Cartouches (36)


Des pay­sans contre la noblesse, les ver­tus de la fra­gi­li­té, le dogme de la crois­sance et de la tech­nique, Baudelaire en zom­bie dans les rues de Paris, une gué­rilla dans Babylone, de l’eau sur de la pierre, un com­bat contre le capi­ta­lisme, un menui­sier et son boo­me­rang, le jihad en Syrie et la voie de l’aï­ki­do : nos chro­niques du mois d’octobre.


Thomas Münzer ou la guerre des pay­sans, de Maurice Pianzola

« Ils ont de pauvres mots plein la gueule, mais leur cœur est à cent mille milles de là. » C’est sur cette cita­tion de Thomas Münzer que s’ouvre ce récit his­to­rique. Jeune reli­gieux et pré­di­ca­teur excep­tion­nel pris dans la tour­mente de la réforme « pro­tes­tante » de Martin Luther, ledit Münzer embrasse rapi­de­ment cette der­nière : il y voit, au départ, la solu­tion pour les pay­sans pauvres et les ouvriers (sou­vent mineurs, dans sa région) de faire face à la cupi­di­té et aux abus du cler­gé catho­lique ain­si que des sei­gneurs. La com­plai­sance — voire la dupli­ci­té — de Luther à l’en­droit de l’a­ris­to­cra­tie alle­mande va tou­te­fois le détour­ner de ses posi­tions. Mystique, apo­ca­lyp­tique et révo­lu­tion­naire, sa pen­sée se déve­loppe au tra­vers de ses voyages, de Leipzig à Bâle, en pas­sant par Innsbruck et Nuremberg. Utilisant non sans brio l’im­pri­me­rie récente comme moyen de pro­pa­gande, il dif­fuse ses idées et ses textes dans tout l’Empire ger­ma­nique, inquié­tant les puis­sants. En 1525, il pousse 40 000 rotu­riers à l’in­sur­rec­tion ; elle met à bas des cen­taines de châ­teaux et confisque sur son che­min les richesses de la noblesse, avant d’être écra­sée par les armées de mer­ce­naires de l’Empire… Omnia sunt com­mu­nia — toutes choses sont com­munes et cha­cun devrait rece­voir selon ses besoins. Ces der­niers mots arra­chés à Münzer sous la tor­ture, avant déca­pi­ta­tion, illus­trent l’existence d’une his­toire encore sou­ter­raine de l’utopie révo­lu­tion­naire. Celle d’un homme de Dieu, simple, humain, déter­mi­né à construire sur Terre les prin­cipes d’é­ga­li­té et de jus­tice pré­sen­tés dans l’Évangile. [B.A.]

