Cartouches (24)


Une rue de Lituanie, les oubliés de Tchernobyl, les sou­ve­nirs d’une femme mau­dite, un père bal­lot­té par l’Histoire, un avion puis la révo­lu­tion, le b.a.-ba du fémi­nisme, bra­quer des banques, des machines et des bêtes, pen­ser la poé­sie et construire un des­tin com­mun : nos chro­niques du mois de septembre.


☰ Un cer­tain M. Piekielny, de François-Henri Désérable

« Quand tu ren­con­tre­ras de grands per­son­nages, des hommes impor­tants, pro­mets-moi de leur dire : au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habi­tait M. Piekielny… » Cette cita­tion — extraite de La Promesse de l’aube, auto­bio­gra­phie roman­cée de Romain Gary — sert de fil conduc­teur à François-Henri Désérable afin de nous entraî­ner en Lituanie, à Paris, Venise ou Amiens, ville de son enfance. Partant de cette phrase sur­gie de nulle part, si ce n’est à la vue d’une plaque consa­crée à Gary, l’auteur s’improvise à la fois his­to­rien, conteur habile et amou­reux des belles lettres comme on déplie un éven­tail pour tirer et éti­rer la vie de l’ancien avia­teur, de l’en­fance jus­qu’à sa mort cri­blée de plomb. En sty­liste qui s’émeut de voir une rose au pied de la sta­tue du diplo­mate et roman­cier — « Tout n’était pas fou­tu : il y avait encore des gens en ce bas monde pour poser des roses aux pieds des écri­vains. » —, Désérable peint la vie de Gary, s’autorisant digres­sions et réflexions auto­bio­gra­phiques. Un roman de la guerre, aus­si, « mas­sacre de gens qui ne se connaissent pas, disait Paul Valéry, au pro­fit de gens qui se connaissent mais ne se mas­sacrent pas ». Et nous rap­pelle le des­tin funèbre des Juifs de Wilno, dont Piekielny pour­rait être l’incarnation. Un livre patch­work à la croi­sée du roman, des confes­sions, de l’enquête jour­na­lis­tique et du récit his­to­rique. Comment dis­tin­guer ce qui relève de la lit­té­ra­ture de ce qui n’en est pas ? « Si l’on ne peut trou­ver de jouis­sance à lire et relire un livre, il n’est d’aucune uti­li­té de le lire même une fois », disait Oscar Wilde. « C’est un cri­tère sub­jec­tif, exces­sif, lar­ge­ment exces­sif, tout aus­si lar­ge­ment exclu­sif ; j’y sous­cris : chaque fois qu’il y a désir de relec­ture, il y a lit­té­ra­ture », pré­cise Désérable. Son livre serait en route pour le Goncourt. Espérons que l’auteur ne rejoigne pas Romain Gary à ce triste Panthéon. La bonne lit­té­ra­ture se passe de médaille. [M.E.]

Éditions Gallimard, 2017

 La Supplication, de Svetlana Alexievitch

Sergueï Gourine, Anatolie Chimanski, Zoïa Danilovna Brouk… Autant de noms lus, autant de noms immé­dia­te­ment oubliés. Les par­cours arrêtent plus faci­le­ment l’at­ten­tion : un tel était cadreur, tel autre phy­si­cien, telle autre pro­fes­seure de lit­té­ra­ture russe. Mais plus encore que les iti­né­raires, ce sont les voix qui res­tent. Si cha­cune a une teneur par­ti­cu­lière due au des­tin qui la porte, elles finissent par se super­po­ser pour ne plus for­mu­ler qu’une longue plainte. Celle de femmes qui n’ont pas vou­lu aban­don­ner leurs maris condam­nés, celle d’hommes n’i­ma­gi­nant pas contre­dire les ordres venus de Minsk ou de Moscou, celle d’en­fants ayant gran­di avec Tchernobyl, et pour qui Tchernobyl est une part de leur iden­ti­té — et de leur inté­gri­té. L’explosion de la cen­trale le 26 avril 1986 eut un reten­tis­se­ment et des réper­cus­sions sur chaque conti­nent. Mais c’est le peuple le plus tou­ché par les radia­tions, le peuple bié­lo­russe, qui fut le moins infor­mé et le moins bien enca­dré. Son igno­rance pointe dans cha­cun des dis­cours. La plu­part des habi­tants inter­ro­gés n’en­tendent rien aux mesures de la radio­ac­ti­vi­té ; ceux qui savent doivent se taire. Biélorusse elle-même, la Prix Nobel de lit­té­ra­ture Svetlana Alexievitch se pro­pose caisse de réso­nance aux sup­pli­ca­tions inau­dibles des oubliés de Tchernobyl. Et c’est peut-être une des voix du « chœur de sol­dats » qui résume le mieux le sen­ti­ment par­ta­gé par tous : « Nous n’a­vons pas tout com­pris, mais nous avons tout vu. » L’auteure nous pro­pose le contraire : com­prendre ce que les autres ont vu, ont subi, ont vécu — et vivent encore aujourd’­hui, s’ils ne sont pas morts. [R.B.]

