Cartouches (22)


Lire les salauds, aux racines de l’é­co­lo­gie poli­tique, le pari de l’Histoire, creu­ser un écart, nar­guer l’é­poque, dire adieu à sa chienne, orga­ni­ser l’au­to­no­mie au Mexique, le com­mu­nisme inca, l’au­to-orga­ni­sa­tion en Kabylie, Macron ou le gou­ver­ne­ment des bour­geois de droite et de gauche : nos chro­niques du mois de juin 2017.


Je n’ai pas tout dit, de Paul Aussaresses

Il faut lire les salauds. On apprend autant d’eux, sinon plus, que des nôtres. Le géné­ral Aussaresses, dis­pa­ru en 2013, est l’une des figures les plus illustres de la guerre d’Algérie, côté fran­çais. Sa funeste fran­chise a mis au jour l’hy­po­cri­sie des puis­sants — le mili­taire, cofon­da­teur du 11e bataillon para­chu­tiste de choc, fut déchu de sa Légion d’hon­neur après avoir avoué, dans l’é­di­fiant Services spé­ciaux, qu’il avait obéi à l’État, celui-là même qui l’a­vait médaillé, c’est-à-dire qu’il avait tor­tu­ré, tué et fou­lé aux pieds les lois les plus élé­men­taires de tout sys­tème ins­ti­tu­tion­nel pré­ten­du­ment fon­dé sur le droit. La car­rière d’Aussaresses ne fut d’ailleurs que cela, obéis­sance, jus­qu’à la paru­tion de trois ouvrages, sa vie finis­sant, comme autant de sacs qu’il vida. « Il y a une conti­nui­té » entre ses acti­vi­tés dans la Résistance contre l’oc­cu­pant alle­mand et son action dans les forces de répres­sion colo­niales, confia le géné­ral dans ces pages. Si tout esprit décent sait qu’il n’en est rien — les indé­pen­dan­tistes d’Indochine ou d’Algérie exi­geaient, au contraire, ce que les Français vou­laient pour eux-mêmes quelques années aupa­ra­vant —, Aussaresses, lui, n’en dou­ta jamais : il ser­vit « la France » en ser­vant son État, croyant que l’une est l’autre. Sans condi­tions. Et sans regrets aucuns. Les exé­cu­tions ciblées d’op­po­sants poli­tiques (« une balle dans la tête en sor­tant de chez [eux] ou en se ren­dant à un ren­dez-vous »), de Gaulle ne goû­tant pas la tor­ture mais « laiss[ant] faire », l’empoisonnement du lea­der anti­co­lo­nia­liste came­rou­nais Félix Moumié Le Service a uti­li­sé l’un d’entre nous pour l’as­sas­si­ner »), la for­ma­tion d’of­fi­ciers nord-amé­ri­cains en pleine guerre froide (« Je leur appre­nais ce que j’a­vais vu et fait »), la for­ma­tion des futurs cadres des dic­ta­tures lati­no-amé­ri­caines (« Je n’é­tais pas un mer­ce­naire, mais un offi­cier supé­rieur fran­çais en mis­sion offi­cielle »), la vente d’armes au régime d’a­par­theid sud-afri­cain (« toutes sortes d’armes »), la com­mis­sion ver­sée sous le pou­voir Giscard d’Estaing au nazi en exil Klaus Barbie (« mais ça, ce n’est pas bien »), le busi­ness des armes sous Mitterrand (« mon tra­vail n’a pas chan­gé d’un iota ») : c’est une vie bien rem­plie que le natif de Saint-Paul-Cap-de-Joux conte ici. Quand l’en­ne­mi se livre, il faut le lire, oui, pour mieux s’ar­mer — contre la machine, par-delà ses menus rouages. Et en conclure : leur « démo­cra­tie » a bien sale gueule. [E.C.]

