Cartouches (24)


Une rue de Lituanie, les oubliés de Tchernobyl, les sou­ve­nirs d’une femme mau­dite, un père bal­lot­té par l’Histoire, un avion puis la révo­lu­tion, le b.a.-ba du fémi­nisme, bra­quer des banques, des machines et des bêtes, pen­ser la poé­sie et construire un des­tin com­mun : nos chro­niques du mois de sep­tembre.


☰ Un cer­tain M. Piekielny, de François-Henri Désérable

« Quand tu ren­con­tre­ras de grands per­son­nages, des hommes impor­tants, pro­mets-moi de leur dire : au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habi­tait M. Piekielny… » Cette cita­tion — extraite de La Promesse de l’aube, auto­bio­gra­phie roman­cée de Romain Gary — sert de fil conduc­teur à François-Henri Désérable afin de nous entraî­ner en Lituanie, à Paris, Venise ou Amiens, ville de son enfance. Partant de cette phrase sur­gie de nulle part, si ce n’est à la vue d’une plaque consa­crée à Gary, l’auteur s’improvise à la fois his­to­rien, conteur habile et amou­reux des belles lettres comme on déplie un éven­tail pour tirer et éti­rer la vie de l’ancien avia­teur, de l’en­fance jus­qu’à sa mort cri­blée de plomb. En sty­liste qui s’émeut de voir une rose au pied de la sta­tue du diplo­mate et roman­cier — « Tout n’était pas fou­tu : il y avait encore des gens en ce bas monde pour poser des roses aux pieds des écri­vains. » —, Désérable peint la vie de Gary, s’autorisant digres­sions et réflexions auto­bio­gra­phiques. Un roman de la guerre, aus­si, « mas­sacre de gens qui ne se connaissent pas, disait Paul Valéry, au pro­fit de gens qui se connaissent mais ne se mas­sacrent pas ». Et nous rap­pelle le des­tin funèbre des Juifs de Wilno, dont Piekielny pour­rait être l’incarnation. Un livre patch­work à la croi­sée du roman, des confes­sions, de l’enquête jour­na­lis­tique et du récit his­to­rique. Comment dis­tin­guer ce qui relève de la lit­té­ra­ture de ce qui n’en est pas ? « Si l’on ne peut trou­ver de jouis­sance à lire et relire un livre, il n’est d’aucune uti­li­té de le lire même une fois », disait Oscar Wilde. « C’est un cri­tère sub­jec­tif, exces­sif, lar­ge­ment exces­sif, tout aus­si lar­ge­ment exclu­sif ; j’y sous­cris : chaque fois qu’il y a désir de relec­ture, il y a lit­té­ra­ture », pré­cise Désérable. Son livre serait en route pour le Goncourt. Espérons que l’auteur ne rejoigne pas Romain Gary à ce triste Panthéon. La bonne lit­té­ra­ture se passe de médaille. [M.E.]

Éditions Gallimard, 2017

 La Supplication, de Svetlana Alexievitch

Sergueï Gourine, Anatolie Chimanski, Zoïa Danilovna Brouk… Autant de noms lus, autant de noms immé­dia­te­ment oubliés. Les par­cours arrêtent plus faci­le­ment l’at­ten­tion : un tel était cadreur, tel autre phy­si­cien, telle autre pro­fes­seure de lit­té­ra­ture russe. Mais plus encore que les iti­né­raires, ce sont les voix qui res­tent. Si cha­cune a une teneur par­ti­cu­lière due au des­tin qui la porte, elles finissent par se super­po­ser pour ne plus for­mu­ler qu’une longue plainte. Celle de femmes qui n’ont pas vou­lu aban­don­ner leurs maris condam­nés, celle d’hommes n’i­ma­gi­nant pas contre­dire les ordres venus de Minsk ou de Moscou, celle d’en­fants ayant gran­di avec Tchernobyl, et pour qui Tchernobyl est une part de leur iden­ti­té — et de leur inté­gri­té. L’explosion de la cen­trale le 26 avril 1986 eut un reten­tis­se­ment et des réper­cus­sions sur chaque conti­nent. Mais c’est le peuple le plus tou­ché par les radia­tions, le peuple bié­lo­russe, qui fut le moins infor­mé et le moins bien enca­dré. Son igno­rance pointe dans cha­cun des dis­cours. La plu­part des habi­tants inter­ro­gés n’en­tendent rien aux mesures de la radio­ac­ti­vi­té ; ceux qui savent doivent se taire. Biélorusse elle-même, la Prix Nobel de lit­té­ra­ture Svetlana Alexievitch se pro­pose caisse de réso­nance aux sup­pli­ca­tions inau­dibles des oubliés de Tchernobyl. Et c’est peut-être une des voix du « chœur de sol­dats » qui résume le mieux le sen­ti­ment par­ta­gé par tous : « Nous n’a­vons pas tout com­pris, mais nous avons tout vu. » L’auteure nous pro­pose le contraire : com­prendre ce que les autres ont vu, ont subi, ont vécu — et vivent encore aujourd’­hui, s’ils ne sont pas morts. [R.B.]

