Cartouches (10)


Déplacer le regard des mili­tants, des grèves ouvrières aux États-Unis, l’expérience du départ, des bar­rages israé­liens, la Russie de Poutine, un trou dans le man­teau de Spinoza, le Commun et Jean Jaurès, un vil­lage quelque part en Kabylie, un poste d’aide ména­gère, les four­mis de l’écologie : nos chro­niques du mois de mai. 


Comment lut­ter ? Sociologie et mou­ve­ments sociaux, de Lilian Mathieu

Que pense la socio­lo­gie des mou­ve­ments sociaux ? Dans le monde uni­ver­si­taire, les mobi­li­sa­tions sont deve­nues un sujet par­ti­cu­liè­re­ment pri­sé par les socio­logues et les poli­tistes. Développant de nom­breux appa­reils théo­riques, ils tentent de com­prendre pour­quoi, com­ment et avec quels effets des per­sonnes décident, avec suc­cès ou non, de se ras­sem­bler pour reven­di­quer quelque chose. Dans ce livre, le socio­logue Lilian Mathieu ambi­tionne de rendre acces­sibles ces ques­tion­ne­ments et résul­tats habi­tuel­le­ment réser­vés aux publi­ca­tions et évé­ne­ments scien­ti­fiques. L’auteur se défend de vou­loir « révé­ler aux mili­tants ce qu’ils igno­re­raient et de se poser à leur égard en conseiller ou en don­neur de leçon », mais les invite sim­ple­ment à « dépla­cer le regard » sur leur acti­vi­té. L’ouvrage est divi­sé en cha­pitres pré­sen­tant les réponses par­tielles et pro­vi­soires appor­tées aux grandes ques­tions posées par l’analyse des mou­ve­ments sociaux : « Qu’est-ce qui pro­voque l’apparition d’un mou­ve­ment social ? », « Qui s’engage, et pour quelles rai­sons ? », « Quels moyens de lutte adop­ter ? », etc. Le pari, plu­tôt réus­si car modes­te­ment lan­cé, est qu’aider les mili­tants à effec­tuer un retour cri­tique sur leurs pra­tiques et repré­sen­ta­tions « peut contri­buer à faire pro­gres­ser la part de conscience et de maî­trise au sein d’actions col­lec­tives éman­ci­pa­trices prises dans des logiques, des dyna­miques et des contraintes qui échappent en large part à la conscience de leurs pro­ta­go­nistes ». Le lec­teur n’y trou­ve­ra ni solu­tion miracle, ni grand cadre théo­rique englo­bant, mais sim­ple­ment des pistes de réflexion et un état des lieux des débats entre « spé­cia­listes ». Reste ensuite à retour­ner à l’incertaine et éprou­vante réa­li­té de l’action poli­tique avec, espé­rons-le, quelques muni­tions sup­plé­men­taires. [M.H.]

Éditions Textuel, 2004
Le PDF du livre est dis­po­nible gra­tui­te­ment sur l’archive ouverte HAL-SHS.

