Cartouches (17)

Notre huitième numéro sort le 19 septembre. Abonnez-vous dès maintenant !


La poé­tesse pré­fé­rée de Mandela, recon­qué­rir notre auto­no­mie, les images de l’exil, le patri­moine des Indiens d’Amérique, la vio­lence nue des quais de métro pari­sien, plon­ger dans l’in­dus­trie nucléaire, Orwell sur le front espa­gnol, Marx déchif­fré et la langue fran­çaise vivi­fiée par le créole : nos chro­niques du mois de jan­vier 2017.


L’enfant n’est pas mortde Nimrod

Nimrod, poète et roman­cier tcha­dien dont on lira par ailleurs les beaux livres chez Actes Sud ou aux édi­tions Obsidiane, frère spi­ri­tuel de Senghor et de Césaire, nous donne ici un beau texte coup de poing (dans l’âme). Il res­sus­cite la figure, qua­si­ment incon­nue en France, de la poé­tesse sud-afri­caine Ingrid Jonker : fille d’un haut fonc­tion­naire de l’apartheid, elle prend par­ti dans les années 1960 pour ceux qui sont écra­sés, mépri­sés, tués à bout por­tant — comme ce bébé, Wilberforce Mazuli Manjati, tué dans le ghet­to de Nyanga tan­dis que sa mère ten­tait de l’amener à l’hôpital. Pour lui, elle écrit un poème qui va bou­le­ver­ser la socié­té afri­ka­ner. Son père la renie. Elle se bat avec ses démons et avec ses amants, avec la dure­té du monde et avec son désir impé­rieux mais impuis­sant de le chan­ger. Le lun­di 19 juillet 1965 au matin, on retrou­ve­ra sur une plage de Cape Town la dépouille d’une femme blanche, le man­teau enrou­lé autour de la tête. Ce qu’elle ne sau­ra jamais, c’est que Mandela, lui, de sa pri­son de Robben Island, la lit et se répète ses vers. En mai 1994, devant le pre­mier par­le­ment démo­cra­ti­que­ment élu d’Afrique du Sud, ce sont ses mots qu’il pro­nonce : « L’enfant n’est pas mort / ni à Langa ni à Nyanga / ni à Orlando ni à Sharpeville / ni au poste de police de Philippi / où il gît une balle dans la tête […] l’enfant qui vou­lait sim­ple­ment jouer au soleil à Nyanga est par­tout / l’enfant deve­nu homme tra­verse toute l’Afrique / l’enfant géant voyage de par le monde / sans lais­sez-pas­ser. » L’assemblée stu­pé­faite s’interroge. Mandela répond. Elle s’appelait Ingrid Jonker. Elle était Afrikaner et Africaine : « au milieu du déses­poir elle a célé­bré l’espoir. » En vingt très courts cha­pitres cise­lés, Nimrod réus­sit l’exploit de pro­po­ser à la fois une médi­ta­tion puis­sante sur le racisme et sa vio­lence et le beau por­trait tor­tu­ré d’une femme libre. [A.B.]

