Cartouches (32)


Des champs méca­ni­sés, des ter­ri­toires en résis­tance, des sexes et des genres, une liber­taire et un bri­seur de grèves, un poète fou­traque dis­pa­ru, un socia­lisme de la coopé­ra­tion, chaque ani­mal est une per­sonne, le feu de Baldwin, une chaîne de tra­vail à l’u­sine, l’au­to­no­mie poli­tique ou les droits éta­tiques : nos chro­niques du mois de mai.


La Plaine : récits de tra­vailleurs du pro­duc­ti­visme agri­cole, de Gatien Elie

Traversée pour rejoindre Paris depuis l’ouest ou quit­ter la capi­tale dans le sens inverse, connue pour ses vastes éten­dues mono­tones ponc­tuées d’éo­liennes et de silos, la Beauce a peu à voir avec l’i­mage d’Épinal d’une pay­san­ne­rie éter­nelle. Cette der­nière, cris­tal­li­sée par la camé­ra de Raymond Depardon dans ses Profils pay­sans, émeut et séduit là où les exploi­tants céréa­liers du Bassin pari­sien laissent indif­fé­rents ou, pis, excèdent en rai­son de leur pro­duc­ti­visme et de leur sou­tien à une FNSEA omni­pré­sente. Gatien Elie, pro­fes­seur d’his­toire-géo­gra­phie à Saint-Denis, se garde ici de tout juge­ment : les témoi­gnages recueillis auprès d’a­gri­cul­teurs, de semen­ciers, d’as­su­reurs ou de ban­quiers ouvrent sur un monde à part dont chaque membre est inter­dé­pen­dant impos­sible de se satis­faire d’un seul trac­teur quand les par­celles se mul­ti­plient et s’é­tirent ; impos­sible aus­si désor­mais de répa­rer ses machines soi-même ; impos­sible encore d’i­ma­gi­ner se défaire des engrais, des pes­ti­cides et des fon­gi­cides asso­ciés tant la terre en a ingé­ré. Les drones ciblant les zones à pul­vé­ri­ser ou les GPS inté­grés aux engins sont le signe que l’a­gri­cul­ture n’é­chappe pas à l’au­to­ma­ti­sa­tion de sa pra­tique. L’agriculteur est dès lors « obso­lète », avance l’au­teur en repre­nant le phi­lo­sophe alle­mand Günther Anders : dans les champs, « il n’y a per­sonne ». La beau­té du lieu devient para­doxale : « à cette sai­son, fin octobre, le sol est recou­vert de ces semences enro­bées de pes­ti­cides qui se dis­persent, hasard de semoir, en mil­liers de points rouges sur la terre brune. » Le charme n’o­père pas. Elie conclut par un songe : « Je revois les par­celles régu­lières, méca­niques et tristes. Les ter­rains vagues et les sacs d’en­grais. Les silos de béton. Les phares des camions. La balle de maïs empor­tée dans le vent silen­cieux et la terre noire cou­vrant le pay­sage morne de la plaine. Je repense à la lai­deur, à l’ac­cep­ta­tion de la lai­deur. » Et nous laisse amer. [R.B.]