Éditions Héros-Limite, 2015

Fonctionner ou exis­ter ?, de Miguel Benasayag

Il ne s’agit pas d’opposer gros­siè­re­ment une socié­té du fonc­tion­ne­ment, où tout est cal­cu­lé et pré­vu pour ne pas dérailler, à des exis­tences pro­fondes de sens et d’imprévu. Si l’opposition se fait, c’est en notant que les deux termes, fonc­tion­ner et exis­ter, se super­posent plus qu’ils ne s’excluent : « J’ai […] sou­hai­té mon­trer la néces­si­té de la conflic­tua­li­té qui doit demeu­rer entre ces deux modes d’être, entre ces deux dimen­sions de la vie. » Mais pour l’auteur, le fonc­tion­ne­ment a pris une place telle qu’il convient d’en démon­ter l’hégémonie pour ten­ter, encore, d’exister. Dans la lignée de son pré­cé­dent ouvrage, La Singularité du vivant, Miguel Bensayag ne cache pas son inquié­tude face aux hybri­da­tions sans réflexion entre le vivant, les humains et les machines. Les condam­na­tion du trans­hu­ma­nisme et de l’individu soli­lo­quant per­sistent, et sont étof­fées par une atten­tion par­ti­cu­lière à la fra­gi­li­té : celle des « anciens », terme désuet qua­li­fiant les « vieux », celle des han­di­ca­pés, celles de tous ceux qui ne se sentent pas à l’aise avec le monde de la per­for­mance et de l’évaluation qui s’impose à toute vie. Exister devient alors une injonc­tion pour ne pas se perdre. Exister dans le refus du temps linéaire, dans l’acceptation de la com­plexi­té, dans la recon­nais­sance des ver­tus de l’expérience, dans le fait d’assumer son corps et toutes ses failles. S’appuyant sur Spinoza, Leibniz, Sartre et sa propre expé­rience de com­bat­tant en Argentine, l’auteur déve­loppe une réflexion de « la situa­tion » et appelle à un sur­saut de cou­rage pour en affron­ter les limites et contraintes. Car dans un temps que cer­tains disent « liquide », les limites, assi­mi­lées à des bornes, sautent, et les repères s’étiolent. Pourtant, « toute situa­tion est sous condi­tion du vivant ». Les corps, les bar­rières des langues ou des cultures, les « dys­fonc­tion­ne­ments », en somme, qui empêchent de fonc­tion­ner et seule­ment de fonc­tion­ner, nous sau­ve­raient d’un monde « libé­ré » qui nous est pro­mis — la liber­té en moins. [R.B]

Éditions Le Pommier, 2018

Bernard Charbonneau ou la cri­tique du déve­lop­pe­ment expo­nen­tiel, de Daniel Cérézuelle

L’homme fut aux avant-postes de l’é­co­lo­gie poli­tique. Et, aux dires de l’au­teur de ce petit volume intro­duc­tif, un pré­cur­seur de la décrois­sance. C’est que la crois­sance tech­nique et éco­no­mique infi­nie tenait aux yeux de l’en­sei­gnant agnos­tique du Piémont pyré­néen que fut Charbonneau du dogme ; pis, du « dogme fon­da­men­tal de notre temps ». S’ensuivit donc le pro­cès de la moder­ni­té capi­ta­liste, cou­pable d’a­voir : cou­pé l’Homme de la nature pour le pla­cer sous le contrôle quo­ti­dien des struc­tures imper­son­nelles ; trans­for­mé la culture en indus­trie de consom­ma­tion ; rava­gé l’es­pace-temps et ins­ti­tu­tion­na­li­sé la pré­ca­ri­té de toute chose ; éri­gé le tra­vail en reli­gion de la pro­duc­ti­vi­té (dans le « monde libre » aus­si bien qu’en URSS) ; pié­ti­né la diver­si­té au pro­fit de l’u­ni­for­mi­sa­tion bureau­cra­tique ; pol­lué presque toutes les sphères du monde orga­nique ; déi­fié le Marché et géné­ra­li­sé le gas­pillage. Mais un pro­cès conduit clan­des­ti­ne­ment — les écrits de Charbonneau, révo­lu­tion­naire « mal­gré lui », par­ti­san de l’Espagne anti­fran­quiste et cri­tique réso­lu de l’État-nation, furent peu ou prou igno­rés de son vivant. Il n’est, en 2018, plus une semaine sans qu’il ne soit ques­tion, dans les médias dits de masse, de l’ex­tinc­tion des espèces, de l’im­passe cli­ma­tique, voire de l’ef­fon­dre­ment hypo­thé­tique, quoique pro­chain, de la civi­li­sa­tion ther­mo-indus­trielle occi­den­tale. Mais du consen­sus aux voies sans issue, il n’est qu’un pas. Charbonneau, conscient que la bour­geoi­sie vien­drait tôt ou tard à se sai­sir de la ques­tion éco­lo­gique afin de pré­ser­ver, pour toute réponse, le taux d’oxy­gène néces­saire à la per­pé­tua­tion de son pou­voir, a de longue date mis en garde contre l’« éco­fas­cisme », entendre l’é­co­lo­gie décré­tée par l’en haut. « Peut-on cre­ver cette bulle qui enferme et isole les indi­vi­dus en leur inter­di­sant de s’associer libre­ment pour chan­ger le chan­ge­ment de leur socié­té ? » [L.T.]

