Cartouches (40)


Le berceau de la barbarie, le peuple organisé, les conneries de la Silicon Valley, le Liban des années 1970, l’impasse du féminisme libéral, la mémoire d’un vieil homme, le bruit de la ville, Kafka anarchiste, l’entraide, l’Europe post-capitaliste et l’écosocialisme : nos chroniques du mois de février.


Règne animal, de Jean-Baptiste Del Amo

Un siècle dans une ferme familiale du Gers. Les animaux — porcs, truies et porcelets, pour l’essentiel — se succèdent à un rythme un peu plus soutenu que celui de ceux qui les exploitent ; mais la vie de ces derniers n’en est pas moins courte et douloureuse. Les figures sont les mêmes malgré les générations qui diffèrent : la mère, dont la folie semble être un caractère immanent ; le père qui, au terme d’une vie de forçat dans ses champs ou auprès des bêtes, la finit dans la fange ; les fils suivent le même destin — les uns forts en apparence mais ne tenant que par le mauvais alcool, les autres assumant leur dégoût de la ferme ; les filles, enfin, comme laissées à elles-mêmes une fois les tâches domestiques remplies. Ne reste qu’un décor pour ces personnages et la scène se dresse d’elle-même : « la porcherie comme berceau de leur barbarie et de celle du monde ». Alors que les premiers habitent un XIXe siècle finissant, à l’écart du monde, les suivants y sont jetés par la Grande Guerre ; alors que les successeurs voient la modernisation comme une aubaine, les fils la vivent comme un fardeau. À la souffrance animale répond celle des femmes et des hommes les exploitant. Seuls les enfants semblent un temps épargnés, ceux-ci développant de singulières symbioses avec le milieu environnant. Le quotidien de l’un d’eux en témoigne : « Rien ne sépare son corps de celui des animaux, des plantes, des pierres. Ils les désirent tous également. » L’étrange libido qui sillonne le livre en fait une œuvre âpre, où tout espoir a été confisqué dès les premières pages. Seule la beauté d’un paysage rural sauve parfois de la noirceur : « Au loin, la fumée d’un feu tardif s’élève d’un toit, à la verticale, et de fins amas de brume s’attardent encore par endroit aux branches des arbres. » Mais celui-ci est flou ; l’auteur aide à y voir clair sur la myopie de ce rapport fou entre humains et animaux. [R.B.]

Éditions Gallimard, 2016

Young Lords — Histoire des Black Panthers latinos (1969-1976), de Claire Richard

En août 1969, les habitants d’El Barrio, le ghetto portoricain de New York, découvrent un étrange manège. Des jeunes gens, parfois même des adolescents, équipés de balais, vêtus comme des guérilleros, descendent dans les rues de ce quartier miséreux. Leur objectif ? Nettoyer et redonner une dignité à leur lieu de vie, abandonné par la mairie et les pouvoirs publics. Ces jeunes hommes et ces jeunes femmes sont nés aux États-Unis de parents portoricains. Ils et elles subissent de plein fouet le racisme institutionnalisé de la société étasunienne des années 1960-70. Inspirés par le jeune Black Panthers Party, dont certains d’entre eux sont membres, les Young Lords (à l’origine un gang de Chicago) développent de nombreuses initiatives communautaires pour « servir le peuple ». Ainsi, ces novices de l’action politique vont mettre en place des petits-déjeuners gratuits pour tous les enfants du ghetto, des distributions de vêtements et de nourriture. Au travers de coups d’éclats militants très médiatisés — occupations d’églises, d’hôpitaux et émeutes contre la police — le Young Lords Party (YLP) va développer des programmes autour d’une santé « gratuite et pour tous », notamment contre la consommation de drogue qui gangrène le quartier. Leur presse politique se diffuse rapidement et les Young Lords sont bientôt des milliers sur toute la côte Est des États-Unis. Si les luttes politiques sont nombreuses à cette période, celle du YLP détonne sur plusieurs points : la révolution espérée doit également être une lutte personnelle contre ses propres préjugés ; fait singulier à cette époque, le féminisme et les droits des homosexuels seront au cœur des engagements des militants. Cette expérience politique, qui ne connaîtra pas d’équivalent dans l’Histoire, sera de courte durée, à la fois minée par les erreurs stratégiques comme les conflits idéologiques et infiltrée par le Cointelpro, l’organe gouvernemental chargé de lutter contre les formations dissidentes. La journaliste Claire Richard donne la parole aux ex-Young Lords et nous livre ici un témoignage précieux. [B.A.]