La Bombe, de Frank Harris

Aux toutes pre­mières lignes de ce livre, un aveu : « Je m’appelle Rudolph Schnaubelt. C’est moi qui ai lan­cé la bombe qui tua huit poli­ciers et en bles­sa soixante à Chicago, en 1886. » Nous sommes à Haymarket Square, le 4 mai 1886 exac­te­ment. L’Amérique est secouée depuis plu­sieurs semaines par des grèves et des mani­fes­ta­tions d’ouvriers étran­gers. Tous venus du Vieux Continent en quête d’une vie meilleure, ils et elles découvrent une Amérique capi­ta­liste qui n’a cure des condi­tions de tra­vail de sa classe ouvrière — encore moins lorsqu’elle est consti­tuée de migrants. De réunions en mee­tings, un mou­ve­ment de contes­ta­tion naît où des mil­liers de per­sonnes dénoncent l’exploitation, la mise en dan­ger de leur san­té et de leur vie au tra­vail, le tout pour un salaire de misère. Mais l’État y répond par une forte répres­sion, et la presse locale puis natio­nale ne couvre que très par­tiel­le­ment — et par­tia­le­ment — ces évé­ne­ments. Ce ras­sem­ble­ment du 4 mai vise à dénon­cer les vio­lences poli­cières qui s’abattent sur ce mou­ve­ment ; en par­ti­cu­lier celles du 1er Mai, qui ont fait un mort et une dizaine de bles­sés. Frank Harris, auteur et jour­na­liste, membre de la com­mu­nau­té irlan­daise amé­ri­caine de l’Amérique du début du XXe siècle, rédige cette œuvre en par­tie fic­tive qui pro­pose de retra­cer le dérou­le­ment de ces évé­ne­ments deve­nus his­to­riques. L’on y suit les pen­sées de Rudolph Schnaubelt, membre du groupe anar­chiste de Louis Lingg, qui serait le véri­table lan­ceur de la bombe. Personnage fic­tif du récit de Harris, Schnaubelt ne sera pas arrê­té par les auto­ri­tés ; contrai­re­ment aux huit hommes qui furent jugés et dont sept furent condam­nés à mort — par pen­dai­son — à l’issu du fameux pro­cès du 21 juin 1886 qui fut qua­li­fié de « pro­cès des anar­chistes et du mou­ve­ment ouvrier ». Ce roman, que Charlie Chaplin aurait tenu pour « chef d’œuvre », est une belle occa­sion de se remé­mo­rer les évé­ne­ments à l’origine des ras­sem­ble­ments du 1er Mai — fête inter­na­tio­nale des tra­vailleurs en com­mé­mo­ra­tion de ces luttes pour la jour­née de tra­vail à huit heures. [C.G.]

Éditions La der­nière goutte, 2015

Américanisme, de Chimamanda Ngozi Adichie

« En des­cen­dant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir ces­sé d’être noire. » Ifemelu et Obinze gran­dissent dans le Nigeria des années 1990, sans réelles pers­pec­tives d’avenir et dans le fan­tasme — sans arrêt entre­te­nu par ceux qui ont pu par­tir — de l’Amérique ou de l’Angleterre. Chacun leur tour, ils vont faire l’expérience du départ, de la vie dans un pays qui leur est étran­ger, puis du retour et de la réadap­ta­tion. Ifemelu, aux États-Unis dans le monde uni­ver­si­taire, et Obinze, comme tra­vailleur sans-papier à Londres, vont s’immerger dans des modes de vie, des repré­sen­ta­tions et des com­por­te­ments qui bou­le­versent ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient. La langue intime et cha­leu­reuse de Chimamanda Ngozie Adichie nous fait suivre cha­cune de leurs péri­pé­ties en col­lant à la vio­lence et la richesse de ce qu’ils découvrent. Roman d’amour, Americanah nous raconte les joies, les dou­leurs de ces deux per­son­nages émou­vants de sin­cé­ri­té qui se cherchent eux-mêmes et l’un l’autre. À la fois à l’intérieur et à l’extérieur des socié­tés qu’ils habitent, le déca­lage qu’ils vivent les éclaire de manière pro­fon­dé­ment ori­gi­nale. Côtoyant immi­grés et Américains, et les anciens expa­triés de retour au pays, Ifemelu et Obinze livrent une chro­nique sai­sis­sante où s’entremêlent grande et petite his­toire. Les per­son­nages nous content les failles qui les com­posent, leurs rêves, et nous emportent dans la des­crip­tion d’un monde où la cou­leur de la peau, la langue, la coif­fure, la richesse perdent de leur sens évident pour appa­raître comme des mar­queurs sociaux dont il faut appri­voi­ser les codes. Comment ne pas se tra­hir ? Comment res­ter soi-même ? Qui est-on lorsque les images qui nous construisent forment autant de fils contra­dic­toires et évi­dents ? Comment ne pas être une « ame­ri­ca­nah », une expa­triée mépri­sante pour son pays d’origine, ni le réduire à un idéal figé ? [J.G.]

