensive d’Israël du 5 juin 1967. Alors que la presse de l’Hexagone soutient massivement Israël, le général de Gaulle n’appuie pas l’action militaire : cette position témoigne de son « splendide isolement ». Dans les années 1970, la France s’ouvre davantage sur le monde arabe. La figure du fedayin marque les esprits et la cause palestinienne trouve du soutien chez un certain nombre d’intellectuels et d’artistes français. Les événements se bousculent, notamment avec les attentats de Munich en 1972 et la reconnaissance de l’OLP sur la scène internationale en 1974 (ce qui n’a pas empêché de l’exclure des accords de Camp David, par après) ; côté français, l’année 1979 est celle de la création de l’association France-Palestine. Lorsque Mitterrand arrive au pouvoir, ses sympathies pour Israël sont connues mais l’insistance de la droite dure israélienne le pousse à infléchir ses positions. D’autant que les deux Intifadas et l’invasion du Liban par Israël — pour expulser l’OLP qui s’y trouve — cassent le mythe du petit David ne menant que des guerres défensives. La France rouvre les canaux de négociations lorsque la gauche israélienne revient au pouvoir. En septembre 1993, c’est la signature des accords d’Oslo, qui furent salués, bien qu’inégaux. La suite est marquée par l’effacement de la France et de sa capacité à faire entendre sa position dans ce conflit : dorénavant, les États-Unis détiennent le quasi-monopole du dossier. Les accords d’Oslo II sont signés en 1995, alors que Netanyahou devient premier ministre un an plus tard. Les présidents français défilent, sans changements notables ; et lorsqu’en 2013 un « chant d’amour » est déclaré par Hollande « pour Israël et ses dirigeants », on constate que la position de la France est bien loin de celle tenue presque cinquante ans plus tôt. Un bel ouvrage, d’autant plus mis en valeur par un graphisme sobre et convaincant, que l’on s’empresse de conseiller. [M.B.]

Éditions La Découverte, 2017

La Révolution, de Gustav Landauer

Osez le romantisme révolutionnaire ! Tel pourrait être le mot d’ordre résumant l’ouvrage principal de Gustav Landauer, publié en 1907. Cet anarchiste allemand, né en 1870 dans une famille juive allemande, ami de Martin Buber et de Kropotkine, milita toute sa vie jusqu’à son assassinat en 1919 après l’éphémère République des Conseils de Bavière, où il fut quelques jours commissaire du peuple à la culture. Le romantisme est généralement considéré comme un courant réactionnaire opposé à la Révolution française. C’est un peu plus subtil chez Landauer : pour lui, le romantisme est avant tout une révolte contre le monde industriel moderne qui transforme la Terre et les individus en quantités négligeables. C’est aussi une révolte contre l’État, monstre qui a émergé dans la foulée des prédications de Luther, qu’il accuse d’avoir remplacé « l’esprit par la violence organisée ». À cela il oppose notamment l’univers médiéval chrétien, où communes, églises, guildes et corporations s’associaient librement. Il s’inspire ici des analyses de Kropotkine dans son ouvrage L’Entraide, qui revalorisait une tradition du Moyen-Age fort éloignée de l’image obscurantiste régnant dans les courants socialistes de l’époque. C’est que l’on retrouve chez Landauer l’idée que des éléments du passé méritent d’être conservés pour mieux concevoir une émancipation totale, matérielle et spirituelle (Buber dira qu’il a en tête un véritable « conservatisme révolutionnaire »). C’est ainsi que dans son ouvrage La Révolution, il s’oppose au progressisme marxiste, qui voit dans l’Histoire une succession de stade historiques inéluctables. Le capitalisme ne s’autodétruira pas lui-même ; il faut l’aider un peu. Pour cela il est nécessaire de mobiliser l’utopie qui s’oppose à la topie, autrement dit l’immobilisme sclérosant. Dans la modernité, seules les révolutions, en ce qu’elles mobilisent le souvenir des utopies du passé pour construire le futur, constituent un moment de grâce qui nous sauvent du désespoir et du nihilisme. L’ultime moyen romantique de réenchanter le monde, en quelque sorte. [E.J.]

