Cartouches (20)

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Le tra­vail des uns fait le bon­heur des autres, arrê­ter de cou­rir der­rière la crois­sance, le droit aux portes du monde ani­mal, Aldous Huxley après Le Meilleur des Mondes, la poé­sie de la négri­tude, La France du Front popu­laire, un mil­lion et demi de tra­vailleurs asso­cia­tifs, Jean-Paul Sartre et le sys­tème colo­nial, aux ori­gines de la cause ani­male, un judaïsme pro­gres­siste : nos chro­niques du mois d’a­vril.


☰ Éloge de l’oi­si­ve­té, de Bertrand Russell

Au milieu de l’œuvre pro­li­fique et pro­téi­forme du phi­lo­sophe anglais Bertrand Russell, on trouve ce petit Éloge, qui n’a rien de la tech­ni­ci­té de ses Principia Mathematica ni de son trai­té De la déno­ta­tion. En une tren­taine de pages, le phi­lo­sophe déve­loppe une réflexion brillante, quoique sans grande pré­ten­tion, à par­tir d’une intui­tion presque naïve : la glo­ri­fi­ca­tion du tra­vail, dans les socié­tés modernes occi­den­tales, tient de l’ab­sur­di­té. « Le fait de croire que le tra­vail est une ver­tu est la cause de grands maux dans le monde moderne. » C’est que cette injonc­tion morale au tra­vail, conçue comme fin en soi, étaye et entre­tient en réa­li­té un sys­tème éco­no­mique inéga­li­taire et alié­nant : de même que le sys­tème patriar­cal « épargne » aux femmes de souiller leur ver­tu en les tenant hors des affaires poli­tiques et éco­no­miques, de même le sys­tème capi­ta­liste a for­gé l’image du « bon pauvre », « indus­trieux, sobre, dis­po­sé à tra­vailler dur pour des avan­tages loin­tains », qui peut se réjouir d’échapper au loi­sir (lequel n’est, le concer­nant, conce­vable que sur le mode de la puni­tion : le chô­mage). Mais Russell ne manque pas de sou­li­gner le para­doxe qu’il y a à glo­ri­fier le tra­vail dans une socié­té qui, parce que capi­ta­liste, admet de sépa­rer le pro­fit de son ori­gine labo­rieuse : « Il faut bien faire en sorte que les pauvres soient contents de leur sort, ce qui a conduit les riches, durant des mil­lé­naires, à prê­cher la digni­té du tra­vail, tout en pre­nant bien soin eux-mêmes de man­quer à ce noble idéal. » Le loi­sir n’est pas, en lui-même, la bête noire de notre civi­li­sa­tion indus­trieuse ; il vit en son cœur, pro­prié­té exclu­sive d’un petit nombre et ali­men­té par le tra­vail du plus grand nombre. On mesure ici la valeur sub­ver­sive du texte de Russell. Car, quoique « l’idée que les pauvres puissent avoir des loi­sirs [ait] tou­jours cho­qué les riches », l’oisiveté dont il pro­pose de faire l’éloge est bien celle des pre­miers, qui n’ont pour lors de choix qu’entre le sur­me­nage et la misère. Certes, « nous nous sommes mon­trés bien bêtes » en éri­geant le tra­vail en ver­tu, « mais il n’y a pas de rai­son pour per­sé­vé­rer dans notre bêtise indé­fi­ni­ment ». [L.M.]

Éditions Allia, 2002

Aux ori­gines de la décrois­sance : cin­quante pen­seurs, coor­don­né par Cédric Biagini, David Murray et Pierre Thiesset