Éditions Le pas­sa­ger clan­des­tin, 2018

Le Revenant, d’Éric Chauvier

Étrange texte que celui-ci : dans un Paris très contem­po­rain, Charles Baudelaire se réveille sur un trot­toir, lit­té­ra­le­ment zom­bi­fié, sans sou­ve­nirs de sa vie de poète — dont les rémi­nis­cences ten­te­ront pour­tant de s’im­po­ser à sa conscience. Tous ses sen­ti­ments, toutes ses idées sont fan­to­ma­tiques et vagues. Il ne sait plus par­ler, encore moins écrire. Il marche dans la ville, on le méprise. Il admire les pas­santes, elles le craignent. Il est un clo­chard moderne, une épave invi­sible. Des gens le prennent pour l’a­ni­ma­teur d’une per­for­mance et le suivent. Il va se retour­ner contre eux, dévo­rer d’autres âmes dans une ban­lieue glauque et triste. La cri­tique sociale affleure à chaque ligne, même si l’on reste un peu sur sa faim : c’est comme si l’i­dée, géniale, n’a­vait pas été tota­le­ment exploi­tée. Les cha­pitres sont plu­tôt des vignettes à la morale trouble. On aime­rait lire le sous-texte du texte : on com­prend qu’il s’a­git de réha­bi­li­ter Baudelaire en vision­naire, ses pré­mo­ni­tions d’une moder­ni­té mala­dive et ron­gée par l’in­di­vi­dua­lisme ; on sent qu’il se joue quelque chose du côté de la sym­bo­lique des « fleurs du mal » en tant qu’elles conti­nuent de han­ter le pré­sent, leur odeur de plus en plus vio­lente et délé­tère. Reste ce malaise impal­pable, ce poète mort que rien ne peut sau­ver, ni l’a­mour ni la foule, ni le silence ni l’ou­bli. Rageur et déses­pé­ré, il s’en faut de peu qu’il soit aus­si déses­pé­rant. Dressant le por­trait d’une socié­té condam­née à force d’i­gno­rer la beau­té, pri­vée des pou­voirs même de la sub­ver­sion dont elle a inté­gré, pour mieux la digé­rer, l’es­sence robo­ra­tive, ce texte court et bru­tal conti­nue d’in­tri­guer long­temps après sa lec­ture. On s’en sou­vien­dra comme d’une tasse de breu­vage exo­tique et curieu­se­ment incom­mode. Il dérange trop pour être tout à fait inno­cent. [A.B.]

Éditions Allia, 2018

☰ Weather Underground — Histoire explo­sive du plus célèbre groupe radi­cal amé­ri­cain, de Dan Berger

« Nous sommes des hors-la-loi, libres et eupho­riques — une jeune gué­rilla clan­des­tine au cœur de Babylone. » Voilà com­ment se pré­sen­tait le Weather Underground dans un com­mu­ni­qué de 1970. Ce col­lec­tif éta­su­nien de la gauche radi­cale issu de la middle-class, enga­gé contre la guerre du Vietnam et très influen­cé par les luttes des Black Panthers, a déci­dé de recou­rir à l’ac­tion vio­lente pour ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment. Luttant en tant qu’or­ga­ni­sa­tion « blanche » contre le racisme gou­ver­ne­men­tal que subissent les popu­la­tions noires et lati­nos et contre l’im­pé­ria­lisme des États-Unis dans le sud-est asia­tique, les Weathermen pro­vo­que­ront des atten­tats contre le Capitole, le Pentagone et divers bâti­ments offi­ciels. Avec leur mot d’ordre « Faisons la guerre chez nous », ils seront rapi­de­ment consi­dé­rés comme une orga­ni­sa­tion ter­ro­riste et décla­rés « enne­mis d’État ». Cette aven­ture révo­lu­tion­naire dure­ra une dizaine d’an­nées, au terme des­quelles ses membres fini­ront par se rendre — cer­tains sont encore en pri­son aujourd’­hui. L’auteur du livre, Dan Berger, est un uni­ver­si­taire et mili­tant poli­tique amé­ri­cain ; c’est un tra­vail minu­tieux qui est réper­to­rié ici, nous plon­geant au cœur du quo­ti­dien et de l’his­toire « intime » de l’or­ga­ni­sa­tion. À par­tir des témoi­gnages de ces mili­tants, nous décou­vrons une réflexion sur leur enga­ge­ment de l’é­poque, les rai­sons du choix de l’ac­tion vio­lente et leur ana­lyse des échecs et erreurs stra­té­giques ayant pré­ci­pi­té la fin de leur mou­ve­ment. [B.A.]

