Cartouches (14)


Pourquoi n’y a‑t-il pas d’hommes de ménage ?, vivre sans argent à Belfast, une phi­lo­so­phie oubliée, des marins écra­sés à Kronstadt, un poète et un récif de gra­nit, un com­bi Volkswagen rouge, affec­ter pour mobi­li­ser poli­ti­que­ment, le Paris de Zola, pen­ser la ville sous l’ère capi­ta­liste, Daech sur nos écrans, filer vers les îles du Pacifique : nos chro­niques du mois d’oc­tobre.


Le Sexe des mots, de Marina Yaguello

c01Pourquoi n’y a‑t-il pas de neutre en fran­çais ? Le mas­cu­lin l’emporte-t-il vrai­ment sur le fémi­nin ? Avez-vous remar­qué que les termes dési­gnant les ani­maux femelles sont sou­vent méta­pho­ri­que­ment uti­li­sés pour insul­ter les femmes (une dinde, une vache, une poule) alors que l’inverse n’est pas vrai ? Pourquoi garce ne désigne pas une jeune fille alors que gars désigne un jeune gar­çon ? Qu’est-ce qu’un mot épi­cène ? L’Académie fran­çaise est-elle vrai­ment une ins­ti­tu­tion de réfé­rence ? Est-ce un hasard si cer­tains métiers décon­si­dé­rés socia­le­ment sont mis au fémi­nin sans le moindre pro­blème, voire uni­que­ment au fémi­nin (une femme de ménage), alors que les mots dési­gnant de hautes fonc­tions repré­sen­ta­tives résistent à la fémi­ni­sa­tion (doit-on dire le ou la juge, le ou la docteur‑e ?). Quand Nicole Avril dit dans les années 1970 que son héroïne est « un chi­rur­gien » car le mot « chi­rur­gienne » n’existe pas, a‑t-elle rai­son ? Qu’est-ce qui fait la vali­di­té d’un mot ? Le dic­tion­naire, mais quel dic­tion­naire ? Ainsi, le Robert recon­naît l’existence de chi­rur­gienne mais pas le Dictionnaire de l’Académie fran­çaise. Est-ce l’usage qui doit l’emporter ? Quel usage ? Si le mot paraît inusi­té dans la seconde moi­tié du XXe siècle, il appa­raît pour­tant sous la plume de Voltaire dans Candide… Autant de ques­tions d’actualité : il suf­fit de se rap­pe­ler de la bron­ca à l’Assemblée natio­nale en 2014 lorsque le dépu­té Julien Aubert a obs­ti­né­ment refu­sé d’appeler Sandrine Mazetier « Madame la pré­si­dente »… s’attirant en retour un « Monsieur la dépu­tée » ! Autant de ques­tions posées par Marina Yaguello, habi­tuée à vul­ga­ri­ser les grandes ques­tions de lin­guis­tique (Alice au pays du lan­gage), et à dis­cu­ter des enjeux de la fémi­ni­sa­tion (Les Mots et les femmes — sur ce point, on peut aus­si lire Éliane Viennot et son Non, le mas­cu­lin ne l’emporte pas sur le fémi­nin !), dans un bref ouvrage plein d’humour, un contre-dic­tion­naire où chaque entrée s’accompagne moins d’une défi­ni­tion que d’une réflexion sur la défi­ni­tion. Au-delà de l’enjeu de la fémi­ni­sa­tion ou non des mots, ce petit livre pose la ques­tion de la langue même : qu’est-ce qu’une langue ? Comment fonc­tionne-t-elle ? Quelle est la limite entre évo­lu­tion et défor­ma­tion ? Quels sont les rap­ports entre langue et socié­té ? Questions de lin­guistes, mais qui s’adressent à tout un‑e chacun‑e ! [L.V.]

