Cartouches (3)


« Ne pas oublier que notre génération a entre les mains
un alphabet rescapé. Car l’alphabet est tombé 
dans
le gouffre des extinctions. Les lettres ont cramé.
 » 

Wajdi Mouawad

Sœurs volées — enquête sur un fémi­ni­cide au Canada, d’Emmanuelle Walter

c3-aFéminicide en cours au Canada, per­pé­tré dans la plus grande indif­fé­rence. Premières vic­times : les femmes autoch­tones (amé­rin­diennes, inuits et métisses). Au Canada, plus de 1 181 femmes autoch­tones ont dis­pa­ru ou ont été assas­si­nées depuis 1980. Proportionnellement, cela « repré­sente envi­ron 30 000 femmes cana­diennes ou 55 000 femmes fran­çaises », note Wilda Larivière, Anishnabekwe et cofon­da­trice de la branche qué­bé­coise de Idle No More, qui pré­face l’ouvrage d’Emmanuelle Walter, Sœurs volées, enquête sur un fémi­ni­cide au Canada. Cette tra­gé­die natio­nale révèle à gros traits l’inconscient colo­nial du Canada. Pour témoi­gner de ce pro­blème struc­tu­rel majeur, Walter a choi­si de racon­ter une his­toire sin­gu­lière, le récit de deux jeunes ado­les­centes por­tées dis­pa­rues en 2008, en péri­phé­rie de la région de la capi­tale natio­nale du Canada, Ottawa. L’histoire de Maisy et Shannon est à la fois unique et géné­rique. Raconter leur his­toire, c’est révé­ler toutes ces his­toires qui se suc­cèdent, à la chaîne : enquête bâclée, vio­lence sys­té­mique, détresse des familles… Cette incur­sion dans le quo­ti­dien de la réserve de Kitigan Zibi se veut une manière d’exposer ce qui se hurle mais pour­tant ne s’entend pas : la ques­tion des pen­sion­nats autoch­tones où il conve­nait de « sor­tir l’Indien de l’enfant », toutes les rami­fi­ca­tions et les consé­quences de ce qu’il est main­te­nant pos­sible de nom­mer un « géno­cide cultu­rel »Aujourd’hui, aux len­de­mains de la révé­la­tion de vio­lences per­pé­trées envers des femmes autoch­tones par des poli­ciers en uni­forme (agres­sions sexuelles, vio­lences phy­siques, humi­lia­tions) dans la ville de Val-d’Or au nord du Québec, on retient un autre nom, celui de Cindy Ruperthouse. Elle aus­si, comme Maisy et Shannon, dis­pa­rut dans la plus grande indif­fé­rence… Les sur­vi­vantes parlent, les familles aus­si et Walter en porte l’écho dans son enquête. Tranquillement, il devient impos­sible de pré­tendre ne pas savoir. [J.P.]

Éditions LUX, 2014

 Le Désert de la cri­tique, de Renaud Garcia

c3-bPassionnant pro­pos que celui de Renaud Garcia, qui s’interroge sur l’impact des théo­ries de la « décons­truc­tion » sur la manière d’appréhender le réel — et, dès lors, d’exercer un juge­ment cri­tique. Il part d’un symp­tôme (l’hagiographique année Foucault) et d’un constat (l’immense suc­cès du geste intel­lec­tuel consis­tant à défaire toute réa­li­té consti­tuée) pour en com­prendre les consé­quences sur la pen­sée d’un socia­lisme anar­chiste consé­quent : est-il encore pos­sible, dès lors que l’on ne croit qu’à la pro­li­fé­ra­tion des luttes sec­to­rielles, de main­te­nir une pen­sée de la lutte com­mune ? Est-on condam­né, une fois actés le renon­ce­ment au concept de « véri­té » et la fas­ci­na­tion pour les seules marges et « dif­fé­rances », à ver­ser dans un anar­chisme du « style de vie », indi­vi­dua­liste et insou­cieux du deve­nir poli­tique des luttes ? La simple rébel­lion per­son­nelle, par­fai­te­ment com­pa­tible avec la socié­té du spec­tacle et l’atomisation des indi­vi­dua­li­tés néo­li­bé­rales, ne conduit-elle pas à renon­cer à l’héritage des Lumières (usage cri­tique de la rai­son et uni­ver­sa­li­sa­tion pos­sible des com­bats) au nom d’une cri­tique mal com­prise de la ratio­na­li­té ? Quand le jeu sur les iden­ti­tés – les théo­ries queer sont ici par­ti­cu­liè­re­ment visées, mais aus­si la confiance naïve accor­dée aux tech­no­lo­gies, avec la fas­ci­na­tion pour le cyborg ou l’hybridation – en vient à rem­pla­cer l’idée des luttes éman­ci­pa­trices, il n’y a plus d’issue sociale, c’est-à-dire com­mune, pos­sible. Garcia plaide alors pour un anar­chisme qui serait sou­cieux des leçons d’Herbert Marcuse, de Guy Debord, de Günther Anders et d’Henri Lefebvre. Il ne veut « renon­cer ni à la véri­té, ni à la réa­li­té objec­tive, ni à la sub­jec­ti­vi­té, ni à l’humain, ni à l’utopie » et pré­co­nise pour cela de repar­tir du constat de l’aliénation, de l’expérience vécue de la souf­france, du sens intime du corps vécu : de la sub­jec­ti­vi­té des corps et des mondes fami­liers qui les entourent, à l’échelle des limites humaines – en pen­sant par exemple des com­mu­nau­tés où cha­cun aurait son mot à dire, en quoi il retrouve là l’idée du com­mu­na­lisme cher à Bookchin. Réinvestir le ter­rain du social qu’auraient aban­don­né des gauches radi­cales trop occu­pées à « décons­truire » le monde plu­tôt qu’à le pen­ser et à le chan­ger, vaste et allé­chant pro­gramme. [A.B.]