Éditions Gallimard, 2014

Palestine, de Hubert Haddad

« À quoi bon ? pour­sui­vit Nessim d’une voix blanche. Nous sommes ban­nis de chez nous, délo­gés, dépos­sé­dés, tous cap­tifs. Partout des murs dres­sés, des bar­rages, des routes de détour­ne­ment. Est-ce qu’on peut vivre comme ça, par­qués dans les enclos et les cages d’une ména­ge­rie ? Veut-on nous pous­ser au sui­cide, à la dévas­ta­tion ? Je hais notre sort, je les déteste tous à en perdre l’esprit… » Dans cette œuvre à l’humanité dérou­tante, Hubert Haddad nous plonge dans le vaste uni­vers tra­gique d’un pays que nous ne connais­sons que trop peu de l’intérieur. Lorsqu’une patrouille israé­lienne est assaillie par un com­man­do pales­ti­nien, c’est le début d’une longue et dif­fi­cile intrigue pour ce jeune sol­dat qui, suite à une prise d’otage, en perd tous ses repères — allant jusqu’à éga­rer son propre nom. C’est lorsqu’il est recueilli par deux jeunes Palestiniennes que le sol­dat se crée sa propre iden­ti­té : il devient Nessim, un jeune homme désor­mais en proie aux souf­frances et aux ten­sions qui accablent la Cisjordanie. Haddad ne se contente pas d’interroger son lec­teur sur le conflit israé­lo-pales­ti­nien, il bou­le­verse nos défi­ni­tions des sen­ti­ments et notre com­pré­hen­sion du concept d’identité. Comme dans cha­cun de ses romans, Hubert Haddad détient, dans Palestine, le don de subli­mer une tra­gé­die pleine de failles et de tumultes. [M.S.F]

Éditions Zulma, 2007
Le Festival Ciné-Palestine se tient en ce moment, en Île-de-France, jusqu’au 5 juin.

La Russie sous Poutine, de Jean-Jacques Marie

Entre les images mains­tream d’un Poutine arro­gant, raciste, pié­ti­nant les droits de l’homme, prêt à réta­blir l’Empire russe à coups de guerre et d’annexion, refu­sant de jouer le jeu des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et les contre-dis­cours le pei­gnant comme une des seules résis­tances à l’impérialisme amé­ri­cain, voire comme un ouvrié­riste fai­sant ce qu’il peut face aux oli­garques et aux autres mafieux, dif­fi­cile de s’y retrou­ver. C’est pour­tant ce que per­met de faire Jean-Jacques Marie, his­to­rien, spé­cia­liste de l’URSS, auquel on doit notam­ment des bio­gra­phies de Trotsky, Staline et Lénine (et, plus récem­ment, la publi­ca­tion du Rapport Khrouchtchev). Dans La Russie sous Poutine, Marie évite de prendre par­ti dans un débat idéo­lo­gi­que­ment mani­chéen pro ou contre Poutine, et pré­fère dres­ser, point par point, un état des lieux de la Russie de nos jours. Le sous-titre, Au pays des faux sem­blants, est bien­ve­nu : faux-sem­blant des soi-disant « révo­lu­tions de cou­leur » ; faux-sem­blants des syn­di­cats qui ne sont que des cour­roies de trans­mis­sion du pou­voir et qui contri­buent à bri­ser tout mou­ve­ment social ; faux-sem­blant d’un natio­na­lisme exa­cer­bé qui est sur­tout, pour Poutine, un moyen d’essayer de détour­ner le débat public des pro­blèmes éco­no­miques et sociaux ; faux-sem­blant d’une oppo­si­tion très média­ti­sée par les Occidentaux, comme celle des Pussy Riots (qui veulent chas­ser Poutine du pou­voir tout en étant fas­ci­nés par des oli­garques spé­cia­listes des opti­mi­sa­tions fis­cales). Marie montre le para­doxe du pou­voir de cet État qui, mal­gré sa fra­gi­li­té, pos­sède cepen­dant encore une sou­ve­rai­ne­té consé­quente — bien que menant des poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion et d’ouverture aux capi­taux étran­gers (avec notam­ment l’adhésion du pays à l’OMC en 2011) qui ne peuvent mener qu’à l’affaiblissement du rôle de ce même État. Paradoxe qui semble inso­luble, et qui dépasse lar­ge­ment la figure de Poutine, d’un pays gan­gre­né par une bureau­cra­tie qui se doit de main­te­nir en place un appa­reil éta­tique à même de piller les res­sources du pays, tout en déna­tio­na­li­sant le maxi­mum de biens pos­sibles… pour piller plus faci­le­ment. Le tout sur fond de colère sociale, dans un pays où 96 % des Russes sont consi­dé­rés comme pauvres, dans un pays où il y a deux fois moins de diplô­més de l’enseignement supé­rieur qu’à la fin de la Seconde Guerre mon­diale. Jusqu’à quand ? [L.V.]