Éditions Gulliver, 2006

☰ Makhno, la révolte anarchiste, d’Yves Ternon

Yves Ternon, historien, a tout autant écrit sur la médecine nazie que sur le génocide arménien ; il s’intéresse ici à Nestor Makhno. On parcourt au fil des pages l’histoire de la Makhnovtchina, ce mouvement d’inspiration libertaire qui se confronta aux armées tsaristes et bolcheviks. Les makhnovistes sont dépeints avec leurs qualités et leurs défauts. Lorsque ces derniers tuent dix soldats bolchéviks, en laissant leurs cadavres gisant le ventre ouvert et remplis de blé accompagnés d’écriteaux : « C’est pour les réquisitions de blé », c’est la réalité crue de la guerre qui est dépeinte. Le livre nous conduit au cœur de la culture ukrainienne et de la tradition cosaque, afin de tenter de comprendre ce qui put faire germer ce mouvement. Yves Ternon n’hésite pas à reconstituer des siècles d’histoires et nous explique pourquoi les cosaques sont historiquement attachés à l’égalité et indifférents aux passions nationalistes. « La Makhnovtchina se développa dans le gouvernement d’Ekaterinoslav pour trois raisons : parce que Makhno était un paysan de Goulaï-Polé ; parce que la tradition cosaque était demeurée là plus vivante qu’ailleurs ; parce qu’un noyau anarchiste important s’y était développé. » Comment ne pas être chagriné, en parcourant les dernières pages de l’ouvrage, par la descente aux enfers du paysan ukrainien ? S’il rédige ses Mémoires et dresse le bilan, avec Archinov notamment, des réussites et des causes de l’échec de la Makhnovtchina, Makhno terminera ses jours dans une extrême solitude. Ses amis se feront de plus en plus rares et il finira par être quitté par sa femme et sa fille ; souffrant toujours de nombreuses blessures datant de la révolution (notamment une balle impossible à extraire dans le pied), il se réfugiera semble-t-il dans l’alcool, avant de mourir en 1934. [W.]

Éditions Complexe, 1992

A broken Hallelujah — Rock and roll, rédemption et vie de Léonard Cohen, de Liel Leibovitz

Il y avait une monumentale biographie signée Sylvie Simmons (I’m your man), il y a maintenant ce curieux objet d’enthousiasme : un livre fourmillant d’anecdotes et de photographies, noir comme la mer quand elle est mélancolique, bleu comme le ciel d’Hydra quand il pèse sur le dos des ânes bâtés et des poètes heureux, jaune comme un soleil invincible. Ne nous leurrons pas, c’est un texte pour les amoureux de Léonard Cohen. On l’y voit se transformer d’écrivain maudit en chanteur adulé sans même l’avoir imaginé ; on l’y découvre vaguement révolutionnaire et très arendtien (renvoyant dos à dos capitalistes et staliniens) à Cuba ; on le suit nonchalant et neurasthénique, silencieux et insolent, jamais là où on le cherche. C’est qu’il est au fin fond d’un monastère zen quand on le croyait ruminant sur Garcia Lorca, réécrivant des psaumes juifs quand on l’imaginait raturant des poèmes érotiques. On éclate de rire avec lui, on se demande comment il a traversé le siècle pour si bien mourir, on l’aime comme Marianne, on cherche l’oiseau sur son fil, le chant des violons tziganes, la trace du « Famous blue raincoat », Janis Joplin sur un lit du Chelsea Hotel, et toute la légende du plus improbable des chanteurs folk et rock and roll du siècle. En refermant le livre, on a juste envie d’écouter encore la voix grave et lente de celui qui n’hésitait pas à se mettre à genoux en plein concert. Juste avant de partir, il y a un an tout juste, en novembre 2016, l’une de ses dernières chansons l’annonçait : « I’m ready, my lord ». On attend son tout dernier recueil de poèmes, inédit, à paraître en 2018. On se dit que Nietzsche en proclamant que la vie serait une erreur sans la musique ne pouvait pas prévoir Léonard. Et pourtant — Cohen aurait pu tout comme lui se jeter au cou d’un cheval pour l’embrasser dans les rues de Montréal. Ne faut-il pas étreindre la folie à pleine bouche — à pleins vers, à pleins tubes donc, pour lui survivre ? Si l’homme est un singe devenu fou, comme disait Queneau, Cohen est peut-être un fou qui voulut redevenir un singe. Un idiot à la Dostoïevski. Un innocent traqué par la mémoire et le désir. Et c’est ainsi qu’on l’aime. [A.B.]

