Cartouches (20)


Le travail des uns fait le bonheur des autres, arrêter de courir derrière la croissance, le droit aux portes du monde animal, Aldous Huxley après Le Meilleur des Mondes, la poésie de la négritude, La France du Front populaire, un million et demi de travailleurs associatifs, Jean-Paul Sartre et le système colonial, aux origines de la cause animale, un judaïsme progressiste : nos chroniques du mois d’avril.


☰ Éloge de l’oisiveté, de Bertrand Russell

Au milieu de l’œuvre prolifique et protéiforme du philosophe anglais Bertrand Russell, on trouve ce petit Éloge, qui n’a rien de la technicité de ses Principia Mathematica ni de son traité De la dénotation. En une trentaine de pages, le philosophe développe une réflexion brillante, quoique sans grande prétention, à partir d’une intuition presque naïve : la glorification du travail, dans les sociétés modernes occidentales, tient de l’absurdité. « Le fait de croire que le travail est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne. » C’est que cette injonction morale au travail, conçue comme fin en soi, étaye et entretient en réalité un système économique inégalitaire et aliénant : de même que le système patriarcal « épargne » aux femmes de souiller leur vertu en les tenant hors des affaires politiques et économiques, de même le système capitaliste a forgé l’image du « bon pauvre », « industrieux, sobre, disposé à travailler dur pour des avantages lointains », qui peut se réjouir d’échapper au loisir (lequel n’est, le concernant, concevable que sur le mode de la punition : le chômage). Mais Russell ne manque pas de souligner le paradoxe qu’il y a à glorifier le travail dans une société qui, parce que capitaliste, admet de séparer le profit de son origine laborieuse : « Il faut bien faire en sorte que les pauvres soient contents de leur sort, ce qui a conduit les riches, durant des millénaires, à prêcher la dignité du travail, tout en prenant bien soin eux-mêmes de manquer à ce noble idéal. » Le loisir n’est pas, en lui-même, la bête noire de notre civilisation industrieuse ; il vit en son cœur, propriété exclusive d’un petit nombre et alimenté par le travail du plus grand nombre. On mesure ici la valeur subversive du texte de Russell. Car, quoique « l’idée que les pauvres puissent avoir des loisirs [ait] toujours choqué les riches », l’oisiveté dont il propose de faire l’éloge est bien celle des premiers, qui n’ont pour lors de choix qu’entre le surmenage et la misère. Certes, « nous nous sommes montrés bien bêtes » en érigeant le travail en vertu, « mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment ». [L.M.]

Éditions Allia, 2002

Aux origines de la décroissance : cinquante penseurs, coordonné par Cédric Biagini, David Murray et Pierre Thiesset

Certes, la décroissance est un mouvement récent, mais les idées qu’elle porte ne datent pas d’hier. Critique du productivisme, de l’accumulation du capital, du joug de la technique, de la destruction de l’environnement, du mode de vie consumériste ; défense de la lenteur, de l’auto-limitation, de l’autonomie individuelle, des modes de vie alternatifs : on retrouve ces thèmes chez de nombreux auteurs. L’équipe du mensuel La Décroissance, associée à trois éditeurs, a décidé de rassembler et de compléter des portraits de ces écrivains, philosophes, journalistes ou encore poètes, déjà publiés dans un dossier spécial du journal. Cinquante penseurs, donc, des plus évidents – André Gorz, Ivan Illich, Bernard Charbonneau ou Nicholas Georgescu-Roegen — aux moins attendus — Simone Weil, Hannah Arendt ou Jean Giono. Pour chacun d’entre eux, un court texte présente sa pensée et quelques éléments biographiques, accompagné d’extraits et d’une illustration de Stéphane Torossian. Le lecteur pourra à loisir piocher et découvrir, à travers des philosophies variées, ce que veut dire décroissance. On retrouvera, en des termes forcément différents — le livre couvre deux siècles de réflexions —, cette même critique du Progrès avec un grand P, idéologie « rouleau compresseur », et cette même obsession pour l’autonomie individuelle et le bonheur. Un livre à parcourir ou approfondir, pour convaincre ou simplement poser des questions. Car, comme l’explique Gilbert Keith Chesterton : « Nous ne sommes pas tenus d’être plus riches, plus affairés, plus efficaces, plus productifs, plus progressistes, si tous nos efforts ne tendent pas à nous rendre plus heureux. L’humanité a autant le droit de bazarder ses machines et de vivre de la terre, si elle le décide, que tout homme de vendre sa vieille bicyclette et d’aller à pied si bon lui semble. Certes le marcheur va moins vite que le cycliste, mais qui nous oblige à courir ? » [M.H.]