Éditions Payot & Rivages, Paris, 2016

 Le Manteau de Spinoza — Pour une éthique hors la Loi, d’Ivan Segré

Baruch Spinoza, excom­mu­nié de la syna­gogue d’Amsterdam en 1656 et condam­né pour athéisme, avait un trou dans son man­teau. Ce trou, résul­tant d’un coup de cou­teau, est le sym­bole, nous dit Ivan Segré — phi­lo­sophe et tal­mu­diste —, de la haine que pro­vo­quait sa libre pen­sée, « hors la Loi », auto­nome. Son scep­ti­cisme, inter­pré­té à l’aune d’une pos­ture anti­juive, fait que Spinoza est accu­sé de tra­hi­son. Plus de 350 ans plus tard, l’affaire n’est pas close. Dans Le sage trom­peur, Jean-Claude Milner inter­prète un pas­sage du Traité Théologico-poli­tique de Spinoza comme étant l’une des racines de l’antisémitisme ratio­na­liste ou laïque. Pour Spinoza, nous dit Milner, la seule voie pos­sible pour échap­per aux per­sé­cu­tions serait l’assimilation et, à terme, la dis­pa­ri­tion du « nom Juif », la « per­sé­cu­tion par­faite ». Issue à laquelle Spinoza serait favo­rable. Milner, tout médi­sant qu’il soit, n’en pro­duit pas moins un texte argu­men­té et intel­li­gent. Ivan Segré lui répond impla­ca­ble­ment, met­tant en lumière l’obscurantisme de ses pro­pos. Car, pour Ivan Segré, cette inter­pré­ta­tion est bien la consé­quence d’une lec­ture mal­veillante de Spinoza. Renversant l’ordre éta­bli, contre la pen­sée dog­ma­tique, Spinoza fait pri­mer la rai­son et la connais­sance, dans une pers­pec­tive pro­pre­ment phi­lo­so­phique et éman­ci­pa­trice. Deux lec­tures vont dès lors s’opposer. Milner recher­chant dans l’implicite du texte de Spinoza, n’hésitant pas à bru­ta­li­ser la source d’origine ; Segré, her­mé­neute de qua­li­té, tra­vaillant au contraire sur l’explicite du texte, pre­nant par exemple les contra­dic­tions de Spinoza à bras le corps et non pas comme des trom­pe­ries dans le but d’effacer le « nom Juif ». Ce livre, sous des atours plu­tôt aus­tères, offre en réa­li­té une lec­ture par­ti­cu­liè­re­ment jouis­sive — Segré pou­vant à l’occasion faire preuve d’un humour grin­çant. Mais, sur­tout, il nous apprend à (bien) lire et à pen­ser (avec rigueur) ; ce qui n’est pas la moindre des qua­li­tés. Si la pre­mière par­tie est en forme de règle­ment de comptes, il appro­fon­dit son pro­pos avec une fine ana­lyse des tenants et abou­tis­sants de la manœuvre de Milner à la lumière de Spinoza, du contexte his­to­rique des textes, des réfé­rences bibliques et tal­mu­diques, etc. Mais cet essai est aus­si poli­tique, et la pen­sée spi­no­ziste se fait ligne de démar­ca­tion. Le Manteau de Spinoza s’inscrit dans une suite biblio­gra­phique de son auteur. En effet, Ivan Segré réha­bi­lite la figure de l’intellectuel juif, et le judaïsme, dans une pers­pec­tive éman­ci­pa­trice et pro­gres­siste, voire révo­lu­tion­naire, contre les cari­ca­tures réac­tion­naires et droi­tières qui occupent majo­ri­tai­re­ment le magis­tère de la parole. [J.C.]