Certes, la décrois­sance est un mou­ve­ment récent, mais les idées qu’elle porte ne datent pas d’hier. Critique du pro­duc­ti­visme, de l’accumulation du capi­tal, du joug de la tech­nique, de la des­truc­tion de l’environnement, du mode de vie consu­mé­riste ; défense de la len­teur, de l’auto-limitation, de l’autonomie indi­vi­duelle, des modes de vie alter­na­tifs : on retrouve ces thèmes chez de nom­breux auteurs. L’équipe du men­suel La Décroissance, asso­ciée à trois édi­teurs, a déci­dé de ras­sem­bler et de com­plé­ter des por­traits de ces écri­vains, phi­lo­sophes, jour­na­listes ou encore poètes, déjà publiés dans un dos­sier spé­cial du jour­nal. Cinquante pen­seurs, donc, des plus évi­dents – André Gorz, Ivan Illich, Bernard Charbonneau ou Nicholas Georgescu-Roegen — aux moins atten­dus — Simone Weil, Hannah Arendt ou Jean Giono. Pour cha­cun d’entre eux, un court texte pré­sente sa pen­sée et quelques élé­ments bio­gra­phiques, accom­pa­gné d’extraits et d’une illus­tra­tion de Stéphane Torossian. Le lec­teur pour­ra à loi­sir pio­cher et décou­vrir, à tra­vers des phi­lo­so­phies variées, ce que veut dire décrois­sance. On retrou­ve­ra, en des termes for­cé­ment dif­fé­rents — le livre couvre deux siècles de réflexions —, cette même cri­tique du Progrès avec un grand P, idéo­lo­gie « rou­leau com­pres­seur », et cette même obses­sion pour l’autonomie indi­vi­duelle et le bon­heur. Un livre à par­cou­rir ou appro­fon­dir, pour convaincre ou sim­ple­ment poser des ques­tions. Car, comme l’explique Gilbert Keith Chesterton : « Nous ne sommes pas tenus d’être plus riches, plus affai­rés, plus effi­caces, plus pro­duc­tifs, plus pro­gres­sistes, si tous nos efforts ne tendent pas à nous rendre plus heu­reux. L’humanité a autant le droit de bazar­der ses machines et de vivre de la terre, si elle le décide, que tout homme de vendre sa vieille bicy­clette et d’aller à pied si bon lui semble. Certes le mar­cheur va moins vite que le cycliste, mais qui nous oblige à cou­rir ? » [M.H.]

L’échappée, Le pas de côté, Écosociété, 2017

Les Droits des ani­maux, de Tom Regan

Publiée en 1983, voi­là une œuvre majeure du mou­ve­ment de la cause ani­male, tra­duite en fran­çais seule­ment trente ans plus tard. Les ani­maux ont une conscience qui doit être com­prise dans sa com­plexi­té, déve­loppe Tom Regan — et, contrai­re­ment aux a prio­ri, « le bien-être des humains et des ani­maux ne dif­fère pas en genre ». Le phi­lo­sophe amé­ri­cain prend le soin de dis­tin­guer la notion de patients moraux (dont les ani­maux font par­tis) de celle d’agents moraux : si tous ont des droits, seuls les seconds ont des devoirs. Quant aux théo­ries des devoirs indi­rects et des devoirs directs, l’auteur les réfute et détaille pour­quoi elles ne sont pas satis­fai­santes pour bâtir une véri­table théo­rie des droits. Cela l’amène à défi­nir les concepts clés de sa pen­sée : les ani­maux sont sujets‑d’une-vie et pos­sèdent une valeur inhé­rente, « un genre de valeur dis­tinct de, non réduc­tible à, et incom­men­su­rable avec la valeur intrin­sèque de leur propre expé­rience ou à celle de n’importe qui d’autre » — tout en pré­ci­sant que tous ceux qui l’ont « la pos­sède de manière égale ». L’approche de Regan dif­fère dès lors du cou­rant uti­li­ta­riste, qui traite les indi­vi­dus comme de simples « récep­tacles » à valeurs : « Personne, qu’il soit humain ou ani­mal, ne doit jamais être trai­té comme s’il était un simple récep­tacle, ou comme si sa valeur était réduc­tible à sa pos­sible uti­li­té pour les autres. » En dérou­lant, bon péda­gogue, les impli­ca­tions de sa théo­rie, l’au­teur plaide pour le végé­ta­risme, la fin de la chasse et du pié­geage, ain­si que l’arrêt des expé­ri­men­ta­tions ani­males. « Ce n’est pas un acte de bon­té de trai­ter les ani­maux res­pec­tueu­se­ment. C’est un acte de jus­tice. » [M.B.]

