Cartouches (23)


Nationalisme bre­ton, Debray amou­reux, les secrets du Capital, Chamoiseau contre la bar­ba­rie, les leçons de Varoufakis, l’é­po­pée de l’a­nar­chisme, femmes en poé­sie, la pro­bi­té des fleurs, la ségré­ga­tion raciale au quo­ti­dien : nos chro­niques du mois de juillet 2017.


Le Monde comme si — Nationalisme et dérive iden­ti­taire en Bretagne, de Françoise Morvan

Une langue qui meurt, c’est une culture qui dis­pa­raît. Les langues régio­nales sont domi­nées par une langue fran­çaise éli­tiste, au ser­vice d’un pou­voir oppres­sant. Cela paraît une évi­dence. C’est en tout cas ce que pen­sait Françoise Morvan, ori­gi­naire du centre de la Bretagne. Dévouée à la cause bre­tonne, elle fonde, avec d’autres, une école pri­vée Diwan, qui enseigne le bre­ton par immer­sion. Jusqu’ici tout va bien, ou à peu près. Certes, à la fin du mil­lé­naire, moins d’1 % des jeunes en Bretagne peuvent par­ler bre­ton. Certes, ce sont sur­tout des parents qui ne parlent pas bre­ton qui ins­crivent leurs enfants à leur école pour qu’ils parlent bre­ton. Certes, les vastes popu­la­tions bre­ton­nantes cen­sées sau­ter de joie à l’annonce de l’école ne se mani­festent pas. Pour cause : elles n’existent pas. Mais Françoise Morvan croit tou­jours. Ce n’est que lorsqu’elle se met à tra­duire et à édi­ter des poètes bre­tons qu’elle est for­cée de se confron­ter à la réa­li­té du mou­ve­ment bre­ton. Un mou­ve­ment fon­dé par des maur­ras­siens, qui s’est dis­tin­gué par sa col­la­bo­ra­tion lors de l’occupation de l’Allemagne nazie, et qui n’a pas renié des idéo­logues com­pa­gnons de route du fas­cisme, comme Roparz Hémon. Un mou­ve­ment dont l’idéologie explique la poli­tique lin­guis­tique : il s’agit moins de défendre les langues régio­nales, que d’imposer un bre­ton arti­fi­ciel­le­ment « pur », quitte à réécrire les manus­crits ne cor­res­pon­dant pas à ce bre­ton uni, quitte à oublier l’existence du gal­lo par­lé en Haute-Bretagne, quitte à impo­ser des pan­neaux tra­duits en bre­ton… dans des endroits où on ne l’a jamais par­lé, comme à Cesson-Sévigné. Un mou­ve­ment qui a rapi­de­ment été sou­te­nu par ceux qui ont vu là l’occasion de faire du pro­fit : le sen­ti­ment d’une lutte pour une iden­ti­té per­due est une bonne affaire pour le tou­risme. En témoigne le suc­cès, entre autres, du « Produit en Bretagne » ou de la chaîne TV Breizh pro­duite par… Pinault, Berlusconi et Murdoch. Le livre de Françoise Morvan a fait l’effet d’une petite bombe en Bretagne, d’autant plus que pour l’auteure, la gauche du mou­ve­ment bre­ton n’a que l’apparence du pro­gres­sisme. Enquête humo­ris­tique, déca­pante et grin­çante tout à la fois, cet ouvrage sonne comme un aver­tis­se­ment : atten­tion à ne pas nous trom­per quand cer­tains jouent sur notre besoin de racines, atten­tion au « folk­lore anes­thé­siant », à l’opium du « monde comme si » qui nous cache « le monde qu’il y a ». Peut-être qu’au moment même où nous croyons lut­ter contre la mon­dia­li­sa­tion en lut­tant pour les langues régio­nales, nous par­ti­ci­pons à l’idéologie ultra-libé­rale de l’Europe des régions. [L.V.]