Éditions La Fabrique, 2014

Commun : essai sur la révo­lu­tion au XXIe siècle, de Pierre Dardot et Christian Laval

Quelle alter­na­tive à l’hégémonique « rai­son néo­li­bé­rale » ? Depuis le début des années 2000, de nom­breux mou­ve­ments alter­mon­dia­listes et éco­lo­gistes se construisent autour d’un prin­cipe par­ti­cu­lier : celui de com­mun. Prenant leur suite, Dardot et Laval tentent d’abord de cla­ri­fier un concept lar­ge­ment uti­li­sé dans de nom­breux contextes et à des fins variées. Ils pro­posent un long et riche retour cri­tique sur les tra­vaux exis­tants – Marx (le com­mun est pro­duit par le capi­tal), Proudhon (le com­mun est une force imma­nente et spon­ta­née volée par le capi­tal), Elinor Ostrom (les « biens com­muns »), l’éthique hacker et les « com­muns de la connais­sance », etc. Puis retracent l’histoire des com­muns dans le droit et les ins­ti­tu­tions — Magna Carta, Common Law, droit cou­tu­mier de la pau­vre­té, droit pro­lé­ta­rien, etc. Au fur et à mesure, les auteurs construisent une concep­tion du com­mun qui ne se limite pas à une qua­li­té — c’est le cas des « biens com­muns » —, mais à un prin­cipe poli­tique par lequel les citoyens doivent se gou­ver­ner eux-mêmes. L’ouvrage, mar­qué par un conte­nu for­te­ment théo­rique, se ter­mine par une série de pro­po­si­tions poli­tiques : le déve­lop­pe­ment d’une poli­tique du com­mun, enten­due comme « réor­ga­ni­sa­tion du social en fai­sant du droit d’usage l’axe juri­dique de la trans­for­ma­tion sociale et poli­tique, en lieu et place du prin­cipe de pro­prié­té » ; l’institution de l’entreprise com­mune ; la trans­for­ma­tion des ser­vices publics en ins­ti­tu­tions du com­mun ; l’institution de com­muns mon­diaux et d’une fédé­ra­tion des com­muns, etc. Pour faire adve­nir ce monde, le phi­lo­sophe et le socio­logue invitent à « retrou­ver la gran­deur de l’idée de révo­lu­tion », non pas, pour reprendre les mots de Castoriadis, comme guerre civile ou effu­sion de sang, mais comme « chan­ge­ment de cer­taines ins­ti­tu­tions cen­trales de la socié­té par l’activité de la socié­té elle-même ». Pour dépas­ser le capi­ta­lisme, ni l’encerclement, ni l’effondrement, ni la prise de pou­voir ne fonc­tion­ne­ront : il fau­dra plu­tôt comp­ter sur la conver­gence entre dif­fé­rentes acti­vi­tés dans la direc­tion du com­mun. Et les auteurs de citer Jaurès : « Que tous les hommes passent, de l’état de concur­rence bru­tale et de conflit, à l’état de coopé­ra­tion, que la masse s’élève, de la pas­si­vi­té éco­no­mique à l’initiative et à la res­pon­sa­bi­li­té, que toutes les éner­gies qui se dépensent, en luttes sté­riles ou sau­vages, se coor­donnent pour une grande action com­mune, c’est la fin la plus haute que peuvent se pro­po­ser les hommes. » [M.H]