L’échappée, Le pas de côté, Écosociété, 2017

Les Droits des animaux, de Tom Regan

Publiée en 1983, voilà une œuvre majeure du mouvement de la cause animale, traduite en français seulement trente ans plus tard. Les animaux ont une conscience qui doit être comprise dans sa complexité, développe Tom Regan — et, contrairement aux a priori, « le bien-être des humains et des animaux ne diffère pas en genre ». Le philosophe américain prend le soin de distinguer la notion de patients moraux (dont les animaux font partis) de celle d’agents moraux : si tous ont des droits, seuls les seconds ont des devoirs. Quant aux théories des devoirs indirects et des devoirs directs, l’auteur les réfute et détaille pourquoi elles ne sont pas satisfaisantes pour bâtir une véritable théorie des droits. Cela l’amène à définir les concepts clés de sa pensée : les animaux sont sujets-d’une-vie et possèdent une valeur inhérente, « un genre de valeur distinct de, non réductible à, et incommensurable avec la valeur intrinsèque de leur propre expérience ou à celle de n’importe qui d’autre » — tout en précisant que tous ceux qui l’ont « la possède de manière égale ». L’approche de Regan diffère dès lors du courant utilitariste, qui traite les individus comme de simples « réceptacles » à valeurs : « Personne, qu’il soit humain ou animal, ne doit jamais être traité comme s’il était un simple réceptacle, ou comme si sa valeur était réductible à sa possible utilité pour les autres. » En déroulant, bon pédagogue, les implications de sa théorie, l’auteur plaide pour le végétarisme, la fin de la chasse et du piégeage, ainsi que l’arrêt des expérimentations animales. « Ce n’est pas un acte de bonté de traiter les animaux respectueusement. C’est un acte de justice. » [M.B.]

Éditions Hermann, 2013

Retour au meilleur des mondes, d’Aldous Huxley

On ne présente plus la dystopie de l’écrivain britannique, Le Meilleur des mondes, rédigée en 1931 et devenue un incontournable du genre. Mais il est intéressant de revenir sur cet essai, écrit vingt-sept ans plus tard, dans lequel l’auteur dresse le bilan de ce récit qu’il ne pensait pas, au moment de son élaboration, aussi prophétique. La société future qu’il imaginait en 1931 s’est réalisée bien plus tôt qu’il ne l’aurait cru, et c’est face à ce constat qu’il décida d’écrire ce Retour. Entre-temps, les dictatures hitlérienne et stalinienne, doublées, rien moins, qu’une Seconde Guerre mondiale, sont passées par là — ainsi que l’autre grande dystopie mondialement célèbre, le 1984 de George Orwell. L’autoritarisme excessif et le contrôle de la population par la répression ont montré leurs limites. Les prévisions de 1984 s’avèrent moins effectives, en cette fin des années 1950, que celles du Meilleur des mondes, dans lequel le contrôle s’exerce tout autrement : au lieu de réprimer les actes non-conformes, le pouvoir récompense plutôt ceux qu’il juge satisfaisants. Cette manipulation non-violente, sous couvert de promesses d’une vie confortable, est aujourd’hui encore d’actualité. À bien des égards, la société imaginée par Huxley se déploie sous nos yeux : les divertissements creux, qui annihilent la révolte et favorisent l’attitude docile et apolitisée ; le culte et la prédominance du sexe, jusqu’à l’obsession, afin de contenir les foules ; l’usage de drogues douces, euphorisantes, pour adoucir l’esprit et prévenir les comportements subversifs. Tout cela a eu lieu, et Aldous Huxley s’en inquiète et retrace dans ces pages l’évolution de la société, cette fois non plus telle qu’elle pourrait devenir mais telle qu’elle est devenue. Pareil réalisme n’est pas sans faire froid dans le dos. [J.B.D.]

