Cartouches (1)


« Un livre peut se détacher d’un rayon de la même manière
qu’une carabine peut se décrocher d’un mur. Chacun de nous vit,
lucidement ou non, sur une poudrière de mots que quelques hommes
ont laissée après eux après l’avoir constituée en eux. »
Marcel Moreau

Le Quai de Wigan, de George Orwell

c8L’œuvre de George Orwell est vivante. Elle a tra­ver­sé les fron­tières et les époques en s’insérant dans la matière poli­tique la plus insai­sis­sable qui soit : le sens com­mun. « L’écriture roma­nesque, affir­mait l’écrivain anglais en 1939, ne connaît pas de règle et tout œuvre d’art doit avant tout rem­plir cette unique et seule condi­tion : durer. » La vic­toire est totale : le nom est deve­nu com­mun – il se décline jusqu’en adjec­tif : orwel­lien rem­pla­çant tota­li­taire. Néanmoins, Orwell n’échappe pas au revers de la médaille du suc­cès : l’aseptisation de la mar­chan­dise glo­ba­li­sée. Le per­son­nage et l’œuvre s’usent, se vident, s’étiolent au contact d’une pos­té­ri­té tout-ter­rain. L’intérêt de reve­nir aux sources de sa pen­sée poli­tique (à l’heure où une pro­mo­tion de l’ENA, un Comité lou­foque et des jour­na­listes de Causeur en font leur porte-éten­dard) se fait sen­tir. En 1936, Orwell est un écri­vain incon­nu du grand public. Son édi­teur, Victor Gollancz, lui demande un repor­tage sur les condi­tions de vie des mineurs du nord de l’Angleterre. Il en res­sort un hymne magis­tral au socia­lisme de l’homme ordi­naire, Le Quai de Wigan (The road to Wigan Pier), où l’autobiographie se mêle au jour­na­lisme fac­tuel ain­si qu’aux réflexions – d’une actua­li­té qui trans­pire à chaque ligne – sur l’échec des mou­ve­ments socia­listes et com­mu­nistes dans la confi­gu­ra­tion des années 1930. Pourquoi le socia­lisme « perd du ter­rain là où il devrait en gagner » au pro­fit du fas­cisme ? Pourquoi « tous ceux qui courbent l’échine devant un patron ou fris­sonnent à l’idée du pro­chain loyer à payer » ne se ras­semblent-ils pas autour d’un seul mot d’ordre : « abattre le capi­ta­lisme » ? Orwell, qui com­bat­tit le fas­cisme espa­gnol dans les rangs du POUM (tout en fai­sant savoir qu’il aurait pré­fé­ré, s’il l’avait pu, ral­lier les anar­chistes), pose les pre­miers jalons d’un socia­lisme popu­laire, loin du mar­xisme d’estrade et de l’intel­li­gent­sia asser­men­tée. Un éloge des gens du com­mun, des tra­di­tions popu­laires et de la « décence ordi­naire ». Une bous­sole poli­tique et stra­té­gique en ces temps mori­bonds. [A.G.]

