Cartouches (26)


Se battre pour son usine en Haute-Garonne, penser la violence des femmes, imaginer les humains réduits à l’état de bêtes, explorer les grands noms de la philosophie allemande, en finir avec l’agrobusiness, Angela Davis à la portée de toutes et tous, le théâtre comme psychothérapie, lire ou relire Orwell, couvrir nos murs de mots et ouvrir une Maison du Peuple : nos chroniques de novembre 2017.


Quand ils ont fermé l’usine — Lutter contre la délocalisation dans une économie globalisée, de Collectif du 9 août

« On a tout gagné, et pourtant ça ferme » : c’est ainsi qu’un responsable syndical résume des années de combat contre la fermeture de l’usine Molex, en Haute-Garonne. Dans cet ouvrage, le collectif du 9 août – composé de sociologues, de politistes et d’historiens — retrace et analyse l’histoire, si banale, de la fermeture d’une usine rentable par une multinationale états-unienne. De l’annonce de la fermeture en 2008 aux premières mobilisations, de la médiatisation aux tribunaux, on prend la mesure de la réalité d’un cas devenu emblématique : à qui s’adresser quand les décideurs sont à l’autre bout de la planète et répondent eux-mêmes aux exigences de rentabilité d’actionnaires anonymes ? Quelle humanité commune est possible entre l’ouvrier ayant travaillé toute sa vie dans la petite commune de Villemur-sur-Tarn, le cadre solidaire, celui embauché uniquement pour fermer l’usine sans remous et le dirigeant américain ? Parmi les centaines de cas similaires, celui-ci frappe par l’ampleur et la durée de son écho médiatique : jouant de l’image du village gaulois résistant, les Molex incarnent les perdants du grand jeu des délocalisations boursières. Les nombreuses victoires judiciaires légitiment la lutte et les revendications des salariés, mais les règles ne vont pas dans leur sens : en 2014, la cour de cassation annule un jugement précédent qui reconnaissait la société mère comme co-employeur — elle est donc intouchable. Fruit d’une enquête de six années, ce livre permet, au-delà du combat contre la fermeture de l’usine, de suivre les efforts déployés pour maintenir vivant le collectif et pour trouver une solution pour chacun des 283 employés. En conclusion, les auteurs ne manquent pas d’alerter sur l’aggravation des conditions de licenciement à chaque loi passée depuis. Le cas Molex laissait encore entrevoir la possibilité d’un rapport de force, même inégal — il fait maintenant partie du passé. [M.H.]

Éditions Agone, 2017

Penser la violence des femmes, de Caroline Cardi et Geneviève Pruvost

Parler des femmes violentes, exhumer des épisodes méconnus de participation de femmes à des guerres et des conflits, pointer le traitement pénal différencié des femmes et des hommes (alors que les femmes représentent en 2007 14,9 % des personnes mises en cause par la police en France, la part féminine de la population carcérale cette même année se situe en dessous de 4 %). Cette démarche a-t-elle vraiment un intérêt ? N’est-ce pas desservir la cause féministe, qui veut que « le féminisme, lui, n’a jamais tué personne » ? N’est-ce pas s’égarer en prônant, même indirectement, une libération par la violence, par l’imitation des hommes violents ? N’est-ce pas, surtout, risquer d’oblitérer la violence faite aux femmes, infiniment plus importante que la violence pratiquée par les femmes ? Le grand mérite de l’ouvrage est de ne pas éviter ces questions et de ne cesser de se confronter à l’intérêt et la portée d’un tel sujet d’étude. Le terrain est périlleux et la difficulté méthodologique est d’envergure : il s’agit, pour les coordinatrices du volume ainsi que pour les intervenants et les intervenantes, d’étudier des faits souvent évacués de l’Histoire, voire par les premières concernées, qui tentent souvent de minimiser leur violence. C’est contre ce silence, ce déni et ce tabou — oui, les femmes sont aussi violentes — que s’élève ce volume. Une fois le fait reconnu et attesté, il importe de le penser, de l’analyser : pourquoi les femmes sont-elles violentes ? de quel type de violence s’agit-il ? peut-on analyser la violence via le prisme du sexe et du genre ? Et de comprendre le silence qui l’entoure. Pourquoi Charlotte Corday n’est-elle pas représentée dans le célèbre tableau de Jacques-Louis David sur la mort de Marat ? Que veut dire cette indulgence pénale lorsqu’elle s’accompagne de l’institutionnalisation d’une conception de la femme comme incapable d’autonomie, de rationalité, et de maîtrise de ses actes, notamment politiques ? La violence des femmes est interrogée du Moyen-Âge à nos jours, par des approches aussi bien historiques, anthropologiques, sociologiques ou linguistiques : riche et passionnant. [L.V.]

