Cartouches (35)


Des chiens traqués, une révolution des quatre coins du monde, le ventre colonisé des femmes, une utopie décroissante, la beauté d’une ville déglinguée, des intrus en politique, vie et mort d’un indépendantiste, les mythes du sexe féminin et les côtes saillantes des montagnes : nos chroniques du mois de septembre.


Les Chiens d’Istanbul, de Catherine Pinguet

Istanbul, juillet 1910. Portée par les Jeunes-Turcs et leur fureur de modernisation, une opération dite de « décanisation » débute : plus de 60 000 chiens errants sont capturés et exilés sur l’île d’Oxia, au large de la ville. Si la propagande officielle affirmait que les chiens y étaient entretenus sur place, ils étaient en réalité jetés là, loin des regards, s’entre-dévorant, mourant de faim et de soif ou se noyant en tentant de quitter cet enfer insulaire. Catherine Pinguet nous relate la chronologie du drame, portant le regard tant du coté des cynophobes — pour lesquels la présence de chiens sans maîtres dans les rues d’Istanbul était un archaïsme à effacer — que de leurs alliés. L’auteure explore notamment l’ambiguïté de la protection animale qui, sous couvert de réduction de la souffrance, promeut l’euthanasie par chambre à gaz, dite « plus humaine », et concourt à la disparition programmée de la société anthropocanine stambouliote, véritable laboratoire pluri-centenaire d’une cohabitation réussie entre des humains et des chiens sans laisse, sans foyer ni propriétaire attitré. Communauté hybride ou municipalité des quatre pattes, cet ouvrage nous pousse à imaginer d’autres modes d’habiter. Publié en 2008, Les Chiens d’Istanbul est un livre à (re)lire après la sortie sur les écrans, en avril 2018, de L’Île aux chiens de Wes Anderson — ou le récit de la déportation sur une île-décharge de tous les chiens d’une mégalopole japonaise imaginaire : un scénario qui résonne immanquablement avec la tragédie de l’île d’Oxia… sans qu’il n’en soit pourtant fait aucunement référence. Cet « oubli » gênant sera prolongé et entretenu par la quasi-totalité de la critique, qui ne verra dans la déportation des chiens d’Anderson qu’une allégorie évoquant « la crise des migrants » ou « l’Amérique de Trump ». [L.B.]

Éditions Bleu autour, 2008

☰ Errico Malatesta — Vie extraordinaire du révolutionnaire redouté de tous les gouvernements et polices du royaume d’Italie, de Vittorio Giacopini

80 années de vie, 60 d’anarchie. Qui est Errico Malatesta ? Un homme en lutte, une vie d’exils. Les services de police de plusieurs pays redoutent cet électricien en bleu de travail, chef révolutionnaire malgré lui, agitateur internationaliste. La Suisse, l’Argentine, l’Angleterre, l’Espagne, la France, les Pays-Bas, les États-Unis, Cuba et tant d’autres pays ponctuent ses trajets, ses va-et-vient… Et l’Italie, bien sûr, terrain central des ses luttes. L’histoire de sa vie est ainsi traversée par l’histoire de ce pays : à peine unifié en royaume, il plongera dans les bras du colonialisme puis du fascisme. Les fuites forcées du révolutionnaire sont marquées du sceau de l’attente d’un retour au pays natal pour reprendre l’action — cette propagande par le fait qu’il préconise, avec d’autres — là où il sent pouvoir le faire. Compagnon de lutte de Carlo Cafiero, ils ne cesseront de mettre en acte le principe qu’ils clament : il est vain de se tenir prêts pour la révolution ; il faut agir sans tarder, et apprendre de chacune de ses actions. Une existence intense que les multiples passages en prison et pressions policières n’altèrent en rien. Malatesta laisse peu d’écrits derrière lui, et l’incendie qui aurait emporté son projet d’autobiographie politique, Cinquante ans d’anarchisme, constitue une perte tragique. Alors, Vittorio Giacopini fouille, creuse les archives policières riches du nom de Malatesta et imagine les mémoires de cet homme légende, ses pensées sur le passé, le temps d’une journée, où résonneraient ironiquement dans son esprit les mots d’Élisée Reclus : « On ne va pas où on veut aller, mais là où mène la route que l’on a empruntée. » [C.G.]