Éditions Ivréa, 1982

Fragmentation d’un lieu com­mun, de Jane Sautière

c5Le lieu com­mun, ici, c’est la pri­son. Lieu com­mun dans les deux sens de (recherche d’un) « ter­ri­toire com­mun » et de « sté­réo­type, idée géné­rale et rebat­tue ». « Fragmentation » s’entend aus­si comme choix d’une écri­ture frag­men­taire et comme mise en pièces des lieux com­muns sur la pri­son. Jane Sautière a été édu­ca­trice péni­ten­tiaire pen­dant vingt ans. Elle a atten­du long­temps avant de pou­voir écrire non pas sur, mais avec l’enfermement, la condi­tion car­cé­rale, l’administration péni­ten­tiaire et, sur­tout, la parole, pré­cieuse, de celles et ceux qu’elle a ren­con­trés, enten­dus : déte­nus, mais aus­si sur­veillants et col­lègues. Ce qu’elle ne vou­lait pas, c’était pro­duire un témoi­gnage, ou une obser­va­tion socio­lo­gique, ou un livre mili­tant sup­plé­men­taires. Trop méfiante vis-à-vis d’un dis­cours construit, cohé­rent, tota­li­sant, qui for­cé­ment nor­ma­lise, dis­cri­mine, tra­hit. Elle a cher­ché une forme lit­té­raire, libre, en convo­quant une col­lec­tion de sou­ve­nirs. Le frag­ment, petit mor­ceau pré­le­vé dans un tout qu’il désigne allu­si­ve­ment, s’est impo­sé à elle. Le livre est fait de cent frag­ments, ni plus ni moins : situa­tions de la vie car­cé­rale, seg­ments de vies détruites, échanges avec les condam­nés — d’une telle jus­tesse et confiance réci­proque, dans une écri­ture extrê­me­ment dense, inci­sive, au cou­teau, avec des éclats de beau­té ful­gu­rants. Quelque chose se passe par induc­tion entre ces frag­ments, qui laisse réson­ner dans les blancs du texte les paroles comme autant de coups de poing et fait vibrer la ténui­té des choses aux­quelles cha­cun, déte­nus ou per­son­nel, peut se rac­cro­cher – « Au désert tout est relief. Au silence plat tout est rythme. » La deuxième ligne donne la clause morale et éthique du texte : « Il ne s’agit pas d’écrire une souf­france (la vôtre ou la mienne). Il s’agit d’être là. » Ni au-delà mais là, à cet endroit, à ce moment-là, et de tenir la pos­ture. Tu en par­lant des sur­veillants ou de ses col­lègues ; vous lorsqu’il s’agit des déte­nus. Un vous qui n’est pas qu’une marque de res­pect, mais aus­si « l’altérité du nous » et qui ren­voie à une « très pro­fonde, très réelle éga­li­té ». Dernières lignes : « Le jour où on se réveille malade comme un chien, c’est qu’on est deve­nu un chien. Lié à sa meute, aboyant avec les autres, mal­heu­reux mais aboyant. Emmurant les mots vifs et san­glants, le corps qui refuse d’y aller. Ne disant plus rien que ce qui doit être dit. » [A.F.]

Éditions Verticales, 2003

Abrégé du Capital de Karl Marx, de Carlo Cafiero

c1Cruel constat par­ta­gé par tant de mili­tants : nous vivons cloi­son­nés dans les milieux de « la gauche radi­cale », à l’écart de l’ensemble de la popu­la­tion, plus ou moins inau­dibles du grand nombre… Comment se rendre acces­sible sans nive­ler par le bas ? Comment par­ler en des termes clairs et concrets sans s’égarer dans le vague et le sen­ti­men­tal ? Il est fort à parier que ce furent ces ques­tions qui condui­sirent Carlo Cafiero, révo­lu­tion­naire ita­lien com­mu­niste liber­taire, à rédi­ger un abré­gé du Capital (Livre I) de Karl Marx. Cafiero était convain­cu d’une chose : les théo­ries de Marx doivent être connues des tra­vailleurs eux-mêmes… Il n’est d’aucune uti­li­té de rai­son­ner dans l’orgueil et la pédan­te­rie des vases clos, de se gar­ga­ri­ser de son savoir entre « pen­seurs » et de pro­duire des concepts illi­sibles par ceux qui sont ou devraient en être les acteurs. Une pré­oc­cu­pa­tion salu­taire, pour l’époque comme pour aujourd’hui — lire une « revue radi­cale » suf­fit sou­vent à s’en convaincre. Son résu­mé du Capital est débar­ras­sé de tout l’appareil scien­ti­fique qui rend si peu abor­dable l’œuvre ori­gi­nale. En dépit des diver­gences poli­tiques réelles, les témoi­gnages de Laura Marx, comme la cor­res­pon­dance entre Karl Marx lui-même et Cafiero, attestent de tout le bien que le coau­teur du Manifeste du Parti com­mu­niste pen­sait du tra­vail péda­go­gique de l’anarchiste. Sociologie, his­toire, mon­naie, théo­rie de la plus-value et décryp­tages du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et de ses méca­nismes : ce livre n’a pas voca­tion à rem­pla­cer le texte ini­tial mais il s’avère un excellent outil pour se fami­lia­ri­ser et se for­mer à la pen­sée du théo­ri­cien com­mu­niste alle­mand. Le Capital, écri­vit Cafiero, est à lui seul « toute une guerre ». [W.]

