Cartouches (5)


« Un livre est un fusil chargé dans la maison
d’à côté. Brûlons-le. Déchargeons l’arme. Battons
en brèche l’esprit humain. » R. Bradbury, Fahrenheit 451

 La Gauche c’est quand ?, de Marc Crépon

c5-a Court mais vif et lim­pide, ce texte inter­roge l’abandon de la « mys­tique de gauche » par la gauche elle-même. Le par­ti pris sub­jec­tif ren­force la fer­veur un peu déses­pé­rée qui res­sort de l’ensemble. La gauche, pour Marc Crépon, c’était quatre élé­ments indis­so­ciables : le refus de l’ordre moral, le refus du tout-sécu­ri­taire, la mémoire des luttes sociales et le devoir d’hospitalité. C’est donc l’autopsie d’une décep­tion qui nous est pro­po­sée. Les organes sont exa­mi­nés un à un. On espère encore vague­ment retrou­ver trace de vie : mais non, le poi­son est par­tout, la gauche nulle part. L’originalité de la réflexion consiste à mettre en pers­pec­tive la situa­tion poli­tique actuelle avec un texte de Péguy de 1910, Notre jeu­nesse, qui constate déjà la faillite du répu­bli­ca­nisme — à l’époque socia­liste… Déjà, les élec­tions appa­raissent comme « une for­ma­li­té tru­quée », « déri­soire », mal­gré le « labo­rieux, redou­table enfan­te­ment » du suf­frage uni­ver­sel pour lequel tant d’hommes et de femmes s’étaient bat­tus. Le constat de Crépon est sans appel : « Une poli­tique qui ne trouve plus dans la mys­tique qui la fonde […] la res­source néces­saire pour atti­rer les élec­teurs vers les urnes est une poli­tique qui s’est cou­pée du peuple » en pri­vi­lé­giant le sabir bureau­cra­tique et l’indistinction droite/gauche. Contre le libé­ra­lisme dog­ma­tique et le culte de l’austérité qui ont assas­si­né l’idée euro­péenne, contre l’abandon même du prin­cipe d’égalité, impen­sé ultime d’une gauche qui ne sait plus recon­naître la misère, est-il encore pos­sible de pro­po­ser une alter­na­tive au règne du mar­ché, tout en empor­tant l’adhésion d’un peuple ? Quand la poli­tique en oublie de rêver, les hommes ont fini d’y croire — ils risquent alors de se tour­ner vers d’autres mys­tiques bien plus fâcheuses, celles du res­sen­ti­ment… Peu de lumière au fond dans cet hymne à l’espérance per­due, mais une alerte, une évi­dence : « La gauche ne sor­ti­ra pas de l’ornière […] en se conten­tant de bran­dir l’épouvantail de l’extrême droite. » La leçon est salu­taire et devrait faire taire tous les tech­no­crates cyniques récu­sant le lyrisme de l’espérance et la puis­sance du dis­cours. Car aucune poli­tique ne peut se pas­ser des mots qui la chantent et la pro­mettent, la pré­disent et l’inventent. [A.B.]