Éditions Acte Sud, col­lec­tion Thesaurus « Œuvres », 2015

 Louise Colet : du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, de Joëlle Gardes

De Louise Colet, on ne connaît guère que sa cor­res­pon­dance avec Flaubert. Écrivaine pro­lixe — qui vou­lait qu’on se sou­vienne d’elle pour ses textes et ses enga­ge­ments en faveur des droits des femmes et des oppri­més — et contri­bu­trice remar­quée au finan­ce­ment du jour­nal L’Union ouvrière de Flora Tristan, Louise Colet n’est pour­tant connue aujourd’­hui que pour ses amants ou sa cor­res­pon­dance avec Flaubert. Si l’Histoire l’a oubliée, la faute en incombe, en large par­tie, à ses contem­po­rains qui l’ont raillée, blâ­mée (Flaubert ne l’é­par­gna pas), éclip­sant la recon­nais­sance d’autres auteurs, comme Victor Hugo, qui lui avait dédié son poème « Pasteurs et Troupeaux ». L’écrivain Maxime du Camp alla même jusqu’à com­po­ser cette épi­graphe à sa mort : « Ci-gît celle qui com­pro­mit Victor Cousin, ridi­cu­li­sa Alfred de Musset, vili­pen­da Gustave Flaubert et ten­ta d’assassiner Alphonse Karr. » L’ouvrage de Joëlle Gardes entend répa­rer cette injus­tice. L’auteure opte pour une forme ori­gi­nale : dans ce roman, elle ima­gine un récit fic­tif à la pre­mière per­sonne, celui d’une Louise Colet vieillis­sante se remé­mo­rant les moments mar­quants de sa vie, de ses batailles lit­té­raires, de ses œuvres et des ses amours. Récit inti­miste, sou­vent pathé­tique, entre­cou­pé de scènes décrites à la troi­sième per­sonne par un nar­ra­teur exté­rieur, plus dis­tant, quel­que­fois même iro­nique. Les points de vue se suc­cèdent alors autour d’un même moment, per­met­tant au lec­teur de s’interroger sur la véri­té de cette Louise Colet, vio­lente, entê­tée, pas­sion­née par l’écriture, mal­me­née par la vie, tou­jours cri­ti­quée à cause de ses ambi­tions lit­té­raires, trai­tée de « bas-bleu » de « femme savante », « d’écrivassière ». Et Louise Colet de s’interroger, avec les mots de Joëlle Gardes : « Serions-nous mau­dites, nous autres femmes qui avons vou­lu acqué­rir quelque renom­mée par nos talents lit­té­raires ? Jamais pour­tant, je n’au­rais vou­lu, je n’au­rais pu renon­cer à l’é­cri­ture. » [L.V.]