Éditions Bruno Doucey, 2016

Contact, de Matthew B. Crawford

L’auteur de L’éloge du car­bu­ra­teur, livre dans lequel il met­tait en avant les ver­tus du tra­vail manuel, revient pour nous par­ler de la « crise de l’at­ten­tion » à laquelle nous sommes confron­tés. Crawford, phi­lo­sophe et répa­ra­teur de moto, met en exergue et cri­tique notre moi dés­in­car­né et l’i­déal kan­tien de l’au­to­no­mie de la volon­té à tra­vers ana­lyses phi­lo­so­phiques et récits de par­cours de vie comme celui des fac­teurs d’orgues ou des cui­si­niers. « Nos vies men­tales convergent dans un grand mou­ve­ment de mas­si­fi­ca­tion, mais para­doxa­le­ment, sous la ban­nière du choix indi­vi­duel. » À la recherche de notre moi cohé­rent, l’au­teur tente de défi­nir ce qu’il nomme des gaba­rits cultu­rels que la socié­té érige en modèles et qui « pré­parent le sujet à se sou­mettre aux archi­tec­tures du choix », éla­bo­rés par les « fonc­tion­naires de l’a­jus­te­ment psy­cho­lo­gique ». Livre plai­doyer contre « la sagesse des foules » que l’on peut arti­cu­ler avec la notion chère à George Orwell et Jean-Claude Michéa de com­mon decen­cy qui désigne le bon sens d’une socié­té dans laquelle cha­cun aurait la pos­si­bi­li­té de vivre hon­nê­te­ment d’une acti­vi­té qui ait réel­le­ment un sens humain. « Lorsqu’un méca­ni­cien diag­nos­tique cor­rec­te­ment le pro­blème élec­trique inter­mit­tent dont pâtit votre Mercedes depuis des mois, gar­dez un silence res­pec­tueux au moment de faire votre chèque : vous êtes en pré­sence du génie. » [M.E.]

Éditions La Découverte, 2016

☰ Là où vont nos pères, de Shaun Tan

« Pourquoi tant d’hommes et de femmes sont-ils conduits à tout lais­ser der­rière eux pour par­tir, seuls, vers un pays mys­té­rieux, un endroit sans famille ni amis, où tout est incon­nu et l’a­ve­nir incer­tain ? » Voici les seuls lignes que vous trou­ve­rez, au dos de cette magni­fique bande des­si­née. Des images pro­fondes et silen­cieuses qui racontent l’his­toire de tous ceux contraints de prendre un jour la route de l’exil. De mul­tiples visages au regard per­çant accueillent d’emblée le lec­teur ; bouche fer­mée, ils annoncent que c’est leur his­toire qui sera contée. Ce récit muet tient toute sa force de sa capa­ci­té à faire res­sor­tir l’es­sence même de l’ex­pé­rience de l’exil, com­mune à tous les par­cours sin­gu­liers pos­sibles et ima­gi­nables. La sépa­ra­tion : l’in­ten­si­té dou­lou­reuse du moment du départ et son effet sur ceux lais­sés der­rière soi. Le temps qui coule : celui du voyage qui s’é­tire et annonce peut-être le calme avant la tem­pête, ou celui de l’at­tente, de trou­ver de nou­veaux repères ou d’être réunis à nou­veau, un jour, avec les siens. L’arrivée : qui déroute dans sa ren­contre avec ce nou­veau monde étrange et incon­nu, où mal­gré le fait d’y être arri­vé phy­si­que­ment, il faut peut-être bien plus de temps à y « arri­ver » réel­le­ment. Les quelques objets que l’on emmène, ves­tiges du monde lais­sé der­rière soi, et ceux nou­veaux à décou­vrir, comme un sym­bole de tous les nou­veaux codes à décryp­ter, sai­sir. La soli­tude et l’in­ca­pa­ci­té de se dire et de se par­ler. Chercher à s’en sor­tir, se perdre, avan­cer, res­ter debout. Se sou­ve­nir. Puis ren­con­trer un autre, et un autre encore, et par­ta­ger. Et l’at­tente qui devient, peut-être, moins lourde, et l’ab­sence de ses autres un peu moins poi­gnante, un peu moins écra­sante… Par cette lec­ture, c’est l’u­ni­ver­sa­li­té du sen­ti­ment intime d’é­tran­ge­té qui vous touche et vous tra­verse. [C.G.]