Éditions des Équateurs, 2015

☰ N’appartenir, de Karim Miské

Comment peut-on réagir face à l’idéologie et à la pro­pa­gande toxique de l’« iden­ti­ta­risme » ? Comment peut-on s’y oppo­ser, sur­tout si elles sont réac­tion­naires, dis­cri­mi­na­toires et auto­ri­taires ? Comment peut-on évi­ter ses pièges ? Ces ques­tions sont conte­nues dans ce bref, per­cu­tant et très ponc­tuel « essai-récit ». L’auteur et docu­men­ta­riste fran­çais Karim Miské (né à Abidjan en 1964) élève sa voix et déve­loppe des concepts clés, tels que l’appartenance, la non-appar­te­nance, la fra­gi­li­té des iden­ti­tés, l’absence de foi ou le métis­sage. Tout com­mence avec une bles­sure – l’énonciation de la bâtar­dise – pro­duite en famille : « On des­cend tous de longues lignées de trau­ma­ti­sés qui s’en remettent plus ou moins. Tous. » Les effets ne se font pas attendre : les soi-disant cer­ti­tudes se brisent et, par réac­tion ou par défense, génèrent le rejet. Rejet des contraintes iden­ti­taires, des clas­se­ments idéo­lo­giques et eth­no­re­li­gieux : « L’impossibilité de l’identité. Race, reli­gion, poli­tique, wha­te­ver. C’est par là, oui, que c’est pas­sé. » Mais aus­si une longue et dou­lou­reuse quête afin de cher­cher la véri­té ; un voyage intel­lec­tuel, cultu­rel et éthique pour y voir clair. Dans un pre­mier moment, les idées de Sartre et d’Arendt aident l’auteur, puis ce sera le tour de la musique — celles-ci peuvent être vues comme des « bous­soles » utiles pour contour­ner d’autres contraintes. C’est la quête d’une uto­pie pro­téi­forme qui ne sera pas adé­quate pour trou­ver des réponses satis­fai­santes. Les iden­ti­tés révèlent leurs fra­gi­li­tés para­doxales. L’errance sert pour ten­ter de savoir non seule­ment qui nous sommes, où nous sommes, mais sur­tout pour res­ter en dehors, excen­trés. C’est alors que la lit­té­ra­ture porte le règne de la liber­té. Un espace où se trouve cette foi en la lit­té­ra­ture qui « n’a jamais tué per­sonne, au contraire de la plu­part des autres croyances poli­tiques ou spi­ri­tuelles ». Cela devient la nou­velle appar­te­nance, peut être la seule, pour réus­sir authen­ti­que­ment à s’appar­te­nir. [L.D.]

Éditions Viviane Hamy, 2015

 Frontières et iden­ti­tés natio­nales — La France et l’Espagne dans les Pyrénées depuis le XVIIe siècle, de Peter Sahlins

c5-c Ce sont bien sou­vent les his­to­riens anglo-saxons qui, depuis plu­sieurs années main­te­nant, pro­duisent les tra­vaux les plus sti­mu­lants sur la France. On peut pen­ser à l’é­tude de David Garrioch sur le Paris du XVIIIe, à la grande bio­gra­phie consa­crée à Robespierre par Peter McPhee, ou encore au tra­vail de Timothy Tackett sur 1789. L’ouvrage de Peter Sahlins, dans la lignée construc­ti­viste des tra­vaux clas­siques de Benedict Anderson, récem­ment dis­pa­ru, ou d’Éric Hobsbawm, s’emploie à revi­si­ter la ques­tion de la construc­tion natio­nale en France et en Espagne. Faisant sienne la for­mule de Pierre Vilar selon laquelle « l’his­toire du monde est mieux obser­vée depuis la fron­tière », Peter Sahlins s’in­té­resse à la val­lée de Cerdagne, divi­sée en deux à la suite du trai­té des Pyrénées, en 1659. Sahlins entend explo­rer la contri­bu­tion de cette région (et à tra­vers elle, des zones fron­ta­lières) à la construc­tion de l’État-nation, en France et en Espagne, tout au long des XVII, XVIII et XIXe siècles. À l’ins­tar d’Anderson, Sahlins s’ins­crit en réac­tion contre une concep­tion essen­tia­liste de la nation : il montre que l’État-nation moderne est une créa­tion très récente. Sous l’Ancien Régime, il n’est pas fait de dif­fé­rence fon­da­men­tale entre les fron­tières exté­rieures du royaume et ses fron­tières internes, déli­mi­tant les domaines des sei­gneurs féo­daux. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle au moins, per­siste une notion de fron­tière fon­dée sur le concept de « juri­dic­tion » et non de « ter­ri­toire » : les monar­chies euro­péennes se conçoivent comme des enti­tés exer­çant une juri­dic­tion sur des sujets, le concept de sou­ve­rai­ne­té ter­ri­to­riale (condi­tion néces­saire au déve­lop­pe­ment d’une concep­tion moderne de la nation) n’est pas encore appa­ru. L’étude micro­his­to­rique de Sahlins montre éga­le­ment que les fron­tières demeurent très floues jus­qu’à la fin du XIXe siècle : ain­si, la fron­tière stricte qui sépare en deux la val­lée de Cerdagne conserve un carac­tère « zonal » et mal défi­ni bien après sa créa­tion. L’identité des habi­tants de la val­lée, fluc­tuante, oscille entre l’Espagne et la France tout au long du XIXe siècle. En cette période d’exal­ta­tion des valeurs d’une « France éter­nelle » pure­ment fan­tas­mée, la lec­ture de cet ouvrage est salu­taire. [P‑L.P.]