Éditions Amsterdam, 2018

Errekaleor — Territoires en bataille, n°1, du col­lec­tif Mauvaise troupe

Errekaleor : un quar­tier hors de la ville de Gasteiz, dans le Pays basque espa­gnol, quoi­qu’en son sein en même temps ; un ensemble de seize barres construit en 1959 dans ce qui était encore une cam­pagne pour loger les ouvriers de l’in­dus­trie locale ; un îlot dépé­ris­sant, un temps caché par une cein­ture verte plan­tée par la muni­ci­pa­li­té ; « le plus grand squat du Pays basque », éga­le­ment. Le col­lec­tif Mauvaise troupe — à qui l’on doit des récits de lutte et de vie à Notre-Dame-des-Landes (Saisons — nou­velles de la ZAD, 2017), croi­sés avec ceux du mou­ve­ment No-Tav (Contrées, 2016) ou insé­rés dans la magis­trale fresque sur ce que le XXIe siècle recèle de révo­lu­tion­naire (Constellations, 2014) — lance le pre­mier de ses repor­tages sur ce qu’il nomme les « ter­ri­toires en bataille ». Ancré à la ZAD mais ouvert aux voyages, le col­lec­tif s’est ren­du au quar­tier d’Errekaleor pour y écou­ter les récits d’un lieu que la muni­ci­pa­li­té et l’État veulent voir dis­pa­raître. Alors qu’une poi­gnée de pro­prié­taires habi­taient encore les appar­te­ments dont l’a­ve­nir était la démo­li­tion, les pre­miers squat­teurs sont accueillis en 2013 : y renaît un espace pro­fon­dé­ment atta­ché à des valeurs com­munes « par­ler la langue basque est une de celles-ci tout comme l’anticapitalisme, le fémi­nisme et la recherche de la sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire ». La mémoire des com­bats locaux est ins­crite sur les murs, le par­tage de ceux de main­te­nant se fait à tra­vers des bert­so saio, ces impro­vi­sa­tions chan­tées en eus­ka­ra. La Mauvaise troupe nous conte le quo­ti­dien d’un lieu trop peu com­mun, mais aus­si sa rage contre les assauts d’un État amé­na­geur et d’un natio­na­lisme basque peu par­ta­geux. Le jume­lage entre la ZAD et le quar­tier squat­té de Gesteiz, offi­cia­li­sé en avril, paraît dès lors être la maté­ria­li­sa­tion de ce que sou­haitent faire les auteurs de ce pre­mier numé­ro : « c’est bien moins d’une conver­gence des luttes dont nous avons besoin — qui sup­pose que celles-ci prennent une même direc­tion pour se rejoindre en un point mys­té­rieux — que de liens pro­fonds et spé­ci­fiques entre chaque ter­ri­toire, chaque situa­tion sin­gu­lière. » [R.B.]

Auto-édi­tion, 2018

Sexe, genre et sexua­li­tés, d’Elsa Dorlin 

« Le sexe désigne com­mu­né­ment trois choses : le sexe bio­lo­gique, tel qu’il nous est assi­gné à la nais­sance — sexe mâle ou femelle —, le rôle ou le com­por­te­ment sexuels qui sont cen­sés lui cor­res­pondre — le genre, pro­vi­soi­re­ment défi­ni comme les attri­buts du fémi­nin et du mas­cu­lin — que la socia­li­sa­tion et l’éducation dif­fé­ren­ciées des indi­vi­dus pro­duisent et repro­duisent ; enfin la sexua­li­té, c’est-à-dire le fait d’avoir une sexua­li­té, d’avoir ou de faire du sexe. » Les théo­ries fémi­nistes s’attachent à pro­blé­ma­ti­ser ensemble ces trois dimen­sions. Comment démê­ler les signi­fi­ca­tions de ces termes tel­le­ment imbri­qués dans le lan­gage par­lé ? Comment pen­ser les dif­fé­rences ayant rap­port au sexe sans recon­duire la nor­ma­ti­vi­té hété­ro­sexuelle ? Et com­ment pen­ser de manière maté­ria­liste et mili­tante tout en fai­sant de la science ? Ces ques­tions trouvent leurs réponses dans ce petit livre d’Elsa Dorlin. Véritable mine d’informations et de réfé­rences, cette intro­duc­tion aux théo­ries fémi­nistes guide le lec­teur pas à pas dans le dédale des débats et contro­verses. Allant du rap­port au savoir à la poli­tique des corps, Dorlin fait la part belle aux épis­té­mo­lo­gies situées, aux théo­ries post-colo­niales et à la praxis queer, pour per­mettre d’éclairer les sou­bas­se­ments de la repro­duc­tion de l’ordre sexiste, tant dans nos pra­tiques que dans nos esprits. Cela implique de pro­blé­ma­ti­ser la ques­tion du rap­port à la méde­cine mais aus­si à la psy­cha­na­lyse, et bien sûr à la poli­tique. Écrit comme un manuel d’introduction, l’ouvrage offre une syn­thèse tou­jours actuelle des débats tra­ver­sant les luttes fémi­nistes : on en (re)découvre la diver­si­té et la richesse. [J.G.]