Éditions Dargaud, 2012 

Pieds nus sur la terre sacrée, de T.C. McLuhan et Edward S.Curtis

« La souf­france de l’in­dien assis­tant à la mort de son mode de vie n’a jamais été com­plè­te­ment com­prise par l’homme blanc et ne le sera peut-être jamais » pré­vient T.C. McLuhan dès la pre­mière phrase de son intro­duc­tion. Ce recueil de textes appar­te­nant au patri­moine oral ou écrit des Indiens d’Amérique du Nord, ras­sem­blés par ses soins, sont subli­més par les pho­tos d’é­poque, en noir et blanc, d’Edwards S. Curtis (1868–1952) qui consa­cra trente ans de sa vie à ce peuple et visi­ta plus de quatre-vingt tri­bus. Ce livre émou­vant est donc un bien bel objet en même tant qu’un fabu­leux témoi­gnage. Instructifs, les dif­fé­rents textes mêlent sagesse et lyrisme, tris­tesse et colère. En effet, on ne compte plus les nom­breux chants d’a­mour à la nature ni les appels à la res­pec­ter et à la pré­ser­ver. Car la reli­gion des Indiens ne pla­çait pas l’homme au des­sus d’une nature dont il pou­vait dis­po­ser (et exploi­ter) à sa guise mais bien comme un élé­ment par­mi d’autres de ce grand ensemble. Une vision des choses à l’op­po­sé de cer­tains mono­théismes qui consi­dèrent l’homme comme une créa­ture divine supé­rieure à tout ce qui vit. « Comment l’es­prit de la terre pour­rait-il aimer l’homme blanc ? Partout où il la touche, il laisse une plaie » s’in­digne avec tris­tesse une vieille sage Wintu quand elle évoque la des­truc­tion gra­tuite des terres par les colons. C’est l’autre ver­sant de ce livre, l’in­di­gna­tion pro­fonde qu’on res­sent en lisant, en revi­vant, page après page, le récit d’une tra­gé­die abo­mi­nable et d’un peuple appe­lé à mou­rir. Face au colon igno­rant et violent, le pro­pos sait par­fois se faire pour le moins bel­li­queux : « Les Blancs s’emparent de nos terres, […] Qu’ils soient recon­duits là d’où ils sont venus, sur une piste de sang ! » Un témoi­gnage salu­taire et tout sim­ple­ment beau, en même temps qu’une leçon de vie et de nobles causes dans les­quelles s’im­pli­quer, ici et main­te­nant. [W.]

Éditions Denoël, 2006

☰ Polichinelle Mouillé, de Frédéric H. Fajardie 

C’est la révolte d’un vieil homme ran­gé, apa­thique ayant tou­jours accep­té un sort contraire jus­qu’à la mort de son épouse écar­te­lée sur les voies d’un métro. Qu’est-ce qu’il avait pu l’ai­mer sa Barbara, Quintin ! Elle, qui avait conti­nué à l’a­do­rer mal­gré cette bosse due à un acci­dent du tra­vail. Depuis, cette bosse, il la roule avec son spleen dans le métro lors­qu’un avor­ton l’in­sulte sur un quai de métro en le sur­nom­mant « Polichinelle mouillé ». L’humiliation de trop que ce pro­lo usé par la vie ne gobe­ra pas ! Il ne lais­se­ra pas tom­ber ! Non, il les fera tom­ber ! Sa colère et cette révolte accu­mu­lée, il les fait explo­ser en actes en pous­sant quelques jours plus tard l’a­do­les­cent sous une rame. C’est le pre­mier de la longue liste de ce jus­ti­cier rédemp­teur œuvrant au nom d’une jus­tice plus proche de la folie que de l’é­thique : il tue soit pour abré­ger un déses­poir soit pour sup­pri­mer un fumier. Côté police, la mis­sion semble impos­sible : aucun mobile, aucune ratio­na­li­té, des mil­lions de sus­pects et un témoin qui a embras­sé la cause de Quintin. De plus, « toute foule est une houle. Un pous­seur est un tout petit cou­rant. Qu’est-ce qu’un faible cou­rant per­du dans l’o­céan ? ». Autant dire que les nuits blanches s’en­chaînent pour la petite équipe poli­cière autour du com­mis­saire Padovanni. S’ils savent très vite le « com­ment » de cette héca­tombe, il bute irré­mé­dia­ble­ment sur le « pour­quoi » jus­qu’à l’ex­trême fin quand Pado sai­sit le fil rouge car « pour com­prendre, il fal­lait, au mil­li­gramme près, un savant dosage d’a­mour, de vio­lence, de haine, de sen­si­bi­li­té et d’a­mer­tume ». Il y a la manière d’un Vittorio De Sica dans cette des­crip­tion du Paris qui grouille dans les entrailles de la bête que sont les cou­loirs, les quais et les rames de métro. Un livre qui vous digère donc pour mieux vous recra­cher dans la vio­lence. [T.M]

