Cartouches (11)


Une hui­tième de finale France-Irlande, la pen­sée cri­tique revi­vi­fiée, le busi­ness vert, Karl Marx euro­cen­triste ?, des abat­toirs à Auschwitz, la contre-parole déco­lo­niale, reprendre son souffle et pour­suivre la route, une ligne de flot­tai­son et les Caraïbes, finan­cia­ri­ser la nature : nos chro­niques du mois de juin.


 Smart sta­dium — Le stade numé­rique du spec­tacle spor­tif, de Marc Perelman

smartstadiumEuro de foot­ball, hui­tième de finale France-Irlande, stade des Lumières. À la mi-temps, l’é­quipe de France est menée 1–0 par une solide for­ma­tion irlan­daise. En tri­bune, Mathieu, sup­por­ter des Bleus, est déçu. Il ouvre son appli­ca­tion Parc olym­pique lyon­nais sur son smart­phone. C’est bien ce qu’il pen­sait : Blaise Matuidi livre une pres­ta­tion moyenne, les stats’ parlent d’elles-mêmes. Le jeu reprend. Il com­mande une bois­son qui lui sera livrée à sa place via la même appli, quand… Antoine Griezmann éga­lise d’une splen­dide tête croi­sée. Mathieu vient de rater le but. Qu’à cela ne tienne, une noti­fi­ca­tion appa­raît immé­dia­te­ment sur son smart­phone pour voir la vidéo en replay — l’écran géant du stade ne le repasse qu’une fois. Coup de sif­flet final, la France s’im­pose 2–1. Scènes banales dans les nou­veaux Smart sta­dium. Le stade subit de plein fouet la révo­lu­tion numé­rique. L’objectif ? Fournir une « expé­rience aug­men­tée du stade ». D’une part, l’ar­chi­tec­ture du stade satis­fait aux exi­gences du télé­spec­ta­teur qui pro­fite de dizaines de camé­ras et angles de vue ; de l’autre, le sup­por­ter in situ doit être comme dans son salon. Pour Marc Perelman, essayiste et archi­tecte fran­çais, le sup­por­ter s’in­di­vi­dua­lise à tra­vers les dis­po­si­tifs numé­riques : les formes d’ef­fer­ves­cence col­lec­tive clas­sique (chants, tifos, ban­de­roles) entrent en contra­dic­tion avec la cible du foot­ball busi­ness — le cita­din bour­geois et connec­té. Les sup­por­ters du PSV Eindhoven peuvent arbo­rer leur plus belle ban­de­role « Fuck wifi, sup­port the team », les logiques capi­ta­listes sont puis­santes. Une cri­tique de la désu­bli­ma­tion du sport par la tech­nique ; dom­mage, tou­te­fois, que l’au­teur se soit satis­fait d’une pos­ture sur­plom­bante sur les masses abru­ties par le spec­tacle spor­tif. [A.G.]

Éditions L’échappée, 2016

Rendre la réa­li­té inac­cep­table — À pro­pos de La pro­duc­tion de l’idéologie domi­nante, de Luc Boltanski