Éditions PUF, 2008

Georges & Louise, de Michel Ragon

Ce n’est pas seule­ment parce que Michel Ragon est l’i­nou­bliable auteur de l’é­po­pée anar­chiste du XXe siècle, La Mémoire des vain­cus, qu’il faut lire ce livre qui hésite entre l’es­sai his­to­rique et le roman vrai. C’est d’a­bord parce que l’on y croise deux figures que tout sem­blait sépa­rer mais dont l’a­mi­tié sans failles demeure bou­le­ver­sante : celles de Georges Clemenceau, dont on réa­lise qu’il fut blan­quiste avant de deve­nir « pre­mier flic de France » et Louise Michel, direc­trice d’é­cole sur la Butte-Montmartre quand elle ren­contre Georges en pleine Commune. Certes, on ne peut s’empêcher de pen­ser que leur ami­tié n’au­rait pas sur­vé­cu si Louise n’é­tait pas morte en 1905, alors que Georges, seule­ment séna­teur, n’a­vait pas encore eu le temps de renier, au pou­voir, l’es­sen­tiel de ce qu’il avait défen­du quand il lut­tait contre le pou­voir. Bien plus, on se demande si ce n’est pas la dis­pa­ri­tion de cette amie capable de dire son fait à tous qui déver­rouilla en lui les der­niers scru­pules, comme s’il n’a­vait plus de comptes à rendre aux fan­tômes de sa jeu­nesse. Demeure le mys­tère de cette conver­sion oublieuse, par laquelle le vieil homme s’as­soit sur ses rêves liber­taires et envoie la troupe bri­ser les grèves. Ce qui marque pour­tant le plus dans ce texte est la figure de Louise, fidèle par-delà toutes les vicis­si­tudes de la vie et de la pri­son à quelques idées fixes. On l’aime dans sa fougue par­fois sui­ci­daire — quand elle pré­tend s’en aller assas­si­ner Thiers ; on l’aime en Nouvelle-Calédonie se pas­sion­nant pour la culture kanak ; dans les mee­tings, bles­sée à la tête par un Chouan et refu­sant de por­ter plainte ; on l’aime soli­taire, et fina­le­ment dure comme le sont ceux qui sacri­fient tout à une cause. Louise, qui aurait pu cent fois choi­sir le confort pro­cu­ré par sa noto­rié­té, mou­rut misé­reuse mais pré­ser­va la gran­deur d’âme que Georges, deve­nu notable, aura fou­lée aux pieds au nom d’un prag­ma­tisme assas­sin. Cette his­toire d’a­mi­tié impro­bable est d’a­bord la preuve qu’au­cun des­tin n’est écrit. Et qu’au tri­bu­nal de la grande Histoire, les petits gagnent sou­vent ce que les puis­sants perdent : dans notre mémoire, c’est Louise qui rit et Georges qui pleure. [A.B.]

