Serge Halimi : « Pas de convergence des luttes sans une perspective politique »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Il dis­sèque depuis les années 1990 l’« uto­pie libé­rale » ; il accuse le jour­na­lisme de s’être enfer­mé « dans une caste et dans une classe » ; il tance l’élitisme her­mé­tique du monde uni­ver­si­taire et ins­truit l’im­pla­cable pro­cès de la social-démo­cra­tie — gar­dienne de l’ordre capi­ta­liste. Il entend aus­si pro­po­ser, à la tête du Monde diplo­ma­tique depuis 2008, une « autre pra­tique pro­fes­sion­nelle » de l’in­for­ma­tion. Ressuscitant dans ses écrits la gauche autre­fois vic­to­rieuse et s’en­ga­geant auprès de celle qu’il tient pour sus­cep­tible de s’emparer du pou­voir, Serge Halimi refuse de frayer avec les pla­teaux de télé­vi­sion et les mati­nales radio ; ses entre­tiens se font rares. Comment, face à la contes­ta­tion natio­na­liste gran­dis­sante, œuvrer à la consti­tu­tion d’un large « bloc social popu­laire » éman­ci­pa­teur ?


Vous ana­ly­siez, dans Quand la gauche essayait, l’étonnante faci­li­té qu’a la gauche à pro­duire des sol­dats zélés du mar­ché : com­ment expli­quer cet appa­rent grand écart ?

Il y a plu­sieurs réponses. Dans le cas des diri­geants poli­tiques, l’une des expli­ca­tions est qu’ils ne croient pas vrai­ment à leur pro­gramme de rup­ture, quand ils en ont un. En 1981, par exemple, François Mitterrand avait radi­ca­li­sé son pro­pos pour des rai­sons lar­ge­ment tac­tiques : à la fois pour embar­ras­ser son rival plus modé­ré Michel Rocard au sein du Parti socia­liste, et pour cou­per l’herbe sous le pied d’un Parti com­mu­niste que Mitterrand vou­lait affai­blir. En un sens, sans aller bien sûr jusqu’à par­ler de « rup­ture avec le capi­ta­lisme » comme le PS en 1981, François Hollande se mon­tre­ra bon élève de Mitterrand. Son dis­cours du Bourget (« Mon seul adver­saire c’est le monde de la finance ») et sa pro­po­si­tion d’imposer à 75 % les reve­nus supé­rieurs à 1 mil­lion d’euros par an ont en effet été déli­bé­ré­ment for­mu­lés pour endi­guer, en jan­vier 2012, le tas­se­ment de Hollande dans les son­dages et la pro­gres­sion conco­mi­tante de Jean-Luc Mélenchon. Dans un cas comme dans l’autre la manœuvre a atteint son objec­tif : Rocard fut étouf­fé par Mitterrand, Mélenchon, dis­tan­cé par Hollande. Mais, for­cé­ment, l’attachement du pré­sident élu à une pro­po­si­tion à laquelle il ne croit pas vrai­ment (Mitterrand) ou pas du tout (Hollande) n’est jamais très solide. Dans ce der­nier cas, Pierre Moscovici, le direc­teur de cam­pagne puis le ministre de l’économie de Hollande, a admis lui-même avec le cynisme qui carac­té­rise ce per­son­nage : « Nous étions pres­sés d’enterrer cette ficelle élec­to­ra­liste (de la tranche d’impôt à 75 %). Autant dire que nous n’avons pas été fâchés que le Conseil consti­tu­tion­nel la cen­sure. »

« En juin 1936, quand les usines étaient occu­pées, tous les experts du monde n’auraient rien pu contre les congés payés et la semaine de 40 heures. »

L’autre expli­ca­tion de ce grand écart, et les deux peuvent se cumu­ler, c’est que les res­pon­sables poli­tiques, une fois qu’ils par­viennent aux affaires, sont « cap­tu­rés » par la haute admi­nis­tra­tion, celle des finances en par­ti­cu­lier. Depuis une tren­taine d’années, « la rue de Rivoli », puis « Bercy »1, sont deve­nus presque fana­ti­que­ment néo­li­bé­raux, moné­ta­ristes, « euro­péens ». Une fois arri­vés au pou­voir, les hommes poli­tiques sont donc édu­qués ou réédu­qués si néces­saire afin qu’ils com­prennent que la pro­messe de rup­ture qu’ils ont faite à l’électorat, et qui leur a valu d’être por­tés au pou­voir, est inte­nable, encom­brante, qu’il faut donc s’en débar­ras­ser. Les médias les encou­ragent dans cette voie, puisque, à leurs yeux, le renie­ment des enga­ge­ments — ceux de gauche — est tou­jours une preuve de matu­ri­té, de retour sur terre. Cette conver­sion explique l’écart dont vous par­lez de manière plus inté­res­sante que la ruse ou le men­songe. Pour cette rai­son, j’y consacre beau­coup de place dans mon livre, depuis l’analyse du Cartel des gauches de 1924 jusqu’à une période beau­coup plus récente. Mais l’éventuel blo­cage ou sabo­tage de la haute admi­nis­tra­tion peut être anti­ci­pé. Il l’a beau­coup été. François Mitterrand lui-même avait tenu des pro­pos défi­ni­tifs à ce sujet : « Quand on est por­teur d’une espé­rance, quand on a gagné sur des enga­ge­ments et qu’on veut les res­pec­ter, on se retrouve, dès qu’on essaie de faire bou­ger les choses, en face d’une nuée d’experts qui vous fichent sous le nez des tas de courbes en vous disant : C’est impos­sible ! » Néanmoins, au moment d’arbitrer en faveur du virage de la rigueur, il a lui aus­si écou­té ces experts, qui dis­po­saient d’appuis poli­tiques impor­tants au sein du PS et du gou­ver­ne­ment (le pre­mier ministre Pierre Mauroy et le ministre de l’économie Jacques Delors) et de relais média­tiques innom­brables. À par­tir de ce virage, en mars 1983, la messe est dite.