Éditions La Découverte, 2012

Défaite des maîtres et possesseurs, de Vincent Message

Le titre vient comme en réponse à l’expression de Descartes, qui suggérait que le savoir et la science pourraient « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Le livre du romancier Vincent Message procède à un basculement : des colonisateurs venus d’un autre monde sont arrivés sur Terre et ont pris le dessus sur l’espèce humaine. Ces êtres « supérieurs » traitent les humains de la même façon que nous traitons les autres animaux aujourd’hui. Malo, narrateur et descendant de colons, résume les relations entre notre espèce et la leur : « Il y a […] trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. » Au sein de la société, ces différentes formes d’exploitation des humains sont largement acceptées, justifiées, bien que des doutes s’instaurent — « certains d’entre nous se sont mis à considérer qu’il n’était pas juste de les asservir, que les formes d’assujettissement que nous commencions à mettre en place pour eux n’était pas dignes de nous. » Malo lui-même se situe dans quelque entre-deux : ayant auparavant travaillé comme inspecteur d’élevages et d’abattoirs (bien peu visibles, sinon dissimulés), il a vu l’horreur et l’atrocité des traitements infligés aux humains. Il travaille dorénavant dans un comité d’éthique défendant une loi qui prolongerait de dix ans la vie laissée aux hommes travailleurs et humains de compagnie, ainsi qu’une meilleure réglementation de l’élevage ; réforme inacceptable pour certains, quand d’autres la trouvent « bien timide ». La situation devient délicate quand Iris — la femme de compagnie de Malo — a un accident lui écrasant le pied. Il la possède de manière illégale (sans papiers ni bracelet, comme c’est la règle), ce qui la destine à l’euthanasie. Une issue que Malo refuse : il faut l’opérer pour la sauver, quitte à transgresser les règles. L’histoire, entre roman et conte philosophique, questionnera le narrateur comme le lecteur sur le sort que nous réservons, à l’heure qu’il est encore, à ceux que nous considérons comme « inférieurs ». [M.B.]

Éditions Seuil, 2016|Points, 2017

La Tradition allemande dans la philosophie, d’Alain Badiou et Jean-Luc Nancy 

Ce fort mince volume (77 pages, postface comprise) est né de l’échange entre deux grands noms de la philosophie, Alain Badiou et Jean-Luc Nancy, lors d’un colloque organisé à l’université des Arts de Berlin en 2016 sur la philosophie allemande. Cet échange prend une allure de conversation quasi intime : il s’agit, pour ces deux hommes qui se connaissent bien, de discuter, plutôt que de la philosophie allemande, de leurs rapports respectifs aux figures majeures de la philosophie d’outre-Rhin : Kant, Hegel, Heidegger et Marx. Ce dernier est objet de débat, Badiou ayant du mal à considérer le théoricien communiste, dont toute l’œuvre tend vers l’idée d’action, comme un philosophe : « Ce sont des pratiques qui, peut-être, engagent des éléments philosophiques, mais ce ne sont pas des pratiques philosophiques. » Le propos, souvent allusif, offre une voie d’accès intéressante aux enjeux — passés et actuels — de la philosophie allemande et permet d’introduire plus généralement à l’intérêt que revêt aujourd’hui encore la pratique philosophique. La principale leçon administrée ici est que cette dernière est inséparable d’une méditation sur les auteurs passés, méditation qui permet de s’arracher aux évidences du discours ambiant et de retrouver, derrière les textes et les doctrines, la radicalité intransigeante de la logique philosophique et des problèmes conceptuels qu’elle pose. Dans notre temps politique, où les discours contradictoires se succèdent et la parole tend à perdre son sens, les interventions d’Alain Badiou et de Jean-Luc Nancy ont au moins l’intérêt de nous rappeler que la philosophie consiste précisément à aller au bout de sa pensée, à en tirer toutes les conséquences et à les assumer. [L.V.]