Éditions Hermann, 2013

Retour au meilleur des mondes, d’Aldous Huxley

On ne pré­sente plus la dys­to­pie de l’écrivain bri­tan­nique, Le Meilleur des mondes, rédi­gée en 1931 et deve­nue un incon­tour­nable du genre. Mais il est inté­res­sant de reve­nir sur cet essai, écrit vingt-sept ans plus tard, dans lequel l’auteur dresse le bilan de ce récit qu’il ne pen­sait pas, au moment de son éla­bo­ra­tion, aus­si pro­phé­tique. La socié­té future qu’il ima­gi­nait en 1931 s’est réa­li­sée bien plus tôt qu’il ne l’aurait cru, et c’est face à ce constat qu’il déci­da d’écrire ce Retour. Entre-temps, les dic­ta­tures hit­lé­rienne et sta­li­nienne, dou­blées, rien moins, qu’une Seconde Guerre mon­diale, sont pas­sées par là — ain­si que l’autre grande dys­to­pie mon­dia­le­ment célèbre, le 1984 de George Orwell. L’autoritarisme exces­sif et le contrôle de la popu­la­tion par la répres­sion ont mon­tré leurs limites. Les pré­vi­sions de 1984 s’a­vèrent moins effec­tives, en cette fin des années 1950, que celles du Meilleur des mondes, dans lequel le contrôle s’exerce tout autre­ment : au lieu de répri­mer les actes non-conformes, le pou­voir récom­pense plu­tôt ceux qu’il juge satis­fai­sants. Cette mani­pu­la­tion non-vio­lente, sous cou­vert de pro­messes d’une vie confor­table, est aujourd’hui encore d’actualité. À bien des égards, la socié­té ima­gi­née par Huxley se déploie sous nos yeux : les diver­tis­se­ments creux, qui anni­hilent la révolte et favo­risent l’attitude docile et apo­li­ti­sée ; le culte et la pré­do­mi­nance du sexe, jusqu’à l’obsession, afin de conte­nir les foules ; l’usage de drogues douces, eupho­ri­santes, pour adou­cir l’esprit et pré­ve­nir les com­por­te­ments sub­ver­sifs. Tout cela a eu lieu, et Aldous Huxley s’en inquiète et retrace dans ces pages l’évolution de la socié­té, cette fois non plus telle qu’elle pour­rait deve­nir mais telle qu’elle est deve­nue. Pareil réa­lisme n’est pas sans faire froid dans le dos. [J.B.D.]

Éditions Pocket, 1958

Black-Label, de Léon Gontran Damas

Nous sommes dans les années 1950 et un fils de Cayenne nous attrape par le col : voyez cet exil et les rives de Guinée, Paris et les ancêtres mar­qués au fer rouge, la négraille, la vale­taille, la racaille, voyez donc les man­geurs d’i­gname et ceux-là qui se dan­dinent, voyez bien cet Amour « dans la cabane au bord de l’eau / debout dans la nuit noire » et ces gueux qui s’a­vancent, « nous les peu / nous les rien / nous les chiens / nous les maigres / nous les Nègres », ces gueux qui, lance le poète, devraient pour­tant « pis­ser un coup » contre cette vie « stu­pide et bête ». Le vers est libre et les mots cinglent, attisent et fouaillent. Damas, dont le pre­mier recueil fut cen­su­ré pour « atteinte à la sûre­té inté­rieure de l’État », cir­cule d’un pas vif entre ce par­fum du jour et cet homme à la peau noire et au cou noué d’une corde, ces palé­tu­viers et cette fumée de fusil ; Damas navigue, scande, répète, mar­tèle, reprend, Damas donne, comme l’é­cri­vit Robert Desnos, d’« un don de la savane à l’u­sine, de la plan­ta­tion à la ferme, de la fabrique tro­pi­cale à l’a­te­lier euro­péen ». Il se vou­lait « en marge / des bavar­dages / en marges des théo­ries », avait com­bat­tu comme 2e classe sous les dra­peaux fran­çais et son ami Césaire confia qu’il fut « sans doute le pre­mier » des auteurs de la négri­tude. « Notre négri­tude, racon­ta Damas en 1973, ce fut une décou­verte, une prise de conscience. Nous avons décou­vert à Paris qu’une chose ne pou­vait plus conti­nuer : la dépen­dance abso­lue. Ainsi par exemple, un jeune pro­ve­nant d’une colo­nie à plan­ta­tion trans­por­tait avec lui toutes les contra­dic­tions de la colo­nie. En effet, le sys­tème colo­nial avait trou­vé com­mode de créer et d’accentuer un jeu de castes basé sur la pig­men­ta­tion ; ce que l’Abbé Grégoire appe­lait la noblesse de la peau. […] Nous ne pou­vions pas admettre décem­ment que nous appar­te­nions à l’empire fran­çais com­po­sé de 100 mil­lions d’âmes dont 70 mil­lions étaient sous domi­na­tion. Cela n’était pas pos­sible au nom de la jus­tice, de la fra­ter­ni­té, de la liber­té. » Et le poète de crier, une der­nière fois : « et vivent / vivent les rebelles / les réfrac­taires / les culs-ter­reux / les insou­mis ». [L.T.]