C’est-à-dire ?

Tout ce qui allait suivre était écrit ou presque, y com­pris les féli­ci­ta­tions de la presse finan­cière et l’amertume d’un pro­lé­ta­riat que la gauche au pou­voir s’habituerait ensuite à igno­rer — et à sacri­fier. Est-ce à dire que le com­bat est per­du d’avance ? Non. D’une part, les « experts » de Bercy, ça se forme et ça se change ; encore faut-il en avoir la volon­té. D’autre part, leur noci­vi­té est d’autant plus immense qu’il n’y a rien en face, pas de mobi­li­sa­tion popu­laire, pas de syn­di­cats puis­sants. En juin 1936, quand les usines étaient occu­pées, tous les experts du monde n’auraient rien pu contre les congés payés et la semaine de 40 heures. Même la droite et le patro­nat, ter­ro­ri­sés, s’y sont ral­liés mas­si­ve­ment : la Chambre des dépu­tés a adop­té les congés payés par 563 voix contre 1… Ils ne figu­raient pour­tant même pas au pro­gramme du Front popu­laire.

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Vous avez dénon­cé, dès 1996, l’instrumentalisation infa­mante du « popu­lisme ». Les lignes ont sen­si­ble­ment bou­gé, depuis : Iñigo Errejón, de Podemos, l’endosse volon­tiers et Mélenchon a fait sien le « popu­lisme de gauche ». Cet aban­don pro­gres­sif d’une stricte et tra­di­tion­nelle lec­ture de classe, englo­bée sous la ban­nière de « la gauche », vous paraît-il cepen­dant salu­taire ?

Le terme « popu­liste » est deve­nu omni­pré­sent — on l’emploie à la fois pour Trump, Podemos, Thatcher et Mélenchon : il ne veut donc plus dire grand-chose. Au fond, à quoi sert-il ? Les « popu­listes de gauche » expliquent mal sur quels thèmes essen­tiels leurs idées se dis­tinguent de celles qui tra­di­tion­nel­le­ment furent celles de « la gauche ». Eux écartent ce der­nier label en sou­li­gnant qu’il a été désho­no­ré par des gou­ver­ne­ments socia­listes ayant gou­ver­né à droite. Les exemples de ce genre sont en effet trop nom­breux pour qu’on doive les rap­pe­ler. Mais, renonce-t-on au terme de « répu­bli­cain » parce que Clemenceau fit tirer sur des ouvriers et fusiller les mutins de 1917, ou à celui de « socia­liste » parce que Jules Moch a envoyé l’armée contre les mineurs en grève et que François Hollande ose encore l’employer aujourd’hui, ou au terme de « com­mu­niste » en rai­son des purges sta­li­niennes ? À ce régime-là, quel mot poli­tique n’a pas été décon­si­dé­ré ? Et le terme « popu­lisme » ne sor­ti­rait pas indemne non plus d’un tel exa­men. En France, il ren­voie à la fois au géné­ral Boulanger, à Pierre Poujade et à Bernard Tapie. Plus géné­ra­le­ment, « popu­lisme » qua­li­fie une humeur pro­tes­ta­taire, une méfiance envers les « élites » qui brasse large, ce qui la dis­pense de devoir arbi­trer entre des inté­rêts poten­tiel­le­ment anta­go­nistes. Ce qui per­met d’agréger sous le vocable de « peuple » des groupes, des classes qui n’ont en com­mun qu’une immense colère et qui confient la charge de l’interpréter à un tri­bun cha­ris­ma­tique. Cette impré­ci­sion, cette flui­di­té, ce flou, peuvent être tac­ti­que­ment utiles dans la pers­pec­tive de la conquête du pou­voir, mais ils deviennent sources de confu­sion ensuite.

« Renonce-t-on au terme de répu­bli­cain parce que Clemenceau fit tirer sur des ouvriers et fusiller les mutins de 1917 ? »

Le concept de « popu­lisme de gauche » est sou­vent asso­cié à l’idée d’une vie poli­tique qui oppo­se­rait les 1 % les plus riches (l’oligarchie) aux 99 % qui res­tent (le peuple). Or l’unité de ce peuple me paraît mythique et même fac­tice. À sup­po­ser qu’elle se forme dans un moment révo­lu­tion­naire, elle se désa­gré­ge­ra sitôt que des mesures pré­cises devront être prises par le nou­veau pou­voir. Une frac­tion appré­ciable des classes moyennes pré­fè­re­ra alors se soli­da­ri­ser avec les classes supé­rieures contre les­quelles un gou­ver­ne­ment de « gauche de gauche » devra agir s’il veut réa­li­ser quoi que ce soit. La forme actuelle de notre déses­poir poli­tique, c’est le refus d’une ana­lyse de classe sérieuse parce que cha­cun craint qu’elle ne dévoile l’affaiblissement, la frag­men­ta­tion et l’isolement des groupes sociaux autre­fois por­teurs de chan­ge­ment. D’où la ten­ta­tion de mettre en avant des caté­go­ries très floues, fluc­tuantes mêmes (« liquides » diraient cer­tains), rudi­men­taires mais ras­su­rantes. Je rejoins les popu­listes de gauche lorsqu’ils estiment qu’il faut recréer une conflic­tua­li­té poli­tique du type « nous contre eux » afin de com­battre les dis­cours émol­lients du « vivre ensemble », d’autant plus ineptes que les pos­sé­dants ont déclen­ché une guerre sociale contre les sala­riés depuis plus de 30 ans. Mais il me semble que la consti­tu­tion de coa­li­tions autour d’intérêts et de pro­grammes pré­cis joue ce même rôle et per­met d’en défi­nir l’objectif.