Éditions du Rocher, 2008

La Naissance de l’écologie poli­tique en France — Une nébu­leuse au cœur des années 68, d’Alexis Vrignon

D’où vient l’écologie poli­tique ? Partant des pre­miers mou­ve­ments créés dans les années 1960, Vrignon montre com­ment se struc­ture cette « nébu­leuse » où se côtoient et cir­culent liber­taires, auto­ges­tion­naires, natu­ra­listes « apo­li­tiques », trans­fuges de l’extrême-gauche, ou encore cen­tristes libé­raux. C’est dire que la construc­tion d’un éco­lo­gisme uni rele­vait et relève tou­jours de la gageure : désac­cords idéo­lo­giques (la nature est-elle un espace vierge à pré­ser­ver ou un espace socia­li­sé à ména­ger ?), mais sur­tout désac­cords stra­té­giques : faut-il se lan­cer dans la com­pé­ti­tion élec­to­rale et créer un par­ti ? se foca­li­ser sur les ques­tions envi­ron­ne­men­tales ou pro­po­ser une alter­na­tive poli­tique totale ? pro­po­ser une éco­lo­gie poli­tique indé­pen­dante ou s’allier avec d’autres mou­ve­ments ? S’écartant d’une his­toire hors-sol pré­sen­tant les grands pen­seurs de l’écologie poli­tique, l’au­teur dis­sèque avec finesse la cir­cu­la­tion variable et dif­fé­ren­ciée des écrits fon­da­teurs, les dyna­miques locales de mobi­li­sa­tion, le rôle de cer­tains « entre­pre­neurs poli­tiques » et le bri­co­lage constant et instable des coa­li­tions élec­to­rales qui se struc­turent dans les années 1970. Ainsi, on apprend que la créa­tion des Verts, résul­tat de la fusion de la Confédération éco­lo­giste et du Mouvement d’écologie poli­tique en 1984, est d’une cer­taine façon ren­due pos­sible par le « recen­trage asso­cia­tif » des Amis de la Terre, orga­ni­sa­tion jusque là incon­tour­nable dans le milieu éco­lo­giste fran­çais. Car un des pro­duits les plus impor­tants de cette his­toire est la divi­sion stricte du tra­vail entre les Verts et les asso­cia­tions de pro­tec­tion de l’environnement, les pre­miers por­tant la ques­tion éco­lo­gique dans le jeu élec­to­ral tan­dis que les seconds se concentrent sur une approche experte et dépo­li­ti­sée des ques­tions envi­ron­ne­men­tales. En 2017, le lec­teur ne peut que se poser la ques­tion sui­vante : vu la déli­ques­cence actuelle du par­ti éco­lo­giste, qui pour por­ter une vision poli­tique de l’écologie ? [M.H.]