Éditions du Seuil, 1995

Les Dépossédés, de Robert McLiam Wilson

c02Voici un livre à pla­cer dans le lignage de Dans la dèche de Paris à Londres de George Orwell. L’Irlandais Robert McLiam Wilson et le pho­to­graphe Donovan Wylie y décrivent en obser­va­teurs actifs la misère à l’époque that­ché­rienne dans les villes de Londres, Glasgow et Belfast par l’intermédiaire de textes et de pho­tos. D’emblée, McLiam Wilson prend le contre-pied de la nor­ma­li­sa­tion de la misère par les bidouillages des sta­tis­tiques qui invi­si­bi­lisent ou minorent le phé­no­mène, mais sur­tout jus­ti­fient la fin des régimes d’aides et la dimi­nu­tion de la pro­tec­tion sociale. Il mène une obser­va­tion sub­jec­tive d’autant plus active qu’il a lui aus­si connu des périodes de pau­vre­té. Que ce soit dans le centre d’accueil « Crypt Center » de Londres, les foyers, les squats ou au sein de la cel­lule fami­liale, McLiam Wilson montre de manière par­ti­cu­liè­re­ment réa­liste la varié­té des pro­fils — allant de celles-eux qui ont été déclassé.e.s par un évé­ne­ment non pré­vu, qu’ils veulent sur­mon­ter, à d’autres qui ont « accep­té » cette condi­tion. Pointent alors les récits de cha­cun, qui res­tent recro­que­villés sur leur mal­heur indi­vi­duel ou le poli­tisent, qui voient cela comme un évé­ne­ment local ou plus natio­nal. On remarque que, comme tou­jours au sein de la caté­go­rie « pauvre », les popu­la­tions mino­ri­sées que sont les femmes de Belfast ou les Noirs de Londres doivent encore plus mul­ti­plier les stra­té­gies pour s’en sor­tir au détri­ment de leur amour-propre. Face à ces vies dures comme la pierre, l’auteur ne triche pas, livrant ses impres­sions les plus intimes allant de la pure admi­ra­tion aux doutes, en pas­sant, même, par des moments de dépres­sion. Les conven­tions lit­té­raires ou socio­lo­giques sont sans regret mises à la pou­belle pour affir­mer le res­pect que l’on doit à des gens pour qui vivre, man­ger, main­te­nir un endroit propre est un com­bat, mais aus­si une exi­gence envers soi-même pour ne pas plus som­brer. C’est donc le récit de la digni­té face à la vio­lence nor­ma­li­sée, ordi­naire de la pau­vre­té du coin de la rue ou dans l’ombre des appar­te­ments cache-misère. Bien sûr, la lec­ture de ce livre est dif­fi­cile, elle est pour cel­leux qui ne ferment pas les yeux et qui savent que « la pau­vre­té est peut-être la seule expé­rience humaine, en dehors de la nais­sance et de la mort, que tout être humain est capable de par­ta­ger ». [T.M.]

Christian Bourgois édi­teur, 2005

De l’Égalité des deux sexes, dis­cours phy­sique et moral où l’on voit l’importance de se défaire des pré­ju­gés, de François Poullain de La Barre

c03Il est des ouvrages que crayons ou sta­bi­los épuisent tel­le­ment que les pages sur­li­gnées en deviennent dif­fi­ci­le­ment lisibles. Celui-ci est de cette trempe-là. Écrit en 1673 par un cer­tain François Poullain de La Barre, il déve­loppe un pro­pos archéo-fémi­niste, sous per­fu­sion de car­té­sia­nisme, qui détonne — et attriste — par sa moder­ni­té, et prend autant pour cible le conser­va­tisme du peuple vul­gaire que des savants. C’est « une phi­lo­so­phie oubliée du XVIIe siècle », nous dit la phi­lo­sophe contem­po­raine Elsa Dorlin. À voir la qua­li­té des débats actuels, et mal­gré des avan­cées incon­tes­tables — les 300 ans qui nous séparent de cet ouvrage n’ont pas été tota­le­ment vains —, on ne peut qu’y sous­crire, tant la redon­dance des décons­truc­tions des pré­ju­gés par Poullain avec celles faites aujourd’hui par les fémi­nistes est frap­pante, et indique une répé­ti­tion jusqu’au gro­tesque. Tout, ou presque, y passe : tâches ména­gères, faits sys­té­miques d’infériorisation, d’in­vi­si­bi­li­sa­tion, de rap­ports de force défa­vo­rables… L’auteur fait preuve d’une intui­tion socio­lo­gique très fine. Mais il contre­dit éga­le­ment, par l’ou­til de la Raison, la nature incons­tante des femmes et autres essen­tia­li­sa­tions dégra­dantes. S’il cède quelques fois à des éloges peu sub­tils, pre­nant le contre-pied de leur déva­lo­ri­sa­tion, il assume ain­si, très cohé­rent avec son enga­ge­ment : « Il est vrai que leur culte va quelques fois jusqu’à l’excès : mais je ne trouve pas que cet excès soit si blâ­mable. L’ignorance où on les élève en est la cause néces­saire. » Les pas­sages sur l’analyse de la répar­ti­tion inégale et injuste des emplois font par­ti­cu­liè­re­ment écho à notre actua­li­té — expli­quant que la seule sur­prise à voir des femmes avo­cates, pro­fes­seures ou méde­cins ne sau­rait qu’être « par la rai­son de la nou­veau­té ». « Si en for­mant les états et en éta­blis­sant les dif­fé­rents emplois qui les com­posent, on y avait aus­si appe­lé les femmes, nous serions accou­tu­més à les y voir, comme elles le sont à notre égard. » Poullain for­mu­lait déjà en termes simples des pro­po­si­tions poli­tiques éga­li­taires, fai­sant décou­ler de son fameux « l’es­prit n’a pas de sexe » des pré­misses à une recon­nais­sance pleine et entière des droits des femmes : « Je ne sou­tiens pas qu’elles soient toutes capables des sciences et des emplois, ni que cha­cune le soit de tous : per­sonne ne le pré­tend non plus des hommes ; mais je demande seule­ment qu’à prendre les deux Sexes en géné­ral, on recon­naisse dans l’un autant de dis­po­si­tion que dans l’autre. » [J.C.]