Éditions Actes Sud, 2002

Les Masques — Une édu­ca­tion amoureuse, de Régis Debray

Peut-être est-ce par là qu’il faut entrer dans l’oeuvre de tout phi­lo­sophe : par les portes habi­tuel­le­ment her­mé­tiques de l’a­mour et des tra­hi­sons, celles qui masquent les corps souf­frants et dési­rants, les âmes à vif qui s’en vont cou­rir le monde pour trou­ver des rai­sons d’y vivre. La lec­ture de ce tome auto­bio­gra­phique nous laisse dans un drôle d’é­tat, de jubi­la­tion et d’é­bran­le­ment mêlés. Ainsi, ce ne serait que ça — ou encore : ce serait tout ça —, faire la révo­lu­tion ? Debray osa, il y a une tren­taine d’an­nées, un exer­cice d’é­qui­li­briste. Dire sa véri­té intime tout en la mêlant à la grande his­toire. Nous racon­ter la folie de Louis Althusser binant les roses dans son jar­din quelques mois avant d’é­touf­fer sa femme sous un oreiller. Nous dres­ser un por­trait inou­bliable de Fidel Castro « [arpen­tant] le sol comme une sta­tue équestre qui aurait sau­té de son socle », du Che reve­nu d’Afrique cra­pa­hu­tant dans la jungle boli­vienne (il faut lire ici les pages qui racontent la fameuse arres­ta­tion, et par les­quelles Debray se défend d’a­voir jamais tra­hi). Et puis nous racon­ter les illu­sions du pou­voir, autre manière de se croire immor­tel en tra­vaillant à l’Elysée et en oubliant de répondre à ses plus tendres amis — tels Simone Signoret s’é­ba­his­sant de rece­voir une imper­son­nelle carte de vœux du jeune homme dont elle n’a­vait eu de cesse de cal­mer les angoisses méta­phy­siques. La « mili­tance », pour Debray, n’est fina­le­ment peut-être qu’une échap­pa­toire : « comme d’autres soma­tisent, je poli­tise ». La véri­té de l’homme est-elle dans son idéal, ou dans ses amours ? L’un et les autres sont-ils conci­liables ? La médi­ta­tion est ébou­rif­fante et intem­po­relle, déran­geante et dia­ble­ment bien écrite. Il faut lire ce livre, ne serait-ce que parce que l’on n’entre jamais aus­si bien dans l’oeuvre rai­son­née d’un phi­lo­sophe qu’à tra­vers la fenêtre béante qu’il nous ouvre sur le ver­sant pas­sion­né de son âme. [A.B.]

Éditions Gallimard, 1987

La Logique mécon­nue du « Capital », d’Alain Bihr

Petit et dépour­vu de super­flu ! Sans doute serait-ce la plus brève manière de résu­mer un ouvrage qui dépasse à peine les 120 pages. Selon la fami­lia­ri­té du lec­teur avec les thèses du phi­lo­sophe alle­mand, l’ef­fort à four­nir ne sera iden­tique. Car c’est bien du Capital, l’opus mag­num de Karl Marx, dont il sera ques­tion ici. L’auteur nous pro­pose une vision syn­thé­tique de cette œuvre majeure qui, rap­pelle-t-il, ne peut en aucun cas se sub­sti­tuer à la lec­ture de l’ou­vrage ini­tial. Le Capital est trop sou­vent réduit et vul­ga­ri­sé à son livre pre­mier. Alain Bihr nous rap­pelle, au besoin, que les livres sui­vants sont des mon­tages de manus­crits réa­li­sés par Friedrich Engels, puis par Karl Kautsky, et cela de manière par­fois dis­cu­table. Si le déve­lop­pe­ment de la pro­duc­tion capi­ta­liste est bien évi­dem­ment lar­ge­ment étu­dié et résu­mé (c’est à dire le livre I), le pro­cès de cir­cu­la­tion du capi­tal (livre II), ain­si que le pro­cès d’en­semble de la pro­duc­tion capi­ta­liste (livre III), prennent éga­le­ment toute leur place. L’auteur les relie minu­tieu­se­ment entre eux, nous en révé­lant la grande cohé­rence. Il faut resi­tuer Marx dans son contexte d’é­cri­ture pour sai­sir sa réflexion d’en­semble et son évo­lu­tion. Comprendre, en défi­ni­tive, que ce chan­tier reste ouvert, l’œuvre étant inache­vée. Il est donc impos­sible de par­ler d’un « mar­xisme fini ». Trop sou­vent, y com­pris dans les milieux dits « anti­ca­pi­ta­listes », la connais­sance de Marx reste frag­men­taire ou défor­mée. Si l’ex­tor­sion de la plus-value semble être une notion lar­ge­ment par­ta­gée et com­prise, la baisse ten­dan­cielle du taux de pro­fit, la cir­cu­la­tion du capi­tal, ou même le « féti­chisme » (de la valeur et de la mar­chan­dise), sont le plus sou­vent pas­sés sous silence. [W.]