Presses Universitaires de Rennes, 2017

HHhH, de Laurent Binet

« HHhH », ce sont les ini­tiales de Himmlers Hirn heißt Heydrich : le cer­veau d’Himmler s’appelle Heydrich. L’écrivain Laurent Binet relate l’opé­ra­tion Anthropoid, qui avait pour objec­tif l’assassinat de Reinhard Heydrich — celui qu’Hitler lui-même nom­mait « l’homme au cœur de fer » : une pièce maî­tresse dans l’organisation de la Shoah et le contrôle des groupes d’in­ter­ven­tion, les Einsatzgruppen. La ligne de crête tenue par l’auteur s’a­vère auda­cieuse ; il prend le pari d’une nar­ra­tion his­to­rique roman­cée, racon­tant cette his­toire sans tra­hir l’Histoire, en somme. Heydrich com­mence par s’engager dans la Marine alle­mande, dont il est exclu quelques années plus tard — c’est à ce moment qu’il entre au Parti nazi, au sein duquel il effec­tue­ra son ascen­sion ful­gu­rante, jusqu’à deve­nir chef de la Gestapo et des ser­vices secrets alle­mands. En sep­tembre 1941, Himmler le nomme pro­tec­teur de la Bohême-Moravie, qui devient alors le pre­mier État SS. Heydrich règne en appli­quant une véri­table ter­reur : arres­ta­tion et sup­pres­sion des oppo­sants, per­sé­cu­tion et orga­ni­sa­tion du mas­sacre des Juifs — ce qui lui vau­dra le sur­nom de « bou­cher de Prague ». À Londres, le chef du gou­ver­ne­ment tché­quo­slo­vaque en exil, Edvard Beneš, sou­haite une opé­ra­tion spec­ta­cu­laire contre les nazis, quelque chose qui réveille­rait la résis­tance et le patrio­tisme tchèque ! De là lui vient l’idée d’assassiner Heydrich, tant cet évé­ne­ment aurait une réso­nance inter­na­tio­nale… Jozef Gabčik (un Slovaque) et Jan Kubiš (un Tchèque) sont lar­gués en para­chute fin décembre 1941 sur le ter­ri­toire tché­co­slo­vaque afin de mener cette mis­sion sui­cide. L’auteur ponc­tue le roman par le récit de ses recherches his­to­riques, des doutes qui le tra­vaillent, de sa quête par­fois obses­sion­nelle de détails — en admet­tant qu’ils ne peuvent tou­jours êtres par­fai­te­ment exacts… Le lec­teur se fait hap­per. Et le livre de rendre hom­mage à ces héros trop peu connus qui par­ti­ci­pèrent de près ou de loin à cette incroyable opé­ra­tion. [M.B.]

Le Livre de Poche, 2011

En quel temps vivons-nous ?, de Jacques Rancière

Un concen­tré, une quin­tes­sence ; c’est ain­si que l’on pour­rait résu­mer ce petit ouvrage (70 pages et des pous­sières, for­mat poche) paru il y a peu aux édi­tions La Fabrique — ouvrage qui n’eût pas dû naître, nous apprend l’é­di­teur Éric Hazan en pro­logue, puisque le phi­lo­sophe n’en voyait guère la néces­si­té. Le pre­mier par­vint tou­te­fois à convaincre le second du bien-fon­dé de l’en­tre­prise : exa­mi­ner le temps pré­sent, sai­sir l’é­poque au col. Loi Travail, Nuit Debout, élec­tions pré­si­den­tielles, Grèce ou suc­cès du Comité invi­sible dans les rangs de la jeu­nesse en tête des cor­tèges : Rancière répond, étaie, ramasse et aiguise jus­qu’à l’os quelques décen­nies d’a­na­lyses et d’é­cri­ture. La démo­cra­tie ? Elle n’est nul­le­ment un régime mais « la condi­tion éga­li­taire, la condi­tion anar­chique de l’exis­tence même », elle est « le pou­voir de ceux qui ne sont pas qua­li­fiés pour exer­cer le pou­voir » — la démo­cra­tie ne trouve pas sa forme dans le sys­tème repré­sen­ta­tif mais bien plu­tôt dans le tirage au sort. Les urnes ? Mieux vau­drait se fixer pour objec­tif de « vivre sans gou­ver­ne­ment ». Prendre le pou­voir ? Plus per­sonne ne sait ce que cela signi­fie aujourd’­hui. L’ancien élève d’Althusser se plaît à tan­cer, quoique sans emphase ni rage jamais, le mar­xisme à ses yeux éden­té et obso­lète : non, le sys­tème ne porte pas en lui sa propre dis­so­lu­tion ; non, la domi­na­tion n’est pas réduc­tible à quelque centre tout-puis­sant (elle est com­bi­nai­sons, forces hété­ro­clites, agen­ce­ments mul­tiples que l’on ne peut réduire au seul fait éco­no­mique, à l’u­nique face-à-face). Si l’on sent l’é­di­teur — car il s’a­git là d’un entre­tien-fleuve — enthou­siaste, tout à son intui­tion que ce temps char­rie de l’i­né­dit, Rancière n’a de cesse de réduire la voi­lure, d’ap­pe­ler à l’in­cer­tain, au doute, à la mesure d’un monde dont les clés ne sau­raient être enfin trou­vées. L’émancipation se bâtit alors dans le pré­sent : il s’a­git de « creu­ser un écart » ; d’« inten­si­fier l’ex­pé­rience d’une autre manière d’être », de faire séces­sion, bref, d’é­la­bo­rer un monde dans le monde — des oasis à lier et relier dans les plis et replis du capi­ta­lisme, qui n’est désor­mais rien d’autre que « l’air que nous res­pi­rons et la toile qui nous relie ». Jacques Rancière enfonce le clou qu’il lustre de livre en livre : c’est au lec­teur, fina­le­ment, de savoir ce qu’il a à savoir. [L.T.]