Éditions Acte Sud, col­lec­tion Thesaurus « Œuvres », 2015

 Louise Colet : du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, de Joëlle Gardes

De Louise Colet, on ne connaît guère que sa cor­res­pon­dance avec Flaubert. Écrivaine pro­lixe — qui vou­lait qu’on se sou­vienne d’elle pour ses textes et ses enga­ge­ments en faveur des droits des femmes et des oppri­més — et contri­bu­trice remar­quée au finan­ce­ment du jour­nal L’Union ouvrière de Flora Tristan, Louise Colet n’est pour­tant connue aujourd’­hui que pour ses amants ou sa cor­res­pon­dance avec Flaubert. Si l’Histoire l’a oubliée, la faute en incombe, en large par­tie, à ses contem­po­rains qui l’ont raillée, blâ­mée (Flaubert ne l’é­par­gna pas), éclip­sant la recon­nais­sance d’autres auteurs, comme Victor Hugo, qui lui avait dédié son poème « Pasteurs et Troupeaux ». L’écrivain Maxime du Camp alla même jusqu’à com­po­ser cette épi­graphe à sa mort : « Ci-gît celle qui com­pro­mit Victor Cousin, ridi­cu­li­sa Alfred de Musset, vili­pen­da Gustave Flaubert et ten­ta d’assassiner Alphonse Karr. » L’ouvrage de Joëlle Gardes entend répa­rer cette injus­tice. L’auteure opte pour une forme ori­gi­nale : dans ce roman, elle ima­gine un récit fic­tif à la pre­mière per­sonne, celui d’une Louise Colet vieillis­sante se remé­mo­rant les moments mar­quants de sa vie, de ses batailles lit­té­raires, de ses œuvres et des ses amours. Récit inti­miste, sou­vent pathé­tique, entre­cou­pé de scènes décrites à la troi­sième per­sonne par un nar­ra­teur exté­rieur, plus dis­tant, quel­que­fois même iro­nique. Les points de vue se suc­cèdent alors autour d’un même moment, per­met­tant au lec­teur de s’interroger sur la véri­té de cette Louise Colet, vio­lente, entê­tée, pas­sion­née par l’écriture, mal­me­née par la vie, tou­jours cri­ti­quée à cause de ses ambi­tions lit­té­raires, trai­tée de « bas-bleu » de « femme savante », « d’écrivassière ». Et Louise Colet de s’interroger, avec les mots de Joëlle Gardes : « Serions-nous mau­dites, nous autres femmes qui avons vou­lu acqué­rir quelque renom­mée par nos talents lit­té­raires ? Jamais pour­tant, je n’au­rais vou­lu, je n’au­rais pu renon­cer à l’é­cri­ture. » [L.V.]