Éditions Le Chien Rouge, 2008

La poé­sie sau­ve­ra le monde, de Jean-Pierre Siméon

c4Que la poé­sie, la vraie, celle qui bou­le­verse tota­le­ment le lec­teur et un peu le monde, ait quelque chose à voir avec la « vraie vie » en géné­ral et avec l’insurrection en par­ti­cu­lier, on s’en dou­tait. Il ne faut pas se fier au titre faus­se­ment naïf de cet opus­cule joueur : ça fai­sait long­temps que l’on n’avait pas lu un texte affir­mant aus­si net­te­ment la puis­sance intrin­sèque de rébel­lion de la forme poé­tique. Partant du constat actuel du « déni de la poé­sie » (qu’il vienne des ins­ti­tu­tion­nels gogue­nards, des tenants de l’impossibilité de la parole ou des expé­ri­men­ta­teurs for­ce­nés convain­cus que l’ésotérisme et l’incompréhensibilité sont la clef de l’originalité…), Jean-Pierre Siméon rap­pelle que l’enjeu de ce déni est avant tout poli­tique. Parce qu’elle sub­ver­tit la langue (« la méta­phore est un geste liber­taire »), mais aus­si notre vision du réel ; parce qu’elle ne renonce pas à jouer avec l’utopie, l’inassignable, l’incertitude ; parce qu’elle est une per­pé­tuelle « leçon d’inquiétude » qui vient bous­cu­ler les usages éta­blis de la pen­sée for­ma­tée et du bavar­dage média­tique, elle emporte un pou­voir radi­cal d’objection, fer­mente dans les marges, loin du diver­tis­se­ment, dans l’étonnement qu’elle sus­cite et l’insoumission qu’elle pro­voque. La poé­sie, ce « rebran­che­ment immé­diat de la conscience à vif sur l’intensité de la vie dans la mort », est alors une école du doute, de la nuance et de la poly­sé­mie. Mais elle est sur­tout manière de réap­prendre à lire le monde, c’est-à-dire à ana­ly­ser le réel avec les outils d’une sub­jec­ti­vi­té ren­due à sa liber­té, réchap­pée des cami­soles de force de la langue de bois. La for­mule du lien entre poé­tique et poli­tique nous saute alors aux yeux avec la force de l’évidence : « La lec­ture active du poème ouvre et libère la conscience. Or la conscience libre fait le citoyen libre. Donc la poé­sie est la condi­tion d’une cité libre. » Sauver les mots pour sau­ver le monde, il n’y a pas plus inac­tuel, donc pas plus urgent. [A.B.]