Éditions Belin, 2000

 Gustave Courbet — Peintre de la liber­té, de Michel Ragon

c5-i Obèse, alcoo­lique, exi­lé, rui­né, la barbe pleine de bière, les fesses d’hé­mor­roïdes et les dents de tabac : ces seuls mots suf­fisent à devi­ner la gran­deur de l’homme. Fils de pay­sans, mau­vais élève, piètre dan­seur, râleur et méga­lo­mane, Gustave Courbet jouait du cor, chaus­sait des sabots, chan­tait à l’en­vi, refu­sa la Légion d’hon­neur et exa­gé­rait à des­sein son accent de pro­vin­cial afin de mieux cho­quer le Tout-Paris. L’Art n’est pas affaire d’or­ne­ment : un tableau n’a pas voca­tion à déco­rer les appar­te­ments ni à ravir l’œil du pas­sant ; il doit brouiller, déré­gler, inter­lo­quer ou sus­pendre le flux ordi­naire des sens. Courbet reven­di­qua « le dra­peau du réa­lisme » et « l’art au ser­vice de l’homme » – le pen­seur anar­chiste Proudhon, qui fut son ami, avait décla­ré à pro­pos de l’une de ses toiles, Casseurs de pierres, qu’il s’a­gis­sait là de la pre­mière pein­ture socia­liste ; un his­to­rien de l’art le tenait pour « le Blanqui de la pein­ture ». Le réa­lisme farou­che­ment oppo­sé à l’Idéal. Peindre un ange ? En a‑t-on déjà vu ? Non ? Fin de la dis­cus­sion. Courbet, qui assu­mait plei­ne­ment sa posi­tion de « sau­vage », vou­lait « enca­nailler l’art » : par­ler de l’or­di­naire et du peuple, du petit peuple dont il avouait tirer toute sa modeste science. Son bio­graphe, l’his­to­rien liber­taire Michel Ragon, le décrit dans ces pages comme l’homme contre : le mariage, le pou­voir reli­gieux, l’art offi­ciel, le gou­ver­ne­ment, les textes en rimes… Contre, aus­si, les « popu­lo­phobes » (le mot fut de Courbet !), les bien pla­cés et les déci­deurs, les dan­dys et les cols-blancs. Quitter les clous se paie comp­tant : la cri­tique, bien sûr (on lui repro­cha de « glo­ri­fier la lai­deur vul­gaire », de com­mu­nier dans le « bar­bouillage de paravent » ou de pro­duire du « torche-cul et du papier de ten­ture ») ; le pou­voir, natu­rel­le­ment (il fut empri­son­né, après avoir par­ti­ci­pé à la Commune de Paris et conseillé de débou­lon­ner la colonne Vendôme – qu’il jugeait comme sym­bole des guerres napo­léo­niennes et obs­tacle à la fra­ter­ni­té entre les peuples). Si L’Origine du monde a fait de lui, au XXe siècle, un artiste mon­dia­le­ment recon­nu, l’homme – qui espé­rait qu’on le consi­dé­rât, après sa mort, comme un par­ti­san du « régime de la liber­té » – conti­nue d’être igno­ré. « Je me suis constam­ment occu­pé de la ques­tion sociale et des phi­lo­so­phies qui s’y rat­tachent, mar­chant dans ma voie paral­lè­le­ment à mon cama­rade Proudhon. […] J’ai lut­té contre toutes les formes de gou­ver­ne­ment auto­ri­taire et de droit divin, vou­lant que l’homme se gou­verne lui-même » : la toile n’a pas vieilli. [E.C.]