BoltanskiDans cet ouvrage, le socio­logue Luc Boltanski reprend le fil d’un article écrit trente ans aupa­ra­vant avec Pierre Bourdieu, son men­tor de l’époque, le « patron » comme il le nom­mait avec un mélange d’i­ro­nie et d’affection : « La Production de l’idéologie domi­nante », sor­ti en 1976 dans les Actes de la recherche en sciences sociales. Point de départ d’un récit nous embar­quant dans l’effervescence intel­lec­tuelle du milieu des années 1970, l’au­teur raconte le bri­co­lage de la mise en pages et les nuits blanches pas­sées à écrire pour faire vivre cette nou­velle revue. Véritable pavé dans la mare des publi­ca­tions aca­dé­miques, dont le carac­tère sub­ver­sif détonne avec les publi­ca­tions actuelles éma­nant de la recherche où la cen­sure de la créa­ti­vi­té est criante. Dans une langue nette, Boltanski, socio­logue cri­tique ayant pris du recul sur les pos­sibles et les limites de cette cri­tique, évoque autant les réso­nances que les dis­con­ti­nui­tés d’a­vec l’ar­ticle de 1976, en évi­tant la nos­tal­gie ou l’a­mer­tume. Ne nous y trom­pons pas, Rendre la réa­li­té inac­cep­table est avant tout un ouvrage de socio­lo­gie enga­gée, qui ne tra­hit pas son titre. En réar­ti­cu­lant les concepts clés d’« idéo­lo­gie », de « domi­na­tion », de « chan­ge­ments néces­saires » ou encore de « classes sociales », il revi­vi­fie la pen­sée cri­tique. Autrement dit, il faut com­prendre et chan­ger la socié­té. Dès les pre­mières pages, le ton est don­né : « On ne com­pre­nait plus rien à la réa­li­té et on avait le sen­ti­ment qu’elle nous dis­si­mu­lait le monde. Et c’est pour ça qu’on fai­sait de la socio­lo­gie. » Si le pro­gramme de la socio­lo­gie, dont cer­tains acteurs sociaux auront rai­son de poin­ter la sur­plom­bante auto­ri­té, n’a pas tou­jours été dans cette direc­tion, par­tout, tout le temps, reste que le constat de Boltanski sur l’ir­ré­con­ci­lia­tion entre le monde et la réa­li­té est rafraî­chis­sante. [J.C.]

Éditions Demopolis, 2008

Comment la mon­dia­li­sa­tion a tué l’écologie : les poli­tiques envi­ron­ne­men­tales pié­gées par le libre échange, d’Aurélien Bernier

Genève, novembre 1990, deuxième Conférence mon­diale sur le cli­mat : « Le dan­ger du chan­ge­ment cli­ma­tique est encore invi­sible, mais il est suf­fi­sant pour que nous chan­gions et accep­tions des sacri­fices, afin que nous ne vivions pas aux dépens des géné­ra­tions futures. » Ces mots ne sont pas pro­non­cés par un cli­ma­to­logue ou un repré­sen­tant d’une orga­ni­sa­tion éco­lo­giste, mais par la très libé­rale et conser­va­trice Margaret Thatcher. Étonnant ? Pas tant que ça, nous répond l’auteur de ce livre, qui retrace « qua­rante ans d’impostures » et met à mal l’idée d’un ver­dis­se­ment pro­gres­sif des élites poli­tiques et éco­no­miques qui ont, dès la nais­sance de l’écologie poli­tique et les pre­mières grandes réunions inter­na­tio­nales sur la pré­ser­va­tion de la nature, posé une condi­tion : la pro­tec­tion de l’environnement ne doit pas remettre en cause la mon­dia­li­sa­tion et le libre-échange. Car si la prise de pou­voir du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral et la mon­tée de la prise de conscience éco­lo­gique sont his­to­ri­que­ment conco­mi­tantes, le pre­mier génère des pro­fits tou­jours plus grands quand la deuxième accouche de poli­tiques lar­ge­ment insuf­fi­santes face aux enjeux. Du « déve­lop­pe­ment durable » au « busi­ness vert », de Giscard d’Estaing à Chirac, les poli­tiques envi­ron­ne­men­tales se font tou­jours de manière cos­mé­tique et sont per­çues comme une oppor­tu­ni­té, soit pour jus­ti­fier la mise en place d’une poli­tique — de pré­fé­rence de rigueur ou de pri­va­ti­sa­tion —, soit pour créer un nou­veau mar­ché (les « tech­no­lo­gies vertes », les « éco-indus­tries », etc.). L’auteur reproche aux éco­lo­gistes d’être pas­sés « à côté des enjeux de la mon­dia­li­sa­tion » et d’être tom­bés dans le piège des deux diver­sions uti­li­sées par les libé­raux — le mon­dia­lisme et le loca­lisme — pour jus­ti­fier le déman­tè­le­ment de l’État régu­la­teur, car « il faut ouvrir les yeux et se rendre à l’évidence : s’il ne suf­fit pas d’être anti­ca­pi­ta­liste pour être éco­lo­giste, ceux qui affirment pou­voir pro­té­ger les éco­sys­tèmes sans sor­tir du capi­ta­lisme sont des men­teurs ou des naïfs. » [M.H.]