Éditions La Table Ronde, 2016 

Ma vie ato­mique, de Jean Songe

Ce livre com­mence avec le démé­na­ge­ment de l’auteur et de sa famille dans le Sud-Ouest, près de Golfech, où se trouve une des 19 cen­trales nucléaires fran­çaises. Après la catas­trophe de Fukushima, Songe com­mence à s’intéresser au monde de l’industrie nucléaire. Auparavant jour­na­liste musi­cal et auteur de romans noirs, il emmène le lec­teur dans son enquête, décou­vrant en même temps que lui le règne du men­songe, de l’incertitude et de l’absurde : « J’ai péné­tré dans le monde nucléa­ri­sé en aveugle à la Ray Charles, et je ne savais pas encore que j’en res­sor­ti­rais avec les yeux de Kafka. » C’est donc à la fois un récit, rédi­gé dans un lan­gage simple, sou­vent drôle et mor­dant, et un exer­cice de péda­go­gie salu­taire qui, très bien docu­men­té, offre une vul­ga­ri­sa­tion des aspects phy­siques du nucléaire — radio­ac­ti­vi­té, fis­sion, fusion, etc. — mais sur­tout de ses facettes éco­no­miques et poli­tiques, étroi­te­ment liées : intri­ca­tion du civil et du mili­taire, arro­gance des nucléo­crates, étouf­fe­ment des alter­na­tives, déman­tè­le­ment des cen­trales, « retrai­te­ment » et sto­ckage des déchets, ou encore recours à la sous-trai­tance. L’auteur qua­li­fie les acci­dents et catas­trophes nucléaires — Tchernobyl, Fukushima, et d’autres moins connus — de « catas­trophe sans fin » : nous ne savons tou­jours pas com­ment gérer les zones conta­mi­nées, des cen­taines de « liqui­da­teurs » sont sacri­fiés et les gou­ver­ne­ments conti­nuent à pro­té­ger l’industrie nucléaire par des lois spé­ciales, comme l’a fait le Japon en 2014. En 2011, juste après la catas­trophe de Fukushima, Anne Lauvergeon, alors pré­si­dente d’Areva, déclare sans sour­ciller, devant l’Assemblée natio­nale : « S’il y avait des EPR à Fukushima, il n’y aurait pas de fuites dans l’environnement […], quelle que soit la situa­tion. » À rebours des dis­cours ras­su­rants des auto­ri­tés van­tant une excel­lence fran­çaise, Songe montre les nom­breuses failles de notre sys­tème nucléaire, mises en lumières par les retards et sur­coûts dans la pro­duc­tion des EPR, pro­jet de réac­teur dit de troi­sième géné­ra­tion. Finalement, la grande peur de l’auteur est que l’industrie nucléaire trans­forme aus­si l’être humain en déchet, stade final de la nucléa­ri­sa­tion du monde résu­mé par des méde­cins s’a­dres­sant à la femme d’un pom­pier ayant inter­ve­nu à Tchernobyl et plus tard enter­ré dans un cer­cueil blin­dé : « Ce n’est plus votre mari, l’homme aimé qui se trouve devant vous, mais un objet radio­ac­tif avec un fort coef­fi­cient de conta­mi­na­tion. » [M.H.]