Éditions Fayard, 2004

 À ce stade de la nuit, de Maylis de Kerangal

c5-d C’est le nom de Lampedusa, enten­du à la radio au milieu de la nuit, qui pro­voque « l’expérience de la mémoire, autre­ment dit l’action de se remé­mo­rer », puis l’écriture, qui est ici « puis­sante et pul­sa­tile, un temple han­té de fan­tômes et de chants ». Lampedusa, « ce nom de légende, ce nom de ciné­ma —, mais ce matin du 3 octobre 2013, il s’est retour­né comme un gant, Lampedusa concen­trant en lui seul la honte et la révolte, le cha­grin, dési­gnant désor­mais un état du monde, un tout autre récit. » Il arrive qu’à l’intérieur d’une nuit de soli­tude, un topo­nyme venu de ces îles archaïques, «  arides et ani­males », « émer­gées à la conver­gence des plaques tec­to­niques afri­caines et eur­asiennes », fasse sur­gir à lui seul, dans l’appartement pari­sien d’une roman­cière, tous les visages des nau­fra­gés libyens, embar­qués sur un rafiot en bout de course pour s’éloigner d’une guerre qui a déjà dévas­té leurs vies d’avant. Dans la radio, les voix sont ita­liennes, tra­duites en direct pour dres­ser l’état des lieux d’une Europe hos­tile aux migrants. « Soudain une voix comme une boule de feu affole la cui­sine, elle est archaïque et dépla­cée, ver­go­gna, ver­go­gna ! Elle demande au monde entier de venir voir ce qui se passe ici, à Lampedusa. » La force du récit de Maylis de Kerangal est d’entrelacer « la sub­stance mné­sique » que convoque l’effroi de ces voix dans la nuit, dénom­brant les ano­nymes noyés et ceux qui auront sur­vé­cu au nau­frage. Dans son sillage, le nom de Lampedusa ramène aus­si la figure de Burt Lancaster dans Le Guépard de Visconti, à cause du nom presque oublié de l’auteur du roman, Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Le récit rend compte ain­si de la com­plexi­té de ces bles­sures qui creusent en nous un trau­ma­tisme pro­fond, à force de dénom­brer le chiffre des vic­times d’une poli­tique déci­dée à Bruxelles, pour édi­fier une Europe en forme de cita­delle dont nous serions les habi­tants dési­gnés, for­cés de sup­por­ter l’idée qu’une mer devienne aus­si le lieu d’une héca­tombe sans fin. Et, peu à peu, une évi­dence : celle qu’un trau­ma­tisme ins­crit dans l’esprit des lois euro­péennes appelle main­te­nant une révolte des consciences. [T.B.]