Éditions Gallimard, 1956/2011

☰ Révolutionnaires du Front popu­laire, de Jean-Pierre Rioux

France, 1934. Il faut faire face à la menace fas­ciste — Hitler est au pou­voir et le sou­ve­nir des tran­chées de la Première Guerre mon­diale n’a pas encore eu le temps de se for­mer — et à la crise éco­no­mique que connaît le pays. Les par­tis socia­listes et com­mu­nistes concluent en juillet un pacte d’u­ni­té d’ac­tion, que Maurice Thorez, secré­taire géné­ral du PCF, appel­le­ra peu de temps après « Front popu­laire ». À l’ex­cep­tion des anar­chistes, hos­tiles à l’embrigadement des par­tis, toutes les mino­ri­tés révo­lu­tion­naires semblent enté­ri­ner la for­mule — pas pour long­temps… Mai 1935, signa­ture du pacte fran­co-sovié­tique : le Front popu­laire vire au tri­co­lore et la Marseillaise se mêle à l’Internationale ; l’u­ni­té ouvrière rêvée par cer­tains s’é­loigne à la faveur de l’Union sacrée, les cris de révo­lu­tion étouf­fés sous les slo­gans patrio­tiques qui imposent de toutes autres prio­ri­tés. Comment se posi­tionnent les mino­ri­tés révo­lu­tion­naires ? De manière divi­sée : alors que les piver­tistes, paci­fistes, croient en la pos­si­bi­li­té d’une conquête légale de l’ap­pa­reil au moment de la mon­tée des luttes popu­laires, au tra­vers de l’or­gane du Parti socia­liste, les trots­kystes ne conçoivent un Front rouge qu’or­ches­tré par le nou­veau par­ti de la IVe Internationale. Mais l’é­poque est intense en évé­ne­ments : à côté des mou­ve­ments de grève géné­rale mas­sifs du prin­temps 1936, qui firent trem­bler le patro­nat de l’Hexagone, il y a la révo­lu­tion rouge et noire en Espagne, por­teuse de bien des espoirs (toute l’at­ten­tion des liber­taires semble s’y concen­trer) ; il y a aus­si la menace nazie et les pre­miers signes de la révolte colo­niale en Afrique du Nord et en Indochine. La ques­tion fon­da­men­tale, que ce livre a l’am­bi­tion de poser, est celle du rap­port qui s’é­ta­blit en France entre les mino­ri­tés révo­lu­tion­naires et les masses : c’est sans doute là aus­si que peut s’en­tendre com­ment de tels élans se retrou­vèrent étouf­fés et anéan­tis par après, sous Vichy… Véritable recueil d’ar­chives, pour le moins pré­cieuses, c’est au tra­vers de leur propre presse, de 1935 à 1938, que les actes des mino­ri­tés sont ici ren­sei­gnées. [C.G.]