Lux Éditeur, 2018

 

 

Le Ventre des femmes — Capitalisme, racialisation, féminisme, de Françoise Vergès

Fin des années 1960, sur l’île de La Réunion : des médecins avortent et stérilisent des milliers de femmes, de force. Toutes sont entrées enceintes à la clinique Saint-Benoît pour en sortir sans leur enfant, et sans avoir été informées de ces opérations. De ce scandale, rendu public en juin 1970 — mais n’ayant permis, à ce jour, d’inculper aucun responsable —, Françoise Vergès nous expose toutes les ramifications : de l’abus de pouvoir et de confiance du personnel hospitalier à la compromission des représentants locaux de l’État français et de l’Église catholique, en passant par l’organisation, au profit des médecins, d’un vaste détournement d’aides sociales publiques. Mais cette affaire, aussi effroyable soit-elle, n’est pour l’auteure que le point de départ d’une réflexion plus vaste : comment de tels « centres d’avortements » ont-ils pu voir le jour et accomplir ainsi leur sinistre tâche, en toute impunité ? C’est alors tout un arsenal rhétorique, juridique et biopolitique déployé par le pouvoir pour contrôler « le ventre des femmes » et décider « qui doit naître ou ne pas naître », qu’il s’agit d’exhumer et d’interroger dans une perspective racialiste et féministe. Car, de fait, au sein même d’une République française autoproclamée « une et indivisible », cette politique des corps et des naissances témoigne de la permanence d’une dissymétrie d’héritage colonial : alors qu’en métropole la contraception et l’avortement sont criminalisés, de violentes politiques antinatalistes sont mises en place dans les DOM. Contre cette « cartographie mutilée » — dont même les militantes du MLF se rendent coupables, en articulant leur lutte de libération des femmes autour de la question du droit à l’avortement, et ce quelques mois à peine après la révélation du scandale de La Réunion —, Vergès affirme ici l’ambition de « repolitiser » et de « provincialiser » le féminisme afin d’« envisager de nouveaux processus de décolonisation ». [L.M.]

Éditions Albin Michel, 2017

Écotopia, d’Ernest Callenbach

En 1980, la Californie du Nord, l’Oregon et l’État de Washington font sécession pour mettre en place un système politique décroissant radical, puis ferment la frontière. Après 20 ans d’isolement, un journaliste américain est autorisé à venir visiter ce nouveau pays, Écotopia. C’est à travers ses articles et notes de voyage que le lecteur découvre une société où les femmes sont au pouvoir (lui-même décentralisé), la recherche d’un équilibre écologique au cœur de la prise de décision, l’héritage aboli, la concentration de capital extrêmement limitée, le système éducatif et les rapports sociaux transformés, etc. Le journaliste nous décrit une « semi-utopie » écologiste sur le chemin d’un fonctionnement harmonieux, dessinant en creux l’absurdité du capitalisme consumériste américain. Car si toute une partie du livre s’attache à détailler le fonctionnement de la vie politique et de l’économie écotopienne, il raconte aussi l’évolution de son personnage principal — une société écologique demande autant la transformation profonde de son fonctionnement que des individus qui la composent. Lire aujourd’hui ce succès littéraire publié en 1975 est à la fois stimulant et décourageant, la majorité des problématiques abordées s’étant aggravées depuis. Callenbach, écrivain et journaliste adepte de la simplicité volontaire, soulève la difficile question des moyens d’arriver à un tel système : Écotopia ne parvient à exister que grâce à la richesse économique et intellectuelle de ses territoires d’origine, à l’abandon du reste des États-Unis, et à l’instauration d’un rapport de force militaire pour garantir son indépendance. L’auteur va plus loin, en décrivant son délitement en une multitude de cités-États culturellement uniformes, mettant ainsi fin au projet d’unité des États-nations modernes. [M.H.]

Éditions Rue de l’échiquier, 2018

 

Les Vies de papier, de Rabih Alameddine

Aaliya vit seule. Ou, plutôt, elle vit avec ses livres. Environnée de milliers et de milliers de pages, elle se trouve à un moment charnière de sa vie. Elle doit choisir un nouveau roman à traduire, le trente-septième, passés 40 ans de travail méticuleux. Isolée, craintive, elle ne trouve de paix que dans son amour passionné de la littérature. Le monde qui l’entoure, tant passé que présent, n’en forme pas moins le matériau central de ses divagations. L’âge, le bruit, les coupures d’électricité… Et puis Beyrouth : fourmillante, déglinguée, cabossée par la guerre et pleine de charme et de voitures. Aaliya la misanthrope ne jure que par la poésie de Fernando Pessoa et par cette ville ; les pages, de politique en souvenirs personnels, donnent à saisir cette dernière et ses habitants. Les vies de papier d’Aaliya font résonner les vers et les phrases comme autant d’éléments vivants de la ville en transformation, entremêlant le ciment et les méditations littéraires — où les drames humains de la guerre civile, des bombardements israéliens et des camps palestiniens côtoient les auteurs en toute intimité. On retrouve le souffle de cette cité énigmatique, accueillante et inhospitalière à la fois, son haleine de gaz d’échappement, les solidarités bruyantes du voisinage, les beautés du Coran et de l’arabe classique ; une invitation à quelque grand mélange, un regard de nostalgie chargé de passion poétique. [J.G.]