Éditions de l’Amandier, 2015

☰ Dans l’é­pais­seur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès

Exercice de haute volée que celui-ci, réus­si haut la main quand bien même les chausses-trappes invi­sibles ne man­quaient pas. Tout com­mence quand un écri­vain tom­bé à l’eau lors d’une par­tie de pêche voit non pas sa vie, mais celle de son père, défi­ler sous ses yeux tan­dis qu’il cherche un moyen de remon­ter à bord. La veille, Manuel Cortès vient de jeter à son fils qu’il « ne sera[it] jamais un vrai pied-noir ». Celui-ci, né à Sidi bel-Abbès mais rétif à tout éti­que­tage, atten­tif aux mal­heurs du siècle et bien trop conscient des rami­fi­ca­tions infi­nies de la culpa­bi­li­té pour s’as­so­cier à la geste des vain­cus ou à la glo­riole des vain­queurs, tente de recons­ti­tuer l’his­toire fami­liale. Tandis que le per­ro­quet Heidegger susurre des blagues à l’o­reille du futur noyé, l’Histoire qui se déroule sous nos yeux pro­mène d’a­bord un homme un peu pau­mé à tra­vers ses laby­rinthes : Manuel, le père du nar­ra­teur, gamin espa­gnol aux amis juifs et arabes, voué à reprendre le café de son père Juanico, tra­verse la Seconde Guerre mon­diale comme méde­cin auxi­liaire avec les troupes maro­caines, assiste à des viols en série dans les Alpes ita­liennes, se trouve embar­qué dans des expé­di­tions puni­tives à son retour en Algérie, devient chi­rur­gien, voit le monde dérou­ler sa folie sous ses yeux sans bien com­prendre le rôle qu’il y joue. C’est un hymne au père, sans com­plai­sance ni cynisme, sans excuses ni reproches. Parsemé de nota­tions drô­la­tiques et de sou­ve­nirs intem­pes­tifs, plein de per­son­nages tru­cu­lents et ter­ribles, avides ou géné­reux. On y croise les Romains, des pogroms, des ban­dits d’hon­neur, des salauds ordi­naires, des joueurs d’é­chec et Ali Belloul, le mule­tier des tabors deve­nu conser­va­teur du cime­tière euro­péen. Le tout va son train d’une éru­di­tion fine et jamais pesante. Le livre est conçu comme un jour­nal de bord pour réin­ven­ter la mémoire d’un autre qu’on aime et qu’on ne com­pren­dra jamais tout à fait. L’âme d’un père bal­lo­té par l’Histoire, revi­vi­fiée par la plume d’un fils, « non par sou­ci de véri­té — cette chose affreuse — mais pour faire mienne sa bles­sure, coïn­ci­der avec elle dans l’é­pais­seur de la chair ». [A.B.]

Éditions Zulma, 2017

 La Rencontre de Santa Cruz, de Max-Pol Fouchet

Un avion manque la piste et s’échoue contre des arbustes. Personne n’est bles­sé et tous les pas­sa­gers sont relo­gés dans les hôtels d’une ville que l’on ne sau­rait clai­re­ment situer, sinon qu’elle se nomme Santa Cruz, comme tant d’autres en Amérique latine. Le nar­ra­teur, dont on ne tarde pas à devi­ner qu’il a par­tie liée avec l’auteur, s’en réjouit : de l’imprévu, enfin. Et, refu­sant d’être rapa­trié, le voi­ci qu’il trans­mue l’incident en aven­ture — « Je déci­dai d’abandonner, de dis­pa­raître dans une fuite ano­nyme. » Le nar­ra­teur, qui n’a pas de nom, se dit « malade de l’Europe malade » ; il entend bien se gué­rir dans la boue de ce vil­lage dont il ignore tout et qui le lui rend bien, lui l’écrivain célèbre, là-bas, dans la France de Valéry Giscard d’Estaing. La paix à trou­ver dans le geste d’une page que l’on tourne : adieu les livres et les siens, la famille et les copains, la patrie et les pogroms d’un conti­nent rava­gé il y a trois décen­nies de cela. Adieu l’espoir, aus­si. Celui d’un monde que l’expression consa­crée veut meilleur, celui des dra­peaux rouges et des Communes flin­guées. L’homme renais­sant s’en tien­dra donc à ses yeux, regar­der, voi­là tout, ne plus y croire, ne rien jurer : la révo­lu­tion n’a jusqu’ici accou­ché que de « mal-fou­tus, de mon­go­liens, de mort-nés ». Aimer une pros­ti­tuée aux jambes lourdes, décou­vrir un ciel jaune, rap­pe­ler à son sou­ve­nir le lit­to­ral algé­rien de son enfance ; et puis céder, lorsque les révo­lu­tion­naires de Santa Cruz s’en vien­dront le sol­li­ci­ter… De ce pre­mier roman paru en 1976 — le Che est mort voi­là neuf ans, les Tupamaros sont en exil et Pinochet règne sur un Chili meur­tri —, de ce récit qui se plaît à perdre son lec­teur (il s’a­git bien d’une fic­tion), Max-Pol Fouchet fit savoir, lors d’un entre­tien, qu’il s’agissait d’un « livre de la mys­tique contre la poli­tique », de l’idéal étouf­fé sous la néces­si­té. Le poète se fit roman­cier et l’œil s’en réjouit lui aus­si. [E.C.]