Éditions Lignes, 2017

Cochonneries — Comment la charcuterie est devenue poison, de Guillaume Coudray 

Plus qu’un livre sur la charcuterie et ses évolutions, Cochonneries est une étude de cas nous éclairant — s’il le faut encore — sur les stratégies insidieuses de l’industrie agro-alimentaire. En s’intéressant à deux additifs, le nitrite de sodium (E250) et le nitrate de potassium (E252), l’auteur nous plonge dans l’industrialisation des produits carnés. Alors que le Centre international de recherche sur le cancer a classé « la viande transformée » comme « cancérogène pour l’homme », les groupes agro-alimentaires, forts d’un lobbying rodé par des années de lutte contre les sanctions et les restrictions s’en sort toujours. Cochonneries, en confrontant les archives de la presse spécialisée, juridiques ou celles des entreprises met à jour la volonté de cacher à tout prix ce qui conduirait à l’interdiction des produits nitrés. Vendus comme « nécessaires » par les industriels, nitrites et nitrates ne sont en fait « utiles » qu’à la coloration des produits, et à leur salaison plus rapide. Chimère de l’agro-alimentaire, le botulisme n’est en rien le fait d’un défaut de nitrites. Guillaume Coudray conte habilement l’histoire de cette pathologie et déconstruit nombre de mythes entourant la charcuterie — en tombant malheureusement parfois dans un discours patriotique en faveur de « la charcuterie authentique traditionnelle » française, dont on aurait pu se passer. Enfin, l’auteur souligne un aspect obscur de l’agro-alimentaire : ses liens avec le monde scientifique qui font tant écho aux Monsanto Papers, ses liens avec le pouvoir, ses liens avec la détérioration de la santé publique. Après L’Empire de l’or rouge de Jean-Baptiste Malet sur les tomates d’industrie, Cochonneries est un nouveau jalon dans la critique des firmes agro-alimentaires, de leur intrication dans l’économie mondialisée et des injustes complaisances qui les accompagnent. [R.B.]

Éditions La Découverte, 2017

Angela Davis — Non à l’oppression, d’Elsa Solal

La collection « Ceux qui ont dit non » d’Actes Sud Junior, à destination des jeunes lecteurs et lectrices, met en scène des hommes et des femmes qui ont su dire non à l’inacceptable, qui se sont engagés et battus pour un monde « meilleur » — Non à l’oppression en fait parti. Ce livre, écrit par la dramaturge Elsa Solal, a l’originalité de nous présenter la grande figure d’Angela Davis via une correspondance imaginaire avec un jeune immigré de quinze ans. L’icône de la révolte des Noirs américains, des femmes et des opprimés s’adresse à cette jeune anonyme, dévorée qu’elle est par la colère et la haine, comme elle pourrait s’adresser à toute personne victime de l’injustice, à toutes celles et à tous ceux qui souffrent et ne savent comment lutter. C’est donc toujours avec ce souci de l’autre que ce discours autobiographique fictionnel se développe et qu’Angela Davis raconte : l’enfance dans un quartier surnommé « Dynamite Hill » (en raison des nombreux attentats commis contre les familles noires), les études à New York et à Paris, l’attentat de Biarritz (où elle perd ses amies d’enfance), la révolte devant les assassinats de Gregory Clark, Leonard Deadwilder, Bobby Hutton, tous maquillés comme des actes de « légitime défense », l’engagement clandestin, la traque lors de laquelle Davis se retrouve dans la fameuse « FBI 10 most wanted », la prison pour femmes de New York, le fameux procès, la libération, la lutte qui continue, la foi dans le collectif qui est proclamée : « La peur, je crois, ne disparaît pas. On l’apprivoise, c’est tout, avec dignité. Même quand je prenais la parole en public, le poing levé, le monde entier derrière moi, j’avais peur, mes jambes tremblaient. Mais j’étais ensemble. » En à peine soixante-dix pages c’est, à travers le destin d’Angela Davis, toute l’histoire de la lutte des Afro-américains qui se trouve esquissée, sans oublier la double lutte des femmes et la voix de celle, compagne de l’un des leaders du Black Panther Party, dont le corps est couvert de bleus, lançant que « [l]es libérateurs du peuple, chez eux, ils sont pires que des esclavagistes ! ». [L.V.]