Éditions le Passeur, 2015

 Dette : 5 000 ans d’histoire, de David Graeber

c10Connu comme étant l’un des ini­tia­teurs du mou­ve­ment Occupy Wall Street, David Graeber, éco­no­miste et anthro­po­logue à la London School of Economics, a rédi­gé cet essai comme un roman. Aucune connais­sance par­ti­cu­lière dans les dis­ci­plines abor­dées n’est néces­saire pour le com­prendre — et s’il traite de la dette, cela s’effectue par tous les angles pos­sibles : his­toire, éco­no­mie, théo­lo­gie, anthro­po­lo­gie… Graeber com­mence par détruire le pos­tu­lat sur lequel repose toute la théo­rie de la science éco­no­mique : le troc, comme moyen d’échange, était si peu pra­tique qu’il aurait ame­né à la néces­saire créa­tion d’une mon­naie phy­sique — faux, assure-t-il : le troc n’a tout sim­ple­ment jamais exis­té. La pre­mière mon­naie à avoir jamais exis­té, et ce depuis au moins 5 000 ans, est une mon­naie vir­tuelle : la dette. Et celle-ci, démontre-t-il, a tou­jours eu un rôle majeur dans la créa­tion du lien social. À tra­vers une his­toire chro­no­lo­gique du concept de dette, David Graeber nous révèle que l’Histoire entière est pavée d’annulation des créances pour des rai­sons de paix sociale (cer­tains peuples pra­ti­quaient même, à inter­valles régu­liers et rituel­le­ment, l’annulation de toutes les dettes). Pour l’anthropologue, il semble clair que, non, il ne faut pas néces­sai­re­ment « tou­jours payer ses dettes ». Nous appre­nons du reste que l’étrange his­toire de la mon­naie est inti­me­ment liée à celle des guerres et décou­vrons com­ment son uti­li­sa­tion s’est répan­due avec le capi­ta­lisme, qui a réus­si le coup de force de moné­ti­ser tous les échanges et donc de les déshu­ma­ni­ser en les ren­dant comp­tables. Un livre des plus pas­sion­nants, sur­tout dans une époque où l’Union euro­péenne se déchire à pro­pos des dettes sou­ve­raines et impose une aus­té­ri­té meur­trière… « parce qu’il faut bien rem­bour­ser ses dettes ». [S.K.]

Éditions Les Liens qui Libèrent, 2013

 Benoît Misère, de Léo Ferré

c11La lit­té­ra­ture est musique, rythmes et affaire d’ongles — les mots doivent conti­nuer à vivre sous ces der­niers, petits mor­ceaux de sang et de peaux grif­fées. Les étals des librai­ries aiment à confondre rédac­tion et écri­ture : un sujet, un verbe et un com­plé­ment for­me­raient, à les lire, une phrase. Sinistre sot­tise. Une « his­toire » n’est rien, disait Céline : il suf­fit de patien­ter dans un café pour en ramas­ser à la pelle. Les paru­tions se passent le mot pour n’en dire aucun : langue falote, verbe ané­mié, même fil de flotte blême et sans odeur — on croi­rait lire le jour­nal. Les sty­listes se comptent sur les doigts des deux mains dont ne cessent pour­tant d’user ceux qui applau­dissent tant de livres non écrits — suite de carac­tères typo­gra­phiques impri­més sans chant ni corps. Chacun connaît le Ferré chan­teur ; beau­coup savent le poète ; peu pra­tiquent l’écrivain. Il faut admettre qu’il ne com­po­sa qu’un seul roman (for­te­ment auto­bio­gra­phique) ; coup d’épée sans retour mais non point dans l’eau. Si l’ouvrage, com­po­sé sur une période de qua­torze ans, n’est pas égal d’un cha­pitre à l’autre, si l’on sent la plume se cher­cher, ici, pour mieux se trou­ver, là, et repar­tir ailleurs entre les deux adverbes, il n’en demeure pas moins l’une des plus sin­gu­lières et souf­flantes écri­tures du récit contem­po­rain. La bande des copains de la Main Noire, les robes sales des prêtres (ces « ber­gers qui allaient me tondre pen­dant huit ans quelques pelotes de déso­la­tion »), les pre­miers foutres ado­les­cents et les poèmes lus en douce, « Attila jouant aux machines à sous » et la soli­tude apprise contrainte et for­cée : ses sou­ve­nirs, sou­vent amers, sont un pré­lude à l’anarchie qu’il fera sienne, plus tard, lorsqu’il aura ôté « les fers » de cette jeu­nesse. « Il me semble que l’on naît aux envi­rons de la qua­ran­taine, le che­veu avare, la dent creuse, le sexe obli­té­ré. Jusque-là, les per­son­nages de l’enfance, de l’adolescence et des pre­miers bal­bu­tie­ments de la pen­sée nous tiennent par le bras, empêchent nos exal­ta­tions, nos mirages. […] Les ombres du pas­sé n’ont pas besoin de soleil pour s’exhiber : elles s’accrochent à nos bribes et nous mangent la lumière. » D’aucuns aiment à faire savoir qu’ils relisent des livres qu’ils n’ont, et c’est heu­reux, jamais lus : Benoît Misère se relit pour de bon. C’est une cave ou un gre­nier. On sait qu’on y trou­ve­ra tou­jours quelque chose, bris de verre ou bout de bois, pour croire encore un peu à la beau­té. [E.C.]