Éditions Grasset, 1976

 Le Fémi­nisme, d’Anne-Charlotte Husson et Thomas Mathieu

Cette bande des­si­née est réa­li­sée par Anne-Charlotte Husson (doc­to­rante en sciences du lan­gage, auteure du blog « Genre ! ») et Thomas Mathieu (qui a mis en des­sin des his­toires de har­cè­le­ment et de sexisme ordi­naire avec le blog « Projet cro­co­diles »). Comment abor­der un sujet aus­si vaste que celui du fémi­nisme dans une BD de ce (petit) for­mat ? Ou, plu­tôt, des fémi­nismes — il est d’emblée pré­ci­sé que si « il existe une cause des femmes », il est de nom­breux désac­cords et diver­gences. Les auteur.e.s pro­posent d’« écou­ter les fémi­nistes et leurs reven­di­ca­tions […] à tra­vers leurs slo­gans et cita­tions ». Cela s’ouvre sur la figure d’Olympe de Gouges, qui rédi­gea en 1791 la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Tout en poin­tant la fausse uni­ver­sa­li­té de la décla­ra­tion de 1789 — qui ne concer­nait en réa­li­té que les hommes —, elle exi­geait les mêmes droits poli­tiques pour les femmes. Les reven­di­ca­tions s’étendent aus­si à la sphère pri­vée (« Le pri­vé est poli­tique »), à l’image du pro­cès de Bobigny, qui mar­qua son époque. Du fameux « On ne naît pas femme, on le devient » expri­mé par Simone de Beauvoir jusqu’aux vio­lences subies par les femmes, en pas­sant par les ques­tions de genre et de sexua­li­té, nous par­cou­rons ain­si l’histoire des mou­ve­ments et des pro­blé­ma­tiques fémi­nistes — dont beau­coup sont d’une grande actua­li­té. L’ouvrage n’o­met pas le Black femi­nism : il émer­gea de l’invisibilisation des femmes noires dans la pen­sée fémi­niste de la seconde vague et fit notam­ment appa­raître le concept, désor­mais connu, d’inter­sec­tion­na­li­té. La der­nière par­tie donne direc­te­ment la parole à des fémi­nistes, qui s’expriment sur le slo­gan « Ne me libère pas, je m’en charge » et sur ce que signi­fie le fémi­nisme pour elles. Tour de force que voi­ci : l’al­bum, syn­thé­tique, ini­tie et invite le tout-venant à appro­fon­dir. [M.B.]

Éditions du Lombard, 2016

☰ Fractures d’une vie, de Charlie Bauer

C’est l’his­toire d’un révol­té que la vie, l’État et la pri­son n’ont ces­sé de vou­loir bri­ser. C’est l’his­toire d’une lutte pour la vie ou d’une vie pour la lutte. Cette his­toire, c’est celle de Charlie Bauer, pas­sé en quelques années de minot de l’Estaque, quar­tier pauvre de Marseille, à com­plice de « l’en­ne­mi numé­ro un » de la fin des années 1970, Jacques Mesrine. Les dif­fé­rentes frac­tures de sa vie, Bauer les conte sans cha­pitres ni par­ties, une vie d’un bloc au cours de laquelle les quar­tiers de haute sécu­ri­té suc­cèdent aux cachots, aux trans­ferts de pri­son en pri­son et aux ten­ta­tives d’é­va­sion. Très tôt, le jeune Charlie sut que quelque chose clo­chait dans la socié­té au sein de laquelle il vivait : une sorte d’in­tui­tion — le pro­blème vient pré­ci­sé­ment de ce sys­tème, qui entre­tient les inéga­li­tés et l’in­jus­tice. Il entre au Parti com­mu­niste, comme la majo­ri­té des gens du quar­tier (sym­pa­thi­sants pour la plu­part, mili­tants par­fois) ; déjà, les pre­mières dés­illu­sions : le Parti est là mais ne change pas les choses, ne donne pas plus de pain aux pauvres ni ne les sort du cani­veau. Bauer a envie d’a­gir. Il entre dans les eaux troubles de l’illé­ga­lisme : bra­quages, pillages de trains, cam­brio­lages — à chaque fois, une part du butin est des­ti­née à la redis­tri­bu­tion. Le Parti n’ap­puie guère la méthode et la rup­ture est consom­mée lorsque les com­mu­nistes votent les pou­voirs spé­ciaux pour l’ar­mée en Algérie, en mars 1956. Les actions conti­nuent, mais pas pour long­temps : arres­ta­tion, empri­son­ne­ment. La répres­sion s’ac­cen­tue : tor­ture, coups, humi­lia­tions. Bauer dit tout et nous embarque. Ce qui a frac­tu­ré sa vie sans jamais bri­ser sa révolte et sa volon­té de lut­ter. La phi­lo­so­phie et les sciences sociales, qui l’ont aidé à tenir, à com­prendre, à ne pas seule­ment haïr les hommes qui lui fai­saient subir le pire. Et les cica­trices jamais refer­mées. [R.L.]