Union Générale d’Éditions, 1973

Les Métamorphoses du monde asso­cia­tif, de Matthieu Hély

Qui est le tra­vailleur asso­cia­tif ? S’attaquant à l’image encore domi­nante d’un monde prin­ci­pa­le­ment com­po­sé de béné­voles pas­sion­nés et ama­teurs, le socio­logue Matthieu Hély s’intéresse aux évo­lu­tions qui ont mar­qué le sec­teur asso­cia­tif de l’après-guerre à aujourd’hui. N’apparaissant pas vrai­ment dans les sta­tis­tiques offi­cielles, tiraillées entre le mar­chand et le non-mar­chand, le public et le pri­vé, les per­sonnes sala­riées par une « entre­prise asso­cia­tive » repré­sentent pour­tant un mil­lion et demi d’individus, c’est-à-dire l’équivalent de la fonc­tion publique ter­ri­to­riale — ils étaient envi­ron 600 000 en 1980. Au fur et à mesure, de nou­veaux types d’associations appa­raissent : la ges­tion­naire, sous la tutelle des ins­ti­tu­tions publiques et très pré­sente dans le social et la san­té ; la par­te­naire, plus récente et effec­tuant des actions délé­guées par les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales ; la mar­chande, qui vend ser­vices et pres­ta­tions, notam­ment dans le ser­vice à la per­sonne et les loi­sirs ; et enfin la mécé­nale, qui se finance par des dons pri­vés et l’utilisation du mar­ke­ting. L’auteur montre com­ment l’apparition de cette « nou­velle frac­tion du sala­riat » accom­pagne les trans­for­ma­tions pro­fondes du rôle de l’État. En par­ti­ci­pant au brouillage de la fron­tière entre le public et le pri­vé, le sec­teur asso­cia­tif ali­mente le « tra­vail his­to­rique de délé­gi­ti­ma­tion de l’État social et de légi­ti­ma­tion de l’entreprise dans sa contri­bu­tion à la pro­duc­tion des biens publics ». Rejetant tou­te­fois un retour vers un sup­po­sé « âge d’or du ser­vice public », Hély insiste sur la non-recon­nais­sance du tra­vail asso­cia­tif à sa juste valeur qui main­tient les tra­vailleurs asso­cia­tifs dans une situa­tion pré­caire : « L’émancipation du sala­riat asso­cia­tif ne peut donc rési­der que dans la valo­ri­sa­tion moné­taire de ce qu’il pro­duit et, en outre, dans la remise en cause du mono­pole de la défi­ni­tion légi­time de l’utilité sociale par l’administration fis­cale. » [M.H.]

Presses Universitaires de France, 2009

Situations, V — colo­nia­lisme et néo-colo­nia­lisme, de Jean-Paul Sartre

Son appar­te­ment plas­ti­qué à deux reprises par l’OAS, des appels à le fusiller — assez sinis­tre­ment repris, quoique dans un tout autre sens, par la lea­der du Parti des Indigènes de la République un demi-siècle plus tard — et la revue qu’il cofon­da, Les Temps modernes, sai­sie cinq fois : le prix à payer pour son sou­tien incon­di­tion­nel, sinon zélé, à la cause indé­pen­dan­tiste algé­rienne. Ce recueil consti­tue le cin­quième volume d’une série enta­mée en 1947, dési­reuse de rap­pe­ler, fil rouge du phi­lo­sophe exis­ten­tia­liste, que la liber­té de l’homme ne s’ex­prime qu’en situa­tion. Si ces textes furent entiè­re­ment écrits durant la guerre d’Algérie, Sartre n’en déploie pas moins son regard de la Chine au Congo de Lumumba, du géné­ral de Gaulle à la Tunisie de l’é­cri­vain Albert Memmi. Et, écrits, ils le furent en écri­vain : les for­mules tranchent en plus de faire mouche (il le sait et s’en ravit), le rythme pousse chaque ligne dans le dos et la lit­té­ra­ture n’est pas en reste (ici, un visage est « fron­cé comme une étoffe », là, la tor­ture s’ap­pa­rente à ce désir d’« arra­cher d’un gosier, au milieu des cris et des vomis­se­ments de sang, le secret de tous »). Le noyau dur de cet ouvrage ? Son sous-titre : colo­nia­lisme et néo-colo­nia­lisme. Le père des Mots ne s’en paient plus dès lors qu’il est ques­tion de faire son pro­cès : le colo­nia­lisme, oui, est un sys­tème — il n’y a pas de bons colons et d’autres bien méchants, seule­ment une archi­tec­ture col­lec­tive orga­ni­sée autour du racisme et de l’ex­ploi­ta­tion. La France clau­dique encore, occu­pa­tion alle­mande oblige : les camps nazis nous res­tent coin­cés en tra­vers de la gorge, dit Sartre, mais l’on ne pour­ra jurer, une fois de plus, que nous ne savions pas. Nous savons : le pou­voir colo­nial ran­çonne, tabasse et exé­cute. Jamais nul n’au­rait cru « qu’on pût faire crier un jour des hommes en notre nom » — pour­tant. Les vic­times emploient les années à deve­nir bour­reaux ; on arrache désor­mais des ongles à l’a­bri du dra­peau tri­co­lore : notre huma­nisme se défait de ses habits, le voi­ci « tout nu, pas beau ». Et Sartre d’ex­hor­ter à la paix en même temps qu’il raille les non-vio­lents, louant d’une plume impla­cable la lutte, celle du cou­teau et, dans sa célèbre pré­face aux Damnés de la Terre ici reprise, du fusil. Et le phi­lo­sophe d’en appe­ler à deux fronts : « sau­ver la France de la honte et les Algériens de l’en­fer ». [E.C.]