Éditions Actes Sud Junior, 2017

Jouer à la Borde — Théâtre en Psychiatrie, d’Henri Cachia

Lorsque l’on nous parle de clinique psychiatrique, nous songeons aux fenêtres condamnées, aux hurlements nocturnes, à l’enfermement. Impossible, toutefois, de conserver ces images tortueuses après avoir fait l’expérience du jeu des acteurs atypiques de la Borde. Si la vie est un théâtre, alors ce sont les pensionnaires de la Borde qui détiennent les clés de la mise en scène. Véritable îlot de la résistance psychothérapeutique, ce lieu a vu le jour en 1953, grâce à Jean Oury, fondateur de la psychothérapie institutionnelle : plus de hiérarchie, plus de domination, pas de portes fermées à double tour. Le seul maître à la Borde, c’est le partage, la collectivité, le groupe. Lorsque le comédien Henri Cachia arrive sur place, il est fasciné et souhaitera partager cette expérience singulière. Plongé dans cette visite guidée du lieu, le lecteur s’empare des extraits des Nouvelles labordiennes, journal tenu par les pensionnaires de la clinique. L’écriture guérit les maux et devient vite indispensable : « C’est pour cela, avec l’écriture que je me suis relevé. Maintenant, je me sens bien et, même si c’est invraisemblable (que le journal n’existe plus), je cris pour préserver mon petit bonheur », assure un pensionnaire. Cachia nous emmène ensuite dans le Club de la Borde : ici, toutes les envies peuvent être exposées. Il y a aussi la Chapelle, haut lieu culturel du site. Et puis, juste là, le Grand Salon, où se passe toujours quelque chose. Surtout, à la Borde, il y a le théâtre. Le 15 août, c’est le grand soir de la première : « Les fous savaient-ils donc tenir des propos cohérents ? Ils ne passaient pas leur temps à hurler ? À ne proférer que des insanités ? À s’agresser mutuellement ? Et ne sais quoi d’autre encore ? […] Eh bien non ! » Cachia signe un ouvrage plein de douceur qui, à sa lecture, nous couvre de joie en songeant que tout ceci existe bel et bien. [M.S.-F.]

Les Éditions libertaires, 2015

La Ferme des animaux, de George Orwell

Orwell est un nom connu. Mais le connaît-on vraiment ? Certes, on sait l’ardent critique du totalitarisme — avec 1984 — et plus particulièrement de sa modalité soviétique — avec La Ferme des animaux. Chute du mur de Berlin et triomphe du libéralisme obligent, l’imaginaire collectif, porté par la vague anti-totalitaire, a toutefois tendance à oublier que la critique orwellienne s’enracinait dans un idéal radical, profondément égalitaire et proche du socialisme libertaire. Peu de gens ont lu ses écrits politiques, ses souvenirs d’une Birmanie occupée ou son récit de ses années de dèche à Paris et à Londres, soit, mais connaît-on vraiment ses œuvres phares ? Ce n’est pas ce que pensent les éditions L’Échappée, proches des courants libertaires et décroissants, qui voulurent, avec cette adaptation en bande dessinée, rappeler le caractère ô combien contestataire de l’une de ses publication les plus fameuses. De très bonne confection, on pourrait toutefois se demander pourquoi une maison d’édition aussi révolutionnaire publie un comic… commandé par la CIA ! L’excellent article de Patrick Marcolini, qui sépare en deux cette BD — traduite du créole mauricien par nulle autre que l’ancienne situationniste Alice Becker-Ho — l’explique. Il rappelle que si cela fut en effet publié dans le cadre d’un combat culturel anti-communiste de la CIA, cette BD est demeurée étrangement fidèle à l’œuvre originale — à l’inverse du dessin animé —, maintenant notamment le bourgeois (dans ce qu’il a de plus déplorable), le corbeau (symbolisant le dogmatisme religieux) et la morale égalitaire de l’histoire. Orwell, affirme-t-il lettres à l’appui, n’aurait jamais accepté un usage anti-égalitaire et procapitaliste de son travail. Pour cause : La Ferme des animaux explique bel et bien que c’est en s’appropriant une ration de nourriture supplémentaire que les cochons devinrent peu à peu les sosies des anciens maîtres ! En cela, c’est, selon les mots de Marcolini, le plus bel exemple d’œuvre dialectique : « retournée par [la propagande], elle parvient finalement à retourner la propagande contre elle-même ». [G.W.]