Éditions de l’Amandier, 2015

☰ Dans l’é­pais­seur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès

Exercice de haute volée que celui-ci, réus­si haut la main quand bien même les chausses-trappes invi­sibles ne man­quaient pas. Tout com­mence quand un écri­vain tom­bé à l’eau lors d’une par­tie de pêche voit non pas sa vie, mais celle de son père, défi­ler sous ses yeux tan­dis qu’il cherche un moyen de remon­ter à bord. La veille, Manuel Cortès vient de jeter à son fils qu’il « ne sera[it] jamais un vrai pied-noir ». Celui-ci, né à Sidi bel-Abbès mais rétif à tout éti­que­tage, atten­tif aux mal­heurs du siècle et bien trop conscient des rami­fi­ca­tions infi­nies de la culpa­bi­li­té pour s’as­so­cier à la geste des vain­cus ou à la glo­riole des vain­queurs, tente de recons­ti­tuer l’his­toire fami­liale. Tandis que le per­ro­quet Heidegger susurre des blagues à l’o­reille du futur noyé, l’Histoire qui se déroule sous nos yeux pro­mène d’a­bord un homme un peu pau­mé à tra­vers ses laby­rinthes : Manuel, le père du nar­ra­teur, gamin espa­gnol aux amis juifs et arabes, voué à reprendre le café de son père Juanico, tra­verse la Seconde Guerre mon­diale comme méde­cin auxi­liaire avec les troupes maro­caines, assiste à des viols en série dans les Alpes ita­liennes, se trouve embar­qué dans des expé­di­tions puni­tives à son retour en Algérie, devient chi­rur­gien, voit le monde dérou­ler sa folie sous ses yeux sans bien com­prendre le rôle qu’il y joue. C’est un hymne au père, sans com­plai­sance ni cynisme, sans excuses ni reproches. Parsemé de nota­tions drô­la­tiques et de sou­ve­nirs intem­pes­tifs, plein de per­son­nages tru­cu­lents et ter­ribles, avides ou géné­reux. On y croise les Romains, des pogroms, des ban­dits d’hon­neur, des salauds ordi­naires, des joueurs d’é­chec et Ali Belloul, le mule­tier des tabors deve­nu conser­va­teur du cime­tière euro­péen. Le tout va son train d’une éru­di­tion fine et jamais pesante. Le livre est conçu comme un jour­nal de bord pour réin­ven­ter la mémoire d’un autre qu’on aime et qu’on ne com­pren­dra jamais tout à fait. L’âme d’un père bal­lo­té par l’Histoire, revi­vi­fiée par la plume d’un fils, « non par sou­ci de véri­té — cette chose affreuse — mais pour faire mienne sa bles­sure, coïn­ci­der avec elle dans l’é­pais­seur de la chair ». [A.B.]

Éditions Zulma, 2017

 La Rencontre de Santa Cruz, de Max-Pol Fouchet

Un avion manque la piste et s’échoue contre des arbustes. Personne n’est bles­sé et tous les pas­sa­gers sont relo­gés dans les hôtels d’une ville que l’on ne sau­rait clai­re­ment situer, sinon qu’elle se nomme Santa Cruz, comme tant d’autres en Amérique latine. Le nar­ra­teur, dont on ne tarde pas à devi­ner qu’il a par­tie liée avec l’auteur, s’en réjouit : de l’imprévu, enfin. Et, refu­sant d’être rapa­trié, le voi­ci qu’il trans­mue l’incident en aven­ture — « Je déci­dai d’abandonner, de dis­pa­raître dans une fuite ano­nyme. » Le nar­ra­teur, qui n’a pas de nom, se dit « malade de l’Europe malade » ; il entend bien se gué­rir dans la boue de ce vil­lage dont il ignore tout et qui le lui rend bien, lui l’écrivain célèbre, là-bas, dans la France de Valéry Giscard d’Estaing. La paix à trou­ver dans le geste d’une page que l’on tourne : adieu les livres et les siens, la famille et les copains, la patrie et les pogroms d’un conti­nent rava­gé il y a trois décen­nies de cela. Adieu l’espoir, aus­si. Celui d’un monde que l’expression consa­crée veut meilleur, celui des dra­peaux rouges et des Communes flin­guées. L’homme renais­sant s’en tien­dra donc à ses yeux, regar­der, voi­là tout, ne plus y croire, ne rien jurer : la révo­lu­tion n’a jusqu’ici accou­ché que de « mal-fou­tus, de mon­go­liens, de mort-nés ». Aimer une pros­ti­tuée aux jambes lourdes, décou­vrir un ciel jaune, rap­pe­ler à son sou­ve­nir le lit­to­ral algé­rien de son enfance ; et puis céder, lorsque les révo­lu­tion­naires de Santa Cruz s’en vien­dront le sol­li­ci­ter… De ce pre­mier roman paru en 1976 — le Che est mort voi­là neuf ans, les Tupamaros sont en exil et Pinochet règne sur un Chili meur­tri —, de ce récit qui se plaît à perdre son lec­teur (il s’a­git bien d’une fic­tion), Max-Pol Fouchet fit savoir, lors d’un entre­tien, qu’il s’agissait d’un « livre de la mys­tique contre la poli­tique », de l’idéal étouf­fé sous la néces­si­té. Le poète se fit roman­cier et l’œil s’en réjouit lui aus­si. [E.C.]

