Cartouches (40)


Le ber­ceau de la bar­ba­rie, le peuple orga­ni­sé, les conne­ries de la Silicon Valley, le Liban des années 1970, l’im­passe du fémi­nisme libé­ral, la mémoire d’un vieil homme, le bruit de la ville, Kafka anar­chiste, l’en­traide, l’Europe post-capi­ta­liste et l’é­co­so­cia­lisme : nos chro­niques du mois de février.


Règne ani­mal, de Jean-Baptiste Del Amo

Un siècle dans une ferme fami­liale du Gers. Les ani­maux — porcs, truies et por­ce­lets, pour l’es­sen­tiel — se suc­cèdent à un rythme un peu plus sou­te­nu que celui de ceux qui les exploitent ; mais la vie de ces der­niers n’en est pas moins courte et dou­lou­reuse. Les figures sont les mêmes mal­gré les géné­ra­tions qui dif­fèrent : la mère, dont la folie semble être un carac­tère imma­nent ; le père qui, au terme d’une vie de for­çat dans ses champs ou auprès des bêtes, la finit dans la fange ; les fils suivent le même des­tin — les uns forts en appa­rence mais ne tenant que par le mau­vais alcool, les autres assu­mant leur dégoût de la ferme ; les filles, enfin, comme lais­sées à elles-mêmes une fois les tâches domes­tiques rem­plies. Ne reste qu’un décor pour ces per­son­nages et la scène se dresse d’elle-même : « la por­che­rie comme ber­ceau de leur bar­ba­rie et de celle du monde ». Alors que les pre­miers habitent un XIXe siècle finis­sant, à l’é­cart du monde, les sui­vants y sont jetés par la Grande Guerre ; alors que les suc­ces­seurs voient la moder­ni­sa­tion comme une aubaine, les fils la vivent comme un far­deau. À la souf­france ani­male répond celle des femmes et des hommes les exploi­tant. Seuls les enfants semblent un temps épar­gnés, ceux-ci déve­lop­pant de sin­gu­lières sym­bioses avec le milieu envi­ron­nant. Le quo­ti­dien de l’un d’eux en témoigne : « Rien ne sépare son corps de celui des ani­maux, des plantes, des pierres. Ils les dési­rent tous éga­le­ment. » L’étrange libi­do qui sillonne le livre en fait une œuvre âpre, où tout espoir a été confis­qué dès les pre­mières pages. Seule la beau­té d’un pay­sage rural sauve par­fois de la noir­ceur : « Au loin, la fumée d’un feu tar­dif s’é­lève d’un toit, à la ver­ti­cale, et de fins amas de brume s’at­tardent encore par endroit aux branches des arbres. » Mais celui-ci est flou ; l’au­teur aide à y voir clair sur la myo­pie de ce rap­port fou entre humains et ani­maux. [R.B.]

Gallimard, 2016

Young Lords — Histoire des Black Panthers lati­nos (1969–1976), de Claire Richard