Dans votre pré­face à l’essai Pourquoi les pauvres votent à droite2, vous anti­ci­piez le fameux rap­port Terra Nova de 2011, actant l’abandon des classes popu­laires et du monde ouvrier. Il n’est plus un scru­tin sans que l’on ne rabâche pas le pou­voir d’attraction du FN auprès de ces der­niers : peut-on encore ren­ver­ser la donne ?

En France, cet aban­don des classes popu­laires fut sur­tout l’œuvre des intel­lec­tuels de la « deuxième gauche » qui, dès les années 1970, davan­tage encore après le virage de la rigueur de 1983, ont for­mé les cadres diri­geants du Parti socia­liste et de la CFDT. Plus lar­ge­ment, à l’échelle de l’Europe et des États-Unis, les diri­geants sociaux-démo­crates et démo­crates ont éga­le­ment cher­ché, pour mar­quer leur « moder­ni­té », à se dis­tin­guer de leurs aînés, plus atta­chés à des poli­tiques redis­tri­bu­trices et plus liés qu’eux au monde du tra­vail. Ils ont concé­dé beau­coup de choses à la révo­lu­tion conser­va­trice de Thatcher et de Reagan en espé­rant ain­si en réduire la puis­sance, la pri­ver d’aliments en somme. Sur ce plan, il y a eu une vraie conver­gence entre, par exemple, Tony Blair, Anthony Giddens, la Fondation Saint-Simon et Bill Clinton, qui ont théo­ri­sé ce chan­ge­ment de cap à par­tir d’une ana­lyse socio­lo­gique et poli­tique se pré­ten­dant à la fois nou­velle et auda­cieuse. Rappelons-en les grandes lignes. Strauss-Kahn, dont le par­cours est révé­la­teur — plu­tôt key­né­sien dans les années 1970–80, puis ministre de l’économie dans le gou­ver­ne­ment Jospin, enfin direc­teur géné­ral du FMI grâce à l’appui de Nicolas Sarkozy — publie en 2002 un livre impor­tant, La Flamme et la cendre. L’ouvrage va anti­ci­per la plu­part des thèmes de la Fondation Terra Nova dont vous par­liez. Il explique que les socia­listes, au lieu de défendre le « pro­lé­taire qui n’a que ses chaînes à perdre », devraient s’intéresser aux gens qui ont « héri­té une culture, une édu­ca­tion, par­fois un tout petit peu d’argent, un appar­te­ment. Bref qui ne sont pas les plus mal­heu­reux, mais qui ne sont pas non plus les plus riches ». En somme, le prin­ci­pal vivier élec­to­ral de la « gauche de gou­ver­ne­ment » ne devrait plus être ni les 20 % du bas (les pro­lé­taires), ni les 50 % les moins riches (les classes popu­laires). Ce sera par consé­quent « le groupe cen­tral », une cible qui fut déjà celle de Valéry Giscard d’Estaing et qui s’est mas­si­ve­ment mobi­li­sée en 2017 en faveur d’Emmanuel Macron.

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En 2002, Strauss-Kahn n’oubliait pas entiè­re­ment les pauvres. Il pro­po­sait de « s’en pré­oc­cu­per, de les aider à vivre, de les for­mer ». Mais « pour essayer de les ame­ner vers les couches cen­trales ». En somme, il s’agissait de les domes­ti­quer poli­ti­que­ment. Au point que Strauss-Kahn décon­seillait de « s’appuyer sur eux, car la plu­part du temps ils n’ont pas envie de par­ti­ci­per à la vie poli­tique ». Lui et les socia­listes s’en méfiaient, comme on redou­tait autre­fois les « classes dan­ge­reuses ». Strauss-Kahn écri­vait même : « Du groupe le plus défa­vo­ri­sé, on ne peut mal­heu­reu­se­ment pas tou­jours attendre une par­ti­ci­pa­tion sereine à une démo­cra­tie par­le­men­taire. Ses irrup­tions dans l’histoire se mani­festent par­fois dans la vio­lence… » Ainsi donc, au tour­nant du siècle, on observe une rup­ture essen­tielle : la social-démo­cra­tie euro­péenne s’affiche doré­na­vant comme le par­ti de l’ordre social, du capi­ta­lisme libé­ral. Elle s’en satis­fait ; mieux, elle le pro­clame. Elle enté­rine la domi­na­tion des classes moyennes, de la bour­geoi­sie culti­vée, mais en ajou­tant de la pari­té et de la cou­leur dans la vitrine. Cette dimen­sion « diver­si­taire » va appa­raître avec plus de net­te­té encore au moment du rap­port de Terra Nova qui pro­po­se­ra, en 2011, que « la coa­li­tion his­to­rique de la gauche cen­trée sur la classe ouvrière, en déclin » soit rem­pla­cée par « une nou­velle coa­li­tion, la France de demain, plus jeune, plus diverse, plus fémi­ni­sée. Un élec­to­rat pro­gres­siste sur le plan cultu­rel ». On pri­vi­lé­gie ain­si le « cultu­rel » au détri­ment du social, c’est-à-dire qu’on isole l’un de l’autre, en essen­tia­li­sant « jeunes », « femmes » et « popu­la­tions issues de l’immigration », comme si leurs par­ti­cu­la­ri­tés leur reti­raient toute réa­li­té sociale par ailleurs. Comme si l’augmentation des salaires et des garan­ties sociales, la lutte contre la pré­ca­ri­té de l’emploi et les inéga­li­tés de reve­nus ne les concer­naient pas au pre­mier chef, en rai­son pré­ci­sé­ment du fait qu’ils sont plus défa­vo­ri­sés que les autres. Ainsi, les femmes, les jeunes, les mino­ri­tés sont, par exemple, plus sus­cep­tibles d’être payés au salaire mini­mum et pré­caire. L’acceptation du capi­ta­lisme, le cultu­rel avant le social, puis l’abandon du social : une fois par­ve­nue à ce stade, il ne s’agit plus pour la social-démo­cra­tie d’une bifur­ca­tion, d’un acci­dent de par­cours, ni même d’une paren­thèse — mais de son nou­veau pro­jet.