Éditions Grasset, 1976

 Le Fémi­nisme, d’Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu

Cette bande des­si­née est réa­li­sée par Anne-Charlotte Husson (doc­to­rante en sciences du lan­gage, auteure du blog « Genre ! ») et Thomas Mathieu (qui a mis en des­sin des his­toires de har­cè­le­ment et de sexisme ordi­naire avec le blog « Projet cro­co­diles »). Comment abor­der un sujet aus­si vaste que celui du fémi­nisme dans une BD de ce (petit) for­mat ? Ou, plu­tôt, des fémi­nismes — il est d’emblée pré­ci­sé que si « il existe une cause des femmes », il est de nom­breux désac­cords et diver­gences. Les auteur.e.s pro­posent d’« écou­ter les fémi­nistes et leurs reven­di­ca­tions […] à tra­vers leurs slo­gans et cita­tions ». Cela s’ouvre sur la figure d’Olympe de Gouges, qui rédi­gea en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Tout en poin­tant la fausse uni­ver­sa­li­té de la décla­ra­tion de 1789 — qui ne concer­nait en réa­li­té que les hommes —, elle exi­geait les mêmes droits poli­tiques pour les femmes. Les reven­di­ca­tions s’étendent aus­si à la sphère pri­vée (« Le pri­vé est poli­tique »), à l’image du pro­cès de Bobigny, qui mar­qua son époque. Du fameux « On ne naît pas femme, on le devient » expri­mé par Simone de Beauvoir jusqu’aux vio­lences subies par les femmes, en pas­sant par les ques­tions de genre et de sexua­li­té, nous par­cou­rons ain­si l’histoire des mou­ve­ments et des pro­blé­ma­tiques fémi­nistes — dont beau­coup sont d’une grande actua­li­té. L’ouvrage n’o­met pas le Black femi­nism : il émer­gea de l’invisibilisation des femmes noires dans la pen­sée fémi­niste de la seconde vague et fit notam­ment appa­raître le concept, désor­mais connu, d’inter­sec­tion­na­li­té. La der­nière par­tie donne direc­te­ment la parole à des fémi­nistes, qui s’expriment sur le slo­gan « Ne me libère pas, je m’en charge » et sur ce que signi­fie le fémi­nisme pour elles. Tour de force que voi­ci : l’al­bum, syn­thé­tique, ini­tie et invite le tout-venant à appro­fon­dir. [M.B.]