En août 1969, les habi­tants d’El Barrio, le ghet­to por­to­ri­cain de New York, découvrent un étrange manège. Des jeunes gens, par­fois même des ado­les­cents, équi­pés de balais, vêtus comme des gué­rille­ros, des­cendent dans les rues de ce quar­tier misé­reux. Leur objec­tif ? Nettoyer et redon­ner une digni­té à leur lieu de vie, aban­don­né par la mai­rie et les pou­voirs publics. Ces jeunes hommes et ces jeunes femmes sont nés aux États-Unis de parents por­to­ri­cains. Ils et elles subissent de plein fouet le racisme ins­ti­tu­tion­na­li­sé de la socié­té éta­su­nienne des années 1960–70. Inspirés par le jeune Black Panthers Party, dont cer­tains d’entre eux sont membres, les Young Lords (à l’o­ri­gine un gang de Chicago) déve­loppent de nom­breuses ini­tia­tives com­mu­nau­taires pour « ser­vir le peuple ». Ainsi, ces novices de l’ac­tion poli­tique vont mettre en place des petits-déjeu­ners gra­tuits pour tous les enfants du ghet­to, des dis­tri­bu­tions de vête­ments et de nour­ri­ture. Au tra­vers de coups d’é­clats mili­tants très média­ti­sés — occu­pa­tions d’é­glises, d’hô­pi­taux et émeutes contre la police — le Young Lords Party (YLP) va déve­lop­per des pro­grammes autour d’une san­té « gra­tuite et pour tous », notam­ment contre la consom­ma­tion de drogue qui gan­grène le quar­tier. Leur presse poli­tique se dif­fuse rapi­de­ment et les Young Lords sont bien­tôt des mil­liers sur toute la côte Est des États-Unis. Si les luttes poli­tiques sont nom­breuses à cette période, celle du YLP détonne sur plu­sieurs points : la révo­lu­tion espé­rée doit éga­le­ment être une lutte per­son­nelle contre ses propres pré­ju­gés ; fait sin­gu­lier à cette époque, le fémi­nisme et les droits des homo­sexuels seront au cœur des enga­ge­ments des mili­tants. Cette expé­rience poli­tique, qui ne connaî­tra pas d’é­qui­valent dans l’Histoire, sera de courte durée, à la fois minée par les erreurs stra­té­giques comme les conflits idéo­lo­giques et infil­trée par le Cointelpro, l’or­gane gou­ver­ne­men­tal char­gé de lut­ter contre les for­ma­tions dis­si­dentes. La jour­na­liste Claire Richard donne la parole aux ex-Young Lords et nous livre ici un témoi­gnage pré­cieux. [B.A.]

L’Echapée, 2017

Visages de la Silicon Valley, de Fred Turner et Marie Beth Meehan

En quelques décen­nies, la Silicon Valley est deve­nue la terre pro­mise du capi­ta­lisme tech­no­lo­gique. Sur les trois der­nières années, 19 000 bre­vets y ont été dépo­sés, 47 000 nou­veaux emplois créés et cinq mil­lions et demi de mètres car­rés de locaux com­mer­ciaux construits. Dans un essai intro­duc­tif, Fred Turner la com­pare au Plymouth du XVIIe siècle, où les Pères pèle­rins s’installèrent pour for­mer une « com­mu­nau­té de saints », réso­lu­ment tour­nés vers un « para­dis à venir ». Mais sous le ver­nis de ce temple de l’innovation, créé pour des « entre­pre­neurs mâles et blancs », nul besoin de grat­ter long­temps pour décou­vrir une réa­li­té peu relui­sante. À tra­vers une série de por­traits d’habitants de la val­lée, Mary Beth Meehan fait res­sor­tir l’anxiété, l’insécurité et la soli­tude, omni­pré­sentes, que ce soit pour ce vété­ran agent de sécu­ri­té chez Facebook, obli­gé d’habiter un abri au fond d’un jar­din, ce couple vivant dans un air pol­lué au TCE, sol­vant can­cé­ro­gène uti­li­sé en masse avant que la pro­duc­tion de com­po­sants élec­tro­niques ne soit délo­ca­li­sée en Asie, cet ouvrier qui a eu la mau­vaise idée de par­ler de syn­di­ca­lisme dans une usine Tesla, ou encore ces innom­brables migrants qui viennent cher­cher un tra­vail dans la res­tau­ra­tion, le ménage, etc. Le modèle de socié­té déve­lop­pé sur ce minus­cule ter­ri­toire a tout d’une dys­to­pie obéis­sant aux pré­ceptes du dar­wi­nisme social : les places de win­ner se font de plus en plus rares ; même la classe moyenne, inca­pable de suivre la flam­bée des prix de l’immobilier, est pro­gres­si­ve­ment éjec­tée ; de nom­breuses familles vivent sur des terres toxiques, pro­vo­quant fausses couches et mala­dies congé­ni­tales ; et un enfant sur dix vit dans la pau­vre­té, alors que le reve­nu moyen par habi­tant est deux fois supé­rieur à la moyenne natio­nale. Comme le dit si bien Branton, pas­sé par une usine Tesla : « Avec les conne­ries d’Elon [Musk], nous allons tous y perdre. » [M.H.]