Éditions Gallimard, 1964

La Cause ani­male — 1820–1980 Essai de socio­lo­gie his­to­rique, de Christophe Traïni

Convaincu de l’intérêt pour les sciences poli­tiques de s’intéresser à la cause ani­male, et consta­tant que cette der­nière est bien trop sou­vent cari­ca­tu­rée, le socio­logue Christophe Traïni entre­prend ici un tra­vail d’enquête de grande ampleur. Il nous fait remon­ter aux ori­gines des mou­ve­ments de pro­tec­tion des ani­maux, en Europe, s’appuyant sur une com­pa­rai­son entre France et Angleterre. Nous décou­vrons à quel point les pre­mières socié­tés de pro­tec­tion des ani­maux furent ancrées dans l’aristocratie et la haute bour­geoi­sie, entre­te­nant une forte proxi­mi­té avec les sphères de pou­voir. Derrière leur œuvre se des­sine une volon­té à peine voi­lée de contrôle des masses popu­laires et de leurs mœurs per­çues comme déviantes : il s’agit de pro­mou­voir des com­por­te­ments cor­res­pon­dant aux valeurs de la « bonne socié­té » — rete­nue, dis­ci­pline et res­pect de l’ordre social. Nulle sur­prise à ce que les pra­tiques incri­mi­nées soient avant tout celles du peuple… Mais l’ouvrage ne nous donne pas non plus à lire une his­toire de la pro­tec­tion ani­male pré­sen­tée comme seul fruit de quelque pré­oc­cu­pa­tion bour­geoise ! La sen­si­bi­li­té à la souf­france des ani­maux se dif­fuse bien plus lar­ge­ment : d’une part, du fait d’actions édu­ca­tives encou­ra­gées par les socié­tés de pro­tec­tion ; de l’autre, parce qu’émerge, en paral­lèle, une tout autre ten­dance, por­tée par des voix comme celles de l’a­nar­chiste Louise Michel. La cause ani­male devient indis­so­ciable de l’indignation face à l’écrasement des faibles par les puis­sants — soli­da­ri­té avec les oppri­més, quels qu’ils soient. Sont alors évo­quées les ambi­va­lences de la gauche révo­lu­tion­naire vis-à-vis d’une pro­tec­tion ani­male fata­le­ment per­çue comme outil des puis­sants, et incar­nant leur hypo­cri­sie — nom­breux sont les mili­tants socia­listes à consta­ter com­bien la pré­oc­cu­pa­tion bour­geoise pour les ani­maux n’a d’égale que leur indif­fé­rence à l’en­droit des employés aux­quels ces ani­maux sont confiés… Une lec­ture qui com­plexi­fie nos regards sur la cause ani­male et éclaire des débats on ne peut plus contem­po­rains. [I.L.]