Éditions Allia, avril 2017

Éloge de la politique, d’Alain Badiou

Petit livre pour grand programme : sortir du néolithique. Il faut dire qu’en la matière Badiou coupe clair et franc ; il n’est que deux voies, pas une de plus : le capitalisme ou le communisme — c’est là « le principe majeur de l’existence effective de la discussion politique ». Cet ouvrage en forme d’entretien, conduit par la journaliste Aude Lancelin, condense une pensée politique déjà bien connue des lecteurs du philosophe marxiste et ancien militant maoïste de l’Organisation politique, fondée en 1985 : le communisme, en tant que mot, ne saurait être abandonné en dépit des échecs et des crimes passés (on ne livre pas à l’ennemi le bébé nonobstant l’eau plus ou moins croupie du bain, d’autant que les impasses soviétiques ne furent que les ratés, inévitables, d’une expérience à considérer sur le très long terme) ; le communisme, en tant que pensée-pratique, repose essentiellement sur quatre principes, comme autant de lignes directrices : ôter des mains de l’oligarchie l’appareil productif, en finir avec la division spécialisée du travail, vaincre les enfermements identitaires nationaux et faire disparaître l’État. Afin de bâtir ce néo-communisme — le philosophe rejette, une fois de plus et d’une main bien trop hâtive, les propositions et réalisations anarchistes —, un vaste chantier s’impose, explique Alain Badiou : revitaliser le mot, donc (le communisme est « la plus ambitieuse » des entreprises humaines) ; critiquer l’expérience marxiste-léniniste et stalinienne à l’aune des paradigmes émancipateurs et non des attendus libéraux ; extraire du grand nombre des esprits « l’idée du primat subjectif de l’égoïsme » (l’homme loup pour son voisin, hanté par le profit et le désir de pouvoir) ; œuvrer à structurer une organisation révolutionnaire inédite, tout autant disjointe de la machine étatique et parlementaire que dos aux « coquetteries critiques stylées » de l’ultra-gauche ou du Comité invisible ; se lier au « prolétariat nomade » ; faire surgir une intellectualité critique, aujourd’hui inféodée au marché ou à l’ordre ; internationaliser les assauts puisque le Capital l’est déjà, mondialisé ; ne pas se fourvoyer dans les bras du suffrage universel ni croire à la « blague » de la menace Le Pen. Badiou, déplorant sa solitude, n’en annonce pas moins : « Nous sommes au tout début d’une très longue marche. » Parfois hors-sol, se dit-on au fil des pages. [L.T.]

Éditions Flammarion, 2017

Fragments du Livre du naufrage, de Ghassan Salhab 

Il détient ce regard cinématographique unique : celui qui se lit et s’écoute comme autant de traversées poétiques. Ghassan Salhab est un cinéaste libanais, né à Dakar en 1958. Doit-on dire qu’il est un faiseur de 7e art avant tout ? Non, pas une fois que nous avons parcouru les fragments de cet ouvrage plein de philosophie, de poésie et de littérature. Entre Paris et Beyrouth, Salhab se réfugie dans les salles de cinéma, un carnet de notes à la main et des pensées en têtes, des souffrances, des moments intenses de solitudes, d’amour, de regrets et d’envies. Tout ceci, il l’expose dans ces fragments ; la mélancolie, sous sa plume, se transforme en espérance. Toutes les relations intimes et vibrantes qu’il a pu entretenir avec ses films, Salhab sut aussi les écrire et les enseigner. Jacques Mandelbaum, critique cinématographique pour Le Monde, en dresse un portrait sulfureux dans la préface de l’ouvrage ; il dit de Ghassan Salhab qu’il est un « séducteur oriental, combattant révolutionnaire désenchanté, exilé de naissance, en guerre totale contre le monde et contre lui-même. Le tout avec infiniment de style. Le style, ce qui reste, en gros, quand tout fout le camp ». On retrouve également le scénariste qui griffonne des idées comme a pu le faire le cinéaste Luc Dardenne, dans Au dos de nos images, mais on se heurte surtout à un homme éprouvant le besoin d’extérioriser des sentiments qui nous appartiennent aussi. Au fil de la lecture, nous avons comme un sentiment de paramnésie, comme si nous avions déjà lu cela quelque part : Ghassan Salhab serait-il le Roland Barthes libanais et s’agirait-il des fragments d’un discours de cinéaste amoureux ? Comme dans ses films, Salhab sublime les démons qui effraient. Comme le note Mandelbaum, dans le cinéma, « c’est finalement au personnage qui a rompu avec le monde qu’on doit dans ce film [Melancholia de Lars Von Trier, ndla] l’attitude la plus digne, la plus solaire, la plus humaine, au moment fatal de l’Apocalypse. La mélancolie, dans la fin du monde permanente qui est la nôtre, s’y révèle comme le signe d’une fidélité à soi-même en même temps qu’à la possibilité du monde meilleur qu’on appelle vainement de ses vœux. En ce sens, comme il ressort de ces Fragments du Livre du naufrage, et plus largement de toute l’œuvre de Ghassan Salhab, la mélancolie est une espérance ». [M.S-F.]