Livre de Poche, 2002

L’Express de Bénarès, de Frédéric Vitoux

Voici donc un curieux livre, dont on s’empare à cause du titre si pro­met­teur et dans lequel on s’en­gouffre à la suite du per­son­nage qui lui vaut son sous-titre : « À la recherche d’Henry J.-M Levet ». Qui fut-il, ce poète fou­traque dont ne demeurent, dans les antho­lo­gies, que quelques poèmes en forme de « cartes pos­tales », par­mi les­quels on trouve ces vers joueurs dédiés à Rubén Darío : « Ni les attraits des plus aimables Argentines / Ni les courses à che­val dans la pam­pa, / N’ont le pou­voir de dis­traire de son spleen / Le Consul géné­ral de France à La Plata ! » ? C’est tout le pro­blème : on ne sait pas, on ne sait plus. C’est pour­quoi l’au­teur se lance dans une quête très intime, entre­la­çant sa propre his­toire à celle du dan­dy mal­heu­reux, tra­quant les rai­sons de l’ai­mer autant que la véri­té impos­sible. Il cherche des images de lui, des traces de sa famille et de ses amis, le roman per­du qui prête son titre au livre. Ce fai­sant, il nous donne à voir toute une gale­rie de per­son­nages du Paris début de siècle. L’un des plus atta­chants se nomme Francis Jourdain, fils d’un archi­tecte, lui-même peintre et anar­chiste, orga­ni­sa­teur d’une mani­fes­ta­tion pour accueillir Louise Michel de retour à Paris en 1895, proche de Jean Grave et de Sébastien Faure, enga­gé auprès d’Octave Mirbeau, membre d’une bohème qui rêvait d’Art pour tous (titre d’une revue fon­dée par ce der­nier) et défen­dant l’i­déal de l’ar­ti­san-artiste ou de l’ou­vrier d’art. Quant à Levet, cet anti-héros par excel­lence, poète mau­dit et chro­ni­queur impa­vide, on le suit jus­qu’aux Indes, aux Philippines et aux Canaries, avant qu’il ne s’en revienne mou­rir de tuber­cu­lose à 33 ans dans le sud de la France. Il y a de la nos­tal­gie et de l’in­quié­tude plus encore que de l’ad­mi­ra­tion dans ce livre qui se demande sur­tout ce que signi­fie la résur­rec­tion lit­té­raire, et qui tente un pari fou, plus beau d’être sans illu­sions : celui de rani­mer un ins­tant la flamme vacillante d’une vie secrète, per­due dans les plis de l’Histoire. [A.B.]

Éditions Fayard, 2018

L’Âme humaine sous le socia­lisme, d’Oscar Wilde

Belle preuve qu’il faut tou­jours aller cher­cher der­rière les roman­ciers qu’on aime les hommes qu’on espère : il peut y avoir de bonnes sur­prises. Voici donc Oscar Wilde le réprou­vé, père de l’i­nou­bliable Dorian Gray, méta­phore par excel­lence des vices de la socié­té moderne, abî­mé par les plai­sirs sans ten­dresse, les mon­da­ni­tés stu­pides et l’ap­pât du lucre. On l’ai­mait en racon­teur d’his­toires, on va l’a­do­rer en pam­phlé­taire. Le texte est court mais salu­taire et incroya­ble­ment vision­naire : il y défend l’i­dée d’un socia­lisme liber­taire qui chan­ge­rait le monde en sup­pri­mant la pro­prié­té pri­vée tout en se méfiant des pièges de l’au­to­ri­ta­risme. « Le socia­lisme, le com­mu­nisme — appe­lez comme vous vou­drez le fait de conver­tir toute pro­prié­té pri­vée en pro­prié­té publique, de sub­sti­tuer la coopé­ra­tion à la concur­rence — réta­bli­ra la socié­té dans son état d’or­ga­ni­sa­tion abso­lu­ment sain, il assu­re­ra le bien-être maté­riel de chaque membre de la socié­té. En fait, il don­ne­ra à la vie sa vraie base, le milieu qui lui convient. » Mais atten­tion, tout cela ne marche qu’à condi­tion de pré­ser­ver l’in­di­vi­dua­lisme, qui n’est jamais que le som­met de la liber­té, allié au sens de la jus­tice le plus aigu, sans quoi l’on sombre dans une bar­ba­rie pire que celle que l’on pré­ten­dait évi­ter : « Toute asso­cia­tion doit être entiè­re­ment volon­taire. » Ne nous leur­rons pas : il manque un mode d’emploi dans ce livre, un résu­mé des étapes qu’il fau­dra fran­chir pour atteindre à l’har­mo­nie par­faite, à la jubi­la­tion pro­mise, à cette socié­té qui rend la pau­vre­té impos­sible et donc la cha­ri­té inutile. Le constat est impla­cable – il faut sor­tir de la confu­sion entre l’être et l’a­voir, retrou­ver la vraie vie qui est celle du créa­teur, échap­per à l’u­ni­for­mi­té et récu­ser tous les opiums du peuple. Le che­min pour atteindre ce but est plus incer­tain. Mais qu’il est salu­taire, ce rap­pel à l’ordre de la déso­béis­sance ! « Partout où l’homme exerce l’au­to­ri­té, il en est un qui résiste à l’au­to­ri­té. » [A.B.]