« La social-démo­cra­tie enté­rine la domi­na­tion des classes moyennes, de la bour­geoi­sie culti­vée, mais en ajou­tant de la pari­té et de la cou­leur dans la vitrine. »

La social-démo­cra­tie oublie cepen­dant que ce « groupe le plus défa­vo­ri­sé », essen­tiel­le­ment les ouvriers et les employées, par­fois issus de l’immigration, consti­tuent encore, dans la plu­part des pays euro­péens, près de la moi­tié de la popu­la­tion. Et des gens d’autant plus soli­daires entre eux que les ouvriers épousent sou­vent des employées. Puisque la gauche s’en dés­in­té­resse, ils vont aller voir ailleurs, sou­vent en s’abstenant, mais aus­si en votant de temps en temps pour une extrême droite qui leur semble d’autant moins com­pro­mise avec le pou­voir qu’elle ne l’a jamais exer­cé. À mon sens, il n’y a pas de stra­té­gie vic­to­rieuse pour la gauche, et pas de pers­pec­tive éman­ci­pa­trice tout court, si ce bloc social popu­laire — avec ses femmes, ses jeunes, ses immi­grés — ne figure pas au centre de sa stra­té­gie. Incidemment, le fait qu’on doive aujourd’hui énon­cer un tel truisme n’est pas le signe d’une bonne san­té intel­lec­tuelle. Il convien­drait donc à mon avis de s’intéresser en prio­ri­té à ce qui peut « chan­ger la vie » de ce groupe majo­ri­taire (la mul­ti­pli­ca­tion des biens publics ; l’extension de la gra­tui­té dans l’éducation, la san­té, les trans­ports col­lec­tifs ; la lutte contre la pré­ca­ri­té et contre un mana­ge­ment qui « éva­lue » sans cesse ses sala­riés pour les pla­cer en situa­tion de concur­rence per­ma­nente). Mais le préa­lable, c’est qu’on se situe dans une pers­pec­tive anti­ca­pi­ta­liste, et sur­tout pas qu’on se résigne à pro­lon­ger l’existence de ce sys­tème en le réfor­mant, par exemple en le « ver­dis­sant » un peu, en le rajeu­nis­sant, en le « diver­si­fiant ». Le suc­cès de l’extrême droite tient aus­si à l’aversion qu’elle pro­voque de tous côtés, et au carac­tère hété­ro­clite des coa­li­tions qui se recom­posent tou­jours contre elle, ce qui conforte aus­si­tôt son image de mou­ton noir, de force anti­sys­tème intran­si­geante et qui parle fort. C’est dire qu’une posi­tion de rup­ture ne consti­tue pas une lubie d’intellectuel cou­pé de la réa­li­té. Elle peut certes décou­ler d’un choix théo­rique né de la réa­li­sa­tion que le capi­ta­lisme n’est pas réfor­mable parce qu’il détruit la socié­té et la nature. Mais la radi­ca­li­té de nos exi­gences répond avant tout à une situa­tion d’urgence poli­tique, à la course de vitesse enga­gée avec un adver­saire redou­table, et que nous ne pou­vons pas perdre.

Une par­tie signi­fi­ca­tive de la nou­velle géné­ra­tion mili­tante, sou­cieuse d’horizontalité liber­taire et méfiante à l’endroit des struc­tures syn­di­cales ou par­ti­daires, sous­crit à la « démul­ti­pli­ca­tion des causes de lutte et des ter­rains de mobi­li­sa­tion » dont parle François Cusset. Comment appré­hen­dez-vous ces « nou­velles radi­ca­li­tés » que l’on retrouve à Nuit debout, à Tolbiac, sur les ZAD, à Tarnac ou dans les cor­tèges « auto­nomes » ?