C & F Éditions, 2018

Bye Bye Babylone, Beyrouth 1975–1979, de Lamia Ziadé

« En 1975, j’a­vais 7 ans et j’ai­mais les Bazookas que ma mère nous ache­tait, à Walid et à moi, chez Spinney’s. » Le Beyrouth de la pre­mière moi­tié des années 1970, ce sont pour les yeux d’enfant de Lamia Ziadé des bon­bons colo­rés, les affiches criardes du nou­veau super­mar­ché Spinney’s, les nom­breux ciné­mas du centre-ville, ses pâtis­se­ries et ses pro­me­nades le long des grands hôtels fabu­leux : Phoenicia, Holliday Inn… La période est aus­si à l’armement dans les dif­fé­rentes milices de la scène poli­tique liba­naise : chré­tiens maro­nites fas­cistes des Kataëb, divers groupes pales­ti­niens de l’OLP, Parti socia­liste pro­gres­siste druze de Kamal Joumblatt. L’étincelle est le mitraillage d’un bus du camp pales­ti­nien de Tar el-Zaatar par des mili­ciens des Kataëb, jour d’un pique-nique à la mon­tagne de la famille Ziadé, dont le retour à Beyrouth sera signe de l’entrée dans une ère nou­velle. Lamia Ziadé retrace à grands coups de feutres les cou­leurs, lumières, hor­reurs et mas­sacres des pre­mières années de la guerre, mêlant à la chro­no­lo­gie des atten­tats, bom­bar­de­ments et batailles les sou­ve­nirs sen­so­riels d’une enfant de sept ans, tor­due de maux de ventres à cause des obus qui s’écrasent non loin. À ses yeux, com­ment ne pas ren­voyer dos-à-dos la vio­lence des divers camps qui s’affrontent, par­fois même entre diverses fac­tions en leur sein, redes­si­nant une carte de Beyrouth faite de sang, de sni­pers et de signes d’une vie qui conti­nue mal­gré tout ? Évocation nos­tal­gique, elle fait revivre dans son roman gra­phique une ville dis­pa­rue, et nous plonge dans un uni­vers où la poli­tique fait irrup­tion dans son ima­gi­naire comme une tor­nade, avec son lot de drames et de deuils. C’est aus­si, pour le lec­teur d’aujourd’hui, une occa­sion de ten­ter de per­ce­voir la ville de Beyrouth telle qu’elle fut, et com­ment elle som­bra pour renaître sous d’autres aus­pices. [J.G.]

Denoël Graphic, 2010

Féminisme pour les 99 % — un mani­feste, de Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser

Le fémi­nisme comme auxi­liaire du capi­ta­lisme, voi­là l’en­ne­mi expli­ci­te­ment dési­gné par ce mani­feste. Fortes d’une petite dizaine de thèses, les trois auteures — toutes affi­liées à la tra­di­tion mar­xiste — s’é­rigent contre le fémi­nisme d’en­tre­prise, libé­ral, méri­to­cra­tique, clin­to­nien et sup­po­sé­ment « pro­gres­siste », celui qui convie les femmes à s’im­po­ser dans les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion ou au sein de la classe diri­geante, à déman­te­ler un syn­di­cat ou à gui­der des drones mili­taires. Nous voi­ci à la croi­sée des che­mins, affirment-elles. Ou bien l’« éga­li­té des chances de domi­ner », ou la consti­tu­tion d’un large mou­ve­ment fémi­niste allié aux luttes anti­ra­cistes, éco­lo­giques et anti-impé­ria­listes. « Nous n’a­vons aucun inté­rêt à bri­ser le pla­fond de verre si l’im­mense majo­ri­té des femmes conti­nuent d’en net­toyer les éclats. Loin de célé­brer les femmes direc­trices des opé­ra­tions qui occupent des bureaux d’angle luxueux, nous vou­lons nous débar­ras­ser des pre­mières comme des seconds. » Le fémi­nisme de masse qu’elles appellent de leurs vœux embrasse de concert la lutte contre la classe déten­trice du capi­tal et le com­bat contre le racisme ins­ti­tu­tion­nel : il est impos­sible d’é­man­ci­per les femmes dans le cadre capi­ta­liste ; il est impen­sable de conce­voir cette éman­ci­pa­tion en approu­vant les poli­tiques de dis­cri­mi­na­tion qui, en Europe notam­ment, frappent les femmes musul­manes — la polé­mique qui semble faire trem­bler la République fran­çaise à l’heure où paraît cet ouvrage, à pro­pos d’un fou­lard de jog­ging en poly­es­ter com­mer­cia­li­sé par quelque enseigne spor­tive, l’illustre cruel­le­ment. « Nous savons que rien de ce qui mérite le nom de libé­ra­tion des femmes ne peut s’ac­com­plir dans une socié­té raciste et impé­ria­liste. » La consti­tu­tion d’un tel mou­ve­ment ne se fera, dès lors, que par l’u­nion avec les forces anti­ca­pi­ta­listes exis­tantes dans la socié­té, syn­di­cales com­prises. Si l’on sait, pour reprendre l’ex­pres­sion de Serge Halimi, que le rap­port 99 / 1 % est « un leurre » (les 99 % englo­bant une couche assez épaisse « d’universitaires, de jour­na­listes, de mili­taires, de cadres supé­rieurs, de publi­ci­taires, de hauts fonc­tion­naires sans qui la domi­na­tion des 1% ne résis­te­rait pas plus de qua­rante-huit heures »), il n’en reste pas moins que le fémi­nisme a trou­vé, dans ce trio, matière à ren­ver­ser la table pour mieux par­ta­ger le pain. [L.T.]