Éditions de L’Herne, 2013

Être le bien d’un autre, de Florence Burgat

Dans cet ouvrage, concis quoique dense, la phi­lo­sophe Florence Burgat livre ses réflexions sur le sta­tut de ceux qui sont notre bien, les ani­maux. Et constate un para­doxe : depuis la modi­fi­ca­tion en 2015 du Code civil, les ani­maux sont recon­nus comme « des êtres vivants doués de sen­si­bi­li­té » mais sont pour­tant tou­jours sou­mis aux régimes des biens meubles. En d’autres termes, le légis­la­teur nous dit d’une part que l’animal n’est pas une chose mais conti­nue de le trai­ter comme tel. Si cette modi­fi­ca­tion offi­cielle a per­mis de média­ti­ser la condi­tion ani­male, la situa­tion n’en reste pas moins juri­di­que­ment instable ; l’auteure explore dès lors les poten­tiels droits des ani­maux en s’attachant à cla­ri­fier les notions de droits moraux et droits juri­diques. Tout en étant favo­rable à une exten­sion des droits fon­da­men­taux aux ani­maux, Burgat pointe les dan­gers et les limites de celles et ceux qui entendent l’appliquer sur des cri­tères de res­sem­blances cog­ni­tives avec l’humain — voi­là une forme d’anthropocentrisme. Elle sou­haite éga­le­ment consa­crer les ani­maux comme autant de per­sonnes (lorsqu’un indi­vi­du en est une, « il a une valeur morale qui impose de le trai­ter comme une fin et jamais sim­ple­ment comme un moyen ») et pro­cède à une étude com­pa­rée entre le sta­tut juri­dique des esclaves dans le droit romain puis le Code noir et celui des ani­maux domes­tiques. Les esclaves avaient eux aus­si été défi­nis comme des « choses appro­priables », des biens meubles sur les­quels le pro­prié­taire avait la main : un dom­mage cau­sé par quelqu’un d’autre que le maître était une atteinte à la pro­prié­té. Si l’on ne peut super­po­ser l’esclavage des humains et la condi­tion faite aux ani­maux — rap­pe­ler qu’ils ont intrin­sè­que­ment la même valeur, en tant qu’êtres sen­tients, ne sau­rait conduire à mas­quer les sin­gu­la­ri­tés his­to­riques, anthro­po­lo­giques et poli­tiques —, leur ins­crip­tion dans le droit n’en pré­sente pas moins de nom­breuses simi­li­tudes en ce que « les esclaves et les ani­maux domes­tiques ne s’appartiennent pas ». Un livre qui, par une méti­cu­leuse approche juri­dique et phi­lo­so­phique, plaide pour chan­ger le sort et le sta­tut des ani­maux ici et main­te­nant. [M.B.]