Éditions Page Deux, 2010

Frères migrants, de Patrick Chamoiseau

Frères migrants c’est avant tout un cri lan­cé par le poète Patrick Chamoiseau contre la bar­ba­rie d’un monde capi­ta­liste qui érige en loi « le para­digme du pro­fit maxi­mal ». Car c’est bien elle qui s’entremêle à toutes les autres formes de bru­ta­li­té. « Tout est lié, tout est noué ! La résis­tance sté­rile est d’abord celle qui ne sait pas relier » aver­tit l’auteur. Des migrants errent entre les pays, passent les fron­tières, fuient la vio­lence, la guerre et ses atro­ci­tés, s’échouent sur les plages quand ils ne ter­minent pas noyés dans la Méditerranée ; com­ment pou­vons-nous res­ter impas­sibles face à cela ? L’indignation de l’auteur est bien tour­née vers une Europe « ampu­tée de sa propre mémoire », la même qui accueille au compte-gouttes les migrants qu’elle regarde et traite avec hos­ti­li­té, sur un fond de poli­tique sécu­ri­taire ren­dant sus­pect chaque étran­ger qui passe ses fron­tières. Le poète nous rap­pelle que les hommes et les femmes n’ont ces­sé de se mou­voir : « Homo sapiens est aus­si et sur­tout un Homo migra­tor ». Mais aujourd’hui, seuls les mar­chan­dises et les capi­taux sont valo­ri­sés par nos socié­tés. Dans cette mon­dia­li­sa­tion, l’Humain a dis­pa­ru — les belles idées aus­si — et bien qu’il soit oublié, pour­tant il sur­vient : c’est ce que l’auteur nomme « mon­dia­li­té ». « La mon­dia­li­té, c’est sur­tout ce que la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique n’a pas envi­sa­gé, qui sur­git et se pro­duit sur la gamme d’un bra­sille­ment dans un vrac téné­breux. C’est l’inattendu humain — poé­ti­que­ment humain ». La plume magni­fique de Chamoiseau nous emporte avec une écri­ture puis­sante mais acces­sible, poi­gnante tout en gar­dant une cer­taine dou­ceur. Une « décla­ra­tion des poètes » en douze points achève ce petit livre qui ne lais­se­ra pas indif­fé­rent ; elle « ne sau­rait agir sur la bar­ba­rie des fron­tières et sur les crimes qui s’y com­mettent. Elle ne sert qu’à esquis­ser en nous la voie d’un autre ima­gi­naire du monde. » [M.B.]