Éditions l’Échappée, 2010

La Cartothèque, de Lev Rubinstein

Les concep­tua­listes russes ne font pas tou­jours rêver, sur­tout pour qui se figure l’âme russe empor­tée par des élans lyriques. C’est pour­tant une belle décou­verte que l’on doit aux édi­tions du Tripode, dans cette pre­mière antho­lo­gie de Lev Rubinstein. Né en 1947 à Moscou, ce biblio­thé­caire va, dès les années 1970, mettre au point une tech­nique très par­ti­cu­lière d’écriture/performance : il rédige ou reco­pie des frag­ments sur des cartes numé­ro­tées, fiches de biblio­thèque, qu’il orga­nise ensuite par ensemble diver­se­ment reliés par la thé­ma­tique ou la forme. Il mêle cita­tions de Pouchkine ou de Tolstoï, notices biblio­gra­phiques, obser­va­tions de la vie quo­ti­dienne, cartes « blanches », le tout com­po­sant une sorte de cata­logue qui n’est pas sans faire pen­ser aux tech­niques d’é­cri­tures expé­ri­men­tales de l’Oulipo. La sur­prise vient du fait que le résul­tat, loin d’être pur exer­cice de style dés­in­car­né, touche juste. On se sur­prend à regret­ter de ne plus pou­voir assis­ter aux lec­tures qu’il menait en effeuillant ses cartes. La « mise en fiches » était une autre manière de faire dis­si­dence pour pro­vo­quer l’au­di­teur trop sage et bou­le­ver­ser les repré­sen­ta­tions du monde trop ordon­nées, qu’on déran­geait en pré­ten­dant les clas­si­fier. On y trouve une sorte de morale éter­nelle (« Même une course insou­ciante au-des­sus des prai­ries en fleur com­porte une nuance d’a­larme, car il est dit la gaî­té n’est jamais sans mélange »), un curieux mélange d’é­mer­veille­ment proche du haï­ku (« L’eau tombe sur la pierre, mais elle-même n’en sait rien : elle tombe et se tait… »), de résur­gence lyrique (« j’é­cris à la rumeur de la marée mon­tante, aux assauts nau­séeux de l’an­goisse, au tin­te­ment des vitres ») et de bon sens maté­ria­liste (« La branche mouillée heurte à la fenêtre, / Le vent hurle, le ruis­seau jase. / Et même si tout cela est connu, connu depuis long­temps, / Cela reste, va savoir pour­quoi, bien inté­res­sant. »). [A.B.]