Ce que je prends là-dedans, c’est d’abord une cri­tique en acte des formes anciennes, par­fois usées, de mobi­li­sa­tion poli­tique. Ensuite, je per­çois dans ces « nou­velles radi­ca­li­tés » le refus d’une révi­sion à la baisse de nos espé­rances de trans­for­ma­tion. Mais votre ques­tion n’appelle pas une réponse géné­rale valable par­tout et une fois pour toutes. Quand Adama Traoré meurt dans une gen­dar­me­rie, per­sonne ne va lais­ser de côté la réa­li­té des bru­ta­li­tés poli­cières en pré­ten­dant, par exemple, que notre cause prin­ci­pale devrait être l’opposition aux accords de libre-échange. Quand les femmes n’ont pas le droit d’avorter et sont vic­times de la bru­ta­li­té de leurs conjoints, com­pa­gnons, supé­rieurs hié­rar­chiques, ou de cette subor­di­na­tion qu’induit presque par défi­ni­tion pour elles la reli­gion, qui ose­rait leur prê­cher que la prio­ri­té dont tout découle, c’est le capi­ta­lisme. Et le même rai­son­ne­ment valait pour les mobi­li­sa­tions d’il y a 30 ans contre le sida, plus récem­ment en faveur du mariage pour tous, et il vaut pour le com­bat contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, les ZAD, Notre-Dame des Landes, etc. Le pro­blème, s’il y en a un, c’est qu’on construit sou­vent à par­tir de ces évi­dences — oui, toutes ces luttes sont légi­times, elles ont, elles aus­si, un carac­tère popu­laire, et il est heu­reux qu’elles mobi­lisent du monde — une oppo­si­tion lar­ge­ment arti­fi­cielle avec le com­bat syn­di­cal ou avec celui des par­tis, dont on sug­gère qu’ils igno­re­raient l’égalité hommes-femmes, la défense de l’environnement, le com­bat contre le racisme, les dis­cri­mi­na­tions, etc. Cette pré­sen­ta­tion est cari­ca­tu­rale, ou en tout cas lar­ge­ment datée. Nul ne pré­tend plus que le com­bat éco­no­mique s’impose à tous les autres, les­quels devraient par consé­quent lui être subor­don­nés, voire sacri­fiés. Les par­tis et les syn­di­cats pro­gres­sistes sont aujourd’hui ter­ro­ri­sés à l’idée d’être pris en défaut de vigi­lance sur toutes les ques­tions liées à l’environnement, aux dis­cri­mi­na­tions, aux vio­lences poli­cières, parce qu’ils ont inté­rio­ri­sé depuis des décen­nies cha­cun des reproches qu’on leur a adres­sés à ce sujet. C’est un peu comme quand vous remer­ciez les orga­ni­sa­teurs au début d’une réunion publique : vous veillez à n’en omettre aucun. Les par­tis et les syn­di­cats avec qui il m’est arri­vé de par­ler et d’agir savent par­fai­te­ment que s’ils oublient de cocher toutes les cases, il se trou­ve­ra tou­jours quelqu’un au fond de la salle qui va pro­tes­ter que cet oubli est une forme de mépris, qu’il témoigne qu’une longue oppres­sion sexiste ou colo­niale se pour­suit. Il se dira très offen­sé, ou elle se pré­ten­dra ter­ri­ble­ment bles­sée, etc. Et une bonne par­tie du public les applau­di­ra pour ne pas paraître com­plice de l’épouvantable négli­gence qui vient d’être com­mise…

Carl Corey (http://carlcorey.com)

En revanche, la dénon­cia­tion des par­tis et des syn­di­cats, de leur archaïsme, est à la mode ; elle est même deve­nue ten­dance, y com­pris dans cer­tains mou­ve­ments sociaux. Et les médias, de leur côté, encou­ragent aus­si les « dis­si­dents », les francs-tireurs, l’homme ou la femme qui « rue dans les bran­cards », qui ne rentre pas dans les cases, qui affiche son indi­vi­dua­li­té, son impa­tience, qui parle de lui ou d’elle, qui « brise les codes », qui n’attend pas son tour, qui n’est jamais en retard d’une polé­mique ou d’une indi­gna­tion. Mais rien ne nous inter­dit de mar­cher et de mâcher du che­wing-gum à la fois : c’est-à-dire de sou­te­nir toutes sortes de com­bats légi­times et de réflé­chir à la pers­pec­tive poli­tique la plus sus­cep­tible de les arti­cu­ler en vue de leur ouvrir un débou­ché. C’est-à-dire de construire une coa­li­tion vic­to­rieuse en réflé­chis­sant à un déno­mi­na­teur com­mun. Juxtaposer des causes et des « iden­ti­tés » qui s’entrecroisent ne réclame en revanche aucun tra­vail poli­tique préa­lable, aucune négo­cia­tion, aucun calen­drier par­ti­cu­lier. C’est un peu la poli­tique sur le mode BlaBlaCar : on se ren­contre sur Internet et presque aus­si­tôt on se quitte. La « conver­gence des luttes », en revanche, il ne suf­fit pas de la pro­cla­mer, il faut y tra­vailler poli­ti­que­ment. Elle ne naît pas par géné­ra­tion spon­ta­née ; elle exige per­sis­tance, endu­rance et patience. On sait — et on le répète assez — qu’en France les par­tis d’extrême gauche, de gauche et les éco­lo­gistes sont lar­ge­ment décon­si­dé­rés. À leur place, on pri­vi­lé­gie­rait donc d’autres formes de mobi­li­sa­tion et d’organisation — souples, hori­zon­tales, en réseau comme on dit. Mais, au Royaume-Uni, le Parti tra­vailliste, qui compte 500 000 membres et qui défend une ligne anti­ca­pi­ta­liste, sans oublier pour autant l’environnement ou les com­bats fémi­nistes, est le plus puis­sant d’Europe.