Éditions Folio, 2015 (acces­sible libre­ment)

Kronstadt 1921, pro­lé­ta­riat contre bol­che­visme, d’Alexandre Skirda

c04Éternel débat entre trots­kystes et liber­taires : le cas Kronstadt conti­nue de faire cou­ler beau­coup d’encre. Dans les rangs mêmes des mar­xistes, de plus en plus de voix semblent s’accorder pour dire que Trotsky et un cer­tain nombre de bol­che­viks eurent tort et que l’argument de la « tra­gique néces­si­té », usé jusqu’à la corde, ne suf­fit plus. Mais quel est l’objet du scan­dale, nous direz-vous ? En 1921, les marins de Kronstadt, qui s’étaient pour bon nombre illus­trés lors de la révo­lu­tion de 1917, se rebellent contre l’ordre bol­che­vik, per­çu par eux comme un nou­veau pou­voir oppres­sif : ils appellent à une troi­sième révo­lu­tion afin de par­ve­nir au socia­lisme inté­gral. La pre­mière, avancent-ils, a balayé le tsar, la seconde les Blancs (entendre : les nos­tal­giques de l’Ancien régime) : la troi­sième — et ultime — s’en ira balayer les « rouges ». L’idée était d’ailleurs déjà pré­sente au sein de la Makhnovtchina, l’ar­mée insur­rec­tion­nelle ukrai­nienne, d’ins­pi­ra­tion liber­taire, qui com­bat­tit armées bour­geoise et rouge de concert. L’auteur ne manque pas de tis­ser des paral­lèles entre ces deux mou­ve­ments. Le livre de Skirda per­met, par la force démons­tra­tive, une vision équi­li­brée des évé­ne­ments quand tant de men­songes, aujourd’­hui évi­dents, firent auto­ri­té… Histoire écrite, comme à l’ac­cou­tu­mée, par les vain­queurs. Contrairement aux calom­nies répé­tées des chefs bol­che­viks, on constate que, non, ce ne sont pas des gardes blancs qui se trou­vaient à la tête d’une contre-révo­lu­tion à Kronstadt, mais bien des « sans-par­tis », pour cer­tains d’entre eux d’inspiration anar­chiste, et d’authentiques révo­lu­tion­naires qui ne fai­saient que dénon­cer les déraille­ments du régime. On relève, par le biais de nom­breux témoi­gnages, qu’aucun Kronstadtien n’a jamais vou­lu aller au conflit. Que bon nombre de sol­dats rouges ne savaient pas pour­quoi ils avaient à tirer sur leurs cama­rades — et que cer­tains refu­sèrent de le faire, voire tuèrent leurs com­man­dants. Plus tard, on met­tra un membre de la police poli­tique der­rière les sol­dats rouges réfrac­taires, pour mieux les obli­ger à avan­cer… Si le rôle des anar­chistes Emma Goldman et Alexandre Berkman qui ont, en mars 1921, fait des ten­ta­tives de média­tion entre les bol­che­viks et les Kronstadtiens afin d’empêcher le mas­sacre est rela­ti­ve­ment connu, d’autres, comme Kornatovsky, ten­tèrent de sou­le­ver les sol­dats rouges et les ouvriers de Petrograd en sou­tien à Kronstadt (et les Kronstadtiens, affa­més et épui­sés, n’ont cer­tai­ne­ment résis­té que dans l’espoir qu’il y ait un sou­lè­ve­ment géné­ral du pro­lé­ta­riat russe). Le sou­lè­ve­ment n’a pas lieu. C’est peu dire que le tour­nant libé­ral que Lénine appor­te­ra peu de temps après ces évé­ne­ments, via la Nouvelle poli­tique éco­no­mique et sa défense du capi­ta­lisme d’État comme étape néces­saire, don­ne­ra rai­son aux insur­gés. Concluons sur ces mots de Petritchenko : « Kronstadt a cou­té cher aux bol­che­viks. La chute de Kronstadt est la chute des bol­che­viks. » [W.] 