Éditions Le Tripode, 2018

Le Capitalisme expli­qué à ma petite-fille, de Jean Ziegler

Les mili­tants n’y appren­dront rien, mais ils pour­ront l’of­frir. Ziegler a été rap­por­teur de l’ONU pour le droit à l’a­li­men­ta­tion (il en avait d’ailleurs tiré un remar­quable brû­lot : Géopolitique de la faim) ; il est vice-pré­sident du comi­té consul­ta­tif du Conseil des droits de l’homme, il connaît les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales de l’in­té­rieur et démonte en termes très péda­go­giques les méca­nismes et res­sorts de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste, nous pla­çant face à nos contra­dic­tions et à l’é­vi­dence d’une misère qu’i­gnorent déli­bé­ré­ment les tenants de la théo­rie du ruis­sel­le­ment. C’est un véri­table petit manuel de com­bat à l’u­sage des naïfs qu’il nous offre ce fai­sant, lis­tant les faits et les argu­ments, don­nant à cha­cun les moyens de mieux s’ar­mer contre les béats du pro­grès, les auto-per­sua­dés que le monde va mieux chaque jour et qu’il suf­fit de conti­nuer ain­si, en redis­tri­buant par-ci, en réfor­mant par-là, pour régu­ler les appé­tits pré­da­teurs des mul­ti­na­tio­nales. Les pistes ouvertes par le socio­logue suisse pour échap­per à « l’ordre can­ni­bale du monde » ne sont pas tou­jours aus­si convain­cantes qu’on l’es­pé­re­rait, les grands mots de la soli­da­ri­té et de la fra­ter­ni­té rem­pla­çant un peu vite l’ex­po­sé sur les moyens et les formes de l’in­sur­rec­tion des consciences que l’on atten­dait un peu à la fin de ce volume : « Je ne sais encore rien du sys­tème social et éco­no­mique qui doit le rem­pla­cer, mais cela ne m’empêche pas d’espérer que ce sera ta géné­ra­tion qui abat­tra le capi­ta­lisme. » La voie étant ouverte, il nous appar­tient peut-être d’é­crire les cha­pitres sui­vants. [A.B.]

Éditions Seuil, 2018

Montedidio, d’Erri de Luca

Voici le livre avec lequel il faut tom­ber à pied joint dans l’œuvre de l’in­croyable Erri de Luca. C’est après l’a­voir lu qu’on ira décou­vrir son des­tin de gosse napo­li­tain, son enga­ge­ment révo­lu­tion­naire — il devient anar­chiste en lisant l’Hommage à la Catalogne d’Orwell — puis sa vie d’ou­vrier iti­né­rant de chan­tier en chan­tier, bien­tôt réfu­gié en France pour évi­ter les pro­cès qui menacent l’ul­tra-gauche ita­lienne, puis son périple afri­cain pen­dant lequel il découvre la Bible, se pas­sionne pour l’ap­pren­tis­sage de l’hé­breu, se jette dans l’al­pi­nisme à corps per­du, conduit des convois huma­ni­taires sous les bombes en Bosnie-Herzégovine avant de se voir plus récem­ment accu­sé d’in­ci­ta­tion au sabo­tage pour s’être oppo­sé au pro­jet de train à grande vitesse entre Lyon et Turin. Mais aucun besoin de savoir tout cela pour dévo­rer l’his­toire des anges de Montedidio en une soi­rée : la langue est nette, cou­pante, simple, poé­tique et lumi­neuse à la fois. On dirait un Giono mâti­né de Christian Bobin. Le souffle est par­fois mys­tique, jamais reli­gieux. Les per­son­nages y sont fait de chair et d’os autant que de plumes et de rêves. Ce n’est ni un conte triste, ni une leçon de morale poli­tique. La seule his­toire d’un gosse de 13 ans qui perd sa mère, tombe amou­reux, devient menui­sier, s’en­traîne à lan­cer un « bou­me­ran » très loin jusque vers la lune, à moins que ce ne soit vers Jérusalem où veut se rendre Don Rafaniello, le vieux cor­don­nier juif qui cache des ailes d’ange dans l’é­tui de sa bosse. Sur la col­line de Montedidio, sur le toit de l’im­meuble d’où il fini­ra par lais­ser par­tir le boo­me­rang quand l’en­fance sera accom­plie, on accom­pagne le gamin sans nom jus­qu’à ne plus savoir qui est le maître et qui le dis­ciple, qui est le sage et qui l’en­fant. [A.B.]