Éditions du Lombard, 2016

☰ Fractures d’une vie, de Charlie Bauer

C’est l’his­toire d’un révol­té que la vie, l’État et la pri­son n’ont ces­sé de vou­loir bri­ser. C’est l’his­toire d’une lutte pour la vie ou d’une vie pour la lutte. Cette his­toire, c’est celle de Charlie Bauer, pas­sé en quelques années de minot de l’Estaque, quar­tier pauvre de Marseille, à com­plice de « l’en­ne­mi numé­ro un » de la fin des années 1970, Jacques Mesrine. Les dif­fé­rentes frac­tures de sa vie, Bauer les conte sans cha­pitres ni par­ties, une vie d’un bloc au cours de laquelle les quar­tiers de haute sécu­ri­té suc­cèdent aux cachots, aux trans­ferts de pri­son en pri­son et aux ten­ta­tives d’é­va­sion. Très tôt, le jeune Charlie sut que quelque chose clo­chait dans la socié­té au sein de laquelle il vivait : une sorte d’in­tui­tion — le pro­blème vient pré­ci­sé­ment de ce sys­tème, qui entre­tient les inéga­li­tés et l’in­jus­tice. Il entre au Parti com­mu­niste, comme la majo­ri­té des gens du quar­tier (sym­pa­thi­sants pour la plu­part, mili­tants par­fois) ; déjà, les pre­mières dés­illu­sions : le Parti est là mais ne change pas les choses, ne donne pas plus de pain aux pauvres ni ne les sort du cani­veau. Bauer a envie d’a­gir. Il entre dans les eaux troubles de l’illé­ga­lisme : bra­quages, pillages de trains, cam­brio­lages — à chaque fois, une part du butin est des­ti­née à la redis­tri­bu­tion. Le Parti n’ap­puie guère la méthode et la rup­ture est consom­mée lorsque les com­mu­nistes votent les pou­voirs spé­ciaux pour l’ar­mée en Algérie, en mars 1956. Les actions conti­nuent, mais pas pour long­temps : arres­ta­tion, empri­son­ne­ment. La répres­sion s’ac­cen­tue : tor­ture, coups, humi­lia­tions. Bauer dit tout et nous embarque. Ce qui a frac­tu­ré sa vie sans jamais bri­ser sa révolte et sa volon­té de lut­ter. La phi­lo­so­phie et les sciences sociales, qui l’ont aidé à tenir, à com­prendre, à ne pas seule­ment haïr les hommes qui lui fai­saient subir le pire. Et les cica­trices jamais refer­mées. [R.L.]

Éditions du Seuil, 1990 (réédi­tion Agone, 2004)

 Abattoirs de Chicago — Le monde humain, de Jacques Damade

« Qu’est-ce que le réel, ou plu­tôt qu’est-ce que notre réel ? » C’est sous la forme d’une ques­tion que s’ouvre le livre. L’auteur s’a­vance plus loin que la simple chro­nique. Le sous-titre est un indice ; par là, il entend « une terre entiè­re­ment vouée à l’homme, à son unique inté­rêt, où, pour finir, rien d’autre que l’homme ne fait vis-à-vis ». Son regard sur les rela­tions entre humains et ani­maux se teinte d’une cri­tique qu’il puise dans l’Histoire. Celle de Chicago com­mence au XVIIIe siècle, alors que les États-Unis n’existent pas encore sous ce nom, que des guerres intes­tines sont livrées entre colons, peuples indiens et puis­sances euro­péennes. Très vite, la ville gros­sit : « ville cham­pi­gnon », sa crois­sance est démen­tielle et elle dépasse Cincinnati dans le mar­ché flo­ris­sant des abat­toirs. L’auteur, éga­le­ment édi­teur, nous ren­seigne sur les acteurs, les moyens et les inno­va­tions qui ont façon­né les abat­toirs de la ville. Des ori­gines de l’in­dus­tria­li­sa­tion des pro­duc­tions ani­males, ou même de l’in­dus­tria­li­sa­tion tout court — Ford s’est ins­pi­ré de Chicago pour ratio­na­li­ser la pro­duc­tion de son fameux modèle T —, Damade, entre pas­sé et pré­sent, nous convie à ques­tion­ner notre rap­port aux ani­maux. Car « prendre le par­ti des ani­maux, c’est prendre le par­ti de l’homme, bien plus, c’est le res­ti­tuer » : sans les ani­maux, il n’y a pas de monde humain. [R.B.]