Éditions de la Tête de Feuilles, 1971

Notre besoin de conso­la­tion est impos­sible à ras­sa­sier, de Stig Dagerman

c05Lisons le poème en prose tes­ta­men­taire de l’é­cri­vain liber­taire sué­dois Stig Dagerman. Lisons-le en sachant qu’il vau­drait mieux évi­ter de le lire pour les angois­sés méta­phy­siques que nous sommes. « Qu’ai-je alors entre mes bras ? Puisque je suis soli­taire : une femme aimée ou un com­pa­gnon de voyage mal­heu­reux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je res­sens de la joie et de l’effroi à ban­der. Puisque je suis pri­son­nier : un aper­çu sou­dain de la liber­té. Puisque je suis mena­cé par la mort : un ani­mal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sar­cas­tique. Puisque je suis mena­cé par la mer : un récif de gra­nit bien dur. » Armé d’une sin­cé­ri­té abso­lue, l’au­teur livre à son lec­teur l’ex­trême diver­si­té et com­plexi­té de son être, la bataille ran­gée et infi­nie qui s’est jouée en lui. Il met en scène l’al­ter­nance qui ponc­tue nos vies entre des phases de chaos inté­rieur, enchâs­sées dans des déter­mi­nismes ryth­més par les fra­cas du monde, et des moments de paix et de com­mu­nion avec son milieu de vie, ouvrant ain­si des pers­pec­tives de liber­té en dehors du temps. Dagerman nous invite à trou­ver la seule conso­la­tion qui vaille, celle d’une rai­son de vivre. Ce chas­seur de conso­la­tion en choi­si­ra une autre, celle du choix de sa mort appré­hen­dé comme le der­nier exer­cice pos­sible de sa liber­té face à un monde qui ne vit que pour comp­ter et quan­ti­fier. « Si je veux vivre libre, il faut pour l’instant que je le fasse à l’intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. À son pou­voir je n’ai rien à oppo­ser que moi-même — mais, d’un autre côté, c’est consi­dé­rable. Car, tant que je ne me laisse pas écra­ser par le nombre, je suis moi aus­si une puis­sance. Et mon pou­voir est redou­table tant que je puis oppo­ser la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des pri­sons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liber­té. » Non, nous ne pou­vons entendre son geste. Mais nous en pre­nons acte puis­qu’il a livré le secret pour que nos vies soient un magni­fique feu d’ar­ti­fice, qui, lui, ne sera pas fugace. [T.M.]