Éditions Calmann-Lévy, 2016 

Hommage à la Catalogne, de George Orwell

Entre roman et auto­bio­gra­phie, George Orwell raconte son expé­rience durant la guerre d’Espagne, enga­gé en 1936 au sein du POUM (Parti ouvrier d’unification mar­xiste). Il ne cache pas un cer­tain enthou­siasme en décou­vrant l’atmosphère qui règne à Barcelone : un air de fin des pri­vi­lèges. La situa­tion pour com­battre les fas­cistes est loin d’être idéale, car les mili­ciens du POUM sont peu for­més et le maté­riel four­ni très vieux. Une fois dans les tran­chées, les condi­tions sont par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles : le peu de som­meil, le froid, le manque de nour­ri­ture et de biens maté­riels font par­tis du quo­ti­dien. Pourtant, l’auteur décrit un contexte d’égalité entre tous : « Bien sûr, ce n’était pas l’égalité par­faite, mais je n’avais encore rien vu qui en appro­chât autant, et que cela fût pos­sible en temps de guerre n’était pas le moins sur­pre­nant ». L’appellation « cama­rade » prend tout son sens et Orwell acquiert une véri­table conscience de classe. Il y voit même un début de socia­lisme, l’émergence d’une socié­té sans classes por­tée par un idéal d’égalité. Mais la guerre se carac­té­rise aus­si par ses périodes d’ennui, de doutes, de com­bats meur­triers et d’oppositions internes. Car de fortes riva­li­tés opposent la garde civile et les com­mu­nistes sta­li­niens d’une part, les anar­chistes et le POUM de l’autre. À Barcelone, la sus­pi­cion rem­place la fer­veur révo­lu­tion­naire, et les com­mu­nistes — appuyés par Moscou — semblent vou­loir écra­ser toute concur­rence. Témoin de la regret­table tour­nure que prennent les évé­ne­ments, Orwell fait part de son indi­gna­tion lorsque des bri­da­gistes sont consi­dé­rés comme déser­teurs et que cer­tains com­bat­tants répu­bli­cains sont empri­son­nés ou fusillés. Avec la luci­di­té qui le carac­té­rise, l’auteur s’en prend à l’URSS, qui n’a pas sou­te­nu la révo­lu­tion en Espagne pour des rai­sons stra­té­giques. Sur fond d’amertume, Orwell n’a pas de mots assez durs envers Moscou, qui via les com­mu­nistes, aura d’une cer­taine façon bri­sé la poten­tia­li­té révo­lu­tion­naire de ce conflit. [M.B.]

Éditions 10/18, 2000 

Pour lire Le Capital, de David Harvey

Qui a lu Le Capital dans les rangs anti­ca­pi­ta­listes ? Probablement pas grand monde, et pour cause, ce livre fait peur. Par sa taille et la com­plexi­té de cer­tains pas­sages il a pu rebu­ter des géné­ra­tions de mili­tants, qui trou­ve­raient pour­tant dans cet ouvrage des ana­lyses à même d’éclairer leur com­pré­hen­sion du capi­ta­lisme contem­po­rain. Dans Pour lire le Capital, David Harvey pro­pose d’accompagner qui­conque sou­haite se lan­cer dans l’aventure, avec un conden­sé du cours qu’il donne depuis vingt ans sur le maître ouvrage de Karl Marx. Suivant cha­pitre par cha­pitre le livre ori­gi­nal, s’appuyant sur d’abondantes cita­tions (qui ne rem­placent cepen­dant pas la lec­ture paral­lèle du Capital), David Harvey expli­cite les pas­sages les plus obs­curs et met en lien les ana­lyses de Marx avec des exemples récents, pui­sés dans l’ac­tua­li­té. Au total, il réus­sit par­fai­te­ment son pari, celui de rendre acces­sible Le Capital à tout un cha­cun en met­tant l’accent sur la dimen­sion poli­tique de l’ouvrage. Car Le Capital est un « ins­tru­ment de com­bat » mais se révèle aus­si, aux côtés de David Harvey, un vrai plai­sir de lec­ture rem­pli de vam­pires, de loups-garous, de tables qui parlent et autres fan­tai­sies ! [P.M.]