Éditions La Memoire et la Mer, 2001

Le Maître igno­rant — Cinq leçons sur l’émancipation intel­lec­tuelle, de Jacques Rancière

c2Et si, à la racine des inéga­li­tés dans l’ordre social, se trou­vait l’inégalité des intel­li­gences ? Non pas l’inégalité réelle des intel­li­gences, mais l’inégalité telle que les indi­vi­dus se la repré­sentent. L’inégalité tout entière conte­nue dans le prin­cipe struc­tu­rant de l’explication, dans la divi­sion du monde qu’elle intro­duit entre expli­quant et expli­qués, entre êtres sachants et êtres igno­rants. L’être humain cherche à s’assurer un peu d’ancrage : il se place comme le supé­rieur d’un autre — mais il se fait par là-même l’inférieur d’un troi­sième, se sou­met­tant par son geste à l’ordre de l’inégalité des intel­li­gences. Ainsi va un monde qui dérai­sonne, un monde où les êtres pen­sants se subor­donnent les uns aux autres, où cha­cun est si occu­pé à frei­ner les élans de son esprit qu’il reste dans son rang, qu’il reste à sa place. Choisissons de remettre le monde à l’endroit. Rien ne vient démon­trer l’inégalité des intel­li­gences. L’artisan et l’écrivain pro­duisent tous deux un dis­cours dans lequel la même intel­li­gence est à l’œuvre. Par ses effets, l’égalité des intel­li­gences s’observe ; elle fonde l’égalité entre les êtres humains. Il suf­fit de le véri­fier. Il suf­fit de l’annoncer. Chacun est poète, cha­cun peut œuvrer à la tra­duc­tion de ses expé­riences inté­rieures à l’attention de l’autre, du sem­blable. En tour­nant sur sa propre orbite, tout être humain peut enta­mer un « voyage au pays des signes » et « accro­cher son étoile dans le ciel ». Le Maître igno­rant de Jacques Rancière est un livre-étoile, à l’origine de révo­lu­tions authen­tiques, de révo­lu­tions inté­rieures. [J.C.]

Éditions Fayard, 1987

Littoral, de Wajdi Mouawad 

c7Que se passe t-il quand le quo­ti­dien est tran­ché ? La ques­tion est posée dès la pre­mière page de ce livre, qui porte la spon­ta­néi­té et l’honnêteté écla­tante des pre­mières œuvres : c’est-à-dire sans encore tout à fait la conscience du regard des lec­teurs et spec­ta­teurs. L’énergie qui se dégage de cette tra­gé­die, jouée pour la pre­mière fois au Québec, en 1998, sera le pre­mier élan d’un qua­tuor de pièces (Littoral, Incendies, Forêt, Ciel) où Mouawad sculp­te­ra encore davan­tage son lan­gage d’ébranlé. « Il faut que l’ébranlement se trans­mette de l’écriture aux acteurs, des acteurs au spec­ta­teur », disait-il dans une confé­rence. En ouvrant Littoral, il faut avoir le cou­rage de se faire spec­ta­teur. Car, sans le savoir, on entre dans un théâtre qui vient tran­cher en deux le réa­lisme. Les émo­tions sont hur­lées, mises à nu. Un homme, Wilfrid, trente ans, jouis­sant de son époque (le livre s’ouvre sur un orgasme), qui, d’une seconde l’autre, devient un mar­cheur por­tant sur son dos le cadavre de son père qui vient de mou­rir. L’homme, urbain, reflet d’un état d’esprit qui nous est proche, se scinde alors en une myriade de per­son­nages à la seconde où il apprend la mort de ce patriarche qu’il n’aura su vrai­ment connaître — per­son­nages réels ou ima­gi­nés par Wilfrid qui, à la manière d’une pro­ces­sion, le sui­vront dans sa longue marche. Chrétien maro­nite, Wajdi Mouawad a fui, avec sa famille, le Liban en guerre lorsqu’il était enfant. Écriture d’exilé. Langage qui porte constam­ment son regard sur deux faces. L’auteur l’avoue lui-même : écrire ces pièces fut comme dres­ser et appri­voi­ser le sen­ti­ment de détes­ta­tion de l’autre que toute guerre enfonce dans le crâne. « Il s’agit de ne pas tra­hir la soli­da­ri­té des ébran­lés. Car celui qui tra­hit la soli­da­ri­té des ébran­lés bâtit sa gloire sur le sang des autres. » Que reste-t-il quand le souf­flet de la guerre retombe ? Quand la poli­tique ne cherche plus à amé­lio­rer le sort des hommes ? Quand la poé­sie meurt dans le ventre des peuples ? Quand la musique cesse ? Il reste l’humain, seul, et son chant. [M.M.]