Éditions La Fabrique, 2017

L’Imposteur, d’Olivier Truc

Il est des jour­na­listes qui sauvent leur pro­fes­sion du déshon­neur. Ceux-ci voient loin et prennent le temps pour autre chose que son adage anglais, se moquent des gros titres et des petites phrases, pré­fèrent les plaines aux pla­teaux où para­der. Olivier Truc signait là son pre­mier ouvrage. Le récit d’un pré­nom­mé Richard, un « cas hors du com­mun », ren­con­tré à la fin des années 1990 ; il vit en Estonie et jure être ce que la France ne par­vient pas à prou­ver : fran­çais. Ancien sol­dat de la Seconde Guerre mon­diale, pri­son­nier éva­dé en Lituanie, résis­tant aux côtés des Polonais puis dépor­té au gou­lag — voi­là pour les grandes lignes. Il existe des cas­settes, bien des détails et bien­tôt autant de doutes. L’auteur s’at­tache, sans doute assez, en tout cas, pour se dire puis écrire qu’il « faut sau­ver Richard de l’ou­bli ». Pour ce faire : lui obte­nir un pas­se­port fran­çais. Richard — désor­mais aveugle — se confie, plai­sante, s’ir­rite et dit sa peine, raconte qu’il a tué plus de soixante-quatre per­sonnes et aimé les femmes d’un même élan, admet qu’il eut un fils qu’il ne revit jamais (« la vie passe, et c’est fini ») et répète avoir com­mis plus de péchés qu’il n’en faut pour le fervent catho­lique qu’il est. « De quel métal inoxy­dable est-il trem­pé pour avoir défié le des­tin et nar­gué l’é­poque la plus cruelle qui soit ? », se demande l’en­quê­teur. L’URSS l’a­vait envoyé dans ses camps pour sa par­ti­ci­pa­tion, avé­rée, à l’Armia Krajowa, l’AK, l’or­ga­ni­sa­tion armée lut­tant de concert contre le nazisme et la main­mise russe. Mais qu’en fut-il de sa pré­sence dans l’ar­mée fran­çaise ? Pourquoi n’existe-t-il aucune trace de lui dans son pays sup­po­sé­ment natal ? Pour quelles rai­sons se montre-t-il si vague dès lors qu’il est ques­tion d’é­vo­quer cette période ? Richard n’en démord pas : l’État a per­du ses papiers, voi­là tout, il n’est pas juif, ça non, il est bel et bien né à Paris. « Je ne suis plus vrai­ment témoin. Un peu acteur. Sûrement pas juge », écrit l’au­teur, qui mul­ti­plie les ren­contres, les lec­tures et les voyages à la recherche d’in­dices, de confir­ma­tions ou de rap­ports jadis clas­sés secrets. Le titre du livre s’en va se jus­ti­fier, pas à pas, et l’on tourne les pages, dépouillées et pudiques, la curio­si­té s’ac­cen­tuant entre les notes du KGB et les aveux d’an­ciens amis. L’ouvrage s’a­chève par un point d’in­ter­ro­ga­tion — Richard Douchenique-Blostin le vou­lut ain­si. [E.C.]