Éditions Mille et une nuits, 2012

Marx aux anti­podes : nations, eth­ni­ci­té et socié­tés non-occi­den­tales, de Kevin B. Anderson

Le « mar­xisme » comme grand récit de l’é­man­ci­pa­tion de l’hu­ma­ni­té aurait vécu. À la faveur des luttes natio­nales dans ce que l’on a appe­lé le « tiers-monde » mais, plus géné­ra­le­ment, par le biais d’une décen­tra­li­sa­tion de l’é­tude du capi­ta­lisme et, sur­tout, avec l’ef­fon­dre­ment du bloc sovié­tique, les écrits de Marx se sont trou­vés mar­gi­na­li­sés. En par­ti­cu­lier l’in­tro­duc­tion, dans l’a­na­lyse cri­tique du monde, de concepts comme le genre ou la race ont conduit — à rai­son — à repen­ser les cadres de la doc­trine (ou de la vul­gate) mar­xiste, et à can­ton­ner Marx lui-même à une époque et une zone géo­gra­phique. Il ne serait plus que le pen­seur (homme blanc) du capi­ta­lisme occi­den­tal, qui ne pren­drait plei­ne­ment la mesure ni du colo­nia­lisme, ni du patriar­cat. Kevin Anderson vient com­plexi­fier cette pré­sen­ta­tion en s’ap­puyant sur des écrits peu connus, voire non encore publiés, de Marx. Ce livre s’ap­puie sur un cer­tain nombre de cahiers dans les­quels Marx pre­nait note de ses lec­tures, et sur les articles de presse qu’il publiait pour sur­vivre. Ces textes révèlent une évo­lu­tion dans sa pen­sée, et démentent les accu­sa­tions d’eu­ro­cen­trisme. Le pro­pos d’Anderson vise donc à mettre en avant la dimen­sion mul­ti­li­néaire que prennent pro­gres­si­ve­ment les écrits de Marx à mesure qu’il étu­die des évé­ne­ment his­to­riques par­ti­cu­liers (la colo­ni­sa­tion et les révoltes en Inde, la situa­tion de l’Irlande, la ques­tion natio­nale en Pologne, les révoltes en Chine, les socié­tés pré­ca­pi­ta­listes, la guerre de Sécession, les tra­di­tions pré­ca­pi­ta­listes des pay­sans russes, etc.). Les réa­li­tés par­ti­cu­lières sur les­quelles Marx se penche viennent enri­chir l’a­na­lyse de l’au­teur du Capital, et font appa­raître des élé­ments dont l’ab­sence était sus­pecte : la ques­tion du natio­na­lisme face au colo­nia­lisme, l’es­cla­vage, le racisme, etc. Anderson nous fait voya­ger chro­no­lo­gi­que­ment dans la construc­tion de la pen­sée de Marx à pro­pos des marges du capi­ta­lisme occi­den­tal, marges qui sont autant d’ex­té­rio­ri­tés inté­grées aux modes de pro­duc­tion qui sont en train de se répandre sur le globe. À la fois mise en pers­pec­tive de la pen­sée de Marx (et même de sa situa­tion propre en tant qu’im­mi­gré alle­mand en Grande-Bretagne) et réfu­ta­tion de son « euro­cen­trisme », ce livre per­met de démys­ti­fier la figure tuté­laire du pen­seur, pour faire appa­raître le monstre de tra­vail et le mili­tant achar­né qu’il était. [J.G]