Éditions Pocket, 1958

Black-Label, de Léon Gontran Damas

Nous sommes dans les années 1950 et un fils de Cayenne nous attrape par le col : voyez cet exil et les rives de Guinée, Paris et les ancêtres marqués au fer rouge, la négraille, la valetaille, la racaille, voyez donc les mangeurs d’igname et ceux-là qui se dandinent, voyez bien cet Amour « dans la cabane au bord de l’eau / debout dans la nuit noire » et ces gueux qui s’avancent, « nous les peu / nous les rien / nous les chiens / nous les maigres / nous les Nègres », ces gueux qui, lance le poète, devraient pourtant « pisser un coup » contre cette vie « stupide et bête ». Le vers est libre et les mots cinglent, attisent et fouaillent. Damas, dont le premier recueil fut censuré pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’État », circule d’un pas vif entre ce parfum du jour et cet homme à la peau noire et au cou noué d’une corde, ces palétuviers et cette fumée de fusil ; Damas navigue, scande, répète, martèle, reprend, Damas donne, comme l’écrivit Robert Desnos, d’« un don de la savane à l’usine, de la plantation à la ferme, de la fabrique tropicale à l’atelier européen ». Il se voulait « en marge / des bavardages / en marges des théories », avait combattu comme 2e classe sous les drapeaux français et son ami Césaire confia qu’il fut « sans doute le premier » des auteurs de la négritude. « Notre négritude, raconta Damas en 1973, ce fut une découverte, une prise de conscience. Nous avons découvert à Paris qu’une chose ne pouvait plus continuer : la dépendance absolue. Ainsi par exemple, un jeune provenant d’une colonie à plantation transportait avec lui toutes les contradictions de la colonie. En effet, le système colonial avait trouvé commode de créer et d’accentuer un jeu de castes basé sur la pigmentation ; ce que l’Abbé Grégoire appelait la noblesse de la peau. […] Nous ne pouvions pas admettre décemment que nous appartenions à l’empire français composé de 100 millions d’âmes dont 70 millions étaient sous domination. Cela n’était pas possible au nom de la justice, de la fraternité, de la liberté. » Et le poète de crier, une dernière fois : « et vivent / vivent les rebelles / les réfractaires / les culs-terreux / les insoumis ». [L.T.]