Éditions Verticales, 2015

☰ Le Coût humain de la mon­dia­li­sa­tion, de Zygmunt Bauman

c5-f Zygmunt Bauman est un socio­logue qui sort de l’or­di­naire. Nourri de nom­breuses lec­tures pui­sées à la fois dans et en-dehors des cadres rigides de la socio­lo­gie (d’Hannah Arendt à Adorno en pas­sant par Baudrillard, Bourdieu, Marx, Lévinas, Elias, etc.), on le connaît prin­ci­pa­le­ment pour son ana­lyse des socié­tés de consom­ma­tion contem­po­raine, qui évo­luent dans ce qu’il appelle la « moder­ni­té liquide ». Dans cet ouvrage phare de l’al­ter­mon­dia­lisme, il pro­cède avec brio à une ana­lyse pous­sée des dégâts cau­sés par la mon­dia­li­sa­tion, ain­si que des chan­ge­ments de para­digme qu’elle pro­voque. On y retrouve une cri­tique des nou­velles élites qui, grâce à la mon­dia­li­sa­tion tech­no-mar­chande, ont pu s’é­man­ci­per des dis­tances spa­tio-tem­po­relles : vitesse accé­lé­rée des échanges comme absence de dis­tance sur le Net ou en avion entre un point A et un point B. Les consé­quences concrètes ? L’apparition d’une nou­velle forme de lutte des classes, entre d’une part une bour­geoi­sie déter­ri­to­ria­li­sée, pro­fi­tant de cette nou­velle libé­ra­tion pour voya­ger à son gré, et d’autre part d’im­menses popu­la­tions subis­sant la délé­gi­ti­ma­tion de l’an­crage ter­ri­to­rial, et se fai­sant éjec­ter des endroits loca­li­sés où elles dési­re­raient bien sou­vent res­ter. D’autres domaines subissent son regard acerbe, comme l’ur­ba­nisme, la répres­sion de la cri­mi­na­li­té et le déclin de l’État-nation. On s’in­ter­ro­ge­ra tou­te­fois sur ce der­nier point : l’au­teur appelle à une autre mon­dia­li­sa­tion, quelque chose sup­plan­tant l’ar­chaïque sou­ve­rai­ne­té natio­nale, afin de contrer une mon­dia­li­sa­tion qui lui semble iné­luc­table. Quoi ? On ne sait pas. Il n’est pas dit, comme le sug­gère Régis Debray dans son ouvrage Éloge des fron­tières, qu’un monde sans fron­tières soit favo­rable aux plus dému­nis. [G.W.]

Éditions Fayard/Pluriel, 2011

 Homo Juridicus — Essai sur la fonc­tion anthro­po­lo­gique du Droit, d’Alain Supiot

c5-g C’est la soif de jus­tice – ou du moins la néces­si­té de se fixer des règles pour vivre ensemble, donc celle de s’ac­cor­der sur le droit – qui est le propre de l’homme. Voilà la thèse prin­ci­pale de cet ouvrage, qui dépasse rapi­de­ment les débats sur l’es­sence du droit (ins­tru­ment poli­tique, voix de la rai­son humaine, règle natu­relle ou d’es­sence divine) pour s’in­té­res­ser à la dog­ma­tique juri­dique et aux fins qu’elle pour­suit. Comment les hommes vivent le droit, s’en sai­sissent, se le figurent et le mobi­lisent ? Le droit a‑t-il chan­gé de nature dans les der­niers siècles, à la faveur des révo­lu­tions indus­trielles et sur­tout de la mon­dia­li­sa­tion de l’é­co­no­mie ? C’est à ces ques­tions – phi­lo­so­phiques, anthro­po­lo­giques – que nous invite Supiot dans cet essai dense et vif. Partant de l’his­toire du droit dans les socié­tés occi­den­tales, l’au­teur nous en montre d’a­bord les par­ti­cu­la­ri­tés vis-à-vis d’autres socié­tés – en termes de conte­nu (puni­tion, sanc­tion), d’ap­pli­ca­tion (exis­tence d’un tiers garant, qu’il soit reli­gieux ou sécu­laire), de forme (écrite), d’o­ri­gine (chré­tienne, mais pas seule­ment). Les bases sont posées, et Supiot n’a plus qu’à tirer le fil de son rai­son­ne­ment, impla­cable. Il expose ain­si les évo­lu­tions du droit occi­den­tal, et notam­ment fran­çais, deve­nu tech­nique juri­dique à l’aune de la révo­lu­tion indus­trielle, jus­qu’à nous plon­ger dans les liai­sons dan­ge­reuses entre­te­nues par le droit et l’é­co­no­mie glo­ba­li­sée. Ainsi de la déper­di­tion de la sou­ve­rai­ne­té éta­tique et, avec elle, de l’au­to­ri­té du juge natio­nal (on pense aux cours d’ar­bi­trages dans le TAFTA…), le pas­sage du gou­ver­ne­ment à la gou­ver­nance (plé­bis­ci­té par la Commission euro­péenne), mais aus­si de la croyance dans de nou­velles formes de jus­tice – les droits de l’homme occi­den­tal). Déperdition du carac­tère contrai­gnant du droit, retour à un droit deve­nu tan­tôt invec­tive morale (RSE, droits de l’homme, chartes et conven­tions inter­na­tio­nales dépour­vues d’ef­fet direct et d’ap­pli­ca­bi­li­té) tan­tôt science, donc véri­té, donc non sus­cep­tible de cri­tique (on pense à la mon­tée de l’a­na­lyse éco­no­mique du droit, ou à la mobi­li­sa­tion du droit dans les « poli­tiques de l’emploi », s’a­dap­tant à « l’ef­fet d’au­baine » et à la « confiance » des employeurs). Droit comme incan­ta­tion, donc, qui adopte de nou­velles fina­li­tés dans un monde à la fois si maté­riel et dépour­vu de réfé­rences reli­gieuses, mais en quête de sens et de légi­ti­ma­tion de son dis­cours, par les réfé­rences mul­tiples à l’é­co­no­mie de mar­ché. Droit du tra­vail deve­nu outil, sur­tout, avec ses sacri­fices (les sta­giaires, les chô­meurs de longue durée, qui sortent du « droit com­mun », « au nom de l’emploi), ses idoles (la sécu­ri­té et la flexi­bi­li­té), son dieu (le mar­ché), rem­pla­çant le tiers garant his­to­rique, l’État. Loin d’être tech­nique et des­ti­né aux seuls juristes et anthro­po­logues aver­tis, c’est un ouvrage brillant, poin­tu et docu­men­té, révo­lu­tion­naire sans même s’en aper­ce­voir tant il met à jour la méta­mor­phose kaf­kaïenne du droit, et notam­ment du droit social – en passe de deve­nir simple rouage tech­nique dans le grand mar­ché libé­ral. [D.M.]