Éditions Syllepse & M Éditeur, 2015

☰ Un éter­nel Treblinka, de Charles Patterson

c11cLe nazisme — sauce pri­vi­lé­giée du débat d’i­dées — gâte à regret tous les plats de la pen­sée. Tant et si bien que le fameux « point Godwin » coupe court à qui déjà comp­tait cou­per court : on guette le spectre pour se plaire à le moquer. Mômeries et tours en rond… Il n’en demeure pas moins que, si com­pa­rai­son n’est pas rai­son (voi­là pour les pré­cau­tions d’u­sage), cer­tains liens et pen­dants peuvent faire sens. Que les recou­pe­ments et les ana­lo­gies, froi­de­ment exa­mi­nés, par­viennent encore à éclai­rer. L’auteur du pré­sent essai, amé­ri­cain et doc­teur en his­toire, rompt avec toutes les conve­nances : les humains se com­portent avec les ani­maux non-humains comme les nazis à l’en­droit de ceux qu’ils jugeaient infé­rieurs. Nous avons déjà per­du quelques lec­teurs — outrés. Dans les pas d’Isaac Bashevis Singer — écri­vain polo­nais et juif que les années 1930 contrai­gnirent à l’exil —, figure tuté­laire de ces pages, Patterson affirme que le sort que nous réser­vons aux bêtes est com­pa­rable à un camp d’ex­ter­mi­na­tion sans fin. La « méga­lo­ma­nie humaine » (Freud) a conduit le Sapiens à s’au­to­cou­ron­ner, cul posé sur le des­tin du monde. Et à élire, dans ses rangs propres, les rois et les ratés — et Patterson de rap­pe­ler la déshu­ma­ni­sa­tion, c’est-à-dire l’a­ni­ma­li­sa­tion, qui struc­ture le lexique de la domi­na­tion, de l’es­cla­vage des Noirs au géno­cide des Native Americans, de la colo­ni­sa­tion à l’in­va­sion de l’Irak, en pas­sant par les mas­sacres anti­sé­mites. Quand l’homme fait de l’a­ni­mal une injure, le sang sait ce qu’il lui reste à faire. L’auteur para­phrase le phi­lo­sophe Theodor W. Adorno : « Auschwitz com­mence quand quel­qu’un regarde un abat­toir et pense : ce ne sont que des ani­maux. » Ce nom alle­mand, de funeste mémoire, vaut ici quin­tes­sence : Auschwitz ou le mépris, le rabais­se­ment, l’op­pres­sion admi­nis­trée, la mise à mort de masse ; Auschwitz comme un sys­tème, c’est-à-dire un ima­gi­naire, une logis­tique et un dis­cours. C’est parce que, explique Patterson, l’homme a exploi­té et tor­tu­ré les bêtes qu’il lui fut si simple de repro­duire ce geste sur ceux qu’il n’en­ten­dait plus comp­ter au nombre des « siens » (l’of­fi­cier SS Rudolf Höss décri­vit Auschwitz comme « le plus grand abat­toir humain que l’his­toire ait jamais connu »). Henry Ford, rap­pelle le livre, ima­gi­na le tra­vail à la chaîne après avoir visi­té un abat­toir — ce même Ford qui fut l’un des modèles et sou­tiens finan­ciers d’Hitler. Le mas­sacre des ani­maux appa­raît comme le pré­lude, l’a­vant-pro­pos et le tour de chauffe : il y a conti­nuum et non rup­ture. L’abattage indus­tria­li­sé « a tra­cé la voie » de la solu­tion finale : Patterson parle d’un « sché­ma », dont l’Histoire four­nit métho­di­que­ment le tra­cé. Un essai éru­dit et riche en réfé­rences, qui tord le cou aux lieux com­muns (« Hitler aimait les bêtes ») et pousse le lec­teur, donc le citoyen, à s’in­ter­ro­ger, donc agir, sur l’un des angles morts les plus bru­taux de nos socié­tés sup­po­sé­ment « trans­pa­rentes » : peut-on, sûrs de notre supé­rio­ri­té, conti­nuer d’exé­cu­ter les espèces ani­males jugées « infé­rieures », quoique comme nous douées de sen­si­bi­li­té, alors que plus rien ne le jus­ti­fie ? On peut rica­ner. Ou cogi­ter. [E.C.]