« Juxtaposer des causes et des iden­ti­tés qui s’entrecroisent ne réclame aucun tra­vail poli­tique préa­lable. C’est un peu la poli­tique sur le mode BlaBlaCar : on se ren­contre sur Internet et presque aus­si­tôt on se quitte. »

Et puis, par­lons de Nuit debout puisque vous l’avez évo­qué. Enthousiasmant au départ, ce mou­ve­ment s’est enli­sé dans des palabres inter­mi­nables qui ont las­sé même ceux qui y par­ti­ci­paient, au point de vider pro­gres­si­ve­ment la place de la République. Nuit debout n’oubliait aucune cause, ni la ZAD, ni Tarnac, ni les anti­spé­cistes, ni quoi que ce soit sus­cep­tible d’intéresser qui que ce soit. Mais en vue de quel objec­tif ? Quelle était sa prio­ri­té ? La prise de parole per­ma­nente ? Et après ? Le mou­ve­ment a expri­mé à sa manière cette nou­velle radi­ca­li­té anti­hié­rar­chique, anti­au­to­ri­taire, un peu nar­cis­sique, « amou­reuse d’elle-même » pour reprendre l’expression que Thomas Frank avait employée quelques années plus tôt à pro­pos de Occupy Wall Street. Ne nous abs­te­nons donc pas de faire aus­si le bilan des « nou­velles radi­ca­li­tés », de ces mou­ve­ments qu’on pro­clame — depuis déjà plu­sieurs décen­nies … — nova­teurs, auto­nomes, hori­zon­taux, en réseau. Qui attirent-ils, quelles sont leurs réa­li­sa­tions ? Se retrou­ver sur la même place, écou­ter de la musique, se par­ler, faire connais­sance, s’instruire, pas­ser un moment de liber­té ensemble, oublier les contraintes d’une exis­tence ordi­naire ou car­ré­ment s’y sous­traire, rejouer À nous la liber­té, le film de René Clair (en 1931…) dans lequel une usine fonc­tionne toute seule pen­dant que les ouvriers pêchent, font la sieste et pique-niquent, c’est pré­cieux, mais c’est rare­ment davan­tage qu’un moment dans une lutte. Même si une embel­lie est tou­jours bonne à prendre…

Vous avez récem­ment tan­cé « le ver­biage uni­ver­si­taire gau­chiste et post­co­lo­nial usi­né dans les éta­blis­se­ments d’élite amé­ri­cains ». Si, à l’instar de Walter Benn Michaels, vous cri­ti­quez l’usage libé­ral qui peut être fait de la notion de « diver­si­té », com­ment pal­lier au manque d’« alliances » dont par­lait il y a peu Assa Traoré entre le camp anti­ca­pi­ta­liste et les reven­di­ca­tions issues des quar­tiers popu­laires ou des mino­ri­tés eth­niques et reli­gieuses dis­cri­mi­nées ?

Walter Benn Michaels a per­çu avant beau­coup d’autres ce qui aujourd’hui saute aux yeux. On peut sou­hai­ter davan­tage de diver­si­té et de mul­ti­cul­tu­ra­lisme, mais à condi­tion de com­prendre qu’une telle exi­gence n’a rien de sub­ver­sif. Le sys­tème capi­ta­liste s’en accom­mode à mer­veille. L’Assemblée natio­nale n’a jamais comp­té autant de femmes, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont une femme à la tête de leur exé­cu­tif, les États-Unis ont eu un chef d’État major, une secré­taire d’État et un pré­sident noirs. Simultanément, la « diver­si­té » ne cesse de recu­ler en matière de repré­sen­ta­tion des caté­go­ries popu­laires au Parlement, dans les grandes écoles, à la tête des entre­prises. Il y a 15 ans déjà, pré­sen­tant à la presse une entre­prise dont il avait chan­gé le nom parce que l’ancien, celui de la Générale des Eaux, sen­tait trop les magouilles et les pots de vin, Jean-Marie Messier pro­met­tait qu’avec Vivendi, « ensemble, nous allons créer une entre­prise hors du com­mun, mul­ti­cul­tu­relle, géné­reu­se­ment ouverte sur le monde et sa diver­si­té. Ainsi, nous serons le groupe mon­dial de com­mu­ni­ca­tion le plus en phase avec la socié­té de demain ». Et puis, le manque d’alliances dont souffre le camp anti­ca­pi­ta­liste n’est nul­le­ment cir­cons­crit aux « quar­tiers popu­laires » aux­quels vous pen­sez, ceux où vivent des « mino­ri­tés eth­niques et reli­gieuses ». Ce divorce entre la gauche et le peuple, on le retrouve en France dans le Pas-de-Calais, le Var, la Meuse ; aux États-Unis, en Louisiane, au Kentucky, en Virginie occi­den­tale ; en Grande Bretagne, dans le Yorkshire ; en Italie, dans le Mezzogiorno. Ce ne sont ni le peu de « diver­si­té » ni son refus qui l’expliquent. Plutôt le res­sen­ti­ment né d’un aban­don, d’une tra­hi­son.