Éditions Actes Sud, 1997

La Sécurité sociale — Une ins­ti­tu­tion de la démo­cra­tie, de Colette Bec

c3Les débats sur les finances de la Sécurité sociale, sur sa « via­bi­li­té », sa « réforme » ou son admi­nis­tra­tion, sont, depuis plus de trente ans, autant de moyens de nous détour­ner d’un débat poli­tique à son pro­pos. Avec les plai­doyers tou­jours plus « tech­niques » d’experts de l’austérité, nous avons fini par perdre de vue l’objectif pre­mier de cette ins­ti­tu­tion cen­trale de l’après-guerre. La Sécurité sociale, écrit Colette Bec, n’est pas une ins­ti­tu­tion de nature tech­nique, visant à nous offrir une simple « assu­rance ». Elle est, par­ti­cu­liè­re­ment après la Libération, un réel pro­jet col­lec­tif visant à ins­ti­tuer une nou­velle forme d’organisation des rap­ports sociaux. Comme le démontre très bien cet ouvrage, l’ambition uni­ver­sa­liste et d’égalité de la Sécurité sociale est au cœur du pro­jet de ses fon­da­teurs. Elle visait dès lors, ini­tia­le­ment, à s’étendre sur tout le corps social et à pro­té­ger cha­cun d’entre nous de toute forme d’insécurité sociale et éco­no­mique, afin de garan­tir à tous un cer­tain niveau de vie, à l’abri des incer­ti­tudes du libre mar­ché et de la concur­rence de tous contre tous. Cette ambi­tion éman­ci­pa­trice est pour­tant mise à mal depuis les années 1980. La frag­men­ta­tion des poli­tiques sociales (de plus en plus sélec­tives, ter­ri­to­ria­li­sées ou ciblées sur des « publics à risque ») a pro­gres­si­ve­ment trans­for­mé l’ambition d’une lutte démo­cra­tique contre les inéga­li­tés au pro­fit d’une lutte très modé­rée contre « la pau­vre­té » et les « exclus ». À l’ambition de limi­ter les effets du mar­ché pour pro­té­ger des col­lec­tifs s’est aujourd’hui sub­sti­tuée l’idée de maxi­mi­ser les « chances » indi­vi­duelles de cha­cun sur celui-ci. En ce sens, l’ouvrage de Colette Bec est un excellent remède aux mes­sages asep­ti­sés qui touchent cet énorme acquis social ; il nous per­met éga­le­ment de com­prendre l’héritage radi­cal qu’il nous lègue et que nous devons défendre (et appro­fon­dir). L’utopie n’est pas uni­que­ment un au-delà, mais, aus­si, un déjà-là. [D.Z.]