Éditions Calmann-Lévy, 2006 / Points, 2015

 Ingrédients pour une vie de pas­sions for­mi­dables, de Luis Sepúlveda

Aimer la poé­sie de l’or­di­naire, esti­mer la lit­té­ra­ture au regard du « poids éthique » qu’elle traîne, main­te­nir alerte la mémoire fra­cas­sée du Chili, savoir pour­quoi l’on écrit et puis l’é­crire, s’ac­cro­cher aux trois lettres du mot « Sud », se rap­pe­ler des yeux de Gloria, railler le show lit­té­raire ou s’en aller dépous­sié­rer le beau mot de « cama­rade » : autant d’es­quisses que Luis Sepúlveda trace dans Escrituras en tiem­pos de cri­sis, paru en 2012 et, deux ans plus tard, en fran­çais, sous le titre que l’on peut voir ici. L’ancien oppo­sant à Pinochet — deux ans de pri­son, puis l’exil — n’a pas ren­du les armes que les put­schistes avaient prises pour faire tom­ber Allende : tant qu’1 % de l’hu­ma­ni­té s’ap­pro­prie­ra 99 % des richesses mon­diales, il fau­dra faire des livres. Le roman­cier se fend même d’un déca­logue qui, à défaut « d’al­ter­na­tive claire, visible, réa­li­sable à court terme », main­tient l’ho­ri­zon révo­lu­tion­naire : la démo­cra­tie souffre d’être réduite à sa seule expres­sion élec­to­rale ; « nous devons exer­cer un contrôle per­ma­nent sur le pou­voir ». On croise Neruda, bien sûr, le poète dont la mort reste un mys­tère en plus d’une bles­sure ; on mau­dit, tout autant, les « grands satrapes » qui jurent nous repré­sen­ter pour mieux en rire sous cape ; on s’at­tache à Laïka, la chienne déjà dis­pa­rue, quelques lignes pour un adieu, « la gar­dienne qui, à cha­cun de mes départs pour des voyages à tra­vers le monde, m’a accom­pa­gné jus­qu’à la porte en me disant sans par­ler » qu’il pou­vait par­tir d’un pas sûr. L’auteur du beau car­net de route Dernières nou­velles du Sud livre là des textes brefs, pas même des nou­velles ni des articles, seule­ment des pen­sées sans consignes et des sou­ve­nirs en vrac, assez pour se rap­pe­ler qu’il est, en effet, « mer­veilleux d’être pour » quand tout n’est, chaque jour et sur chaque conti­nent, qu’une lutte, bru­tale ou silen­cieuse, contre ce qui nous empiète, nous rabote, nous contraint et nous mal­mène — ce qui empêche « l’homme d’être heu­reux », voi­là contre quoi, inlas­sa­ble­ment, char­ger ses mots. [M.L.]

Éditions Métailié, 2014

 Indios sans roi — Rencontres avec des femmes et des hommes du Chiapas, d’Orsetta Bellani