Éditions Calmann-Lévy, 2008

La Question, d’Henri Alleg

« Les tor­tures ? Depuis long­temps le mot nous est à tous deve­nu fami­lier. […] Mon affaire est excep­tion­nelle par le reten­tis­se­ment qu’elle a eu. Elle n’est en rien unique. » L’histoire de l’ancien direc­teur d’Alger Républicain, enfer­mé puis tor­tu­ré par les paras durant la guerre d’indépendance algé­rienne, a en effet fait grand bruit. S’il a écrit cet ouvrage, clan­des­ti­ne­ment, sur du papier toi­lette, direc­te­ment de la pri­son dans laquelle il était incar­cé­ré, ce n’é­tait pas pour par­ler de lui, mais bien pour se faire la voix de tous les ano­nymes qui ont subi les mêmes sup­plices : il a vou­lu, par son récit, lever le voile sur ce mal encore incon­nu à l’époque. Cela non pas pour atti­ser le scan­dale dans l’opinion publique — ce sera là un effet inévi­table mais non le but —, mais parce que « faire connaître la véri­té, c’est aus­si une manière d’aider au ces­sez-le-feu et à la paix ». Ce n’est que par la retrans­crip­tion des faits dans leur atro­ci­té, sans ambages, sans for­mules édul­co­rées, que l’on peut ame­ner le pou­voir poli­tique à régler le pro­blème colo­nial, en assu­mant le fait que les fautes les plus graves pro­viennent du colon puisque, si les deux « camps » riva­lisent dans l’horreur, celui du colo­nia­lisme pêche par le fait qu’elles émanent d’un État, et non d’une rébel­lion sub­ver­sive. Le témoi­gnage d’Alleg, c’est un tra­vail dou­lou­reux et néces­saire de construc­tion d’une mémoire alter­na­tive, car bien qu’il parle d’un fait contem­po­rain — le temps dans lequel il écrit est celui de l’immédiateté — il s’adresse aus­si bien aux lec­teurs de son temps qu’à ceux de l’avenir. Tout ce que dénonce Alleg, il l’a vu, il l’a enten­du, il l’a subi. Ce ne sont pas de vagues abs­trac­tions. La contre-parole qu’il déve­loppe se base sur l’expérience directe de ce qu’il dénonce. Mais elle vaut éga­le­ment comme un aver­tis­se­ment pour l’avenir : le pou­voir poli­tique, qui ne manque pas de dénon­cer la vio­lence de son adver­saire, masque sou­vent ses propres atro­ci­tés der­rière un man­teau de silence, qu’il s’agit alors de déchi­rer. [J.B.D.]