Éditions La Découverte, 2014

L’Opium et le Bâton, de Mouloud Mammeri

« Séduire ou réduire, mys­ti­fier ou punir, depuis que le monde est monde, aucun pou­voir n’a jamais su sor­tir de la glu ce dilemme ; tous n’ont jamais eu à choi­sir qu’entre ces deux pauvres termes : l’opium ou le bâton. » Le pro­cé­dé est clas­sique : la poi­gnée de ceux qui com­mandent a tou­jours domi­né la masse des gou­ver­nés selon ces deux méthodes, le men­songe ou la vio­lence. En plein cœur de la guerre d’indépendance algé­rienne, si la pre­mière n’a pas tout à fait dis­pa­ru, elle a tout de même lais­sé la place belle à la seconde : tous ceux qui osent se dres­ser contre la France, ces « rebelles » qui remettent en cause le sys­tème colo­nia­liste, seront tra­qués, tor­tu­rés, pla­cés dans des camps, for­cés de retrou­ver le che­min de la rai­son ou de mou­rir pour leurs idées. Des quar­tiers d’Alger aux vil­lages recu­lés de Kabylie, les Algériens sont pris dans un étau : sou­mis à l’armée fran­çaise le jour, alliés clan­des­tins du FLN la nuit, leur exis­tence est prise dans un conflit où les enne­mis et les alliés ont par­fois des airs de famille, où les hommes se rangent du côté du puis­sant par oppor­tu­nisme ou changent de camp en même temps qu’ils com­prennent l’horreur qui se déroule sous leurs yeux. Mouloud Mammeri, grande figure de la lit­té­ra­ture algé­rienne fran­co­phone, dresse ici un por­trait poi­gnant de ces luttes inex­tri­cables et de ses héros ano­nymes. Quand la tra­di­tion mil­lé­naire d’un vil­lage kabyle est balayée, en quelques années, par une guerre d’un genre nou­veau, les choix sont limi­tés car tout le monde, de gré ou de force, est prié de choi­sir son camp : ce sera la Révolution ou la sou­mis­sion. Il fau­dra plier sous la bâton ou déci­der de frap­per à son tour. [J.D.]

Éditions La Découverte, 1992

Push, de Sapphire

Vous avez sans doute enten­du par­ler du film Precious, grand suc­cès de l’année 2009 récom­pen­sé aux Oscars. Mais Precious, c’est d’abord un livre, l’histoire d’une anti­hé­roïne dont le nom sonne iro­ni­que­ment : à seize ans, elle est noire, obèse, illet­trée, bat­tue et mal­trai­tée par sa mère et se réfu­gie dans des rêves télé­vi­suels où elle s’imagine en chan­teuse et star de clips sexy. Lorsqu’elle se retrouve pour la deuxième fois enceinte de son père (après avoir déjà don­né nais­sance à un bébé mal­for­mé), elle est ren­voyée de son école et apprend qu’elle est atteinte du sida. Difficile de trou­ver pire. Histoire glauque à sou­hait ; roman misé­ra­bi­liste ? Eh bien, non. Parce que Precious se rebelle, qu’elle veut édu­quer et aimer son fils. Qu’elle découvre à l’école alter­na­tive, grâce à une pro­fes­seure dévouée, la pos­si­bi­li­té de lire et d’écrire. Qu’elle ne cesse de se battre (« – Je sais que vous êtes fati­guée, mais faut pas lâcher main­te­nant, allez, Precious, encore un effort. – Et bon, je le fais. ») Un roman enga­gé, un roman de luttes, d’espoir sans idéa­lisme cepen­dant, dans une socié­té où les ser­vices sociaux ferment les uns après les autres et où, après tous ses efforts, Precious ne peut espé­rer grand-chose d’autre qu’un poste d’aide ména­gère — « tor­cher le cul des riches Blancs », comme elle dit. C’est Precious qui nous raconte tout cela, avec son lan­gage de fille désco­la­ri­sée qui appri­voise peu à peu les mots. Peu à peu ses com­pagnes prennent aus­si la parole, cha­cune racon­tant son his­toire, avec tout autant de rage (« Fin, non, COMMENCEMENT » ; « C’est pas encore fini ! »). Narration ora­li­sée, bal­bu­tie­ments de mots incom­plets, frag­ments de lettres, jour­nal intime ratu­ré et poèmes se suc­cèdent, fai­sant de Precious une œuvre hybride, entre roman et per­for­mance poé­tique proche du slam. Une grande œuvre. [L.V.]