Éditions L’échappée, 2015

☰ Actuelles II, d’Albert Camus

c3-cLe Camus roman­cier, avouons-le, nous tombe des mains : langue plate, terne, banale. Passons sans peine notre che­min. Le Camus jour­na­liste, polé­miste, le curieux et l’acteur de son temps nous inté­resse, en revanche : ses articles et ses chro­niques furent, de son vivant, ras­sem­blées dans la série Actuelles (à l’instar des Considérations inac­tuelles de Nietzsche, des Situations de Sartre ou des Circonstances de Badiou). Il y eut trois volumes, cou­vrant la période 1944–1958 – de la Seconde Guerre mon­diale à la guerre d’Algérie, en somme. Penchons-nous ici sur le second, peu lu, peu connu, alors qu’il s’avère pro­ba­ble­ment, avec L’Homme révol­té, l’ouvrage le plus fécond de son œuvre. Ce volume pose une ques­tion essen­tielle à tous les par­ti­sans de l’émancipation : quelles sont les limites ? À quel moment la révolte, tou­jours légi­time, prend-elle le masque de la haine, jamais enviable ? Il fut, dans les rangs mar­xistes, long­temps repro­ché au natif d’Algérie d’avoir don­né dans la com­pas­sion, molle cha­ri­té de boy-scout, col ami­don­né de belle âme – on per­çoit plus en pro­fon­deur la que­relle dès lors que l’on replace Camus dans sa tra­di­tion phi­lo­so­phique et poli­tique : l’anarcho-syndicalisme. S’il serait fau­tif de l’ériger en porte-voix ortho­doxe du dra­peau noir (l’homme vota Mendès France, consen­tit à une par­tie des actions mili­taires contre le FLN et accep­ta les hon­neurs du roi de Suède), on ne sau­rait nier, comme trop de nos petits libé­raux-démo­crates-anti­to­ta­li­taires aiment à le faire, l’enracinement liber­taire qui fut le sien – on lira avec pro­fit, pour s’en sou­ve­nir, le recueil Écrits liber­taires. Bakounine, écri­vit-il, vivait en lui. Dans une belle langue – filante, poin­tue, ryth­mée, acces­sible au tout-venant –, qui n’est pas celle du phi­lo­sophe (il a tou­jours nié en être), Camus ques­tionne la liber­té, la fidé­li­té, l’art ou le droit de mettre à mort. Sans clin­quant ni pré­cio­si­té concep­tuelle – un chat est un chat et le sang a un prix : « Tous les bour­reaux sont de la même famille », argue-t-il, fussent-ils « de gauche » ou « révo­lu­tion­naires ». [M.L.]