Éditions Gallimard, 1956/2011

☰ Révolutionnaires du Front populaire, de Jean-Pierre Rioux

France, 1934. Il faut faire face à la menace fasciste — Hitler est au pouvoir et le souvenir des tranchées de la Première Guerre mondiale n’a pas encore eu le temps de se former — et à la crise économique que connaît le pays. Les partis socialistes et communistes concluent en juillet un pacte d’unité d’action, que Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, appellera peu de temps après « Front populaire ». À l’exception des anarchistes, hostiles à l’embrigadement des partis, toutes les minorités révolutionnaires semblent entériner la formule — pas pour longtemps… Mai 1935, signature du pacte franco-soviétique : le Front populaire vire au tricolore et la Marseillaise se mêle à l’Internationale ; l’unité ouvrière rêvée par certains s’éloigne à la faveur de l’Union sacrée, les cris de révolution étouffés sous les slogans patriotiques qui imposent de toutes autres priorités. Comment se positionnent les minorités révolutionnaires ? De manière divisée : alors que les pivertistes, pacifistes, croient en la possibilité d’une conquête légale de l’appareil au moment de la montée des luttes populaires, au travers de l’organe du Parti socialiste, les trotskystes ne conçoivent un Front rouge qu’orchestré par le nouveau parti de la IVe Internationale. Mais l’époque est intense en événements : à côté des mouvements de grève générale massifs du printemps 1936, qui firent trembler le patronat de l’Hexagone, il y a la révolution rouge et noire en Espagne, porteuse de bien des espoirs (toute l’attention des libertaires semble s’y concentrer) ; il y a aussi la menace nazie et les premiers signes de la révolte coloniale en Afrique du Nord et en Indochine. La question fondamentale, que ce livre a l’ambition de poser, est celle du rapport qui s’établit en France entre les minorités révolutionnaires et les masses : c’est sans doute là aussi que peut s’entendre comment de tels élans se retrouvèrent étouffés et anéantis par après, sous Vichy… Véritable recueil d’archives, pour le moins précieuses, c’est au travers de leur propre presse, de 1935 à 1938, que les actes des minorités sont ici renseignées. [C.G.]

Union Générale d’Éditions, 1973

Les Métamorphoses du monde associatif, de Matthieu Hély

Qui est le travailleur associatif ? S’attaquant à l’image encore dominante d’un monde principalement composé de bénévoles passionnés et amateurs, le sociologue Matthieu Hély s’intéresse aux évolutions qui ont marqué le secteur associatif de l’après-guerre à aujourd’hui. N’apparaissant pas vraiment dans les statistiques officielles, tiraillées entre le marchand et le non-marchand, le public et le privé, les personnes salariées par une « entreprise associative » représentent pourtant un million et demi d’individus, c’est-à-dire l’équivalent de la fonction publique territoriale — ils étaient environ 600 000 en 1980. Au fur et à mesure, de nouveaux types d’associations apparaissent : la gestionnaire, sous la tutelle des institutions publiques et très présente dans le social et la santé ; la partenaire, plus récente et effectuant des actions déléguées par les collectivités territoriales ; la marchande, qui vend services et prestations, notamment dans le service à la personne et les loisirs ; et enfin la mécénale, qui se finance par des dons privés et l’utilisation du marketing. L’auteur montre comment l’apparition de cette « nouvelle fraction du salariat » accompagne les transformations profondes du rôle de l’État. En participant au brouillage de la frontière entre le public et le privé, le secteur associatif alimente le « travail historique de délégitimation de l’État social et de légitimation de l’entreprise dans sa contribution à la production des biens publics ». Rejetant toutefois un retour vers un supposé « âge d’or du service public », Hély insiste sur la non-reconnaissance du travail associatif à sa juste valeur qui maintient les travailleurs associatifs dans une situation précaire : « L’émancipation du salariat associatif ne peut donc résider que dans la valorisation monétaire de ce qu’il produit et, en outre, dans la remise en cause du monopole de la définition légitime de l’utilité sociale par l’administration fiscale. » [M.H.]