Éditions du Seuil, 2017

Mon cours d’é­co­no­mie idéal, de Yanis Varoufakis

Synthétique et abor­dant de front les grands pro­blèmes que posent l’é­co­no­mie poli­tique, Yanis Varoufakis réus­sit avec ce petit livre un véri­table exer­cice péda­go­gique, en s’ins­pi­rant notam­ment du ciné­ma et de la lit­té­ra­ture. Comment les socié­tés de mar­ché sont nées des socié­tés dotées de mar­chés ? Le pro­ces­sus de pro­duc­tion néces­site trois élé­ments : le tra­vail humain, les outils et la terre (dont aucun n’était en soi une mar­chan­dise avant la socié­té de mar­ché). C’est le déve­lop­pe­ment des nou­velles routes mari­times qui trans­for­ma ces trois caté­go­ries en mar­chan­dises : les négo­ciants de plu­sieurs pays char­geaient de la laine sur leur navire pour l’échanger contre d’autres pro­duits. La laine com­men­ça à avoir une valeur d’échange sur le com­merce inter­na­tio­nal beau­coup plus impor­tante que ne pou­vait l’être la bet­te­rave culti­vée sur les terres des sei­gneurs. Pour eux, éle­ver des mou­tons était pré­fé­rable à entre­te­nir des serfs qui ne pro­dui­saient qu’une faible valeur ajou­tée. C’est ain­si qu’en Angleterre les pay­sans furent peu à peu rem­pla­cés par des mou­tons. Naquit alors le mar­ché du tra­vail. De la même façon, la terre devient aus­si un bien mar­chand : à mesure que le nombre de mou­tons aug­men­tait sur un domaine, sa valeur aug­men­tait pro­por­tion­nel­le­ment. Un sei­gneur qui n’exploitait pas ses terres les louait à un ancien serf qui payait un loyer en ven­dant la laine. À l’époque de la féo­da­li­té, la pro­duc­tion de l’excédent se déroule ain­si : Production-Distribution-Dette. Les serfs pro­duisent en tra­vaillant la terre, le sei­gneur dis­tri­bue la pro­duc­tion (notam­ment via les taxes) et en vend une par­tie qu’il va pou­voir prê­ter, d’où la créa­tion d’une dette à son égard. Avec la trans­for­ma­tion de la terre et du tra­vail en mar­chan­dise, ce pro­ces­sus de pro­duc­tion de l’excédent va s’inverser. Les pay­sans expul­sés de leur terre vont emprun­ter l’argent néces­saire au loyer de la terre et aux salaires des jour­na­liers. Le pro­fit va alors deve­nir une obses­sion dans la mesure où il s’agira de rem­bour­ser au plus vite la dette. Outre ces déve­lop­pe­ments, on trou­ve­ra aus­si de très inté­res­santes ana­lyses sur la finance, le nou­veau rap­port au temps qu’elle implique, la valeur sub­jec­tive, la valeur d’é­change, etc. Une des meilleures intro­duc­tions à la cri­tique de l’é­co­no­mie capi­ta­liste ! [E.J.]

Éditions Flammarion, 2016

La Mémoire des vain­cus, de Michel Ragon

S’il n’y avait qu’un grand roman à lire le temps d’un été, pour se sou­ve­nir de ce que furent les espoirs déçus du ving­tième siècle, c’est peut-être celui-ci. Nul ne regret­te­ra — sinon les idéo­logues les plus imper­méables au réel — cette plon­gée dans l’a­ven­ture liber­taire à la suite d’Alfred Barthélemy. Le jeune Gavroche des Halles pari­siennes ren­contre une petite fille sur une char­rette de pois­son­niers. C’est au bras de cet amour de gosse qu’il va s’embarquer avec Rirette Maitrejean, Victor Kibaltchitch (plus tard Serge) et la bande à Bonnot dans le mili­tan­tisme le plus baroque, celui qui ne veut renon­cer ni à l’é­ga­li­té ni à la liber­té. Bientôt réqui­si­tion­né dans les tran­chées de 1914, mira­cu­leu­se­ment envoyé en Russie pour aider la mis­sion mili­taire qui doit obser­ver la révo­lu­tion nais­sante, il devient un pilier du Komintern, l’a­mant de la pre­mière dac­ty­lo­graphe de Lénine, l’ar­ti­san d’une impos­sible récon­ci­lia­tion entre anar­chistes et bol­che­viks. À mesure que la révo­lu­tion va se bureau­cra­ti­sant, de plus en plus oublieuse de son idéal ini­tial, Alfred découvre qu’elle dévore ses pères aus­si bien que ses enfants : Trotski écrase son hon­neur à Cronstadt, la Tchéka mul­ti­plie les crimes, tous les oppo­sants dis­pa­raissent les uns après les autres dans les caves de la Loubianka ou les geôles des Solovki et même la ful­gu­rante Alexandra Kollontaï lui vole son fils pour l’en­voyer dans une crèche col­lec­ti­vi­sée où l’on forme les futurs hommes inter­chan­geables d’un autre tota­li­ta­risme. Alfred ren­tré à Paris rede­vien­dra ouvrier ajus­teur et accom­pa­gne­ra Makhno jus­qu’à la tombe, ver­ra tom­ber Erich Mühsam en Allemagne et Durruti en Espagne avant de deve­nir bou­qui­niste sur les quais. Hanté par la mémoire de son erreur capi­tale — avoir sous-esti­mé la dic­ta­ture du par­ti quand elle avan­çait mas­quée sous celle du pro­lé­ta­riat —, désor­mais cer­tain que le pou­voir cor­rompt ceux qui croient le mani­pu­ler, il se fait vieux sage et regarde ses enfants ten­ter de sau­ver à nou­veau le monde. C’est toute l’é­po­pée anar­chiste que res­sus­cite magis­tra­le­ment Michel Ragon dans cet opus, à lire abso­lu­ment pour ne jamais perdre la seule mémoire qui vaille : celle des vain­cus qui eurent trop tôt rai­son. [A.B.]