Éditions Gallimard, 1953

☰ Noces de mort, de Marcel Moreau

c3-dMarcel Moreau est un sau­vage de la lit­té­ra­ture. La liste de titres bar­bares qui jalonnent son oeuvre en témoigne : Quintes, La Pensée mon­gole, Bannière de bave, L’Ivre livre, Julie ou la dis­so­lu­tion, etc. C’est l’une des rares plumes belges dont le talent sty­lis­tique a pu se his­ser au-des­sus des rési­dents de l’Hexagone – et qui a été salué pour cela par des auteurs tels qu’Anaïs Nin, Jean Paulhan ou Simone de Beauvoir. Obsédé par la ques­tion de la femme, comme celle de l’irrationnel, sa prose est comme un vaste tour­billon de pul­sions ryth­mées, tan­tôt san­glantes, tan­tôt lyriques ; son souffle est celui de l’extase, avec des expi­ra­tions ven­ge­resses et d’occasionnels relents mor­bides. Et c’est de mort qu’il est ici ques­tion dans cette brève et puis­sante nou­velle de Marcel Moreau, Noces de mort. Il s’agit d’un chef-d’œuvre ves­pé­ral, vis­cé­ral, cré­pus­cu­laire, pas­sion­né et moite de toutes les sueurs, de sang comme de sexe, que puisse faire ruis­se­ler un si petit livre. Concentré de fièvre, c’est une soixan­taine de pages sur un couple de condam­nés à mort – l’homme pour meurtre, la femme par mala­die – qui prend le che­min de la petite mort pour aller vers la grande, à deux, dans une furieuse et fusion­nelle der­nière étreinte. Ce che­min mys­tique sera l’occasion d’éprouver l’amour dans son abso­lu le plus total. Les deux pro­ta­go­nistes, dont l’identité abs­traite se dévoile avec par­ci­mo­nie au fil du récit, s’aiment d’autant plus qu’ils savent l’issue iné­luc­table… La mort pour eux sera dès lors la subli­ma­tion radi­cale de leur union ; le moyen d’une ten­sion ultime où toutes les émo­tions seront exa­cer­bées. Cette nou­velle est une boule de nerfs qui nous souffle et nous emporte avec elle. [G.W.]

Éditions Lettres vives, 2000

 La Peau et les os, de Georges Hyvernaud

c3-eEn Europe, la cap­ti­vi­té, dans son atro­ci­té, a légué aux hommes de bien belles pages (de cette beau­té bru­tale qui leste bien plus qu’elle ne ravit) : celles, notam­ment, de Primo Levi et de Robert Antelme. Si c’est un homme et L’Espèce humaine dirent tout de notre race quand l’Histoire perd la tête. Hyvernaud n’était ni juif, ni résis­tant : un sol­dat comme tant d’autres, simple trou­fion pris dans le des­tin cynique des nations, fait pri­son­nier en 1940 et libé­ré cinq ans plus tard. Son récit n’est pas celui de ses années de déten­tion, du moins pas seule­ment, puisqu’il raconte l’après. Le retour à la vie qui se vou­drait nor­male. « La vie se remet à cou­ler dans ses vieilles petites rigoles. Comme s’il n’y avait rien eu. On a retrou­vé sa place. Ma place de pas­sant par­mi les pas­sants, ma place d’homme dans la rue, d’homme dans le métro. Nous sommes des hommes et des hommes à cou­ler comme ça, dans des cou­loirs. » Foin des médailles et des héros, des yeux mouillés aux grands vents de la Gloire et des dra­peaux qui campent l’Histoire ; Hyvernaud a vu la mort de près et la proxi­mi­té condamne le lyrisme au silence. « J’aimerais autant par­ler d’autre chose. De choses claires. Parler des claires jeunes filles, ou d’un regard de vieille dame, ou d’un peu­plier au bord de la route. Parler d’un poème, d’une écharpe, d’un tableau de Matisse. Mais tout cela n’existe plus. C’est fini. Il n’y a plus de cou­leurs, de feuillages ni de regards. Tout a été englou­ti dans une catas­trophe informe. Tout est fou­tu. Il n’y a plus, au milieu d’un uni­vers détruit, que cette baraque où l’on se sou­lage en tas. Tout est vide et mort. Et au milieu du vide et de la mort, il ne reste plus que cet asile de la défé­ca­tion en com­mun… » La merde, par­tout au fil des pages de ce court livre, décou­pé en cinq cha­pitres et écrit d’un verbe sans pareil, comme une ingrate révé­la­tion ; grat­tez nos ver­nis, grat­tez notre culture, grat­tez notre civi­li­sa­tion, grat­tez notre aplomb d’Homme : ne reste, dans le froid d’un camp, que le mam­mi­fère dans sa nudi­té excré­men­tielle, culotte bais­sée près des siens qui ne s’en tirent guère mieux. « Ils nous lais­saient croire aux morales, aux musées, aux fri­gi­daires, aux droits de l’homme. Et la véri­té, c’est l’homme humi­lié, l’homme qui ne compte pas. Fini, le temps des phrases. La véri­té, c’est la faim, la ser­vi­tude, la peur, la merde. » Un récit de l’Absurde. Un chef-d’œuvre qui, du vivant d’Hyvernaud, ne trou­va que bien peu d’écho. [E.C.]