La Découverte, 2019

L’Art de voler, d’Antonio Altarriba et Kim

Avec nos morts dis­pa­raissent nos his­toires, bien sou­vent. Lorsque Miguel se sui­cide en sau­tant par le fenêtre de la mai­son de retraite où il vit depuis 15 ans, en ce prin­temps 2001, il est âgé de 90 ans. Un saut comme un der­nier envol, et avec lui, un bout de mémoire qui s’é­teint… Presque. Son fils Antonio ne sau­ra vivre le deuil de cette perte : il relè­ve­ra une bataille don­qui­chot­tesque contre la direc­tion de cette ins­ti­tu­tion qui lui fera l’af­front de ne ces­ser de lui récla­mer 34 euros d’im­payés. C’est au détour de ce bras de fer que le fils pren­dra la déci­sion de racon­ter la vie du père, qui ne fut pas des moindres ; par la fenêtre de celle-ci, c’est tout un pan de l’Histoire qui se pro­file. Né en Aragon au début de ce tumul­tueux XXe siècle, il connaî­tra la guerre d’Espagne des révo­lu­tion­naires, l’exil en France après la vic­toire du fas­cisme, la Seconde Guerre mon­diale dans les rangs de la résis­tance, le tra­vail dur à trou­ver, la cor­rup­tion, puis les cama­rades d’hier qui appa­raissent sous les traits de petites cra­pules sans ver­gogne… Las, en quête de tra­vail et de paix, il décide de retour­ner dans l’Espagne fran­quiste, où tout com­bat­tant socia­liste doit savoir déve­lop­per une cer­taine dose de schi­zo­phré­nie pour tenir sans som­brer dans la folie totale. Les années cou­le­ront ; il y fon­de­ra sa famille et ses jours pas­se­ront entre une femme catho­lique pieuse, une affaire de com­merce, la femme de son par­te­naire et un fils qu’il ver­ra gran­dir au milieu de l’i­déo­lo­gie fas­ciste et reli­gieuse ambiante. On accom­pagne un homme que les années fatiguent, les décep­tions alour­dissent et la vieillesse gagne. Mais le jeune homme qui savait faire voler sa bécane au milieu des tirs, les espa­drilles de Durutti aux pieds, ne s’é­tein­dra jamais vrai­ment. Encore moins depuis que son fils a consi­gné sa vie et ses luttes dans ce bel ouvrage des­si­né. [C.G.]