Éditions de Minuit, 1958 

La Vie, de Fabrice Caracava

caravaca« Nos corps sont une pen­sée vivante qui cir­cule. » C’est un livre court. Il pour­rait s’en­ta­mer par n’im­porte quelle page, comme on entre dans une mani­fes­ta­tion en marche par n’im­porte quelle rue. « C’est dans l’é­cho qu’il nous faut être. Il nous faut per­pé­tuer cet écho. » Temporalité du poète. Il en faut, des corps soli­taires, des res­pi­ra­tions ras­sem­blées, des rêves avor­tés, pour for­mer ce pre­mier « nous » : celui de la jeu­nesse, comme celui des uto­pistes qui n’ont pas encore le cynisme aux sour­cils. Fabrice Caravaca est poète, un poète « du par­ti des kaléi­do­scopes », un poète « du par­ti des acco­lades ». Et peut-être un tis­se­rand, aus­si : dans La Vie, il tisse dans l’hu­main l’ac­tion et le rêve ; il tisse des traces de pied et en fait une grande marche, un ras­sem­ble­ment de pas, se mou­vant près d’une falaise, prêt à tout endu­rer. « Nous sommes plus qu’il n’y paraît. Ce n’est qu’un mur­mure. Bientôt une rumeur. Bientôt l’é­lan, l’é­clat. On ne pour­ra pas nous arrê­ter. On ne pour­ra rien contre nous car nous sommes là depuis des mil­lé­naires à patien­ter, à creu­ser des sillons et bri­ser des fron­tières. » C’est un « nous » qui abreuve. Chaque page est un pas sup­plé­men­taire : le livre est une pro­ces­sion que rien n’ar­rête, un caillou pris par la neige qui s’en­graisse de la mon­tagne. La foule de ceux qui ont le désir de ras­sem­bler davan­tage. « On ne pour­ra rien contre nous car nous avons déja tout endu­ré. Nous avons appris le silence, l’exil. Nous avons appris à sup­por­ter les tue­ries et le men­songe. Nous savons rêver sans fin et extir­per la dou­leur. » Un « nous » de frères et de sœurs, comme une foule. Caravaca, ori­gi­naire de Dordogne et res­pon­sable édi­to­rial des édi­tions Dernier Télégramme, nous offre une foule où se fondre, une foule de mar­cheurs, où il ne serait même pas angois­sant de se perdre. « Reprends ton souffle, l’a­mi. Et pour­sui­vons notre route. » [M.M.]

Éditions les Fondeurs de Briques, 2010

 Chaveta, l’arche d’or des incas, de Jéromine Pasteur

c11-« J’ai aban­don­né ce que je nomme « les arti­fices de l’exis­tence » au pro­fit de la sim­pli­ci­té qui conduit à la plus abso­lue des liber­tés. » Jéromine Pasteur n’est pas de celles qu’on emmaillotent, pas de celles qui crou­pissent dans quelque sépul­ture — celle du chan­tage fami­lial. Trois petits tours et puis s’en va, 23 ans, huit jours de mariage, faites place ! Jéromine cherche la brèche et reçoit l’in­ter­dic­tion. Un quart d’heure pour se marier, mais un an d’at­tente pour obte­nir le droit de deman­der le divorce qu’elle sou­haite déjà. La socié­té édicte, la bour­lin­gueuse en deve­nir rejette l’in­jonc­tion et construit de ses mains Jydartha, un voi­lier de 9,20 mètres de long. Quatre ans de chan­tier naval dans sa cour lyon­naise, un tour­ne­vis qui tra­verse le creux de sa main de part en part, une vie sen­ti­men­tale délais­sée et des éco­no­mies dila­pi­dées. Le voi­lier est ame­né au port de Lyon. La ligne de flot­tai­son a‑t-elle été bien cal­cu­lée ? Secondes en souf­france, les cor­dages mol­lissent, l’en­fant choyé flotte bel et bien. Sa mère auto­pro­cla­mée, ivre de bon­heur, pro­fite de la pre­mière nuit lovée dans sa cou­chette à écou­ter le cla­po­tis des eaux. Apprendre à vivre avec lui, voguer de rivières en canaux, de villes en vil­lages, de cam­pagnes en val­lées avant de mettre le cap sur l’Afrique, de rejoindre le Brésil en soli­taire, la mer des Caraïbes, et de vaga­bon­der en terres péru­viennes. Ses pas croi­se­ront ceux des gué­rille­ros du Sentier Lumineux et des tra­fi­quants de coca avant de ren­con­trer la com­mu­nau­té qui devien­dra sa seconde famille, celle des indiens Ashanicas. Une tri­bu qui, comme tant d’autres, résiste au moloch gou­ver­ne­men­tal et offri­ra la paix à l’a­ven­tu­rière fran­çaise, qu’ils nom­me­ront « Chaveta », du nom d’un papillon, sym­bole de connais­sance. « Il y a tant à voir, à décou­vrir et à apprendre. Depuis mon enfance, je n’ai jamais dévié d’un pouce. Je me sens comme Diogène, une lampe à huile à la main, sous le grand soleil de midi, répon­dant à qui le ques­tion­nait sur son étrange démarche : Je cherche un homme. Moi aus­si, je cher­chais les hommes. Jamais nulle part, avant d’en­trer pour la pre­mière fois à Cutivireni, je ne les avais trou­vés. » [M.E.]