Éditions La Bibliothèque, 2016

Poésie et magie, de Thomas M. Greene

Autant vous pré­ve­nir : voi­ci un livre à peu près introu­vable — c’est bien dom­mage. Raison de plus, si le hasard de vos péré­gri­na­tions vous ame­nait à croi­ser sa route, pour inter­pré­ter cela comme un hasard objec­tif, et ne sur­tout pas lui résis­ter. Court mais très dense texte théo­rique, issu de confé­rences don­nées au Collège de France, cet essai tente de remon­ter aux sources du phé­no­mène poé­tique sous un angle réso­lu­ment anthro­po­lo­gique. À quoi bon des poètes, et pour­quoi la poé­sie sur­vit-elle comme genre à tra­vers l’Histoire ? L’hypothèse est assu­mée, jubi­la­toire : les poètes seraient d’une cer­taine manière héri­tiers des cha­mans, seuls à ten­ter de tis­ser, entre la soli­tude insup­por­table et notre désir inas­sou­vi, un châle de mots dans les­quels se dra­per pour (espé­rer) sur­vivre au néant. Ce qui dif­fé­ren­cie le poète du prêtre ? Sa luci­di­té, peut-être, car c’est en pleine connais­sance de cause de l’im­puis­sance du lan­gage à faire la seule chose qui comp­te­rait — res­sus­ci­ter les morts, com­bler le vide, inven­ter la joie ? — que le poète tente mal­gré tout l’im­pos­sible : ordon­ner le chaos exté­rieur, ten­ter d’exis­ter comme un sujet stable dans un monde mou­vant. La poé­sie sert à vivre, en ce qu’elle com­bat l’en­tro­pie, fabrique du dicible avec ce qui paraî­trait autre­ment inef­fable : nos peurs, nos désir, nos émo­tions vivantes et pul­sa­tiles. « Il nous reste un texte qui se com­porte comme si il était doté d’efficience magique, du pou­voir d’invoquer, de lier et d’enchanter, mais qui en même temps renonce impli­ci­te­ment à ce pou­voir. » Et c’est dans ce renon­ce­ment même, qui est aus­si la part d’ac­quies­ce­ment au réel, que se situe peut-être l’hon­neur du poète, quand il choi­sit d’é­crire la vie comme si il pou­vait la chan­ger — quand il admet avoir vou­lu être un cha­man, et n’être rien d’autre, mais c’est déjà beau­coup, qu’un magi­cien. [A.B.]

Éditions Julliard, Collège de France, 1991

 La Cause des ani­maux — Pour un des­tin com­mun, de Florence Burgat

Il existe au moins des limites à la guerre que les hommes se livrent entre eux depuis la nuit des temps ; elles dis­pa­raissent sitôt que ceux-là guer­roient contre les bêtes : c’est en sub­stance l’épigraphe que la phi­lo­sophe place en ouver­ture ce petit livre aux allures de mani­feste. Chaque seconde, sur Terre, plus de 1 900 ani­maux sont abat­tus pour leur chair. Un para­doxe s’impose sitôt : pour­quoi tant de citoyens estiment-ils que les ani­maux ne sont pas des « biens meubles » s’ils n’en tirent aucune conclu­sion logique : ces­ser de les trai­ter comme de simples mar­chan­dises pri­vées d’émotions et de dési­rs. « Qui man­geons-nous ? », demande Florence Burgat. Qui, oui. Des sub­jec­ti­vi­tés, des indi­vi­dua­li­tés. Mais les hommes pré­fèrent se racon­ter des his­toires : on peut tuer avec huma­ni­té ; on peut égor­ger avec éthique ; on peut ampu­ter avec res­pect ; on peut cho­si­fier avec estime ; bref, la viande n’est plus un cadavre mais un plai­sir, un signi­fiant ren­du indé­pen­dant « de son signi­fié ». Et l’auteure de mettre en évi­dence « l’orthodoxie huma­niste » pour par­tie res­pon­sable de cette quo­ti­dienne occul­ta­tion de masse — chiffres (ver­ti­gi­neux) à l’appui, au fil des pages : chasse, abat­toirs, expé­ri­men­ta­tions… L’Histoire est celle de la lutte des classes, juraient Marx et Engels ; elle est aus­si, ajou­te­rait sans doute Burgat, celle de l’exploitation des ani­maux. Les pen­sées courtes ne manquent jamais une occa­sion de crier fort : le sou­ci de ces der­niers tra­hi­rait quelque dés­in­té­rêt pour les siens. La phi­lo­sophe met un terme à ce dilemme qui jamais n’en fut un : « Loin d’être volée aux êtres humains, l’attention por­tée aux ani­maux, en plus d’être direc­te­ment tour­née vers eux et à ce titre plei­ne­ment jus­ti­fiée, concourt très sûre­ment à la paci­fi­ca­tion des rela­tions inter­hu­maines. Car, en effet, com­ment abais­ser le niveau de vio­lence entre les êtres humains tant que l’on ensei­gne­ra que la mise à mort est la rela­tion nor­male avec les ani­maux ? » Tout un chan­tier. [E.C.]

Éditions Buchet Chastel, 2015


Photographie de ban­nière : sou­deuses, Pascagoula, Mississippi, 1943.


REBONDS

Cartouches 23, juillet 2017
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Ballast

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