Denoël Graphic, 2017

Grands car­ni­vores, de Bertrand Belin

Au sein d’un Empire aux contours mal défi­nis, dans un temps incer­tain aux allures de début de XXe siècle, deux frères des­sinent leurs voies paral­lèles, bien qu’op­po­sées. Le pre­mier, le « récem­ment pro­mu nou­veau direc­teur des entre­prises de res­sort », gra­vit les éche­lons dans les bottes du « fon­da­teur », figure tuté­laire plus proche de ces chefs amé­rin­diens inta­ris­sables décrit par l’an­thro­po­logue Pierre Clastres, que d’un gou­rou : il parle sans qu’on l’é­coute, mais sans sa logor­rhée rien n’existe. Le second est peintre, vit dans les fau­bourgs aux côtés d’un peuple pré­caire et indus­trieux. Chacun illustre les dési­rs du temps : « Pour les uns un ordre nou­veau, pour les autres un nou­vel ordre. » Leurs par­cours, comme celui de toute une ville por­tuaire, sont désta­bi­li­sés par la venue d’un cirque ; ou plu­tôt c’est l’ou­bli mal­heu­reux d’un valet de cage qui sème un vent de panique : les fauves du cirque se sont échap­pés. D’abord confi­né, le bruit sort et court dans la ville. « La rumeur urbaine, le brouet de l’ac­tua­li­té, les restes d’o­pi­nions, les débris de déplo­ra­tions » font leur tra­vail. Une mort acci­den­telle finit d’al­lu­mer la mèche. Tout le monde en parle, bien que per­sonne ne sache vrai­ment de quoi il s’a­git : « Puisqu’ils ne sont ni visibles ni nulle part, hélas, il faut donc qu’ils soient par­tout. » À ces fauves, Grands car­ni­vores sans proies, l’au­teur donne la tâche d’illus­trer les bruits qui courent, les on-dit, les rumeurs qui se pro­pagent à par­tir de rien — car des ani­maux, on n’en voit ni l’ombre ni la queue. Cultivant, dans le sillage de Littoral, l’ellipse et la para­bole, Bertrand Belin dresse le por­tait d’un lieu proche et com­mun par son aspect, tout en le gar­dant assez loin­tain — jamais trop néan­moins — pour ne pas y super­po­ser des situa­tions recon­nues. Une écri­ture figu­rée en somme, mais où le lit­té­ral n’est jamais absent. [R.B.]

P.O.L, 2019

Kafka et les anar­chistes — Insubordination, intran­si­geance, refus de l’au­to­ri­té, de Costas Despiniadis

Les bio­graphes, les exé­gètes et les com­men­ta­teurs cachent ce qui relève de l’é­vi­dence aux yeux de l’au­teur, édi­teur grec de son état : le célèbre roman­cier nour­ris­sait un inté­rêt cer­tain pour l’a­nar­chisme. « Toute l’œuvre de Franz Kafka se pré­sente comme une ana­to­mie du Pouvoir », avance ain­si l’ou­vrage dès les pre­mières pages. Pouvoir tota­li­taire, pou­voir des chefs et des sous-chefs, pou­voir du père, pou­voir de la bureau­cra­tie. Refusant le juge­ment des com­mu­nistes ortho­doxes, entendre un écri­vain anti­so­cial, petit-bour­geois et hos­tile au pro­lé­ta­riat, Despiniadis campe un Kafka anar­chiste — non dans la stricte accep­tion révo­lu­tion­naire du terme mais comme « éveilleur » et « témoin ». Critique du capi­ta­lisme (comme sys­tème hié­rar­chique), pour­fen­deur du natio­na­lisme, contemp­teur du tay­lo­risme (comme crime escla­va­giste), sou­tien finan­cier de mili­tants liber­taires pour­chas­sés, lec­teur pas­sion­né des Mémoires de Kropotkine et défen­seur d’Emma Goldman, Kafka assis­tait aux réunions d’un cercle anar­chiste de Prague et fut arrê­té par la police lors de l’une de leurs mani­fes­ta­tions. S’appuyant sur les lec­tures kaf­kaïennes des phi­lo­sophes Adorno et Löwy, l’au­teur emprunte au second sa concep­tion du roman­tisme comme force révo­lu­tion­naire et n’hé­site pas à décrire le père de La Métamorphose comme l’une des figures majeures du roman­tisme anti­ca­pi­ta­liste. Löwy conclut jus­te­ment ce petit livre paru en 2018 : une sen­si­bi­li­té liber­taire, oui, une anti­ci­pa­tion de la dégé­né­res­cence du sys­tème sovié­tique, aus­si, un silence des textes grand public en la matière, sans conteste. Laissons dès lors le der­nier mot au roman­cier : « J’ai une soif infi­nie d’au­to­no­mie, d’in­dé­pen­dance, de liber­té dans toutes les direc­tions. » [M.L.]