Éditions du Seuil, 1990 (réédi­tion Agone, 2004)

 Abattoirs de Chicago — Le monde humain, de Jacques Damade

« Qu’est-ce que le réel, ou plu­tôt qu’est-ce que notre réel ? » C’est sous la forme d’une ques­tion que s’ouvre le livre. L’auteur s’a­vance plus loin que la simple chro­nique. Le sous-titre est un indice ; par là, il entend « une terre entiè­re­ment vouée à l’homme, à son unique inté­rêt, où, pour finir, rien d’autre que l’homme ne fait vis-à-vis ». Son regard sur les rela­tions entre humains et ani­maux se teinte d’une cri­tique qu’il puise dans l’Histoire. Celle de Chicago com­mence au XVIIIe siècle, alors que les États-Unis n’existent pas encore sous ce nom, que des guerres intes­tines sont livrées entre colons, peuples indiens et puis­sances euro­péennes. Très vite, la ville gros­sit : « ville cham­pi­gnon », sa crois­sance est démen­tielle et elle dépasse Cincinnati dans le mar­ché flo­ris­sant des abat­toirs. L’auteur, éga­le­ment édi­teur, nous ren­seigne sur les acteurs, les moyens et les inno­va­tions qui ont façon­né les abat­toirs de la ville. Des ori­gines de l’in­dus­tria­li­sa­tion des pro­duc­tions ani­males, ou même de l’in­dus­tria­li­sa­tion tout court — Ford s’est ins­pi­ré de Chicago pour ratio­na­li­ser la pro­duc­tion de son fameux modèle T —, Damade, entre pas­sé et pré­sent, nous convie à ques­tion­ner notre rap­port aux ani­maux. Car « prendre le par­ti des ani­maux, c’est prendre le par­ti de l’homme, bien plus, c’est le res­ti­tuer » : sans les ani­maux, il n’y a pas d’hommes. [R.B.]