Éditions Actes Sud, 1993

Les Autonautes de la cos­mo­route, de Julio Cortazar et Carol Dunlop

c06Qui sont ces auto­nautes de la cos­mo­route ? C’est un couple en tran­si­tion — entre deux repor­tages et une dic­ta­ture. Sans que ce ne soit expli­ci­te­ment annon­cé, on sent qu’ils oscil­lent entre pas­sages à l’acte (ou à vide) et épi­sodes dépres­sifs. Comme tou­jours à ces moments, il s’a­git de lais­ser pour­rir la situa­tion ou de la chan­ger radi­ca­le­ment. En mai 1982, l’écrivain Julio Cortazar et l’écrivaine, tra­duc­trice et pho­to­graphe Carol Dunlop optent pour le second choix en embar­quant dans un com­bi Volkswagen rouge — sur­nom­mé Fafner, le dra­gon légen­daire de Wagner — sur l’autoroute Paris-Marseille, durant trente-deux jours. Le défi est de nier la logique pro­fonde de grande vitesse de l’au­to­route pour pra­ti­quer la len­teur, avec l’o­bli­ga­tion de demeu­rer sur deux aires de repos par jour sur les soixante-quinze que compte le par­cours. Sans jamais aller au-delà dans les terres. La gageure est impor­tante car il est léga­le­ment inter­dit de sta­tion­ner plus de deux jours sur une auto­route. Deux ravi­taille­ments sont pré­vus, orga­ni­sés par des amis qui, dans la confi­dence, accour­ront à bride abat­tue. Adoptant cette pra­tique du cabo­tage insu­laire en tour­nant le dos au déchaî­ne­ment de l’A6, nos deux pro­ta­go­nistes et auteurs nous montrent l’é­pais­seur que prennent le temps et l’es­pace lorsque l’on choi­sit de lui lais­ser une place dans nos vies. Le noma­disme n’est pas qu’une affaire de temps mais aus­si de choix dans la manière de qua­li­fier le temps vécu, en lais­sant une place par­ti­cu­lière à l’imagination et à l’imprévu. Et pour les « démons » qui les étouffent depuis des mois : « No pasa­ran ! », comme disent nos auto­nautes ! Ce qu’il y a au bout du che­min de ce jour­nal de bord ? Un amour per­du qui renaît dans la poé­sie, un couple qui se retrouve dans une inti­mi­té hors du temps, une com­mu­nion char­nelle et men­tale que nos rythmes de vie ignorent à force de lais­ser le quo­ti­dien lui tordre le cou. Quelques mois plus tard, Carol Dunlop meurt, don­nant à ce livre une tona­li­té dif­fé­rente : celle de la pro­fon­deur de moments en appa­rence futiles mais très signi­fi­ca­tifs, car arra­chés à la dic­ta­ture du réel et du maté­riel. Le souffle, en défi­ni­tive. [T.M.]