Carl Corey (http://carlcorey.com)

On a trop ten­dance — lorsqu’il s’agit des groupes sociaux qu’on n’entend presque jamais parce que, à la dif­fé­rence des classes moyennes urbaines et culti­vées, ils ne squattent pas des médias comme France Inter et ne vivent pas dans les grandes métro­poles — à rame­ner ce qui les inté­resse à des thèmes par­ti­cu­liers, un peu ver­mou­lus ou inquié­tants, for­cé­ment moins dis­tin­gués et moins uni­ver­sels que ceux de la bour­geoi­sie culti­vée… Disons la chasse ou les limi­ta­tions de vitesse pour les « petits Blancs » qui votent mal, l’islam dans cer­taines ban­lieues. Pourtant, s’il y a bien un point com­mun entre les caté­go­ries popu­laires, c’est qu’elles n’appuient jamais très long­temps ceux qui les regardent de haut, leur font la leçon et sys­té­ma­ti­que­ment négligent leurs inté­rêts. Or leurs inté­rêts, elles les défi­nissent toutes de la même manière : emploi, pou­voir d’achat, école, san­té, ave­nir. Au moment du Front popu­laire, on appe­lait ça le pain et les roses. Alors oui, lorsque le « camp anti­ca­pi­ta­liste » est incar­né par des uni­ver­si­taires obsé­dés par les der­nières lubies des cam­pus amé­ri­cains (les­quels sont réser­vés, il faut le rap­pe­ler, à la toute petite mino­ri­té d’étudiants dont les parents peuvent payer des droits d’inscription exor­bi­tants) ou par des mili­tants d’autant plus radi­caux que leurs pers­pec­tives de l’emporter sont nulles (et qu’ils en sont par­fai­te­ment conscients), ceux pour qui l’action poli­tique n’est ni une habi­tude, ni une pro­fes­sion, ni un diver­tis­se­ment n’ont aucune rai­son de ral­lier leur camp. La meilleure arme contre la dépo­li­ti­sa­tion, c’est une dyna­mique de lutte col­lec­tive et de vic­toire : on va gagner, on peut gagner !

En appor­tant votre sou­tien à François Ruffin, en 2017, vous avez loué sa volon­té « uni­taire » et sa prise en compte de la ques­tion éco­lo­gique. Le Monde diplo­ma­tique titrait en 2016 « Écologie ou bar­ba­rie » : cet enjeu pour­rait-il consti­tuer la base fédé­ra­tive des luttes en cours et à venir ?

« Lorsque le camp anti­ca­pi­ta­liste est incar­né par des uni­ver­si­taires obsé­dés par les der­nières lubies des cam­pus amé­ri­cains, ceux pour qui l’action poli­tique n’est ni une habi­tude, ni un diver­tis­se­ment n’ont aucune rai­son de ral­lier leur camp. »

L’avantage de la cause éco­lo­gique, c’est son carac­tère péda­go­gique. Peu de rai­sons d’entrer en poli­tique sont aus­si évi­dentes, pres­santes, urgentes, que l’idée d’une exis­tence mise en péril à terme rela­ti­ve­ment proche. Or la contra­dic­tion fon­da­men­tale entre, d’une part, le pro­duc­ti­visme, le mar­ché capi­ta­liste, la mon­dia­li­sa­tion, le libre-échange et, d’autre part, la pro­tec­tion de la pla­nète saute aux yeux. L’idée d’aller cher­cher de la main d’œuvre là où elle est moins chère, de pro­duire tou­jours plus de machines ou de télé­phones pro­gram­més pour se déré­gler, de recher­cher au bout du monde les com­po­sants d’un pro­duit sans s’employer plu­tôt à les fabri­quer sur place, ce qui évi­te­rait des trans­ports inutiles et des pol­lu­tions sup­plé­men­taires, l’idée aus­si de trans­for­mer le Sud en pou­belle des déchets du Nord, tout cela a un sens éco­no­mique dans une logique de mar­ché, de concur­rence, de retour rapide sur inves­tis­se­ment. Mais un cal­cul pareil devient des­truc­teur, cri­mi­nel, sitôt qu’on juge prio­ri­taire le sou­ci de l’environnement — c’est-à-dire celui de la san­té, de la vie, de l’avenir.

Toutefois, pour que cette cause, cette conscience fédère les luttes en cours, il fau­drait qu’on cesse d’utiliser l’argument de l’écologie pour stig­ma­ti­ser les popu­la­tions qui n’ont ni les moyens de tra­vailler près de chez elles et de s’y rendre en vélo dans des grandes villes où le prix du mètre car­ré est exor­bi­tant, ni ceux d’acheter des pro­duits sains qui sou­vent coûtent plus cher, ni ceux de boy­cot­ter les hyper­mar­chés, leurs par­kings gra­tuits et leurs prix sacri­fiés. Et qui ne peuvent pas non plus refu­ser, s’ils sont Américains et vivent dans les Appalaches, un emploi de mineur vu qu’il n’y a pas pour eux d’autre tra­vail qui paie­rait autant. On voit alors que la solu­tion ne peut être que col­lec­tive, c’est-à-dire sociale. Or c’est là tout ce que le capi­ta­lisme déteste. Au point que l’un de ses pen­seurs majeurs, Milton Friedman, qua­li­fiait il y a 15 ans le sou­ci de l’environnement de « lar­ge­ment sur­es­ti­mé ». Il avait quand même son idée sur le sujet : « La meilleure solu­tion serait de lais­ser les gens — d’un côté, ceux qui s’es­timent lésés par la pré­sence de fumées, de l’autre, les indus­triels qui en sont res­pon­sables — négo­cier entre eux l’ar­ran­ge­ment qui les satis­fait le mieux. » En somme, sa « solu­tion » c’était une fois de plus un méca­nisme de mar­ché ! Mais depuis que Pékin et Bombay sont à leur tour deve­nus irres­pi­rables, c’est toute l’humanité qui est « lésée par la pré­sence de fumées ».