Éditions La Ville Brûle, 2012 

Texaco, de Patrick Chamoiseau

« La ville est un dan­ger ; elle devient méga­pole et ne s’arrête jamais ; elle pétri­fie de silences les cam­pagnes comme autre­fois les Empires étouf­faient l’alentour ; sur la ruine de l’État-nation, elle s’érige mons­trueu­se­ment plu­ri­na­tio­nale, trans­na­tio­nale supra­na­tio­nale, cos­mo­po­lite — créole démente, en quelque sorte, et devient l’unique struc­ture déshu­ma­ni­sée de l’espèce humaine. » Le regard d’un écri­vain-urba­niste posé sur la pre­mière pierre du vieux quar­tier d’une vieille ville sur une île des Caraïbes. Et ce sont toutes les traces — lam­beaux de tôles, de terre, de fibro­ci­ment et de bois — lais­sées par les décen­nies de vies et de visages entas­sés là qui nous forcent, lec­teurs, à se faire l’archéologue du livre de Patrick Chamoiseau. Nous sommes à Texaco quar­tier situé non loin de Fort-de-France, et c’est la vie de Marie-Sophie Laborieux que nous comp­tait en 1992 l’auteur créole. Sur la terre d’un peuple né dans la cale des bateaux négriers, il est impos­sible de racon­ter l’histoire d’un seul cailloux sans décor­ti­quer toute celle de l’île. « Toutes les his­toires sont là, mais il n’y a pas d’Histoire. Juste un temps gran­diose sans amorce ni finale, sans avant ni après. Monumental. » Cette langue — un fran­çais éti­ré, aéré, poreux, un fran­çais agran­di, vivi­fié par le créole, Chamoiseau nous y confronte sans yeux fron­cés. Le début du livre, avouons-le, pour­ra paraître abrupt. Il fau­dra accep­ter, les yeux fer­més, d’écouter et d’apprendre, au fil de la lec­ture, une autre langue, un autre rythme, les mots que l’on connaît si bien qui prennent une autre allure, et une fois les clés en main, il suf­fi­ra de suivre la vie de notre héroïne, et cela ne sera pas bien dif­fi­cile vu le per­son­nage. Marie-Sophie Laborieux, vieille dame de Texaco, raconte à l’au­teur : l’histoire de son père à la sor­tie des plan­ta­tions d’esclave, l’affranchissement des hommes et l’explosion de la mon­tagne Pelée, la construc­tion des villes et des quar­tiers, sa mère aveugle qui aimait tant son père qu’il fit, à sa mort « un petit paquet de son âme », tous les per­son­nages croi­sés sur sa route, et son corps de jeune fille et son corps de dame qui croise ceux des hommes, sa déter­mi­na­tion, son aura maî­tri­sée. Une femme faite d’os et de voix, de ten­dresse et de fureurs, d’amours qui tremblent, sans rompre jamais, gar­dées en silence comme autant de gre­nades : une femme comme on en croise peu, en lit­té­ra­ture comme ailleurs. Texaco : c’est un livre d’Histoire, et c’est aus­si la nôtre — peu importe le « nous ». [M.M.]

Éditions Gallimard, 1992


Bannière : Évacuation de popu­la­tions japo­naises aux États-Unis pen­dant la seconde guerre, par Clem Albers.


REBONDS

Cartouches 16, décembre 2016
Cartouches 15, novembre 2016
Cartouches 14, octobre 2016
Cartouches 13, sep­tembre 2016
Cartouches 12, juillet 2016

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.