Éditions Pocket, 1999

☰ Journal d’exil, de Léon Trotsky

c3-fComme Trotsky l’avoue dans les pages de son Journal d’exil, « La poli­tique et la lit­té­ra­ture consti­tuent en somme le conte­nu de ma vie per­son­nelle ». Écrit en France durant l’année 1935, énième étape d’un long exil… L’exil comme moteur fai­sant tra­vailler la mémoire et ses recoins pour mieux aider à com­prendre le pré­sent. Oui, l’on peut dire que la vie de Trotsky est mar­quée par l’exil, par deux « formes » d’exil, même : inté­rieur, en URSS, et exté­rieur, de la Turquie au Mexique, en pas­sant par la France et la Norvège. Trotsky est alors pra­ti­que­ment dépour­vu de droits ; c’est un indi­vi­du tou­jours vu comme sus­pect, tenu pour « dan­ge­reux », constam­ment sur­veillé, inter­dit de séjour à Paris. Le gou­ver­ne­ment fran­çais vou­drait l’expulser, mais ses homo­logues euro­péens refusent de l’accueillir : l’exil fran­çais du Russe a la forme d’un para­doxe – un exil dans l’exil… Ce Journal peut être vu comme la chro­nique poli­tique de la Troisième répu­blique et Trotsky, comme de juste, soigne des cibles – à pro­pos de Léon Blum, lea­der social-démo­crate et futur chef de gou­ver­ne­ment du Front popu­laire : « Cet homme culti­vé, et intel­li­gent à sa manière, on dirait qu’il s’est don­né pour but dans la vie de ne rien dire d’autre que de plates ina­ni­tés et de pré­ten­tieuses sot­tises. » Mais le texte nous révèle aus­si l’homme de lettres, le lec­teur atten­tif et sévère, aus­si sévère qu’il l’est en poli­tique. La lit­té­ra­ture doit être, à ses yeux, outil cri­tique plu­tôt que d’évasion. Elle est sens et signi­fi­ca­tion – ce qui ne l’empêche pas de tan­cer le « réa­lisme socia­liste » et son appli­ca­tion méca­nique, à l’image du pou­voir sta­li­nien et de sa bureau­cra­ti­sa­tion, de sa ser­vi­li­té. L’action poli­tique et l’écriture : chez le fon­da­teur de l’Armée rouge, ces deux acti­vi­tés se nour­rissent l’une l’autre, consti­tuant la nar­ra­tion de son his­toire per­son­nelle comme celle de son temps – de son oppo­si­tion au capi­ta­lisme libé­ral et de son ins­tru­ment dégé­né­ré, le fas­cisme, en Europe, autant qu’au sta­li­nisme en URSS. [L.D.]

Éditions Gallimard, 1977

 La France contre les robots, de Georges Bernanos

c3-gIl est bon de reve­nir sur ce livre pro­phé­tique, mer­veilleu­se­ment écrit au vitriol. Bernanos fut cet écri­vain accla­mé, auteur du Journal d’un curé de cam­pagne ou de Sous le soleil de Satan, ancien came­lot du Roi deve­nu défen­seur des Républicains espa­gnols puis résis­tant au nazisme. Moins connu est sans doute le grand pam­phlé­taire, celui qui sans cesse prit d’assaut le monde moderne, de sa jeu­nesse jusqu’à sa mort. Un héros ? Non point ! Comment oublier son apo­lo­gie de l’antisémite Drumont ? Bernanos, en qui Camus voyait « un écri­vain de race » et à qui Simone Weil, par­tie com­battre le fas­cisme en Espagne, dédiait une lettre de remer­cie­ment pour sa cri­tique du camp fran­quiste (qu’il fit dans Les Grands Cimetières sous la lune), fut monar­chiste et anti­sé­mite, oui. Mais Bernanos ne se résume pas à la somme de ses erreurs et de ses vices. Son chris­tia­nisme fut avant tout éthique che­va­le­resque et popu­lisme radi­cal – voire révo­lu­tion­naire. Ainsi, Bernanos dresse dans cet ouvrage un réqui­si­toire féroce contre la socié­té qu’il sen­tait se pro­fi­ler au cré­pus­cule de la Seconde Guerre mon­diale. Une socié­té où la Technique et la Machinerie, éle­vées au rang d’idoles modernes, se voient octroyer une place tel­le­ment grande qu’elles semblent rem­pla­cer la liber­té des hommes. Les hommes, lorsqu’ils y croient encore, ne savent même plus s’en ser­vir… Capitalistes, fas­cistes ou mar­xistes, qu’importe, qu’ils la nient ou la reven­diquent, ils ont tous oublié « sur le coin de la route » cette grande amie, si exi­geante, de l’homme. Face aux « robots », au Progrès incon­trô­lé ; face, aus­si, à l’esprit éco­no­mique qui forme et est for­mé par l’« homme éco­no­mique » – ses ana­lyses augurent déjà la mon­dia­li­sa­tion tech­no-mar­chande et ses délo­ca­li­sa­tions –, Bernanos oppose l’esprit de la grande Révolution de 1789, « révo­lu­tion de l’Homme, ins­pi­rée par une foi reli­gieuse dans l’homme ». Un esprit ani­mé d’idéal, apte à conju­rer les « réa­lismes » en tout genre et à s’opposer fron­ta­le­ment au règne com­bi­né du Marché, de l’État et de la Machine. [G.W.]