Éditions de l’Echapée, 2017

Visages de la Silicon Valley, de Fred Turner et Marie Beth Meehan

En quelques décennies, la Silicon Valley est devenue la terre promise du capitalisme technologique. Sur les trois dernières années, 19 000 brevets y ont été déposés, 47 000 nouveaux emplois créés et cinq millions et demi de mètres carrés de locaux commerciaux construits. Dans un essai introductif, Fred Turner la compare au Plymouth du XVIIe siècle, où les Pères pèlerins s’installèrent pour former une « communauté de saints », résolument tournés vers un « paradis à venir ». Mais sous le vernis de ce temple de l’innovation, créé pour des « entrepreneurs mâles et blancs », nul besoin de gratter longtemps pour découvrir une réalité peu reluisante. À travers une série de portraits d’habitants de la vallée, Mary Beth Meehan fait ressortir l’anxiété, l’insécurité et la solitude, omniprésentes, que ce soit pour ce vétéran agent de sécurité chez Facebook, obligé d’habiter un abri au fond d’un jardin, ce couple vivant dans un air pollué au TCE, solvant cancérogène utilisé en masse avant que la production de composants électroniques ne soit délocalisée en Asie, cet ouvrier qui a eu la mauvaise idée de parler de syndicalisme dans une usine Tesla, ou encore ces innombrables migrants qui viennent chercher un travail dans la restauration, le ménage, etc. Le modèle de société développé sur ce minuscule territoire a tout d’une dystopie obéissant aux préceptes du darwinisme social : les places de winner se font de plus en plus rares ; même la classe moyenne, incapable de suivre la flambée des prix de l’immobilier, est progressivement éjectée ; de nombreuses familles vivent sur des terres toxiques, provoquant fausses couches et maladies congénitales ; et un enfant sur dix vit dans la pauvreté, alors que le revenu moyen par habitant est deux fois supérieur à la moyenne nationale. Comme le dit si bien Branton, passé par une usine Tesla : « Avec les conneries d’Elon [Musk], nous allons tous y perdre. » [M.H.]

C & F Éditions, 2018

Bye Bye Babylone, Beyrouth 1975-1979, de Lamia Ziadé

« En 1975, j’avais 7 ans et j’aimais les Bazookas que ma mère nous achetait, à Walid et à moi, chez Spinney’s. » Le Beyrouth de la première moitié des années 1970, ce sont pour les yeux d’enfant de Lamia Ziadé des bonbons colorés, les affiches criardes du nouveau supermarché Spinney’s, les nombreux cinémas du centre-ville, ses pâtisseries et ses promenades le long des grands hôtels fabuleux : Phoenicia, Holliday Inn… La période est aussi à l’armement dans les différentes milices de la scène politique libanaise : chrétiens maronites fascistes des Kataëb, divers groupes palestiniens de l’OLP, Parti socialiste progressiste druze de Kamal Joumblatt. L’étincelle est le mitraillage d’un bus du camp palestinien de Tar el-Zaatar par des miliciens des Kataëb, jour d’un pique-nique à la montagne de la famille Ziadé, dont le retour à Beyrouth sera signe de l’entrée dans une ère nouvelle. Lamia Ziadé retrace à grands coups de feutres les couleurs, lumières, horreurs et massacres des premières années de la guerre, mêlant à la chronologie des attentats, bombardements et batailles les souvenirs sensoriels d’une enfant de sept ans, tordue de maux de ventres à cause des obus qui s’écrasent non loin. À ses yeux, comment ne pas renvoyer dos-à-dos la violence des divers camps qui s’affrontent, parfois même entre diverses factions en leur sein, redessinant une carte de Beyrouth faite de sang, de snipers et de signes d’une vie qui continue malgré tout ? Évocation nostalgique, elle fait revivre dans son roman graphique une ville disparue, et nous plonge dans un univers où la politique fait irruption dans son imaginaire comme une tornade, avec son lot de drames et de deuils. C’est aussi, pour le lecteur d’aujourd’hui, une occasion de tenter de percevoir la ville de Beyrouth telle qu’elle fut, et comment elle sombra pour renaître sous d’autres auspices. [J.G.]