Éditions Gallimard, 2014

Ébauche d’un auto­por­trait, de Louis Calaferte

c6Il ne faut pas s’y trom­per : Calaferte ne livre pas un récit authen­ti­que­ment auto­bio­gra­phique. L’intérêt n’est pas pour cet écri­vain déjà confir­mé de racon­ter scru­pu­leu­se­ment les moments de sa vie pas­sée, mais plu­tôt d’en des­si­ner les traits, de dépeindre la cou­leur — sou­vent terne — de sa per­son­na­li­té à tra­vers plu­sieurs courts textes hété­ro­clites qui, assem­blés, rendent compte de la com­plexi­té d’un être en quête d’unité. Plusieurs années déjà se sont écou­lées depuis les pre­miers ouvrages à suc­cès de l’auteur. La renom­mée est pas­sée et le chef-d’œuvre Septentrion, bien qu’encore inter­dit au com­merce, lui a confé­ré la répu­ta­tion sul­fu­reuse qu’il traîne désor­mais comme un far­deau. Ici, point d’embardées lyriques, mais une écri­ture sobre et spon­ta­née ; la mélan­co­lie règne sur les pages. Pas plus que l’écrivain ne cherche à roman­cer sa vie, il ne tient à l’embellir. Il consent à la plate bana­li­té, voire à la moro­si­té, d’une exis­tence dont chaque texte, volon­tiers méta­pho­rique, décrit les angoisses et les obses­sions de l’écrivain, mais aus­si la pesan­teur du quo­ti­dien et des contraintes qu’imposent les rela­tions fami­liales ou pro­fes­sion­nelles. Un livre tra­ver­sé par la réclu­sion, le doute, la répul­sion envers la com­mu­nau­té humaine, la pié­té et l’humour noir. Un récit pro­fond, ten­du par la poé­sie de son auteur, d’une hon­nê­te­té décon­cer­tante. Le brillant se niche aus­si où l’on ne l’attend pas. [J.D.]

Éditions Denoël, 1983

Justice glo­bale — Plaidoyers pour un autre socia­lisme, de Che Guevara

c9Lire les écrits théo­riques d’Ernesto Che Guevara conte­nus dans cet ouvrage, à cin­quante ans de leur publi­ca­tion, nous prouve la per­sis­tance et la vita­li­té de ses idées. Après un demi-siècle d’extrêmes bou­le­ver­se­ments mon­diaux, voyant cer­tains méca­nismes de domi­na­tion et d’exploitation se ren­for­cer (la pen­sée unique néo­li­bé­rale impose à pré­sent ses euphé­mismes pour asseoir son ordre), la vision de Guevara a l’ampleur, peut-être, de ces grands vision­naires qui ont connu et fait l’Histoire. Que signi­fie, aujourd’hui, lire Guevara ? C’est recueillir l’essence d’une vision du monde cri­tique, forte, anti­con­for­miste et sin­cè­re­ment rebelle, qui se carac­té­rise par son huma­nisme et son éthique révo­lu­tion­naires, par le dyna­misme d’une pen­sée qui n’a pas per­du son actua­li­té — n’en déplaise au néga­tion­nisme à la petite semaine de l’hégémonie conser­va­trice. Lire Guevara, aujourd’hui, c’est se l’approprier pour mieux l’actualiser ; c’est ne pas oublier ni omettre, en dépit de tous ces mar­chands-maîtres de l’aliénation, les grandes idées qui peuvent nous aider à abou­tir à la libé­ra­tion des peuples, tous autant qu’ils sont, et à la lutte glo­bale pour l’émancipation. « À nos yeux, il n’y a pas d’autre défi­ni­tion valable du socia­lisme que l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme. Tant que celle-ci ne se pro­duit pas, nous n’en sommes qu’à la période de construc­tion de la socié­té socia­liste. Si cette abo­li­tion n’a pas lieu, si, à la place, l’éradication de l’exploitation stagne ou même recule, il est exclu d’évoquer la construc­tion du socia­lisme. » [L.D.]

Éditions Flammarion, 2010

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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