Éditions Gallimard, 1983

Les Affects de la poli­tique, de Frédéric Lordon

ch10Frédéric Lordon conti­nue de déployer les concepts de Spinoza pour pen­ser notre réa­li­té. Après l’étude du rap­port sala­rial (dans Capitalisme, Désir et ser­vi­tude) et des formes ins­ti­tu­tion­nelles des groupes humains (dans Imperium), le cher­cheur au CNRS s’attaque à l’intervention poli­tique. Les affects, pour Spinoza, n’ont pas grand-chose à voir avec ce que nous nom­mons « les émo­tions » et que nous oppo­sons à « la rai­son ». « Une chose exerce une puis­sance sur une autre, cette der­nière s’en trouve modi­fiée : affect est le nom de cette modi­fi­ca­tion », explique l’auteur dès l’introduction. Ainsi enten­due, la poli­tique peut être défi­nie comme l’art d’affecter : inter­ve­nir en poli­tique (par un dis­cours, une œuvre artis­tique, une geste sym­bo­lique etc.), c’est cher­cher à pro­duire un effet sur les autres, à les faire bou­ger, à les dépla­cer — dans « leur tête », certes, mais aus­si dans leur corps (aller en mani­fes­ta­tion, par­ti­ci­per à une grève, aller au bureau de vote mettre le « bon » bul­le­tin dans l’urne, etc.). Ce sont donc des « idées » qu’il faut réus­sir à faire par­ta­ger. Mais ces der­nières, en tant que pures abs­trac­tions, sont « sans force sur les corps » : il faut les « empuis­san­ter » ou, dit autre­ment, leur adjoindre un sup­port affec­tif. L’idée du « chan­ge­ment cli­ma­tique » ne nous touche que lorsque nous pou­vons nous le figu­rer par des images ; l’idée d’une « dette publique abys­sale » nous ter­ro­rise une fois repré­sen­tée par un comp­teur en temps réel qui file irré­mé­dia­ble­ment. D’où la cen­tra­li­té que donne Frédéric Lordon à la « machine affec­tante » par excel­lence qui a le mono­pole de la pro­duc­tion d’images : les médias de masse audio­vi­suels. La condi­tion des mino­ri­tés poli­tiques (ici, la gauche radi­cale) revient à rendre visible ce que le sys­tème domi­nant tend à cacher (la vio­lence du rap­port sala­rial, l’imminence de la catas­trophe cli­ma­tique, la misère sociale, etc.). Pourquoi rendre visible « marche »-t-il ? Car, le social, nous dit l’auteur, est gui­dé par un puis­sant res­sort pas­sion­nel : l’imitation des affects, la capa­ci­té à « se mettre à la place de ». Mais cha­cun n’est pas une coquille vide prête à rece­voir les images et s’en trou­ver cham­bou­lé. Notre bio­gra­phie (socia­li­sa­tion, famille, ren­contres, etc.) laisse en nous des plis durables qui, devant l’image de la che­mise arra­chée du DRH d’Air France, nous pré­dé­ter­mine à une sym­pa­thie pour l’homme bous­cu­lé ou pour les sala­riés licen­ciés. L’auteur pose ensuite le pro­blème au niveau macro­sco­pique : à quel moment le pou­voir d’affecter d’un régime poli­tique s’effondre ? Les crises poli­tiques sur­viennent au « point d’indignation ». Non pas des « tra­verses indi­vi­duelles » mais « une bifur­ca­tion glo­bale dans la dyna­mique des affects col­lec­tifs », moment inévi­table pour tout pou­voir qui fran­chit la ligne rouge — tout ce qui était sup­por­table hier ne l’est plus aujourd’hui. Un livre utile pour dégri­ser une énième fois les mili­tants. Leur contes­ta­tion n’est pas le résul­tat d’une ana­lyse ration­nelle du capi­ta­lisme mais répond à un régime affec­tif par­ti­cu­lier : la révolte logique que l’auteur appelle à géné­ra­li­ser (la seule évo­ca­tion du mot « flexi­bi­li­té » ou « réformes néces­saires » suf­fit pour mettre en rogne car ces termes sont asso­ciés à un ensemble d’images men­tales du néo­li­bé­ra­lisme). [A.G.]

Éditions du Seuil, 2016

Paris, d’Émile Zola

ch5Troisième volet du cycle roma­nesque « Trois villes » d’Émile Zola, ce Paris suit le retour de l’abbé Pierre Froment à Paris — après une visite à Lourdes, où il n’est pas tou­ché par la fer­veur reli­gieuse, et une autre à Rome, d’où il res­sort dégou­té par le luxe de l’institution catho­lique. La Ville Lumière a chan­gé depuis sa reprise en main par Haussmann : la classe ouvrière — la classe dan­ge­reuse — est relé­guée, sur­veillée, contrô­lée. L’abbé est un ambas­sa­deur. Son habit pro­voque de l’hostilité mais lui per­met d’é­vo­luer dans tous les milieux, dans toutes les classes, dans tous les espaces. Confronté à l’injustice, il perd sa foi déjà bien enta­mée par l’observation empi­rique des dérives de son ins­ti­tu­tion reli­gieuse et du renon­ce­ment qu’il crée chez ses adeptes. Les inéga­li­tés sociales ren­for­cées par l’industrialisation forment ce fil rouge que Zola tire tout au long de ses cha­pitres. L’abbé les res­sent dans sa chair avec d’autant plus d’amertume qu’il plaide dans les hautes sphères indus­trielles et poli­tiques afin que celles-ci s’investissent dans des œuvres phi­lan­thro­piques pour les plus néces­si­teux. Il y observe amè­re­ment la fatui­té d’une classe engon­cée dans ses pri­vi­lèges, une classe qui s’amuse des nom­breux scan­dales (Panama et autres) qui refa­çonnent son ter­rain de jeu. Mais le « qua­trième état » — le petit peuple — reprend la main en visant, par un atten­tat anar­chiste, l’un des membres de cette haute bour­geoi­sie capi­ta­liste. L’abbé y assiste et voit un membre de sa famille sou­te­nir l’entreprise ; cela pro­voque chez lui une prise de conscience nou­velle et un retour à ses racines. Ce drame social inter­roge très tôt, en cette fin du XIXe siècle, les fon­de­ments de l’anarchie, des inéga­li­tés, du ter­ro­risme, de la pri­va­tion de l’espace poli­tique et des déci­sions par une oli­gar­chie. Le talent de Zola est d’y arri­ver avec un réa­lisme intran­si­geant tout en y ins­til­lant à chaque ligne une forte charge roman­tique. [T.M.]