Atelier de créa­tion liber­taire, 2018

La Lutte et l’entraide — L’âge des soli­da­ri­tés ouvrières, de Nicolas Delalande

On le sait bien, l’argent est le nerf de la guerre, même sociale. C’est par cet angle nova­teur et réel­le­ment pas­sion­nant que Nicolas Delalande pro­pose une approche non idéo­lo­gique de l’internationalisme ouvrier euro­péen. Avec l’exemple appro­fon­di de l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs (AIT), l’auteur montre les dif­fi­cul­tés pra­tiques et maté­rielles aux­quelles sont confron­tés les pre­miers mili­tants inter­na­tio­na­listes dans les années 1860–1870 : contrôle des coti­sa­tions, des caisses de résis­tance de grèves, etc. Climax de la mise à l’épreuve de cette soli­da­ri­té, l’aide aux com­mu­nards en exil offre un cas édi­fiant de ten­sions et de que­relles. Karl Marx, à la tête du Conseil géné­ral de l’AIT est notam­ment accu­sé de détour­ne­ment de fonds par le blan­quiste Gabriel Ranvier qui lui lance : « Sachez que nous avons ver­sé en France, pour la cause de la démo­cra­tie, plus de pintes de sang que vous n’avez bu de verres de bière. » On est loin de la légende noire d’une pre­mière Internationale fan­tas­mée par ses adver­saires bour­geois comme un véri­table État dans l’État où « argent et armes abon­de­raient ». De façon plus pano­ra­mique, la seconde par­tie du livre montre les muta­tions de l’internationalisme confron­tés aux conflits idéo­lo­giques du XXe siècle : conso­li­da­tion du mou­ve­ment syn­di­cal, nau­frage de l’internationalisme face à 14–18, emprise du Komintern, émer­gence du tiers-monde. Il ter­mine sur les der­niers grands exemples de cam­pagnes trans­na­tio­nales jusqu’au déclin du mou­ve­ment ouvrier orga­ni­sé : sou­tien aux syn­di­ca­listes empri­son­nés après le coup d’État au Chili en 1973, lutte contre l’apartheid, soli­da­ri­té avec les ouvriers polo­nais de Gdánsk contre le régime du géné­ral Jaruzelski. À l’heure du libé­ra­lisme auto­ri­taire, du « règne de la concur­rence géné­ra­li­sée » et des replis natio­na­listes, le livre invite aus­si à « [re]construire les soli­da­ri­tés dans la mon­dia­li­sa­tion ». [M.L.]