Denoël Graphic, 2010

Féminisme pour les 99 % — un manifeste, de Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser

Le féminisme comme auxiliaire du capitalisme, voilà l’ennemi explicitement désigné par ce manifeste. Fortes d’une petite dizaine de thèses, les trois auteures — toutes affiliées à la tradition marxiste — s’érigent contre le féminisme d’entreprise, libéral, méritocratique, clintonien et supposément « progressiste », celui qui convie les femmes à s’imposer dans les conseils d’administration ou au sein de la classe dirigeante, à démanteler un syndicat ou à guider des drones militaires. Nous voici à la croisée des chemins, affirment-elles. Ou bien l’« égalité des chances de dominer », ou la constitution d’un large mouvement féministe allié aux luttes antiracistes, écologiques et anti-impérialistes. « Nous n’avons aucun intérêt à briser le plafond de verre si l’immense majorité des femmes continuent d’en nettoyer les éclats. Loin de célébrer les femmes directrices des opérations qui occupent des bureaux d’angle luxueux, nous voulons nous débarrasser des premières comme des seconds. » Le féminisme de masse qu’elles appellent de leurs vœux embrasse de concert la lutte contre la classe détentrice du capital et le combat contre le racisme institutionnel : il est impossible d’émanciper les femmes dans le cadre capitaliste ; il est impensable de concevoir cette émancipation en approuvant les politiques de discrimination qui, en Europe notamment, frappent les femmes musulmanes — la polémique qui semble faire trembler la République française à l’heure où paraît cet ouvrage, à propos d’un foulard de jogging en polyester commercialisé par quelque enseigne sportive, l’illustre cruellement. « Nous savons que rien de ce qui mérite le nom de libération des femmes ne peut s’accomplir dans une société raciste et impérialiste. » La constitution d’un tel mouvement ne se fera, dès lors, que par l’union avec les forces anticapitalistes existantes dans la société, syndicales comprises. Si l’on sait, pour reprendre l’expression de Serge Halimi, que le rapport 99 / 1 % est « un leurre » (les 99 % englobant une couche assez épaisse « d’universitaires, de journalistes, de militaires, de cadres supérieurs, de publicitaires, de hauts fonctionnaires sans qui la domination des 1% ne résisterait pas plus de quarante-huit heures »), il n’en reste pas moins que le féminisme a trouvé, dans ce trio, matière à renverser la table pour mieux partager le pain. [L.T.]

Éditions La Découverte, 2019

L’Art de voler, d’Antonio Altarriba et Kim

Avec nos morts disparaissent nos histoires, bien souvent. Lorsque Miguel se suicide en sautant par le fenêtre de la maison de retraite où il vit depuis 15 ans, en ce printemps 2001, il est âgé de 90 ans. Un saut comme un dernier envol, et avec lui, un bout de mémoire qui s’éteint… Presque. Son fils Antonio ne saura vivre le deuil de cette perte : il relèvera une bataille donquichottesque contre la direction de cette institution qui lui fera l’affront de ne cesser de lui réclamer 34 euros d’impayés. C’est au détour de ce bras de fer que le fils prendra la décision de raconter la vie du père, qui ne fut pas des moindres ; par la fenêtre de celle-ci, c’est tout un pan de l’Histoire qui se profile. Né en Aragon au début de ce tumultueux XXe siècle, il connaîtra la guerre d’Espagne des révolutionnaires, l’exil en France après la victoire du fascisme, la Seconde Guerre mondiale dans les rangs de la résistance, le travail dur à trouver, la corruption, puis les camarades d’hier qui apparaissent sous les traits de petites crapules sans vergogne… Las, en quête de travail et de paix, il décide de retourner dans l’Espagne franquiste, où tout combattant socialiste doit savoir développer une certaine dose de schizophrénie pour tenir sans sombrer dans la folie totale. Les années couleront ; il y fondera sa famille et ses jours passeront entre une femme catholique pieuse, une affaire de commerce, la femme de son partenaire et un fils qu’il verra grandir au milieu de l’idéologie fasciste et religieuse ambiante. On accompagne un homme que les années fatiguent, les déceptions alourdissent et la vieillesse gagne. Mais le jeune homme qui savait faire voler sa bécane au milieu des tirs, les espadrilles de Durutti aux pieds, ne s’éteindra jamais vraiment. Encore moins depuis que son fils a consigné sa vie et ses luttes dans ce bel ouvrage dessiné. [C.G.]