Éditions l’Échappée, 2016

Tiens ils ont repeint ! 50 ans d’aphorismes urbains de 1968 à nos jours, d’Yves Pagès

Le mur ne devient populaire que si des personnes décident d’y inscrire leurs aphorismes — illégaux et créatifs — à coups de craies, de bombes aérosol, de canifs, de collages ou de stickers… Avec une patience infinie, Yves Pagès a chaussé les bottes de l’archéologue afin de collecter à travers le monde plus de 4 000 formules éphémères, plus ou moins heureuses mais comme autant de dissidences verbales au regard d’un contexte politique, d’événements, de rapports sociaux. Sont légion les calembours maladroits, les jeux de mots potaches, les citations tronquées, les inventions foutraques d’un nouveau langage, les cris d’espérés ou de désespérés, les inventions lexicales alcoolisées. Cette mémoire inédite et humoristique contamine le lecteur : résonnent en lui la joie et l’énergie dont ces mots sont porteurs. Ce livre est une ville débarrassée de l’hygiénisme de notre époque. Déambulant au hasard, on y croise des tags qu’on associe, dissocie, compare, amplifie, décortique. Les poètes de l’ordinaire vivent cachés mais ne s’interdisent pas de laisser des traces pour nous aider à survivre dans la nuit du management, de l’aliénation par le travail, de l’ennui, du machisme et du désastre écologique. Ces inscriptions sont des miettes de pain balisant quelque éventuel chemin de sortie. Adeptes de la punchline murale, prenez le chemin de ce bouquin d’anonymes talentueux qui — par leurs actions et leurs réflexions — façonnent l’hydre d’une révolte infinie, car diverse. Lis et prends ton feutre ! [T.M.]

Éditions La Découverte, 2017

La Maison du Peuple, de Louis Guilloux 

Il est des écrivains passés dans l’oubli, le temps passant et l’amoncellement des livres qui s’ensuit. Louis Guilloux est de ceux-là. Une émission radio lui a récemment rendu hommage, revenant sur l’immense œuvre qu’il laissa. Autre injustice à signaler : la prédominance d’un roman, en particulier, sur les autres créations de l’écrivain, Le Sang Noir. Non, Guilloux n’est pas réductibles à ces seules pages, fortement inspirées de sa propre vie comme de sa relation avec le philosophe Georges Palante. Il eut l’occasion d’évoquer son parcours dans bien des œuvres et la présente concerne l’enfance, son enfance. L’écrivain originaire de Saint-Brieuc raconte à travers les yeux d’un jeune garçon l’ambitieux rêve de son père : créer une maison du peuple dans la ville qui le connaît comme figure locale du socialisme et cordonnier. Un lieu de rencontres, un lieu d’organisation, aussi, celle de la lutte syndicale et politique — voilà ce que doit être la Maison du Peuple. L’atelier de cordonnerie ne suffit plus à accueillir ceux qui veulent se battre pour inverser le rapport de force dans le travail comme dans la société. Les rencontres sont de plus en plus nombreuses et nécessitent un nouvel endroit. De l’idée initiale née de la concertation entre camarades à la réalisation de ce projet jugé fou par une bonne part des observateurs, Guilloux retrace un combat, le combat d’un père militant et dévoué, et les sacrifices de toute une famille qui le suit rangs serrés. Un récit à valeur d’évidence : la persévérance doit être inscrite au cœur des luttes, d’hier comme d’aujourd’hui. Qui sait si de nouvelles Maisons du Peuple ne se dresseront de nouveau après ça ? Une lecture à poursuivre, sous les conseils de Camus, avec le court récit Compagnons, l’histoire d’une amitié ouvrière, d’un compagnonnage qui dépasse largement celui du travail. La solidarité au cœur ! [R.L.]

Éditions Grasset, 2004


Crédits de la photographie de bannière : employés de l’entreprise Pharma Chemical Co., 1920


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