Éditions Rivages, 2018

La Prochaine fois, le feu, de James Baldwin

Un titre à valeur d’a­ver­tis­se­ment ; un texte de « que­relle » lan­cé au visage des États-Unis au début des années 1960, quelques années après que Rosa Parks eut refu­sé de céder sa place dans un bus de Montgomery et quelques autres avant les assas­si­nats de Malcolm X et Martin Luther King. Le natif d’Harlem ne romance rien, ici, mais com­pose deux lettres qui pour­raient n’en faire qu’une, la pre­mière à son neveu et l’autre à son propre esprit. C’est qu’il est à chaque ligne ques­tion de racisme, des Blancs et des Noirs. « Le monde est blanc et ils sont noirs » : c’est à cet « indi­cible » constat, si simple de cruau­té, que l’é­cri­vain donne voix — avec éclat. Baldwin accuse autant qu’il tend la main ; condamne tout en cher­chant à pan­ser les plaies d’une nation qui s’a­veugle sur son his­toire et celles et ceux qui la firent et trop sou­vent la hantent. Baldwin en appelle à ce « pas­sé de feu, de corde, de tor­ture, de cas­tra­tion, d’in­fan­ti­cide, de viol » pour ne pas s’y noyer ; tance tour à tour les pro­gres­sistes blancs et les natio­na­listes noirs pour mieux « mettre fin au cau­che­mar racial ». Baldwin dit le mar­tyre « ignoble » des Juifs d’Europe mais s’é­tonne de l’é­ton­ne­ment de celle-ci face aux crimes qu’elle par­vint à com­mettre sur son sol : les Noirs pour­tant savaient de quoi le Vieux Monde était capable — la « seule ori­gi­na­li­té » des nazis fut affaire de méthodes. Baldwin invite, comme seul échap­pa­toire, comme der­nier recours à même de régler « le pro­blème noir », comme ultime issue de secours, à « trans­cen­der les réa­li­tés raciales, natio­nales et reli­gieuses ». À refu­ser l’emprisonnement « des totems, tabous, croix, sacri­fices du sang, clo­chers, mos­quées, races, armées ». À libé­rer de concert les Blancs et les Noirs, les pre­miers de leur supré­ma­tie et les seconds de leur sta­tut. « Humainement, per­son­nel­le­ment la cou­leur n’existe pas. Politiquement elle existe », lance en conclu­sion ce pré­cur­seur de l’an­ti­ra­cisme poli­tique, avant d’ap­pe­ler à l’ac­tion, celle des Blancs et des Noirs conscients qui, « tels des amants », pous­se­ront le reste de la popu­la­tion à bâtir enfin un pays, un vrai. [E.C.]

Éditions Gallimard|Folio, 1963|2018

L’Établi, de Robert Linhart

Septembre 1968, usine Citroën de la porte de Choisy. Les sen­sa­tions plantent le décor et vous collent à la peau : l’o­deur âpre de fer brû­lé, celle écœu­rante du caou­tchouc et les effluves toxiques de pein­ture ; le bruit assour­dis­sant de la tôle mar­te­lée et des cha­lu­meaux ; la gri­saille qui enva­hit tout, des car­casses métal­liques aux com­bi­nai­sons des ouvriers ; la pous­sière et la cha­leur écra­sante. Et le rythme alié­nant, sur­tout : cette chaîne qui avance, au ralen­ti croi­rait-on de prime abord, mais dont l’i­né­luc­table avan­cée oppresse et noie ; c’est elle le maître ici, sym­bole roi du capi­ta­lisme indus­triel et moyen de domi­na­tion des patrons sur les ouvriers. Rien ne doit l’ar­rê­ter. Ni Christian, bre­ton, qui tra­vaille vite mais « met un point d’hon­neur à ne jamais faire un siège de plus que les soixante-quinze de la norme » ; ni Mouloud, tra­vailleur kabyle dont la famille est en Algérie, et dont la dex­té­ri­té silen­cieuse semble être le para­digme de l’u­sage des tra­vailleurs immi­grés — atten­dus uni­que­ment comme outils invi­sibles ; ni Georges, le Yougoslave aux allures de play-boy qui tra­vaille en sif­flo­tant et qui com­pose le trio d’en­traide de choc du « car­rou­sel des por­tières » avec ses com­parses Pavel et Stepan. Non, rien ne doit arrê­ter cette chaîne de pro­duc­tion infer­nale où les oppres­sions de classe et de race se cumulent, se super­posent, et font la règle. Pourtant… Dans cette tor­peur du néant qui englou­tit et anes­thé­sie, quelque chose va se pro­duire. Un com­bat qui oppo­se­ra ces hommes et femmes, outils jetables, à cette chaîne de petits chefs suc­ces­sifs qui ne lési­ne­ra sur aucune méthode de pres­sion et d’in­ti­mi­da­tion pour bri­ser la lutte col­lec­tive que ces per­sonnes déci­de­ront de mener. L’usine, ce monde où la lutte des classes, si l’ou­vrier cher­chait à l’ou­blier, lui sera de cesse rap­pe­lée par les patrons. Indispensable ouvrage auto­bio­gra­phique de ce socio­logue et phi­lo­sophe qui part s’é­ta­blir plus d’un an comme ouvrier spé­cia­li­sé — comme des cen­taines d’autres mili­tants révo­lu­tion­naires à cette époque his­to­rique. [C.G.]