Éditions Amers, 2011

Quel pain voulons-nous ?, de Marie Astier

Si c’est du point de vue du consommateur que semble se poser la question éponyme au livre, Marie Astier s’efforce tout au long de son enquête de se mettre dans la peau de meuniers, boulangers, industriels et agriculteurs pour nous faire découvrir une filière méconnue. L’idée de ce travail est née d’une interrogation originale : « Mais d’où vient la farine ? », matière première d’un aliment des plus consommés, le pain. Interrogation simple en apparence, à la réponse pourtant complexe — aussi complexe que toute une filière dévastée par la rationalisation des procédés, l’industrialisation de la conception des produits, la recherche de rendement, les fusion-acquisitions. L’autrice nous invite alors dans une brève histoire du pain en France, une petite anthropologie de ceux qui le mangent, une étude sociologique, enfin, de ceux qui le font. Le nombre de boulangeries en France — 1 pour 2 000 habitants — cache la main mise de grands groupes industriels « dont l’ambition est de contrôler toute la chaîne de production, du blé jusqu’au pain ». Dans ce processus, les perdants sont nombreux : artisans boulangers, meuniers ne pouvant s’adapter aux évolutions du marché, sans oublier le pain, en bout de chaîne, l’oublié d’une industrie pourtant à son service. Marie Astier en décrit l’uniformisation des saveurs, la standardisation de la production. Les alternatives existent : elle en fait le portrait, de l’artisan soucieux de son pain au boulanger paysan privilégiant les circuits courts, à la marge de la grande distribution. Plaidoyer pour la diversité des pratiques et des produits plus que synthèse complète sur ce qui se vend en boulangerie, Quel pain voulons-nous ? est une invitation à la curiosité. Celle de ce que nous mangeons, du goût, mais aussi de ceux qui œuvrent à la perpétuation — ou non — de quelque chose d’aussi fondamental que le pain. [R.B.]

Éditions du Seuil / Reporterre, 2016

La P… respectueuse suivi de Morts sans sépulture, de Jean-Paul Sartre

L’horreur et l’honneur, le sublime du sacrifice pour autrui et la barbarie de la mise à mort : le tragique de l’histoire traverse les textes de Sartre. Chaque péripétie, chaque scène voit les personnages se débattre, pris entre des voies contradictoires, entre des chemins opposés, sans autre recours qu’eux-mêmes. Que cela soit dans une petite ville du sud des États-Unis ou dans le Vercors reconquis par les Allemands, le tragique de l’existence et de la liberté humaine se mêlent pour ne faire apparaître que les mécaniques des choix : se sacrifier ou dénoncer ? Mourir ou vivre ? La P… respectueuse est sans doute l’une des pièces les plus fameuses de Sartre, et demeure d’une terrible actualité. Sommée de dénoncer un Noir pour un crime qu’il n’a pas commis, une prostituée doit faire face aux chantages et aux menaces des notables blancs. Quelle est donc la vérité qui doit triompher ? Morts sans sépulture met en scène un groupe de résistants capturés par la milice de Vichy, attendant de passer tour à tour à la torture. Doivent-ils livrer leur chef ? Pour qui meurt-on lorsqu’on meurt pour les autres ? Les textes magnifiques de Sartre nous plongent dans le monde déchiré de l’existentialisme : on est toujours seul face au tragique de la liberté, le choix et la responsabilité ultime sont les pôles du monde sartrien. À la fois terriblement exigeants et formidablement humains, les personnages de Sartre nous mettent en situation, convoquent en nous empathie et rejet. Sous la forme paradoxale d’un apologue sans moralité, ces deux pièces font cohabiter les échelles en les réduisant à l’instance ultime : celle du présent d’un choix qui peut être fatal. [J.G.]