Éditions Albin Michel, 1989

☰ Histoires de Femmes, de Joëlle Gardes

Un beau recueil de poé­sie, un livre d’hommage, un livre de colère et d’amour. Des visages des femmes appa­raissent devant nos yeux, des éclats de leurs his­toires viennent jusqu’à nous, évo­qués par les mots de Joëlle Gardes et les des­sins de Stéphane Lovighi Bourgogne. Dans ces his­toires de femmes, il est ques­tion de Cycles, de Maternités, de Tâches, de Malédictions, de Familiales, de Portraits, d’Identités. Autant de mots abs­traits concré­ti­sés, ima­gés par la poé­sie par­fois bru­tale du recueil, qui alterne entre les rêves, l’imaginaire, et le retour abrupt à la réa­li­té. « Elle, elle dit et moi et moi et moi où suis-je qui suis-je ? / per­due en route / deve­nue deux seins qui allaitent ». Réalité du pas­sé. Par exemple ces por­traits de vieilles filles d’autrefois, dont les fian­cés sont morts à la guerre. Mais la poé­sie va plus loin qu’une simple image d’Épinal : « Et qui pour­rait dire si cette vie lisse est pire que celle qu’elles auraient eue aux côtés du fian­cé dont le sou­ve­nir refuse de jau­nir comme la pho­to ? » « Le monde entier m’a regar­dée avec pitié et je n’ai rien connu du monde mais ma voi­sine qui a dix petits-enfants regarde comme moi la télé­vi­sion dont le bruit ne cache pas les pas de la mort qui approche. » Réalité, dou­leurs et beau­tés du pré­sent, qu’il s’agisse de Mme X, de cette femme afghane, de Mademoiselle Céline ou de l’émouvant por­trait de cette ména­gère « en blouse de coton et pan­toufles défor­mées sort[i]e faire ses courses » dans les quar­tiers de Marseille. Mais les mythes se mêlent aux réels, les mythes sont aus­si des malé­dic­tions, comme la répé­ti­tion mena­çante, assour­dis­sante du « Tota mulier in ute­ro » (La femme toute entière est dans son uté­rus). Mythe et réa­li­té, pas­sé et pré­sent se mêlent. L’enfant regarde les che­veux longs de la non­na en pen­sant à Mélisande. Écrire sur le sta­tut per­ni­cieux de Muse aujourd’hui, c’est écrire à la mémoire de Madeleine Béjart et de Louise Colet. Et fina­le­ment un espoir, le retour au « je » grâce à et mal­gré toutes ces his­toires de femmes, celui d’une voix qui s’élève. « Serait-ce enfin la mienne ? » [L.V.]