Éditions La Bibliothèque, 2016

Poésie et magie, de Thomas M. Greene

Autant vous pré­ve­nir : voi­ci un livre à peu près introu­vable — c’est bien dom­mage. Raison de plus, si le hasard de vos péré­gri­na­tions vous ame­nait à croi­ser sa route, pour inter­pré­ter cela comme un hasard objec­tif, et ne sur­tout pas lui résis­ter. Court mais très dense texte théo­rique, issu de confé­rences don­nées au Collège de France, cet essai tente de remon­ter aux sources du phé­no­mène poé­tique sous un angle réso­lu­ment anthro­po­lo­gique. À quoi bon des poètes, et pour­quoi la poé­sie sur­vit-elle comme genre à tra­vers l’Histoire ? L’hypothèse est assu­mée, jubi­la­toire : les poètes seraient d’une cer­taine manière héri­tiers des cha­mans, seuls à ten­ter de tis­ser, entre la soli­tude insup­por­table et notre désir inas­sou­vi, un châle de mots dans les­quels se dra­per pour (espé­rer) sur­vivre au néant. Ce qui dif­fé­ren­cie le poète du prêtre ? Sa luci­di­té, peut-être, car c’est en pleine connais­sance de cause de l’im­puis­sance du lan­gage à faire la seule chose qui comp­te­rait — res­sus­ci­ter les morts, com­bler le vide, inven­ter la joie ? — que le poète tente mal­gré tout l’im­pos­sible : ordon­ner le chaos exté­rieur, ten­ter d’exis­ter comme un sujet stable dans un monde mou­vant. La poé­sie sert à vivre, en ce qu’elle com­bat l’en­tro­pie, fabrique du dicible avec ce qui paraî­trait autre­ment inef­fable : nos peurs, nos désir, nos émo­tions vivantes et pul­sa­tiles. « Il nous reste un texte qui se com­porte comme si il était doté d’efficience magique, du pou­voir d’invoquer, de lier et d’enchanter, mais qui en même temps renonce impli­ci­te­ment à ce pou­voir. » Et c’est dans ce renon­ce­ment même, qui est aus­si la part d’ac­quies­ce­ment au réel, que se situe peut-être l’hon­neur du poète, quand il choi­sit d’é­crire la vie comme si il pou­vait la chan­ger — quand il admet avoir vou­lu être un cha­man, et n’être rien d’autre, mais c’est déjà beau­coup, qu’un magi­cien. [A.B.]

Éditions Julliard, Collège de France, 1991

 La Cause des ani­maux — Pour un des­tin com­mun, de Florence Burgat

Il existe au moins des limites à la guerre que les hommes se livrent entre eux depuis la nuit des temps ; elles dis­pa­raissent sitôt que ceux-là guer­roient contre les bêtes : c’est en sub­stance l’épigraphe que la phi­lo­sophe place en ouver­ture ce petit livre aux allures de mani­feste. Chaque seconde, sur Terre, plus de 1 900 ani­maux sont abat­tus pour leur chair. Un para­doxe s’impose sitôt : pour­quoi tant de citoyens estiment-ils que les ani­maux ne sont pas des « biens meubles » s’ils n’en tirent aucune conclu­sion logique : ces­ser de les trai­ter comme de simples mar­chan­dises pri­vées d’émotions et de dési­rs. « Qui man­geons-nous ? », demande Florence Burgat. Qui, oui. Des sub­jec­ti­vi­tés, des indi­vi­dua­li­tés. Mais les hommes pré­fèrent se racon­ter des his­toires : on peut tuer avec huma­ni­té ; on peut égor­ger avec éthique ; on peut ampu­ter avec res­pect ; on peut cho­si­fier avec estime ; bref, la viande n’est plus un cadavre mais un plai­sir, un signi­fiant ren­du indé­pen­dant « de son signi­fié ». Et l’auteure de mettre en évi­dence « l’orthodoxie huma­niste » pour par­tie res­pon­sable de cette quo­ti­dienne occul­ta­tion de masse — chiffres (ver­ti­gi­neux) à l’appui, au fil des pages : chasse, abat­toirs, expé­ri­men­ta­tions… L’Histoire est celle de la lutte des classes, juraient Marx et Engels ; elle est aus­si, ajou­te­rait sans doute Burgat, celle de l’exploitation des ani­maux. Les pen­sées courtes ne manquent jamais une occa­sion de crier fort : le sou­ci de ces der­niers tra­hi­rait quelque dés­in­té­rêt pour les siens. La phi­lo­sophe met un terme à ce dilemme qui jamais n’en fut un : « Loin d’être volée aux êtres humains, l’attention por­tée aux ani­maux, en plus d’être direc­te­ment tour­née vers eux et à ce titre plei­ne­ment jus­ti­fiée, concourt très sûre­ment à la paci­fi­ca­tion des rela­tions inter­hu­maines. Car, en effet, com­ment abais­ser le niveau de vio­lence entre les êtres humains tant que l’on ensei­gne­ra que la mise à mort est la rela­tion nor­male avec les ani­maux ? » Tout un chan­tier. [E.C.]

Éditions Buchet Chastel, 2015


Photographie de ban­nière : sou­deuses, Pascagoula, Mississippi, 1943.


REBONDS

Cartouches 23, juillet 2017
Cartouches 22, juin 2017
☰ Cartouches 21, mai 2017
Cartouches 20, avril 2017
Cartouches 19, mars 2017

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.