Éditions Gallimard, 1947

L’Anthropocène contre l’histoire — Le réchauffement climatique à l’ère du capital, d’Andreas Malm

Selon le récit officiel accompagnant l’anthropocène — ce concept hybride entre sciences naturelles et sciences sociales —, l’Homme serait devenu avec la Révolution industrielle le principal agent des transformations terrestres, autant atmosphériques que géologiques. Sans dénier l’utilité de la qualification d’une nouvelle ère géologique — bien au contraire —, Andreas Malm, enseignant au département de géographie humaine de l’université de Lund, en Suède, en critique néanmoins la dénomination. Néologisme fondé sur les racines grecques d’ « homme » (« anthropos ») et « nouveau » (« kainos »), la portée universelle de l’anthropocène oblitère pour l’auteur ses dimensions politique et historique pourtant nécessaires. Accepter un récit unique de l’anthropocène, accepter le nom même de cette période, c’est oublier son origine géographique — le Royaume-Uni puis les autres puissances mondiales —, son origine sociale — les détenteurs du capital coextensif à la Révolution industrielle — et son compagnon de route, l’énergie fossile, acteur principal des transformations terrestres depuis deux siècles. Malm plaide autant qu’il œuvre pour une histoire politique de l’énergie fossile. Il ne cache ni ses influences marxistes ni sa sympathie pour les colonial studies, encore moins sa volonté de désigner des coupables : « ainsi l’Empire britannique a-t-il soumis le monde à la logique de l’économie fossile », écrit-il à la suite d’un développement sur l’impérialisme énergétique du Royaume-Uni au XIXe siècle. Et au sein de cet empire, ce sont les tenants du capital qu’il accuse. Déconstruire le récit unique de l’anthropocène est une vaste tâche : elle est toutefois nécessaire. En déterrer les causes nous éclaire sur l’état du système-terre aujourd’hui. Cet état unanimement déploré amène Andreas Malm à réfléchir, dans un dernier article, sur l’actualité de la révolution dans un monde qui se réchauffe. À la suite de Naomi Klein, l’auteur déclare que « toutes les luttes sont des luttes contre le capital fossile : les sujets doivent seulement en prendre conscience ». Prise de conscience salvatrice, peut-être, mais combien de temps va-t-il encore falloir l’attendre ? [R.B.]

Éditions La Fabrique, 2017

☰ L’Ennemi intérieur — La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, de Mathieu Rigouste

C’est toute l’histoire de l’évolution de la figure de l’« ennemi intérieur », depuis plus de 70 ans, que Mathieu Rigouste déploie dans cet ouvrage — fruit d’un travail fouillé et méthodique de recherche, notamment des textes officiels qui organisent la Défense nationale depuis plusieurs décennies. Alors que cette notion naît dans le contexte de la guerre froide — désignant l’ennemi du « monde occidental », communiste, infiltré dans la population —, la France utilisa comme laboratoire d’expérimentations militaire, judiciaire puis médiatique les guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie. Il s’agit de la « doctrine de la guerre révolutionnaire », avec son arsenal de logiques d’oppression, de quadrillage et de manipulation de la population globale, qui devint un modèle internationalement reconnu et employé à travers le monde. Si la richesse et l’intensité des éléments amenés dans ce livre éclairent de manière brillante ces périodes historiques des plus noires, c’est surtout le lien de continuité avec le modèle sécuritaire du capitalisme globalisé actuel qu’il révèle dans toute sa force. Alors que l’état d’urgence vient de s’inscrire dans la Constitution, alors que les dispositifs de sécurité « antiterroriste » coproduisent le sentiment d’insécurité permanent indispensable à la poursuite de ce marché économique devenu des plus lucratifs, alors que se trouve réactualisée la notion d’ennemi intérieur rouge et vert que la population elle-même est appelée à traquer, alors que la précarité de masse ne finit pas de s’étendre, le tout couplé avec l’industrialisation de la purge des « clandestins » étrangers et la guerre intérieure contre les « racailles des banlieues », cet apport de Mathieu Rigouste s’avère fondamental afin de comprendre le maillage systémique de ces territoires d’oppression capitaliste afin que se coordonnent les luttes de résistance actuelles. « Il est donc devenu impératif d’expliquer que la domination sécuritaire n’est pas un monstre tout-puissant, mais une machine de machines, qu’elle fonctionne en divisant les forces qui lui résistent, se nourrit de leurs renoncements et qu’il est possible d’avancer dans la compréhension de ses mécanismes et de ses failles. » [C.G.]

Éditions La Découverte, 2011


Photographie de bannière : Joan Baez, Montgomery Alabama State House, mars 1965, par Stephen F. Somerstein


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