Éditions Cassis Bellis, 2016

 Politique de la beau­té, de Jean-Pierre Siméon

Il est des recueils de poé­sie que l’on conserve au pied du lit pour les relire quand l’heure s’y prête, entre chien et loup. Celui-ci n’y cou­pe­ra pas : « il se trouve que depuis quelques décen­nies, il est tenu pour obs­cène en lit­té­ra­ture de par­ler de la joie et du bon­heur, ces autres noms de la beau­té dont l’es­prit de sérieux a pareille­ment des­ti­tué l’u­sage », nous est-il rap­pe­lé en avant-pro­pos. L’auteur ne céde­ra pas à cette faci­li­té du siècle — il désire, en for­çat for­ce­né de la joie, main­te­nir ouverte en nous cette faille par où s’en­gouffre quel­que­fois un peu de lumière ; il parle de l’ex­tase d’exis­ter, ou plu­tôt d’ai­mer, sans jamais renon­cer aux bles­sures de la luci­di­té ; il main­tient sim­ple­ment envers et contre tout la pos­si­bi­li­té de « témoi­gner contre le nihi­lisme souf­fre­teux de ce temps ». La beau­té qu’il invoque n’a rien de naïf ni d’é­goïste, rien de joli ni de fri­vole : elle est avant tout poli­tique dès lors qu’elle « exhausse le réel et offense la mort », en appe­lant à « l’ef­fort de la bon­té, l’im­pos­sible défi de la fra­ter­ni­té, l’au­dace d’une parole pleine et franche ». Lire Siméon, c’est tou­jours retrou­ver la même voix, simple et dépouillée, plus puis­sante en sa nudi­té que tant d’autres en leur affé­te­rie. C’est mar­cher avec lui sur cette ligne de crête étroite, entre le lot com­mun de la soli­tude et l’é­ter­nel aimant de l’a­mour, « car il faut tenir la main / par ten­dresse ou pour le secours ». C’est ne pas esqui­ver l’am­bi­va­lence des nuits, celles où l’on caresse, celles où l’on meurt. Mais ral­lu­mer tou­jours la lampe au bord de l’a­bîme, « une déli­ca­tesse devant la mort / comme la pré­cau­tion du chat / devant la cou­pelle de lait. » Quelque chose en nous de l’ordre de la dou­ceur se refuse à la vora­ci­té. Quelque chose en nous de l’ordre de la beau­té, celle qui « n’a qu’une loi / elle exige de l’homme / la pro­bi­té des fleurs ». Voici où s’ar­rête, mais où recom­mence peut-être la poli­tique, la vraie. [A.B.]

Éditions Cheyne, 2017

Huit hommes, de Richard Wright

Richard Wright, écri­vain noir amé­ri­cain né au début du ving­tième siècle dans le Mississippi de l’Amérique de la ségré­ga­tion raciale, serait l’au­teur ayant ouvert la voie aux écri­vains de cou­leurs. Après une enfance mar­quée par le puri­ta­nisme de sa famille et la vio­lence de cette époque, il part pour Chicago quelques temps, puis s’exile à Paris, mal­gré le suc­cès qu’il com­mence à connaître. Huit hommes, est un recueil de nou­velles qui paraît après sa mort. Huit his­toires d’hommes noirs, pié­gés dans l’u­ni­vers du racisme struc­tu­rel et de ses incar­na­tions au quo­ti­dien. Un gamin qui se prend pour un homme ; une cavale déli­rante dans les entrailles d’une ville, d’une vie, d’un monde où l’on se demande ce qui est le plus fou ; un étrange séjour dans une pen­sion à Copenhague ; les griffes de l’en­det­te­ment ; un homme qui se prend pour sa femme ; un Africain dans les valises d’un Blanc ; un monde d’ombres d’où on ne peut s’é­chap­per. Le recueil se ter­mine sur les pen­sées d’un homme qui quitte le Sud pour aller à Chicago, que l’on s’i­ma­gine être l’au­teur. « De quoi aurais-je pu rêver qui eût la moindre chance de se réa­li­ser ? Je ne trou­vais rien. Et peu à peu c’est sur ce rien que mon esprit se met­tait à tra­vailler, sur cette sen­sa­tion constante de dési­rer sans espoir, d’être détes­té sans rai­son. » Huit nou­velles sombres, où l’hor­reur se confond avec l’ab­surde, à l’i­mage du monde que Wright décrit. Un monde cli­vé, tenace, où la peur et la haine inté­rio­ri­sées des uns titubent à la ren­contre de la joyeuse et futile légè­re­té d’autres. Cette réflexion sur la condi­tion des Noirs aux États-Unis tra­verse toute l’œuvre de Richard Wright, et semble s’ex­po­ser au plus clair dans la der­nière nou­velle : le gouffre qu’il per­çoit entre ses pen­sées d’homme noir, et « ces pauvres et igno­rantes petites Blanches », pour qui « la com­pré­hen­sion de ce qu’é­tait mon exis­tence aurait repré­sen­té une véri­table révo­lu­tion dans la leur ». [C.G.]

Éditions Gallimard, 1989


Photographie de cou­ver­ture : Summer, Lower East Side 1937, ©Weegee.


REBONDS

Cartouches 22, juin 2017
☰ Cartouches 21, mai 2017
Cartouches 20, avril 2017
Cartouches 19, mars 2017
Cartouches 18, février 2017

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.