Carl Corey (http://carlcorey.com)

Un autre chan­tier divise bru­ta­le­ment les par­ta­geux : l’internationalisme. Donc les États-nations. Un « sou­ve­rai­nisme de gauche » se dif­fuse depuis quelques années et porte jusque dans la gauche radi­cale : œuvrer au dépé­ris­se­ment des enti­tés natio­nales, comme le sou­hai­taient le mar­xisme et l’anarchisme his­to­riques, fait-il néces­sai­re­ment le jeu du libé­ra­lisme ?

Vous évo­quez le mar­xisme ou l’anarchisme, mais si vous aviez rat­ta­ché l’idée du dépé­ris­se­ment des enti­tés natio­nales au forum de Davos et aux com­bat­tants du cali­fat vous auriez aus­si­tôt ren­du ce pro­jet moins atti­rant… L’abolition des fron­tières demeure l’utopie finale de la gauche radi­cale, mais elle com­porte un préa­lable : que le mode de pro­duc­tion orga­ni­sé autour de la pro­prié­té pri­vée ait dis­pa­ru. En atten­dant, les fron­tières res­te­ront le cadre dans lequel s’exerce la sou­ve­rai­ne­té popu­laire. Les révo­lu­tions les plus inter­na­tio­na­listes ont écla­té dans des États-nations. La Commune de Paris, tout en étant par­tiel­le­ment diri­gée par des mili­tants révo­lu­tion­naires étran­gers, se mon­trait extrê­me­ment atta­chée à la défense natio­nale et beau­coup plus patriote que les Versaillais qui, au même moment, pac­ti­saient avec l’occupant prus­sien. Un cas de figure qu’on a retrou­vé ensuite. L’effacement des fron­tières ici et main­te­nant, dans un mar­ché capi­ta­liste, est sur­tout le pro­jet des ultra­li­bé­raux. Ils sou­haitent que les mar­chan­dises cir­culent, que les doua­niers dis­pa­raissent, que la concur­rence « libre et non faus­sée » joue au détri­ment des conquêtes sociales du mou­ve­ment ouvrier. Et quand l’Union euro­péenne com­bat les États-nations, ce n’est pas prin­ci­pa­le­ment pour les bonnes rai­sons que vous met­tez en avant (la crainte du natio­na­lisme et le sou­ve­nir des guerres), mais pour une mau­vaise. L’UE refuse que quelque sou­ve­rai­ne­té natio­nale que ce soit puisse remettre en cause les règles libé­rales et moné­ta­ristes qu’elle a gra­vées dans le marbre des trai­tés. Cela a valu pour la Grèce, la France, l’Italie.

Certains tra­vaillistes bri­tan­niques, mino­ri­taires, sou­haitent le Brexit parce qu’ils veulent rena­tio­na­li­ser les che­mins de fer, l’eau, l’électricité, ce que les trai­tés euro­péens leur inter­di­raient. Sont-ils « sou­ve­rai­nistes » ? Quand ils s’opposent au dum­ping sala­rial que favo­rise l’emploi chez eux de tra­vailleurs déta­chés ori­gi­naires d’autres États euro­péens, sont-ils moins inter­na­tio­na­listes que les action­naires des mul­ti­na­tio­nales dont l’horizon est à la fois la pla­nète et le divi­dende ? Ces action­naires sont d’ailleurs éga­le­ment ceux qui pra­tiquent un apar­theid social de fait dans des villes réser­vées aux riches. Autant dire qu’ils adorent l’ouverture des fron­tières à condi­tion de pou­voir déployer pour eux-mêmes et pour leur pro­gé­ni­ture toutes les stra­té­gies d’évitement rési­den­tiel et sco­laire. Mieux vaut par consé­quent évi­ter de trans­for­mer cette ques­tion de l’internationalisme en nou­velle reli­gion déta­chée de l’analyse d’un rap­port de force social et mon­dial. Lequel, depuis quelques décen­nies, s’est inflé­chi au pro­fit du capi­tal plu­tôt que du tra­vail, et d’un espace déter­ri­to­ria­li­sé (éco­no­mique ou, le cas échéant, reli­gieux) plu­tôt que des États-nations. Cette dyna­mique pro­voque une inquié­tude légi­time auprès des popu­la­tions les plus fra­giles, les plus domi­nées. Répondre autre­ment que par des incan­ta­tions à leur demande de pro­tec­tion ou de riposte réclame une stra­té­gie de prise du pou­voir. Faute de quoi, elles cher­che­ront aide et assis­tance auprès de nos adver­saires les plus féroces, en nous objec­tant que nous bras­sons du vent et qu’elles ne peuvent plus attendre.


Photo de ban­nière : Carl Corey (http://carlcorey.com)


REBONDS

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☰ Lire notre entre­tien avec Philippe Martinez : « Qui est moderne et qui est rin­gard ? », décembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Jean-Claude Poirson : « Des ouvriers en lutte qui relèvent la tête », novembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Frédéric Lordon : « L’internationalisme réel, c’est l’organisation de la conta­gion », juillet 2016
☰ Lire notre entre­tien avec François Ruffin : « Camping est un bon film poli­tique », mars 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Julian Mischi : « Il y a une déva­lo­ri­sa­tion géné­rale des milieux popu­laires », juin 2015

  1. Ministère de l’Économie et des Finances.
  2. Thomas Franck, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, 2008.
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Au sommaire :
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