Éditions Les Escales, 2016

 

 

Des intrus en politique — Femmes et minorités : dominations et résistances, de Mathilde Larrère et Aude Lorriaux

« Tu es enceinte, tu ne seras pas ministre » ; « Aujourd’hui les femmes, demain les beurs, les noirs et les handicapés » ; « Mais qui va garder les enfants ? » ; « Beau petit oiseau des îles » ; « Peut-être a-t-elle mis cette robe pour qu’on n’écoute pas ce qu’elle avait à dire » ; « Pas cette lesbienne »… Ces « petites phrases », et bien d’autres, s’affichent sur la couverture du livre de l’historienne Mathilde Larrère et de la journaliste Aude Lorriaux. Alors même que l’article premier de notre Constitution déclare que la République doit inclure tous ses membres « sans distinction d’origine, de race ou de religion », alors même que bon nombre de barrières légales empêchant certaines personnes d’évoluer dans la sphère politique ont été abolies, les institutions politiques restent un monde de riches hommes blancs. Même les catégories qui ne sont pas des minorités, comme les femmes, se retrouvent « minorisées ». Comment est-on passé d’une exclusion légale, explicite, à une discrimination plus insidieuse ? Larrère et Lorriaux explorent les diverses stratégies de stigmatisation (sexualisation, animalisation, infantilisation, etc.), mais aussi les stratégies opposées par ces minorités et minorisé·e·s : la tentative de se conformer aux normes ou la résistance, la colère, le retournement du stigmate ou l’humour. Qu’opposer à la stigmatisation ? Mettre en avant son identité peut être « une arme à double tranchant » : quelle est la limite entre la revendication fière et la banalisation de clichés, voire la marketisation d’un statut ? Un équilibre périlleux déjà pointé par Bourdieu. On peut seulement regretter, ici, que la notion de stigmate ne soit définie que par la référence au sociologue Erving Goffman (qui l’utilisait de manière neutre). Ce concept exigerait une redéfinition politique : à trop élargir la notion, on risque de ne plus distinguer la stigmatisation illégitime de l’attaque politique. Ceci pointé, on ne peut que conseiller la lecture de cet ouvrage : un matériau très riche dans une optique combative. [L.V.]

Éditions du Détour, 2018

De nos frères blessés, de Joseph Andras

Nous sommes dans les années 1950 : l’Algérie n’est pas encore indépendante et il y sévit déjà une guerre qui n’en porte pas le nom. Des hommes et des femmes luttent contre le colonialisme et son lot d’oppressions, de violences, mais aussi de massacres déjà tristement nombreux. Si d’aucuns, parmi les indépendantistes, choisissent ou se résignent à répondre avec une violence elle aussi meurtrière, d’autres élaborent des actions en s’assurant qu’il n’y ait aucune victime. C’était le cas de Fernand Iveton, qui avec d’autres, avait prévu de faire exploser une bombe dans un local désaffecté de l’usine où il travaille à Alger : une frappe symbolique forte sans morts. Nous sommes le 14 novembre 1956, et rien ne se déroulera comme prévu : il sera arrêté avant même que la bombe n’explose. Joseph Andras reprend ici cet événement marquant du récit franco-algérien — Fernand Iveton sera le seul européen guillotiné parmi les près de 200 prisonniers politiques qui le seront pendant la guerre d’Algérie — d’une plume saisissante et remarquable. En quelques pages, il parvient à raconter toutes les histoires contenues dans cette histoire : celle d’un homme épris de liberté, la rencontre avec la femme aimée, son engagement politique, les tortures pratiquées par la police coloniale (les âmes sensibles seront prévenues), la division au sein du Parti communiste français sur la question algérienne, la justice coloniale qui dicte une condamnation politique et demande la peine capitale, mais surtout les pensées d’un homme, « un idéaliste qui aima sa terre, sa femme, ses amis, la vie — et la liberté, qu’il espéra pour tous les frères humains ». Les choix d’écriture, les prises de positions, mais aussi le style de Joseph Andras, donnent l’envie de se procurer au plus vite ses autres écrits. [C.G.]