Denoël Graphic, 2017

Grands carnivores, de Bertrand Belin

Au sein d’un Empire aux contours mal définis, dans un temps incertain aux allures de début de XXe siècle, deux frères dessinent leurs voies parallèles, bien qu’opposées. Le premier, le « récemment promu nouveau directeur des entreprises de ressort », gravit les échelons dans les bottes du « fondateur », figure tutélaire plus proche de ces chefs amérindiens intarissables décrit par l’anthropologue Pierre Clastres, que d’un gourou : il parle sans qu’on l’écoute, mais sans sa logorrhée rien n’existe. Le second est peintre, vit dans les faubourgs aux côtés d’un peuple précaire et industrieux. Chacun illustre les désirs du temps : « Pour les uns un ordre nouveau, pour les autres un nouvel ordre. » Leurs parcours, comme celui de toute une ville portuaire, sont déstabilisés par la venue d’un cirque ; ou plutôt c’est l’oubli malheureux d’un valet de cage qui sème un vent de panique : les fauves du cirque se sont échappés. D’abord confiné, le bruit sort et court dans la ville. « La rumeur urbaine, le brouet de l’actualité, les restes d’opinions, les débris de déplorations » font leur travail. Une mort accidentelle finit d’allumer la mèche. Tout le monde en parle, bien que personne ne sache vraiment de quoi il s’agit : « Puisqu’ils ne sont ni visibles ni nulle part, hélas, il faut donc qu’ils soient partout. » À ces fauves, Grands carnivores sans proies, l’auteur donne la tâche d’illustrer les bruits qui courent, les on-dit, les rumeurs qui se propagent à partir de rien — car des animaux, on n’en voit ni l’ombre ni la queue. Cultivant, dans le sillage de Littoral, l’ellipse et la parabole, Bertrand Belin dresse le portait d’un lieu proche et commun par son aspect, tout en le gardant assez lointain — jamais trop néanmoins — pour ne pas y superposer des situations reconnues. Une écriture figurée en somme, mais où le littéral n’est jamais absent. [R.B.]

Éditions P.O.L, 2019

Kafka et les anarchistes — Insubordination, intransigeance, refus de l’autorité, de Costas Despiniadis

Les biographes, les exégètes et les commentateurs cachent ce qui relève de l’évidence aux yeux de l’auteur, éditeur grec de son état : le célèbre romancier nourrissait un intérêt certain pour l’anarchisme. « Toute l’œuvre de Franz Kafka se présente comme une anatomie du Pouvoir », avance ainsi l’ouvrage dès les premières pages. Pouvoir totalitaire, pouvoir des chefs et des sous-chefs, pouvoir du père, pouvoir de la bureaucratie. Refusant le jugement des communistes orthodoxes, entendre un écrivain antisocial, petit-bourgeois et hostile au prolétariat, Despiniadis campe un Kafka anarchiste — non dans la stricte acception révolutionnaire du terme mais comme « éveilleur » et « témoin ». Critique du capitalisme (comme système hiérarchique), pourfendeur du nationalisme, contempteur du taylorisme (comme crime esclavagiste), soutien financier de militants libertaires pourchassés, lecteur passionné des Mémoires de Kropotkine et défenseur d’Emma Goldman, Kafka assistait aux réunions d’un cercle anarchiste de Prague et fut arrêté par la police lors de l’une de leurs manifestations. S’appuyant sur les lectures kafkaïennes des philosophes Adorno et Löwy, l’auteur emprunte au second sa conception du romantisme comme force révolutionnaire et n’hésite pas à décrire le père de La Métamorphose comme l’une des figures majeures du romantisme anticapitaliste. Löwy conclut justement ce petit livre paru en 2018 : une sensibilité libertaire, oui, une anticipation de la dégénérescence du système soviétique, aussi, un silence des textes grand public en la matière, sans conteste. Laissons dès lors le dernier mot au romancier : « J’ai une soif infinie d’autonomie, d’indépendance, de liberté dans toutes les directions. » [M.L.]

Éditions Atelier de création libertaire, 2018

La Lutte et l’entraide — L’âge des solidarités ouvrières, de Nicolas Delalande

On le sait bien, l’argent est le nerf de la guerre, même sociale. C’est par cet angle novateur et réellement passionnant que Nicolas Delalande propose une approche non idéologique de l’internationalisme ouvrier européen. Avec l’exemple approfondi de l’Association internationale des travailleurs (AIT), l’auteur montre les difficultés pratiques et matérielles auxquelles sont confrontés les premiers militants internationalistes dans les années 1860-1870 : contrôle des cotisations, des caisses de résistance de grèves, etc. Climax de la mise à l’épreuve de cette solidarité, l’aide aux communards en exil offre un cas édifiant de tensions et de querelles. Karl Marx, à la tête du Conseil général de l’AIT est notamment accusé de détournement de fonds par le blanquiste Gabriel Ranvier qui lui lance : « Sachez que nous avons versé en France, pour la cause de la démocratie, plus de pintes de sang que vous n’avez bu de verres de bière. » On est loin de la légende noire d’une première Internationale fantasmée par ses adversaires bourgeois comme un véritable État dans l’État où « argent et armes abonderaient ». De façon plus panoramique, la seconde partie du livre montre les mutations de l’internationalisme confrontés aux conflits idéologiques du XXe siècle : consolidation du mouvement syndical, naufrage de l’internationalisme face à 14-18, emprise du Komintern, émergence du tiers-monde. Il termine sur les derniers grands exemples de campagnes transnationales jusqu’au déclin du mouvement ouvrier organisé : soutien aux syndicalistes emprisonnés après le coup d’État au Chili en 1973, lutte contre l’apartheid, solidarité avec les ouvriers polonais de Gdánsk contre le régime du général Jaruzelski. À l’heure du libéralisme autoritaire, du « règne de la concurrence généralisée » et des replis nationalistes, le livre invite aussi à « [re]construire les solidarités dans la mondialisation ». [M.L.]