Éditions Points, 2009

☰ Le Discours antillais, d’Édouard Glissant

c5-j La France a le cœur armure, et lourd de cette année 2015 où il fal­lut rap­pe­ler de la plus dou­lou­reuse manière l’odeur de la guerre. La guerre, oui, cer­tains en parlent en ces termes. Une guerre, d’abord celle des enjeux éco­no­mi­co-diplo­ma­tiques, des enjeux mili­taires, qui font des morts civiles à ramas­ser au Moyen-Orient jusqu’aux arron­dis­se­ments de Paris. Et, entre les deux, quelques décen­nies d’histoires jamais récon­ci­liées et, dans les foyers, des conver­sa­tions de plus en plus angois­sées. On le sait : il y a des temps his­to­riques où la poé­sie devient une force vol­ca­nique, vitale. Les guerres, de par le monde, font luire les poètes comme s’ils étaient des phares. « Nous avons tant de mots ren­trés dans la gorge. Et si peu de matière pre­mière sur quoi exer­cer notre geste », écri­vit Édouard Glissant. Aujourd’hui, ouvrir un livre de l’écrivain antillais pos­sède ce magné­tisme. La poé­sie comme ter­ri­toire de pos­sibles et de soli­da­ri­té. Nous avons oublié, acti­ve­ment et col­lec­ti­ve­ment, l’im­por­tance de nous sou­ve­nir de l’Histoire, ensemble. À l’heure où cer­tains hommes poli­tiques for­mulent des cri­tiques sur « l’idéologie du métis­sage », à l’heure où d’autres ne sup­portent plus la « culpa­bi­li­sa­tion constante de l’Histoire », il est impor­tant de lire la réflexion d’auteurs qui ont pas­sé leur vie à recons­truire sur les ruines de cultures et de langues de nou­velles uto­pies, à bâtir de nou­veaux mots, à cher­cher avec une ardeur consciente com­ment faire, anciens vain­queurs, anciens vain­cus, pour trou­ver une langue quand la parole a été évi­dée, et créer socié­té mal­gré les vio­lences pas­sées. « Nous n’avons pas le temps. Il nous faut por­ter par­tout l’audace de la moder­ni­té […]. Il nous faut dres­ser nos métro­poles en nous-mêmes. » Le métis­sage, avant d’être un gros mot, c’est avant tout l’histoire des bâtards, condam­nés à voir double, à par­ler double langue et mul­ti­plier les points de vue. Cela devrait être une matière à pen­ser, à réflé­chir, à échan­ger tout le temps, et jamais une idéo­lo­gie à com­battre. « La créo­li­sa­tion, c’est un métis­sage d’arts, ou de lan­gages qui pro­duit de l’i­nat­ten­du. C’est une façon de se trans­for­mer de façon conti­nue sans se perdre. C’est un espace où la dis­per­sion per­met de se ras­sem­bler, où les chocs de culture, la dis­har­mo­nie, le désordre, l’in­ter­fé­rence deviennent créa­teurs. » À l’image du Discours antillais de Glissant, ouvrage de 800 pages tout à la fois essai poli­tique, eth­no­lo­gique, livre de poé­sie, de conver­sa­tions, de contes. Sans doute pas le livre le plus facile pour entrer dans la pen­sée du Tout-Monde. Mais essen­tiel, sûre­ment. [M.M.]