Éditions de l’Olivier, 1997

Made in India, le labo­ra­toire éco­lo­gique de la pla­nète, de Bénédicte Manier

Il arrive que des four­mis déplacent un élé­phant. Que de simples citoyens court-cir­cuitent les volon­tés de grosses mul­ti­na­tio­nales. Que des décen­nies de dia­spo­ras éco­lo­giques au sein d’un monde où la moder­ni­té — dans son logi­ciel occi­den­tal — indus­trielle et sans fron­tières, fassent naître, pour contras­ter l’absurdité des déci­sions poli­tiques décon­nec­tées, quan­ti­tés d’initiatives dites « locales » menées par des citoyens ordi­naires. La jour­na­liste Bénédicte Manier avait grat­té le monde pour en réper­to­rier ces gestes, comme autant de tirs grou­pés, dans son ouvrage Un mil­lion de révo­lu­tions tran­quilles. Connaisseuse de l’Inde, qu’elle sillonne depuis vingt ans, elle y pro­longe cette réflexion dans son der­nier livre, et rap­pelle com­bien ces ini­tia­tives locales (des solu­tions concrètes en matière de san­té, d’agriculture éco­lo­giste, de nutri­tion, d’assainissement des eaux, de recy­clage des déchets) ont le poids du nombre dans le second pays le plus peu­plé de la pla­nète — pays dont nul n’ignore la dis­pa­ri­té des niveaux de vie. Les enjeux, de fait, y sont nom­breux, et les solu­tions trou­vées ont des consé­quences immé­diates sur un grand nombre de per­sonnes : l’Inde est une immense zone d’expérimentation. Ainsi, l’important réseau Honey Bee, « seul au monde à arti­cu­ler les savoirs de fer­miers, d’artisans, de scien­ti­fiques, d’informaticiens et d’étudiants », accom­pagne la com­mer­cia­li­sa­tion acces­sible de cen­taines d’inventions d’anonymes, issues de savoir-faire épars, et forme de nom­breuses femmes, et hommes, venus d’autres zones rurales d’Afrique et d’Asie. Les pro­blèmes qui se posent dans les Suds se résou­draient essen­tiel­le­ment par une coopé­ra­tion Sud-Sud. « Ce cli­vage entre high tech et low tech, reflet d’une socié­té très inéga­li­taire, pour­rait sem­bler un han­di­cap. C’est en réa­li­té un atout. Aucun autre pays au monde ne sait aus­si bien arti­cu­ler ces deux apti­tudes pour mettre des solu­tions tech­niques ou agro-éco­lo­giques au ser­vice de tous ». Manier nous laisse voir des cen­taines de col­la­bo­ra­tions vic­to­rieuses entre entre­pre­neurs pas­sés par des uni­ver­si­tés inter­na­tio­nales, sou­cieux de tra­vailler avec les savoir-faire locaux, visant à préserver/réparer les éco­sys­tèmes tout en amé­lio­rant la vie des habi­tants, avec les lati­tudes et les maté­riaux des popu­la­tions. Des bare­foot doc­tors aux solar mamas, on y apprend qu’une grand-mère illet­trée peut deve­nir ingé­nieure solaire. Des solu­tions qui se veulent à la por­tée de tous. « Je ne crois pas au chan­ge­ment venu d’en haut, mais plu­tôt au par­tage des savoirs déja dis­po­nibles », lui dira encore Rikin, diri­geant de l’ONG Digital Green. [M.M.]

Éditions Premier Parallèle, 2015


Photographie de ban­nière : Farmer and sons wal­king in the face of a dust storm, Arthur Rothstein, 1936 


REBONDS

Cartouches 9, avril 2016
Cartouches 8, mars 2016
Cartouches 7, février 2016
Cartouches 6, jan­vier 2016
Cartouches 5, décembre 2015

Ballast
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couverture du 7

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Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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