Éditions Actes Sud, 2016

 

Les Joies d’en bas, de Nina Brochmann et Ellen Støkken

C’est une attaque contre les mythes sur le sexe féminin. Les deux autrices, étudiantes norvégiennes en médecine, s’en prennent à tous les clichés. Saviez-vous que le clitoris n’était pas un bouton, mais un organe majoritairement souterrain ? qu’alors qu’il est connu depuis le milieu du XIXe siècle, il n’a pas été représenté dans les manuels d’anatomie jusqu’à très récemment (2017, en France) ? que l’éjaculation féminine existe et qu’elle est bannie du porno en Grande-Bretagne depuis 2014 ? ce qu’est l’endométriose, une maladie très peu connue alors qu’elle affecte gravement 10 % des femmes (« Imaginez qu’un homme sur dix s’absente de son travail une semaine par mois en raison de douleur terribles dans les testicules. Ce serait déclaré cause nationale et ferait partie du programme scolaire ! ») ? que la virginité n’est pas liée à l’hymen et qu’il impossible d’attester médicalement de la virginité d’une personne ? que la représentation classique de la course des spermatozoïdes jusqu’à l’ovule qui les attend, immobile, n’a aucune réalité scientifique, mais qu’elle révèle surtout la prégnance de représentations stéréotypées des « rôles » de l’homme et de la femme ? Les Joies d’en bas se présente à la fois comme un ouvrage de vulgarisation et de réinformation : « Nous souhaitons que les femmes puissent faire des choix autonomes, en ayant toutes les informations à leur disposition ; nous souhaitons que ces choix reposent sur des connaissances médicales, et non sur des rumeurs, des malentendus, ou sur la peur. » Limité qu’il est par son ambition (parlant tour à tour d’anatomie, de contraception et de sexualité, il ne peut détailler tous les points qu’il aborde), les questions du « sexe social » et du « genre » sont peu abordées : on ne peut toutefois que saluer un ouvrage qui encourage les femmes à reprendre, avec fierté, possession de leurs corps. [L.V.]

Éditions Actes Sud, 2018

 

Dans les pas de Bárbara Dávalo, de Mélanie Sadler

Nous voici dans les pas de Bárbara, une adolescente de la grande bourgeoisie de Buenos Aires des années 1900. Celle-ci étouffe dans un milieu qui ne lui promet comme avenir que le destin d’une femme soumise à son époux. La rencontre de Giu et de Tito lui fait découvrir un autre monde : celui des conventillos, ces quartiers de travailleurs, souvent immigrés, où se mélangent Italiens, Espagnols, Basques, Turques, etc., et qui fut un des berceaux du tango. Apparaît avec Bárbara, écartelée entre deux mondes, l’opposition violente de la bourgeoisie réactionnaire, incarnée par son frère Enrique, enrôlé dans des milices bourgeoises qui organisent des rafles contre les travailleurs immigrés indociles et le mouvement ouvrier anarchiste argentin, en plein essor, qui construit une contre-culture urbaine, sociale et politique. Le roman lie non sans talent fiction et Histoire en mélangeant les figures des héroïnes — Bárbara, Matilde — à des figures historiques — comme Marie Curie ; les personnages évoluent sur une toile de fond historique à la fois discrète et précise. Plus que Bárbara, dont la solution pour échapper à une situation inextricable (elle ne veut pas de son destin de bourgeoise mais ne paraît pas non plus prête à rejoindre le mouvement ouvrier) ne paraît pas tout à fait crédible, c’est le personnage de Matilde qui nous saisit : elle, qui a fui l’Italie et se bat en silence, est décidée à lutter pour trouver mieux : « Ce mieux, Matilde avait cru le perdre irrémédiablement dans les brisures de ses larmes là-bas, de l’autre côté de la mer, éclatées sur les côtes saillantes des montagnes. Et puis, elle avait ramassé les miettes, ainsi qu’elle le faisait du pain rassis pour accommoder les pâtes. Elle avait cru l’entrevoir ensuite dans les ciels de Gênes, avant d’embarquer pour Buenos Aires. » Mélanie Sadler nous entraîne, avec exaltation, dans les pas de l’histoire argentine. [L.V.]

Éditions Flammarion, 2018


Photographie de bannière : Henri Cartier-Bresson, Juvisy, 1938


REBONDS

Cartouches 34, juillet 2018
Cartouches 33, juin 2018
Cartouches 32, mai 2018
Cartouches 31, avril 2018
Cartouches 30, mars 2018

Ballast
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