Éditions Folio, 2006

Grand frère, de Mahir Guven

L’idée de ce livre serait ain­si venue à son auteur : « Tout sim­ple­ment j’é­tais assis à l’ar­rière d’un Uber. Comme tout le monde j’é­tais convain­cu que c’é­tait super […] et puis je me suis dis : Si moi j’é­tais à l’a­vant de la voi­ture, qu’est-ce qu’il se pas­se­rait ? » Uber, l’a­près-Charlie, la Syrie : l’ou­vrage s’at­taque au monde contem­po­rain. Grand frère et Petit frère, tous deux fran­çais et fils d’un père syrien et d’une mère bre­tonne, se débattent dans une socié­té où ils ne trouvent pas leur place. Grand frère, après avoir connu le monde de la débrouille illé­gale et des escro­que­ries, se retrouve indic, vis­sé der­rière le volant d’une voi­ture et calme ses angoisses avec des bédos. Petit frère, lui, est infir­mier. Une fausse ascen­sion sociale dans un monde sans espoir, si bien qu’une seule issue lui paraît pos­sible, l’en­ga­ge­ment en Syrie : « Mon seul espoir, c’é­tait le départ, de me cas­ser pour sor­tir du noir, et trou­ver la lumière. Faire mon dji­had en sau­vant des vies. Réparer celle des autres et, au pas­sage, la mienne. » Grand frère se retrouve seul avec son père, chauf­feur de taxi, com­mu­niste, figure d’une autre géné­ra­tion, mais plon­gé comme lui dans la dou­leur et l’in­com­pré­hen­sion. Jusqu’au jour où Petit frère revient. Mais com­ment peut-on reve­nir de Syrie après les atten­tats du Bataclan ? Et pour­quoi, au juste, Petit frère revient-il ? Est-il tou­jours un jiha­diste convain­cu der­rière une « tête d’Omar Raddad » ? Les voix de Grand frère et de Petit frère s’entrecroisent, comme un amour impos­sible. Car c’est un roman d’a­mour et d’hu­mour, écrit dans une langue proche de celle d’Émile Ajar, auquel la nar­ra­tion rend un dis­cret hom­mage. La vie devant soi, mal­gré tout. [L.V.]

Éditions Philippe Rey, 2017

O Senseï, de Édouard Cour

« La voie du guer­rier est d’ar­rê­ter les troubles avant qu’ils ne com­mencent. » Cette bio­gra­phie — par­tielle — de Morihei Ueshiba, sobre, épu­rée, vous trans­porte dans la vie du fon­da­teur de l’aï­ki­do et de son ensei­gne­ment. Première réus­site de l’œuvre : le des­sin, retrans­cri­vant le mou­ve­ment au plus près. L’œil oscille entre rythme et contem­pla­tion. Le déve­lop­pe­ment phy­sique et spi­ri­tuel prô­né par Ueshiba est pal­pable — son amour de la nature et de la terre, tout autant. On suit son ensei­gne­ment auprès de Sokaku Takeda (tenu pour le der­nier samou­raï tra­di­tion­nel), auprès de qui il se per­fec­tionne dans sa maî­trise des arts mar­tiaux, ou son embal­le­ment exces­sif pour Deguchi, illu­mi­né au grand cœur qui l’in­fluence spi­ri­tuel­le­ment. C’est la force de carac­tère du petit homme que Cour donne à sai­sir, s’af­fer­mis­sant à chaque épreuve. Et la ques­tion, pas­sion­née, est posée : l’aï­ki­do, dès lors qu’il stoppe l’a­gres­sion avant qu’elle ne soit com­mise, serait-il un non-art mar­tial, offrant une sorte de troi­sième voie, paci­fiste, où n’existe nul domi­né ni domi­nant ? C’est en tout cas l’a­vis de son adver­saire, un maître de ken­do que l’on suit tout au long de la BD comme une sorte de fil rouge. [W.]

Éditions Akileos, 2016


Photographie de ban­nière : George W. Ackerman, Texas, sep­tembre 1931


REBONDS

Cartouches 35, septembre 2018
Cartouches 34, juillet 2018
Cartouches 33, juin 2018
Cartouches 32, mai 2018
Cartouches 31, avril 2018

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.