PUF, 2011

Les Pingouins de l’u­ni­ver­sel, d’Ivan Segré

« Reprendre son bâton de pèle­rin », tel pour­rait être l’adage de ce nou­vel ouvrage du phi­lo­sophe et tal­mu­diste Ivan Segré. Car son œuvre tourne depuis 2009 autours du mot « juif », de sa por­tée, de sa phi­lo­so­phie pos­sible, de son inter­pré­ta­tion réac­tion­naire ou pro­gres­siste, de l’universel et de l’identité. Mais témoin d’embrouillamini sur la ques­tion de l’antisémitisme, de l’antisionisme et de l’antijudaïsme, il nous livre cette fois un ouvrage qui s’attelle fron­ta­le­ment à ces ques­tions tou­jours vives. L’auteur s’inscrit dans le débat public et poli­tique avec verve et conscience polé­mique. Ici, néan­moins, l’ironie se fait moins mor­dante que dans cer­tains de ses tra­vaux pas­sés. L’essai se fraie un che­min — avec pré­ci­sion et gra­vi­té — entre réfé­rences his­to­riques et contem­po­raines. Entre un anti­ju­daïsme aux racines chré­tiennes à la ques­tion de la nation israé­lienne, en pas­sant par l’antisémitisme réac­tion­naire sous cou­leurs d’antisionisme, Ivan Segré tient la barre : un maté­ria­lisme consé­quent, un pro­gres­sisme enten­du comme poli­tique d’émancipation radi­cale et un sens aigu du réel. C’est donc au tra­vers les lieux et les époques, de la Rome antique aux débats contem­po­rains autours de la ques­tion Israël-Palestine (mais éga­le­ment de l’Algérie ou encore des Indiens du Brésil) — que Segré scrute les argu­men­taires à l’aune, notam­ment, de sa pré­fé­rence pour un État com­mun. Ce n’est pas dans la posi­tion de quelque police de la pen­sée, mais bien en tant que phi­lo­sophe le menant à des réflexions autours de la consti­tu­tion des nations et du colo­nia­lisme qu’il aborde une his­toire longue, com­plexe, dou­lou­reuse. Une his­toire por­teuse d’une pen­sée de l’universel dépas­sant le strict nom juif — mais sans l’effacer —, pour qui veut s’en sai­sir avec pro­bi­té. Et l’auteur de rap­pe­ler dans sa conclu­sion, non sans malice, les prin­cipes d’équité en creux de la décla­ra­tion de l’Organisation poli­tique d’Alain Badiou, dont il pointe les graves inco­hé­rences dans la pra­tique de la lutte non contre l’État d’Israël mais Israël : « Tout ceux qui sont ici sont d’ici. » [J.C.]

Édition Lignes, 2017

Zoopolis — Une théo­rie poli­tique des droits des ani­maux, de Sue Donaldson et Will Kymlicka

Il est urgent de repen­ser les liens qui gou­vernent les rela­tions entre les hommes et les ani­maux, ce sans quoi l’exploitation délé­tère des seconds par les pre­miers demeu­re­ra iné­luc­table. Ce constat dres­sé par les auteurs, Will Kymlicka et Sue Donaldson, découle de ce que nos approches théo­riques tra­di­tion­nelles du droit des ani­maux n’ont nul­le­ment contri­bué à amé­lio­rer leur condi­tion. Cette impasse les conduit à ana­ly­ser avec une grande finesse les formes mul­tiples que revêtent les inter­ac­tions huma­no-ani­males afin d’établir un cadre théo­rique de coexis­tence renou­ve­lé, qui puisse être à la fois res­pec­tueux des ani­maux et mutuel­le­ment béné­fique pour les hommes et les bêtes. Les pen­seurs, cana­diens, pro­posent ain­si d’incorporer les ani­maux dans notre sphère juri­dique et sociale, jusqu’alors anthro­po­cen­trée. Ils y par­viennent en éclai­rant les rouages du spé­cisme pour mieux en décons­truire les mythes, en pre­nant comme axiome fon­da­teur que les sujets de droit ont ceci en com­mun qu’ils sont tous des êtres conscients ou sen­tients. Ils reven­diquent à par­tir de là le droit posi­tif à l’inviolabilité des droits de base des ani­maux qui jouissent de ces attri­buts, sur l’autel de la pro­mo­tion d’une jus­tice uni­ver­selle. Celle-ci doit tou­te­fois être adap­tée au type d’espèce ani­male, ce qui les amène à dis­tin­guer les ani­maux domes­tiques, sau­vages et limi­naires. Les pre­miers devront jouir de la citoyen­ne­té, les deuxièmes de la sou­ve­rai­ne­té de leur ter­ri­toire et les der­niers d’un modèle de rési­den­tia­li­té. L’ambition tita­nesque pour­sui­vie par les auteurs contraste avec le style épu­ré, concis, simple qu’ils emploient dans cet ouvrage dont la struc­ture raf­fi­née guide aisé­ment le lec­teur au cours des 400 pages. Constamment étof­fé par des recherches scien­ti­fiques au croi­se­ment de la phi­lo­so­phie, de la théo­rie poli­tique, de la bio­lo­gie, ce livre sau­ra sur­prendre, convaincre et pro­fon­dé­ment mar­quer ses lec­teurs. [E.B.]

Alma Éditeur, 2016


Crédits pho­tos de la ban­nière : © August Sander


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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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