Le Seuil, 2019

Demain l’Europe, de Jean-François Billeter 

Poursuivant son tra­vail sur la genèse de la « réac­tion en chaîne » capi­ta­liste enta­mé dans Esquisses, et s’inspirant de la poli­to­logue alle­mande Ulrike Guérot, Jean-François Billeter abou­tit ici aux consé­quences poli­tiques : une Europe uni­fiée et ter­ri­to­ria­li­sée non plus sur la base des États-nations mais sur celles des régions his­to­riques, « sub­stance vivante » du Vieux Continent. Pour faire face aux ambi­tions néoim­pé­ria­listes chi­noises et aux menaces russes comme éta­su­niennes, tout en affron­tant le chaos cli­ma­tique en cours, le sino­logue suisse estime que la réponse doit être conti­nen­tale et se pla­cer réso­lu­ment sur le plan des valeurs : « C’est désor­mais l’un ou l’autre : le capi­ta­lisme ou la civi­li­sa­tion ». Fidèle à sa phi­lo­so­phie de l’événement et de l’acte sou­ve­rain, il pense une révo­lu­tion « aus­si impor­tante que celle de 1789, mais pré­pa­rée et concer­tée ». L’avènement d’une répu­blique euro­péenne ne se limi­te­rait pas à une réforme ins­ti­tu­tion­nelle de type confé­dé­rale mais serait le pre­mier espace mon­dial à décré­ter sur son sol l’abolition du capi­ta­lisme, en atta­quant le sala­riat à la base par l’instauration d’un reve­nu citoyen et une série de mesures concrètes esquis­sés à gros traits dans ce petit ouvrage. Quand une par­tie du mou­ve­ment des gilets jaunes s’enlise dans l’impasse, celle d’une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive qui ne remet pas en cause le nœud majeur que consti­tue l’économie capi­ta­liste, ce genre de pro­po­si­tion de rup­ture est bien­ve­nue. Et si nombre de liber­taires ne goû­te­ront cer­tai­ne­ment pas cette République d’Europe, gou­ver­née très clas­si­que­ment par une Assemblée et un Sénat, dotée de forces armées et d’une capi­tale (que Billeter envi­sage pou­voir être iti­né­rante), on peut se plaire à ima­gi­ner cette idée reprise et enri­chie : par exemple, sur le plan éco­no­mique, par l’idée de salaire à vie de Bernard Friot, et, sur le plan poli­tique, par le muni­ci­pa­lisme de Murray Bookchin. Lorsque Billeter évoque la pos­si­bi­li­té d’un « retour de la beau­té », l’en­vie nous prend de le suivre. [L.B.]

Allia, 2019

Écologie et poli­tique, d’André Gorz/Michel Bosquet

Il faut rem­pla­cer le sys­tème éco­no­mique capi­ta­liste. L’ouvrage — qui en ras­semble deux, parus au mitan des années 1970 — s’ouvre sur ce constat de bon sens. Généralisation de la voi­ture, règne de la vitesse, de l’emballage, des vête­ments démo­dables et de la came­lote, sur­mé­di­ca­men­ta­tion, indus­trie du nucléaire et épui­se­ment des res­sources natu­relles : ce monde est sans ave­nir. Reste donc à blo­quer la crois­sance, mettre un terme à la fuite en avant pro­duc­ti­viste, bri­ser la dyna­mique des besoins et pro­duire de nou­veaux rap­ports sociaux afin de sor­tir de « cette civi­li­sa­tion inéga­li­taire ». Pour ce faire, André Gorz pro­pose quelques sen­tences (« Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être pro­duit ce qui pri­vi­lé­gie ni n’a­baisse per­sonne. ») et, sur­tout, une poli­tique d’un tout autre ordre : le socia­lisme. Mais un socia­lisme qui n’a de com­mun qu’un nom usur­pé par le sys­tème sovié­tique alors contem­po­rain de l’au­teur. À de rares excep­tions près, sou­ligne Gorz, les mar­xistes et le cou­rant socia­liste en géné­ral n’ont pu pré­voir la crise à laquelle les humains ont à faire face en cette seconde moi­tié du XXe siècle : « les mers et les fleuves seront sté­riles, les terres sans fer­ti­li­té natu­relle, l’air étouf­fant dans les villes et la vie un pri­vi­lège auquel seuls auront droit les spé­ci­mens sélec­tion­nés d’une nou­velle race humaine ». Un socia­lisme sans crois­sance, donc. Sans bureau­cra­tie éta­tique ni auto­ri­ta­risme. Un socia­lisme liber­taire, c’est son mot, ou auto­ges­tion­naire. Puisqu’« il est impos­sible d’éviter une catas­trophe cli­ma­tique sans rompre radi­ca­le­ment avec les méthodes et la logique éco­no­mique qui y mènent depuis cent cin­quante ans », l’é­co­lo­gie n’a de rai­son d’être qu’an­ti­ca­pi­ta­liste. [E.C.]

Arthaud poche, 2018


Photographie de ban­nière : © Vivian Maier – Maloof col­lec­tion


REBONDS

Cartouches 39, jan­vier 2019
Cartouches 38, décembre 2018
Cartouches 37, novembre 2018
Cartouches 36, octobre 2018
Cartouches 35, sep­tembre 2018

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.