Éditions Le Seuil, 2019

Demain l’Europe, de Jean-François Billeter 

Poursuivant son travail sur la genèse de la « réaction en chaîne » capitaliste entamé dans Esquisses, et s’inspirant de la politologue allemande Ulrike Guérot, Jean-François Billeter aboutit ici aux conséquences politiques : une Europe unifiée et territorialisée non plus sur la base des États-nations mais sur celles des régions historiques, « substance vivante » du Vieux Continent. Pour faire face aux ambitions néoimpérialistes chinoises et aux menaces russes comme étasuniennes, tout en affrontant le chaos climatique en cours, le sinologue suisse estime que la réponse doit être continentale et se placer résolument sur le plan des valeurs : « C’est désormais l’un ou l’autre : le capitalisme ou la civilisation ». Fidèle à sa philosophie de l’événement et de l’acte souverain, il pense une révolution « aussi importante que celle de 1789, mais préparée et concertée ». L’avènement d’une république européenne ne se limiterait pas à une réforme institutionnelle de type confédérale mais serait le premier espace mondial à décréter sur son sol l’abolition du capitalisme, en attaquant le salariat à la base par l’instauration d’un revenu citoyen et une série de mesures concrètes esquissés à gros traits dans ce petit ouvrage. Quand une partie du mouvement des gilets jaunes s’enlise dans l’impasse, celle d’une démocratie participative qui ne remet pas en cause le nœud majeur que constitue l’économie capitaliste, ce genre de proposition de rupture est bienvenue. Et si nombre de libertaires ne goûteront certainement pas cette République d’Europe, gouvernée très classiquement par une Assemblée et un Sénat, dotée de forces armées et d’une capitale (que Billeter envisage pouvoir être itinérante), on peut se plaire à imaginer cette idée reprise et enrichie : par exemple, sur le plan économique, par l’idée de salaire à vie de Bernard Friot, et, sur le plan politique, par le municipalisme de Murray Bookchin. Lorsque Billeter évoque la possibilité d’un « retour de la beauté », l’envie nous prend de le suivre. [L.B.]

Éditions Allia, 2019

Écologie et politique, d’André Gorz/Michel Bosquet

Il faut remplacer le système économique capitaliste. L’ouvrage — qui en rassemble deux, parus au mitan des années 1970 — s’ouvre sur ce constat de bon sens. Généralisation de la voiture, règne de la vitesse, de l’emballage, des vêtements démodables et de la camelote, surmédicamentation, industrie du nucléaire et épuisement des ressources naturelles : ce monde est sans avenir. Reste donc à bloquer la croissance, mettre un terme à la fuite en avant productiviste, briser la dynamique des besoins et produire de nouveaux rapports sociaux afin de sortir de « cette civilisation inégalitaire ». Pour ce faire, André Gorz propose quelques sentences (« Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui privilégie ni n’abaisse personne. ») et, surtout, une politique d’un tout autre ordre : le socialisme. Mais un socialisme qui n’a de commun qu’un nom usurpé par le système soviétique alors contemporain de l’auteur. À de rares exceptions près, souligne Gorz, les marxistes et le courant socialiste en général n’ont pu prévoir la crise à laquelle les humains ont à faire face en cette seconde moitié du XXe siècle : « les mers et les fleuves seront stériles, les terres sans fertilité naturelle, l’air étouffant dans les villes et la vie un privilège auquel seuls auront droit les spécimens sélectionnés d’une nouvelle race humaine ». Un socialisme sans croissance, donc. Sans bureaucratie étatique ni autoritarisme. Un socialisme libertaire, c’est son mot, ou autogestionnaire. Puisqu’« il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis cent cinquante ans », l’écologie n’a de raison d’être qu’anticapitaliste. [E.C.]

Éditions Arthaud poche, 2018


Photographie de bannière : © Vivian Maier – Maloof collection


REBONDS

Cartouches 39, janvier 2019
Cartouches 38, décembre 2018
Cartouches 37, novembre 2018
Cartouches 36, octobre 2018
Cartouches 35, septembre 2018

Ballast
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