« Veuillez excu­ser le déran­ge­ment, ceci est une révo­lu­tion », lan­ça au pre­mier jour de l’an­née 1994 un homme enca­gou­lé à un guide accom­pa­gnant quelques tou­ristes. Le mou­ve­ment zapa­tiste était lan­cé et le monde allait décou­vrir cette armée de femmes et d’hommes mas­qués, repré­sen­tés par un cer­tain sous-com­man­dant Marcos — dis­pa­ru en 2014 afin de deve­nir Galeano —, en lutte pour la digni­té des popu­la­tions indi­gènes du Mexique et contre ce qu’il nom­mait « la Quatrième Guerre mon­diale » : le néo­li­bé­ra­lisme. Dans les gra­vats du « modèle » sovié­tique et des sché­mas mar­xistes-léni­nistes et face aux phares de la déré­gu­la­tion triom­phante, les zapa­tistes déga­geaient sou­dain l’ho­ri­zon contes­ta­taire — non plus les cadres rigides du socia­lisme scien­ti­fique mais un com­bat qui s’ai­guise en che­min ; non plus l’État à conqué­rir mais l’au­to­no­mie, par la base, à construire sans tou­cher au pou­voir cen­tral ; non plus l’a­vant-garde des insur­gés pro­fes­sion­nels mais la gente común, le tout un cha­cun qui relève la tête ; non plus la seule oppo­si­tion entre la bour­geoi­sie et le pro­lé­ta­riat mais l’interconnexion des résis­tances (au racisme, au sexisme, à l’i­ma­gi­naire colo­nial, à l’ho­mo­pho­bie) et une ligne de frac­ture, irré­con­ci­liable, affir­mée entre l’en haut et l’en bas. Deux décen­nies plus tard, la jour­na­liste ita­lienne Orsetta Bellani séjour­na au Chiapas et livra cet ouvrage, à mi-che­min entre l’es­sai et le car­net de route, tra­duit et publié en mai 2017 par les édi­tions lyon­naises Atelier de créa­tion liber­taire. Un repor­tage à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier, une immer­sion dans ce qui, les coups d’é­clats pas­sés et les camé­ras par­ties, donne corps et sens à tout pro­ces­sus, sinon révo­lu­tion­naire, éman­ci­pa­teur : le quo­ti­dien. Gestion des oppo­sants zapa­tistes au sein des com­mu­nau­tés, fonc­tion­ne­ment des man­dats (pas de rétri­bu­tion, rota­tion, révo­ca­tion pos­sible), rap­ports avec les para­mi­li­taires et le mau­vais gou­ver­ne­ment, poids des tra­di­tions machistes en dépit du fémi­nisme reven­di­qué, rigueur de l’or­ga­ni­sa­tion com­mu­na­liste (alcool inter­dit, taxe à payer en cas de départ pour la ville ou l’é­tran­ger et obli­ga­tion de retour sous cinq ans)… Si Marcos/Galeano n’eut de cesse de répé­ter que le zapa­tisme n’est pas un modèle à expor­ter, clé en main, l’au­teure estime tou­te­fois qu’il nous aide à pen­ser un « nou­veau monde post-capi­ta­liste ». [M.L.]

Éditions Atelier de créa­tion liber­taire, 2014

7 essais d’in­ter­pré­ta­tion de la réa­li­té péru­vienne, de José Carlos Mariátegui

En 1928 paraît à Lima le second livre de José Carlos Mariátegui, les 7 Essais d’in­ter­pré­ta­tion de la réa­li­té péru­vienne. Cet ouvrage, et son auteur, entrent alors de plain-pied dans l’his­toire tumul­tueuse du mar­xisme en répon­dant à un défi majeur : pen­ser la réa­li­té d’un pays péri­phé­rique du sys­tème-monde capi­ta­liste en uti­li­sant les caté­go­ries de Marx. L’enjeu est de construire un cadre concep­tuel et théo­rique qui per­met d’ac­cou­cher d’une stra­té­gie révo­lu­tion­naire. Pour cela, il s’a­git de pro­duire un diag­nos­tic sur lequel fon­der un pro­gramme et un mode d’or­ga­ni­sa­tion qui allie les attentes du pro­lé­ta­riat indus­triel ultra-mino­ri­taire et des immenses masses indiennes rurales. Les textes qui com­posent cet ouvrage sont autant de rup­tures avec la vision idéa­liste domi­nante sur la terre, « l’Indien », la reli­gion, la lit­té­ra­ture, l’é­du­ca­tion ou encore l’or­ga­ni­sa­tion ter­ri­to­riale. Se récla­mant du maté­ria­lisme dia­lec­tique, Mariátegui remet sur pieds les ana­lyses mora­listes de la bour­geoi­sie créole (les Blancs des­cen­dants des colons espa­gnols) et com­pose avec les don­nées du Pérou des années 1920. S’inspirant de Lénine, mais aus­si de Georges Sorel, de Bergson ou de l’a­nar­chiste González Prada, Mariátegui s’ef­force de pro­duire un socia­lisme indi­gène, « indo-amé­ri­cain », au cœur duquel le pas­sé col­lec­ti­viste inca et la théo­rie socia­liste moderne se ren­contrent pour com­mu­nier dans le « mythe » de la révo­lu­tion sociale. Le « com­mu­nisme inca » qu’il prône est à la fois sur­vi­vance d’un pas­sé loin­tain et poten­tia­li­té, témoi­gnage de la résis­tance sécu­laire des popu­la­tions indiennes et pos­si­bi­li­té d’une orga­ni­sa­tion sociale éman­ci­pa­trice. Revendiqué aujourd’­hui par presque toutes les ten­dances de la gauche péru­vienne, Mariátegui n’en reste pas moins un auteur d’une sur­pre­nante viva­ci­té. Il nous somme en quelque sorte de ne pas nous accom­mo­der de vieilles recettes, et de tou­jours pen­ser à par­tir de la réa­li­té, avec pour hori­zon un socia­lisme qui « ne soit ni calque ni copie, mais créa­tion héroïque ». [J.G.]