Éditions de Minuit, 1978

La Tyrannie des droits, de Brewster Kneen

Brewster Kneen a été agri­cul­teur puis consul­tant en poli­tique agri­cole et ali­men­taire, le condui­sant à s’intéresser aux bio­tech­no­lo­gies et au « droit de culti­ver ». C’est donc lar­ge­ment à par­tir de son expé­rience qu’il a écrit cet ouvrage au titre polé­mique : ce qui l’intéresse, c’est de mon­trer les méca­nismes qui se retrouvent der­rière les notions de « droits sociaux » — que ce soit le droit à l’alimentation, au loge­ment, à l’eau, etc. Ceux-ci ne consti­tuent en réa­li­té que des jus­ti­fi­ca­tions du sys­tème capi­ta­liste en légi­ti­mant le droit de pro­prié­té, rejoi­gnant ici la clas­sique ana­lyse mar­xiste. Là où Kneen devient plus inté­res­sant, c’est lorsqu’il montre que ces droits sup­posent une vision du monde indi­vi­dua­liste que l’on pour­rait cor­ri­ger en s’inspirant d’une concep­tion davan­tage rela­tion­nelle de celui-ci. Le droit au ter­ri­toire, par exemple, n’est pas un droit fon­cier mais le seul moyen d’obtenir une recon­nais­sance juri­dique sur un ter­ri­toire. Or, pour les capi­ta­listes, le seul type de rela­tion pos­sible est fon­dé sur le droit de pro­prié­té, conver­tis­sant ain­si le droit des gens et leur rela­tion avec le ter­ri­toire en droits fon­ciers. Pour les com­mu­nau­tés « indi­gènes », le rap­port au ter­ri­toire ne se réduit pas à un droit mais concerne un tout : les rela­tions entre les indi­vi­dus et les plantes, la forêt, la pluie ; tout est relié. C’est à par­tir d’une vision holis­tique qu’il devien­drait envi­sa­geable de réa­li­ser une véri­table auto­no­mie poli­tique, rom­pant avec les rap­ports capi­ta­listes de pro­prié­té et les dépen­dances vis-à-vis de l’État comme seule ins­ti­tu­tion à pou­voir recon­naître les droits. Il reprend dans cette pers­pec­tive la décla­ra­tion des peuples indi­gènes des com­mu­nau­tés auto­nomes du Mexique de 2003 : « Nous avons réso­lu que l’État mexi­cain a per­du toute légi­ti­mi­té, du fait de ses pra­tiques juri­diques, et que nous devons exer­cer notre auto­no­mie de fac­to, pour ain­si remé­dier à notre situa­tion pénible et don­ner un meilleur ave­nir à nos enfants. » [E.J.]

Éditions Écosociété, 2014


Photographie de ban­nière : Circa, 1905, auteur inconnu


REBONDS

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