Éditions Le Castor astral, 2009

 Le capi­ta­lisme en 10 leçons — Petit cours illus­tré d’économie hété­ro­doxe, de Michel Husson et Charb

c3-hDans les pages de ce livre illus­tré par Charb, l’économiste Michel Husson — mili­tant alter­mon­dia­liste et membre du conseil scien­ti­fique d’ATTAC tra­vaillant à l’Institut de recherche éco­no­mique et sociale — relève avec brio deux défis : celui de bros­ser un por­trait assez com­plet du capi­ta­lisme et de son évo­lu­tion, mais aus­si celui de le faire de façon par­ti­cu­liè­re­ment acces­sible. Ici, le pro­fane a en toute sim­pli­ci­té, accès à un véri­table cours d’économie hété­ro­doxe. Nous est expli­qué le fonc­tion­ne­ment de ce que cer­tains appellent encore « le moins pire des sys­tèmes » et pour­quoi la crise actuelle n’est pas l’une des crises pério­diques dont le capi­ta­lisme est cou­tu­mier, mais bel et bien une crise glo­bale et sys­té­mique plus pro­fonde. L’auteur, à tra­vers son ana­lyse, nous fait com­prendre pour­quoi l’apogée du capi­ta­lisme est der­rière nous et pour­quoi l’évolution vers le néo­li­bé­ra­lisme était ins­crite dans la géné­tique de ce sys­tème. Il donne à entendre les rai­sons de l’impossibilité d’un « capi­ta­lisme vert » et assure que nous nous trou­vons actuel­le­ment, au sein de ce cadre, dans une impasse — toutes les voies de sor­tie de la crise sont soient bou­chées, soient humai­ne­ment into­lé­rables. Mais que l’on ne s’y trompe pas ; Michel Husson nous met en garde : le capi­ta­lisme ne vit pas ses der­niers ins­tants — « L’idée même d’une « crise finale » est intrin­sè­que­ment absurde, parce que le capi­ta­lisme n’est pas seule­ment un modèle éco­no­mique, mais un ensemble de rap­ports sociaux ; et que ceux-ci ne peuvent être remis en cause que par l’initiative de forces sociales déci­dées à les dépas­ser. » [S.K.]