Éditions Gallimard, 1997

 Ouranos ou les trois fonc­tions de la reli­gion dans l’État, de Jean Monod

c5-h Si elle prend forme dans l’anthropologie des années 1970, la pen­sée de Jean Monod est aujourd’hui aux anti­podes d’une réflexion qui se lais­se­rait can­ton­ner aux cloi­son­ne­ments d’un genre uni­ver­si­taire. En lisant le pré­sent livre, on se rend compte assez vite qu’on embarque dans le sillage d’une pen­sée au long cours, aus­si rigou­reuse qu’élargie, comme si le tra­vail de la pen­sée consis­tait avant tout à inter­ro­ger des connais­sances lais­sées à l’abandon. Si Jean Monod se livre à une ana­lyse de l’État, des idées et des mythes qui servent à en mas­quer les points aveugles et, plus encore, les trom­pe­ries conçues pour en mas­quer la vio­lence, il a le cou­rage d’élargir au maxi­mum le spectre des connais­sances his­to­riques et d’affronter, sur quatre mil­lé­naires, le foi­son­ne­ment des peuples et civi­li­sa­tions. Son ana­lyse de l’État s’appuie donc autant sur l’histoire des Iroquois que des pha­raons d’Égypte, des peuples sémites que des Sumériens qui déve­lop­pèrent ensemble la « civi­li­sa­tion éta­tique », 2 300 ans avant Jésus-Christ. Pourtant, le tra­vail théo­rique reste clair, por­té par une langue rigou­reuse et belle, avan­çant par « éclats ». Les formes his­to­riques prises par les États grecs et romains sont ana­ly­sées par­mi beau­coup d’autres pour mieux révé­ler ce mythe contem­po­rain qu’est la démo­cra­tie : « Notre nou­velle « Mère à tous », la République, aurait res­tau­ré l’ancienne démo­cra­tie. » À par­tir de là, « voter est moins un acte démo­cra­tique qu’un rite de désis­te­ment sacri­fi­ciel », et « la croyance dans l’État pro­tec­teur est un fait de dévo­tion ». Autant de pos­tu­lats inat­ten­dus ou même inédits qui ébranlent, à force de logique et de cohé­rence, cette part de croyance qu’on peut encore avoir pour le fait poli­tique. Et un tra­vail d’autant plus salu­taire à l’heure où sur­gissent, en France comme en Europe, tant d’appels à sau­ver des Républiques qui seraient mena­cées. [T.B.]

ABC’Éditions Ah Bienvenus Clandestins !, 2015


REBONDS

Cartouches 4, novembre 2015
Cartouches 3, octobre 2015
Cartouches 2, septembre 2015
Cartouches 1, juillet 2015

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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