Éditions Le Livre de poche, 1990

Faut-il don­ner un prix à la nature ?, de Jean Gadrey et Aurore Lalucq

Une idée s’est petit à petit ins­tal­lée au sein des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et chez un cer­tain nombre d’écologistes : pour répondre aux défis posés par la crise éco­lo­gique, nous devons « mettre la nature à prix » pour la pré­ser­ver, que ce soit pour rendre compte de la valeur d’un ser­vice éco­sys­té­mique, créer un mar­ché du car­bone ou taxer une indus­trie pol­luante. Économistes, Gadrey et Lalucq reviennent sur les ori­gines de ces approches — l’économie néo­clas­sique et la « tra­gé­die des com­muns » —, les dif­fé­rentes expé­ri­men­ta­tions et leurs résul­tats, et posent un cer­tain nombre de pré­co­ni­sa­tions. Dans un débat sou­vent réa­li­sé loin des oreilles des citoyens, ils tentent d’expliquer les termes des contro­verses avec, en pre­mier lieu, une dis­tinc­tion néces­saire entre moné­ta­ri­sa­tion, mar­chan­di­sa­tion, pri­va­ti­sa­tion et finan­cia­ri­sa­tion de la nature. Partisans d’une approche au cas par cas, ils montrent que la moné­ta­ri­sa­tion de la nature peut être un sou­tien utile à d’autres formes de poli­tiques de pro­tec­tion de l’environnement, la régle­men­ta­tion contrai­gnante res­tant la méthode la plus effi­cace. Doté de nom­breux exemples — l’échec du mar­ché du car­bone euro­péen, la taxe car­bone sué­doise créée en 1991, la taxe poids lourds alle­mande, etc. —, ce court ouvrage résume bien les dan­gers des méthodes issues d’une science éco­no­mique pauvre mais toute puis­sante. Mettre un prix sur la nature revient vite à la décou­per en « ate­liers fonc­tion­nels » pro­dui­sant cha­cun un ser­vice spé­ci­fique, approche très ven­deuse en termes de com­mu­ni­ca­tion — le tra­vail des abeilles vaut des mil­liards, les chauves-sou­ris sont plus ren­tables que les pes­ti­cides — mais n’ayant pas de sens d’un point de vue éco­lo­gique. Parmi les pré­co­ni­sa­tions pour une uti­li­sa­tion intel­li­gente et mesu­rée de cer­tains outils, la plus impor­tante est peut-être celle résu­mée par cette for­mule de Keynes à pro­pos des éco­no­mistes, citée par les auteurs en conclu­sion : « Sur la ban­quette arrière, pas au volant. » [M.H.]

Éditions Les Petits matins /Institut Veblen, 2015


Photographie de ban­nière : František Dostál, Fotografie ze sou­bo­ru Letní lidé, 1968–1990


REBONDS

Cartouches 10, mai 2016
Cartouches 9, avril 2016
Cartouches 8, mars 2016
Cartouches 7, février 2016
Cartouches 6, janvier 2016

Ballast

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