Éditions François Maspero, 1968

Apologie pour l’in­sur­rec­tion algé­rienne, de Jaime Semprun

Le sou­lè­ve­ment actuel du Rif, au Maroc, invoque les images de celui de 2001 en Algérie. À cette période, l’é­cri­vain et édi­teur Jaime Semprun remarque le silence qui entoure ce qu’il nomme sciem­ment « l’insurrection algé­rienne » — et non pas seule­ment kabyle. Nombreux sont en effet ceux qui cherchent à can­ton­ner ce sou­lè­ve­ment à la Kabylie, à en faire une colère avant tout iden­ti­taire, ber­bé­riste et sépa­ra­tiste. L’auteur ne se contente pas de faire la chro­no­lo­gie des évé­ne­ments ; il défend les insur­gés, contre leurs détrac­teurs, contre le silence. Le 18 avril 2001, Massinissa Guermah, 18 ans, est tué dans les locaux de la gen­dar­me­rie d’une com­mune de Tizi-Ouzou. Des émeutes éclatent dans plu­sieurs villes de Kabylie, et dans d’autres régions du pays. « Oulach smah, oulach ! » (« Pas de par­don, jamais ! ») Les insur­gés « net­toient le ter­rain de toutes les expres­sions maté­rielles de l’État » ; ils détruisent et brûlent gen­dar­me­ries, tri­bu­naux, locaux de socié­tés publiques, sièges de par­tis. « Vous ne pou­vez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ! » En Kabylie, le mou­ve­ment s’auto-organise en comi­tés de vil­lages et rejette toute ingé­rence des par­tis et des syn­di­cats. Les ins­ti­tu­tions vil­la­geoises tra­di­tion­nelles, les âarouch, consti­tuent alors un socle dont l’histoire est racon­tée par l’au­teur fran­çais. La pré­sence cen­trale de cet élé­ment « du pas­sé » dans le mou­ve­ment donne l’occasion aux « pro­gres­sistes » de le qua­li­fier d’archaïque. Pourtant, « de mémoire d’étatiste », ces assem­blées n’ont jamais dis­pa­ru ; « ce sont plu­tôt elles qui ont vu pas­ser et s’anéantir plu­sieurs formes de domi­na­tion éta­tique ». Une pla­te­forme de reven­di­ca­tions socio­po­li­tiques est rédi­gée et, le 14 juin, des cen­taines de mil­liers de mani­fes­tants marchent vers la capi­tale. Ils sont blo­qués à l’entrée d’Alger puis vio­lem­ment répri­més. S’il défend le mou­ve­ment des âarouch, Semprun a conscience de ses limites, autant que des ten­ta­tives de récu­pé­ra­tion et d’affaiblissement par le pou­voir. Son pro­pos témoigne d’une fine connais­sance du contexte algé­rien, de l’histoire colo­niale et post-indé­pen­dante dans laquelle il puise pour ten­ter de com­prendre le pré­sent. Publié en sep­tembre 2001, ce texte dif­fère des ana­lyses socio­lo­giques et éco­no­miques du « Printemps noir » (plus de 120 morts) écrites plus tar­di­ve­ment, en s’inscrivant dans le contexte du sou­lè­ve­ment. D’une grande force poli­tique, cette apo­lo­gie pour l’insurrection est une res­source pré­cieuse au regard du pas­sé, des sou­lè­ve­ments pré­sents ou à venir. [A.H.]

Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2001

L’illusion du bloc bour­geois — Alliances sociales et ave­nir du modèle fran­çais, de Bruno Amable et Stefano Palombarini

Les son­dages sur l’é­lec­to­rat d’Emmanuel Macron et la socio­lo­gie de ses can­di­dats aux légis­la­tives sont for­mels : la République en marche est le par­ti des classes supé­rieures. Ce mou­ve­ment a fait sau­ter la digue entre les bour­geoi­sies des deux rives. Si « toute stra­té­gie poli­tique sélec­tionne par­mi des inté­rêts sociaux », alors Macron par­achève le pro­jet des moder­ni­sa­teurs du Parti socia­liste : « une alliance autour de l’in­té­gra­tion euro­péenne, les réformes néo­li­bé­rales et des ten­ta­tives plus ou moins sin­cères de défendre cer­taines par­ties du modèle social fran­çais : c’est le bloc bour­geois. » Les auteurs, éco­no­mistes de for­ma­tion, décrivent une crise poli­tique lar­vée depuis une tren­taine d’an­nées. Aucun bloc social — com­prendre une alliance de groupes sociaux (ouvriers, employés, indé­pen­dants, cadres du pri­vé, agri­cul­teurs, retrai­tés, etc.) se retrou­vant dans une offre poli­tique natio­nale — n’est réel­le­ment domi­nant. Le bloc de droite paye son hété­ro­gé­néi­té sociale : les réformes néo­li­bé­rales sur le mar­ché du tra­vail repré­sentent une demande forte des indé­pen­dants, chefs d’en­tre­prise et cadres supé­rieurs, mais sont contes­tés par les sala­riés et pro­fes­sions inter­mé­diaires du pri­vé. Le bloc de gauche éclate sur la ques­tion euro­péenne entre ses com­po­santes popu­laires (ouvriers et employés peu qua­li­fiés du sec­teur public et pri­vé) et favo­ri­sées (cadres de la fonc­tion publique, pro­fes­sions intel­lec­tuelles). Résultat, la gauche et la droite de gou­ver­ne­ment ont tiré une croix sur les classes popu­laires : le Parti socia­liste suit les recom­man­da­tions du think tank Terra Nova (une nou­velle alliance « pro­gres­siste » avec les mino­ri­tés reli­gieuses et eth­niques, les femmes, les jeunes et les diplô­més) quand Les Républicains arti­culent leurs demandes sur un registre exclu­si­ve­ment sécu­ri­taire. La stra­té­gie du bloc bour­geois afin de se pas­ser du sou­tien de classes popu­laires n’a pas de via­bi­li­té poli­tique : un groupe socia­le­ment mino­ri­taire (les classes supé­rieures) ne peut faire illu­sion que sur fond d’abs­ten­tion mas­sive et d’é­par­pille­ment des votes contes­ta­taires (entre le Front natio­nal et la France insou­mise). Mais for­mer un bloc social concur­rent — que les auteurs nomment « bloc sou­ve­rai­niste » — se heurte aux contra­dic­tions des classes popu­laires entre petits indé­pen­dants, agri­cul­teurs, ouvriers, employés du pri­vé et du public. [A.G.]

Raisons d’a­gir, 2017


Photographie de cou­ver­ture : femmes zapa­tistes, par Elizabeth Ruiz


REBONDS

Cartouches 21, mai 2017
Cartouches 20, avril 2017
Cartouches 19, mars 2017
Cartouches 18, février 2017
Cartouches 17, jan­vier 2017

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couverture du 8

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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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