Œuvres com­plètes, volume 17, Nouveau Monde édi­tions, 2007

Villes Rebelles, de David Harvey

ch6La ques­tion de l’or­ga­ni­sa­tion est aujourd’­hui cru­ciale dans la pro­duc­tion théo­rique de la gauche radi­cale. Et que cela soit par le biais de l’é­tude trans­his­to­rique des com­muns (Negri & Hardt, Dardot & Laval) ou du zonage (les « com­mu­ni­sa­teurs », par exemple), l’or­ga­ni­sa­tion de l’es­pace adopte une place cen­trale dans les débats qui s’y déroulent. On voit ain­si la ques­tion du droit à la ville, que por­tait le socio­logue Henri Lefebvre dans les années 1960 et 1970, s’in­vi­ter sur le devant de la scène. David Harvey donne avec cet ouvrage un éclai­rage par­ti­cu­lier sur l’es­pace urbain dans un contexte où il n’est pas un tri­mestre sans que des affron­te­ments opposent une popu­la­tion urbaine et les forces gou­ver­ne­men­tales de main­tien de l’ordre, d’Athènes à la place Tahrir en pas­sant par Paris ou São Paulo. Harvey est un géo­graphe et anthro­po­logue mar­xiste ; il s’a­git donc pour lui de pen­ser la ville au sein du capi­ta­lisme, en gar­dant à l’es­prit que « depuis qu’elles sont appa­rues, les villes ont sur­gi de la concen­tra­tion géo­gra­phique et sociale d’un excé­dent de pro­duc­tion. L’urbanisation a tou­jours été, par consé­quent, un cer­tain type de phé­no­mène de classe ». Les villes et les concen­tra­tions urbaines jouent dès lors un rôle abso­lu­ment fon­da­men­tal pour Harvey en ce qu’elles sont le cadre (et le reflet) non seule­ment d’une orga­ni­sa­tion sociale, mais aus­si de la créa­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions, et notam­ment d’ins­ti­tu­tions de cré­dit. Harvey passe en revue les réformes hauss­man­niennes de Paris, mais aus­si celles de la métro­pole new yor­kaise sous l’ur­ba­niste Robert Moses ; il montre la col­lu­sion entre ces immenses ouvrages et de nou­velles formes de cré­dit, et donc d’absorption d’un excé­dent de pro­duc­tion. Les crises du capi­ta­lisme ne sont pas toutes des crises de sur­pro­duc­tion, et « un nombre rai­son­nable d’entre elles trouve son ori­gine dans le déve­lop­pe­ment immo­bi­lier ou urbain ». Passant en revue les dif­fé­rents éclai­rages théo­riques qui entourent la ques­tion du droit à la ville, Harvey appuie sur la néces­si­té fon­da­men­tale pour les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires de se réap­pro­prier l’es­pace urbain en le pro­cla­mant espace com­mun, et non seule­ment espace public. Il s’a­git de par­tir des luttes concrètes des habi­tants en ayant comme hori­zon une cri­tique radi­cale de la toile de fond sur laquelle s’ins­crivent toutes ces luttes : le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et la pré­da­tion orga­ni­sée qu’est la ville néo­li­bé­rale. [J.G.]