Presses Universitaires de France, 2009

Situations, V — colonialisme et néo-colonialisme, de Jean-Paul Sartre

Son appartement plastiqué à deux reprises par l’OAS, des appels à le fusiller — assez sinistrement repris, quoique dans un tout autre sens, par la leader du Parti des Indigènes de la République un demi-siècle plus tard — et la revue qu’il cofonda, Les Temps modernes, saisie cinq fois : le prix à payer pour son soutien inconditionnel, sinon zélé, à la cause indépendantiste algérienne. Ce recueil constitue le cinquième volume d’une série entamée en 1947, désireuse de rappeler, fil rouge du philosophe existentialiste, que la liberté de l’homme ne s’exprime qu’en situation. Si ces textes furent entièrement écrits durant la guerre d’Algérie, Sartre n’en déploie pas moins son regard de la Chine au Congo de Lumumba, du général de Gaulle à la Tunisie de l’écrivain Albert Memmi. Et, écrits, ils le furent en écrivain : les formules tranchent en plus de faire mouche (il le sait et s’en ravit), le rythme pousse chaque ligne dans le dos et la littérature n’est pas en reste (ici, un visage est « froncé comme une étoffe », là, la torture s’apparente à ce désir d’« arracher d’un gosier, au milieu des cris et des vomissements de sang, le secret de tous »). Le noyau dur de cet ouvrage ? Son sous-titre : colonialisme et néo-colonialisme. Le père des Mots ne s’en paient plus dès lors qu’il est question de faire son procès : le colonialisme, oui, est un système — il n’y a pas de bons colons et d’autres bien méchants, seulement une architecture collective organisée autour du racisme et de l’exploitation. La France claudique encore, occupation allemande oblige : les camps nazis nous restent coincés en travers de la gorge, dit Sartre, mais l’on ne pourra jurer, une fois de plus, que nous ne savions pas. Nous savons : le pouvoir colonial rançonne, tabasse et exécute. Jamais nul n’aurait cru « qu’on pût faire crier un jour des hommes en notre nom » — pourtant. Les victimes emploient les années à devenir bourreaux ; on arrache désormais des ongles à l’abri du drapeau tricolore : notre humanisme se défait de ses habits, le voici « tout nu, pas beau ». Et Sartre d’exhorter à la paix en même temps qu’il raille les non-violents, louant d’une plume implacable la lutte, celle du couteau et, dans sa célèbre préface aux Damnés de la Terre ici reprise, du fusil. Et le philosophe d’en appeler à deux fronts : « sauver la France de la honte et les Algériens de l’enfer ». [E.C.]

Éditions Gallimard, 1964

La Cause animale — 1820-1980 Essai de sociologie historique, de Christophe Traïni

Convaincu de l’intérêt pour les sciences politiques de s’intéresser à la cause animale, et constatant que cette dernière est bien trop souvent caricaturée, le sociologue Christophe Traïni entreprend ici un travail d’enquête de grande ampleur. Il nous fait remonter aux origines des mouvements de protection des animaux, en Europe, s’appuyant sur une comparaison entre France et Angleterre. Nous découvrons à quel point les premières sociétés de protection des animaux furent ancrées dans l’aristocratie et la haute bourgeoisie, entretenant une forte proximité avec les sphères de pouvoir. Derrière leur œuvre se dessine une volonté à peine voilée de contrôle des masses populaires et de leurs mœurs perçues comme déviantes : il s’agit de promouvoir des comportements correspondant aux valeurs de la « bonne société » — retenue, discipline et respect de l’ordre social. Nulle surprise à ce que les pratiques incriminées soient avant tout celles du peuple… Mais l’ouvrage ne nous donne pas non plus à lire une histoire de la protection animale présentée comme seul fruit de quelque préoccupation bourgeoise ! La sensibilité à la souffrance des animaux se diffuse bien plus largement : d’une part, du fait d’actions éducatives encouragées par les sociétés de protection ; de l’autre, parce qu’émerge, en parallèle, une tout autre tendance, portée par des voix comme celles de l’anarchiste Louise Michel. La cause animale devient indissociable de l’indignation face à l’écrasement des faibles par les puissants — solidarité avec les opprimés, quels qu’ils soient. Sont alors évoquées les ambivalences de la gauche révolutionnaire vis-à-vis d’une protection animale fatalement perçue comme outil des puissants, et incarnant leur hypocrisie — nombreux sont les militants socialistes à constater combien la préoccupation bourgeoise pour les animaux n’a d’égale que leur indifférence à l’endroit des employés auxquels ces animaux sont confiés… Une lecture qui complexifie nos regards sur la cause animale et éclaire des débats on ne peut plus contemporains. [I.L.]