Éditions Zones, 2012

  Le Business est dans le pré — Les dérives de l’agro-industrie, d’Aurélie Trouvé

c3-iLecture néces­saire pour tout mili­tant éco­so­cia­liste, l’ouvrage d’Aurélie Trouvé, membre du col­lec­tif ATTAC – et par ailleurs can­di­date mal­heu­reuse à la direc­tion du FMI – est un pas­sion­nant essai, entre pam­phlet et ouvrage didac­tique, qui revient sur la condi­tion pay­sanne et les dégâts de l’agro-industrie. Le mar­xisme ortho­doxe a durant long­temps négli­gé cette classe popu­laire rurale dont les vices furent fus­ti­gés par Marx lui-même. Mais aujourd’hui, alors que les agri­cul­teurs n’ont jamais été aus­si pré­ca­ri­sés – avec, pour la France, l’un des taux de sui­cide les plus hauts de tous les métiers – et que les fléaux de l’agro-industrie en matière d’alimentation, de san­té, de des­truc­tion des cultures vivrières ou d’exploitation explosent à la face du monde, il est plus que temps de défendre les agri­cul­teurs face au rou­leau com­pres­seur capi­ta­liste. Tout y passe, donc : la concur­rence déloyale des fermes à taille inhu­maine (la plus connue dans l’Hexagone étant le pro­jet d’une ferme aux « 1 000 vaches », chiffre presque banal dans un pays comme les États-Unis) ; le pro­duc­ti­visme effré­né dans lequel les agri­cul­teurs sont pous­sés par le mar­ché – et grâce entre autres au détri­co­tage de la PAC par les euro­li­bé­raux –, avec le gas­pillage qui en résulte ; les grands syn­di­cats bureau­cra­ti­sés qui ne défendent plus de modèle alter­na­tif de pro­duc­tion ; l’exploitation d’une main d’œuvre étran­gère cor­véable à mer­ci ; le libre-échange, qui ravage les pro­duc­tions locales dans les pays moins indus­tria­li­sés ; le « green-washing » du capi­ta­lisme, qui per­met à cer­taines mul­ti­na­tio­nales de se don­ner une image éco­lo­giste tout en conti­nuant leur des­truc­tion de la nature et des hommes ; etc. Un livre docu­men­té, nour­ri à la fois d’expériences pra­tiques et de réflexions théo­riques. On lui repro­che­ra cepen­dant une cer­taine modé­ra­tion, assez incom­pré­hen­sible, dans ses solu­tions pro­po­sées — et notam­ment l’éternel appel à une Europe sociale, avec fis­ca­li­té homo­gé­néi­sa­trice, ain­si qu’une cri­tique rapide des par­ti­sans du pro­tec­tion­nisme. Aucune réflexion sur la décrois­sance n’est pré­sente non plus, ce qui semble indi­quer que l’auteure pour­rait se conten­ter éven­tuel­le­ment d’un capi­ta­lisme éta­tique régu­lé, sans aucune modi­fi­ca­tion des com­por­te­ments quo­ti­diens des citoyens euro­péens. [G.W.]

Éditions Fayard, 2015

 La Mer rem­blayée par le fra­cas des hommes, de Ophélie Jaësan

c3-j« Voici que j’avance dans la cité / Main dans la main avec la bar­ba­rie / du siècle. La peur avance avec moi. » Ainsi débutent les pages — de pierre — de ce recueil d’Ophélie Jaësan, poète nan­taise, paru en 2006. Donner des nou­velles de l’humain, seul, tou­jours, l’humain lorsqu’il cesse de paraître au monde plus fort qu’il ne l’est. Comment va-t-il, sous-cuta­né ? « Dans les longues artères, mon sang défait l’angoisse. » Écriture près de l’os, cha­pitres brefs, une soixan­taine de pages à peine. Écriture de celle qui ne sait vivre autre­ment qu’en-des­sous de l’ordre des choses, à l’échelle des car­casses. La langue noyée, mais pour­tant chaude du poème, langue qui sort du monde pour reve­nir au plus près de nos tristes tem­pêtes. « Je rêve d’une jumelle pour me pendre à son cou. » Qu’il y a-t-il sous l’apparente beau­té écra­sée, sous le masque-plas­tique, sous les tis­sus fron­cés de nos colères ? Il y a la lai­deur d’un Antonin Artaud, de Frida Kahlo, Alejandra Pizarnik, Ana Mendieta ou Pina Bausch. Il y a le refrain des êtres construits par une luci­di­té trop grande, trop proches d’eux-mêmes. Il y a La Mer rem­blayée par le fra­cas des hommes : titre d’un livre qui ne vit qu’une fois. Poèmes jetés au bord de nos silences les plus com­muns. « Je cher­chais com­ment lui dire les sca­phandres qui rendent dou­lou­reuses nos étreintes. » Les mots, il est cer­tain, rendent leur digni­té à nos mélan­co­lies. Peut-on encore écrire sur cette épui­sante bana­li­té ? Peut-on se dire adulte et se nour­rir encore de ces noir­ceurs ? Encore un peu, oui — prions-le. « Le côté réel des choses m’assomme. Le hors du sen­ti­ment, de l’émotion, de la sen­sa­tion m’assomme. Même le quo­ti­dien doit être pre­nant, sinon il me désha­bite. » [M.M.]

Éditions Cheyne, 2006


REBONDS

Cartouches 2, sep­tembre 2015
Cartouches 1, juillet 2015


Photographie de cou­ver­ture : Manuel Alvarez Bravo

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.