Éditions Buchet-Chastel, 2015

☰ Daech, le ciné­ma et la mort, de Jean-Louis Comolli

ch62Musiques entraî­nantes, rythmes échauf­fés, éclairs aveu­glants… Tout un arse­nal d’effets orne les films réa­li­sés par Daech. Construites à par­tir des prin­ci­paux codes des block­bus­ters occi­den­taux, ces vidéos font par­tie des méthodes de radi­ca­li­sa­tion employées par l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste. Dans cet ouvrage, Jean-Louis Comolli ne se contente pas d’analyser ces pro­duc­tions : il nous trans­met son savoir de spé­cia­liste et nous fait prendre du recul sur ce que peut être le ciné­ma (et ce qu’il ne doit pas être). Comprenons bien ce qu’est une vidéo réa­li­sée par Daech : il ne s’agit ni du fruit de notre ima­gi­na­tion ni d’un scé­na­rio impro­vi­sé ; nous sommes à che­val entre la réa­li­té de la mort et l’art de feindre à tra­vers un mon­tage vidéo. Conditionnés par les fic­tions san­glantes, nous n’avons plus l’habitude, lorsque nous sommes devant un écran, de faire la part des choses entre ce qui est et ce qui n’est pas. Sur les images mon­tées par Al-Hayat Media Center, stu­dios de ciné­ma de Daech, tout est embel­li mais la mort, elle, est bien réelle. Au-delà de cet ensei­gne­ment, l’étude de Jean-Louis Comolli nous apprend — entre autres choses — que si Daech s’est empa­ré des codes occi­den­taux du ciné­ma, ce n’est pas une coïn­ci­dence : « ce pas­sé est aus­si le nôtre », écrit-il. Parce que Daech hérite d’un lourd pas­sé de tor­tures et de mises à mort, les armes sont les mêmes, les finan­ce­ments sont voi­sins et les styles s’imitent ain­si les uns les autres. Si le sujet est déli­cat et laisse pen­ser qu’il côtoie le ter­rain de la fas­ci­na­tion mor­bide, il n’en est rien. Entre phi­lo­so­phie, his­toire du ciné­ma et du ter­ro­risme, tech­niques de cadrage, poli­tique et socio­lo­gie, Comolli nous livre un réflexion intel­li­gente sur les images et les sons façon­nés par l’organisation ter­ro­riste. Une étude qui se démarque clai­re­ment de nom­breux ouvrages et articles sur le sujet. [M.S.F.]

Éditions Verdier, 2016

La Longue route, de Bernard Moitessier

cho5En 1968, le jour­nal bri­tan­nique The Sunday Times orga­nise une course autour du monde en soli­taire, le « Golden Globe Challenge ». Des neuf concur­rents enga­gés, quatre aban­don­nèrent avant de quit­ter l’Atlantique, un autre après avoir fran­chi le cap de Bonne-Espérance, le bateau d’un Sud-Africain som­bra, un Britannique com­mu­ni­qua par radio de fausses posi­tions fai­sant croire à une pro­gres­sion réelle autour du monde et se sui­ci­da ; c’est fina­le­ment le Britannique Robin Knox-Johnston qui rem­por­ta la course. Mais inté­res­sons-nous au neu­vième par­ti­ci­pant, celui qui aurait pu finir pre­mier et rem­por­ter la récom­pense pro­mise. Son nom, Bernard Moitessier, résonne pro­ba­ble­ment dans le cœur de chaque navi­ga­teur. Alors qu’il était en bonne posi­tion pour gagner, ce der­nier reje­ta la com­pé­ti­tion et envoya un mes­sage à l’aide d’un lance-pierres sur un grand pétro­lier : « Cher Robert (du Sunday Times), le Horn a été arron­di le 5 février et nous sommes le 18 mars. Je conti­nue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heu­reux en mer, et peut-être, aus­si pour sau­ver mon âme. » Est-il besoin d’en dire plus ? L’homme goû­tait peu les hon­neurs et pré­fé­ra prendre la tan­gente, loin d’une « socié­té où tous les coups sont per­mis pour­vu qu’ils soient légaux ». Contre les des­truc­tions phy­siques et spi­ri­tuelles de la course au pro­grès, et parce qu’il se sen­tait libre sur les océans, le navi­ga­teur pour­sui­vit sa route jus­qu’à Tahiti, accom­plis­sant un tour du monde et demi. « Je n’en peux plus des faux dieux de l’Occident tou­jours à l’af­fût comme des arai­gnées, qui nous mangent le foie, nous sucent la moelle. Et je porte plainte contre le Monde moderne, c’est lui, le Monstre. Il détruit notre terre, il pié­tine l’âme des hommes. » [M.E.]

Éditions Arthaud, 2004


Bannière : pho­to­gra­phie du groupe Roz Cron and the International Sweethearts of Rhythm (DR)


REBONDS

Cartouches 13, sep­tembre 2016
Cartouches 12, juillet 2016
Cartouches 11, juin 2016
Cartouches 10, mai 2016
Cartouches 9, avril 2016

Ballast
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« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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couverture du 8

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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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