PUF, 2011

Les Pingouins de l’universel, d’Ivan Segré

« Reprendre son bâton de pèlerin », tel pourrait être l’adage de ce nouvel ouvrage du philosophe et talmudiste Ivan Segré. Car son œuvre tourne depuis 2009 autours du mot « juif », de sa portée, de sa philosophie possible, de son interprétation réactionnaire ou progressiste, de l’universel et de l’identité. Mais témoin d’embrouillamini sur la question de l’antisémitisme, de l’antisionisme et de l’antijudaïsme, il nous livre cette fois un ouvrage qui s’attelle frontalement à ces questions toujours vives. L’auteur s’inscrit dans le débat public et politique avec verve et conscience polémique. Ici, néanmoins, l’ironie se fait moins mordante que dans certains de ses travaux passés. L’essai se fraie un chemin — avec précision et gravité — entre références historiques et contemporaines. Entre un antijudaïsme aux racines chrétiennes à la question de la nation israélienne, en passant par l’antisémitisme réactionnaire sous couleurs d’antisionisme, Ivan Segré tient la barre : un matérialisme conséquent, un progressisme entendu comme politique d’émancipation radicale et un sens aigu du réel. C’est donc au travers les lieux et les époques, de la Rome antique aux débats contemporains autours de la question Israël-Palestine (mais également de l’Algérie ou encore des Indiens du Brésil) — que Segré scrute les argumentaires à l’aune, notamment, de sa préférence pour un État commun. Ce n’est pas dans la position de quelque police de la pensée, mais bien en tant que philosophe le menant à des réflexions autours de la constitution des nations et du colonialisme qu’il aborde une histoire longue, complexe, douloureuse. Une histoire porteuse d’une pensée de l’universel dépassant le strict nom juif — mais sans l’effacer —, pour qui veut s’en saisir avec probité. Et l’auteur de rappeler dans sa conclusion, non sans malice, les principes d’équité en creux de la déclaration de l’Organisation politique d’Alain Badiou, dont il pointe les graves incohérences dans la pratique de la lutte non contre l’État d’Israël mais Israël : « Tout ceux qui sont ici sont d’ici. » [J.C.]

Édition Lignes, 2017

Zoopolis — Une théorie politique des droits des animaux, de Sue Donaldson et Will Kymlicka

Il est urgent de repenser les liens qui gouvernent les relations entre les hommes et les animaux, ce sans quoi l’exploitation délétère des seconds par les premiers demeurera inéluctable. Ce constat dressé par les auteurs, Will Kymlicka et Sue Donaldson, découle de ce que nos approches théoriques traditionnelles du droit des animaux n’ont nullement contribué à améliorer leur condition. Cette impasse les conduit à analyser avec une grande finesse les formes multiples que revêtent les interactions humano-animales afin d’établir un cadre théorique de coexistence renouvelé, qui puisse être à la fois respectueux des animaux et mutuellement bénéfique pour les hommes et les bêtes. Les penseurs, canadiens, proposent ainsi d’incorporer les animaux dans notre sphère juridique et sociale, jusqu’alors anthropocentrée. Ils y parviennent en éclairant les rouages du spécisme pour mieux en déconstruire les mythes, en prenant comme axiome fondateur que les sujets de droit ont ceci en commun qu’ils sont tous des êtres conscients ou sentients. Ils revendiquent à partir de là le droit positif à l’inviolabilité des droits de base des animaux qui jouissent de ces attributs, sur l’autel de la promotion d’une justice universelle. Celle-ci doit toutefois être adaptée au type d’espèce animale, ce qui les amène à distinguer les animaux domestiques, sauvages et liminaires. Les premiers devront jouir de la citoyenneté, les deuxièmes de la souveraineté de leur territoire et les derniers d’un modèle de résidentialité. L’ambition titanesque poursuivie par les auteurs contraste avec le style épuré, concis, simple qu’ils emploient dans cet ouvrage dont la structure raffinée guide aisément le lecteur au cours des 400 pages. Constamment étoffé par des recherches scientifiques au croisement de la philosophie, de la théorie politique, de la biologie, ce livre saura surprendre, convaincre et profondément marquer ses lecteurs. [E.B.]

Alma Éditeur, 2016


Crédits photos de la bannière : © August Sander


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