Le populisme : qu’est-ce donc ?


Texte inédit pour le site de Ballast

Hugo Chávez ? Populiste. Marine Le Pen ? Populiste. Mélenchon, Donald Trump, Poutine, le zapa­tisme et le Brexit ? Populistes. On reste en droit de s’étonner : le mot « popu­lisme » est deve­nu un signi­fiant sans signi­fié, ser­vant, à lon­gueur d’articles et d’interventions télé­vi­sées, à dési­gner tout, son contraire et sou­vent n’importe quoi. De la gauche radi­cale à l’extrême droite, qui­conque s’en prend au sys­tème éco­no­mique et poli­tique en place se voit acco­ler l’étiquette désor­mais inju­rieuse — « Le popu­lisme, voi­là l’ennemi ! », iro­ni­sait déjà Serge Halimi dans les pages du Monde diplo­ma­tique en 1996. Le mot est pour­tant riche d’une his­toire sociale, en Russie comme aux États-Unis, pre­miers pays à avoir vu fleu­rir des mou­ve­ments le reven­di­quant. Un retour aux sources, syn­thé­tique et dépas­sion­né, à l’heure où le très dis­cu­té « popu­lisme de gauche » se taille une place de choix dans l’espace poli­tique. ☰ Par Pierre-Louis Poyau


C’est Emmanuel Macron qui, le 7 jan­vier der­nier, s’est vu taxer de popu­lisme sur les ondes de RTL par le pré­sident du Sénat Gérard Larcher. Ce der­nier consi­dère en effet la volon­té du pré­sident de limi­ter le cumul à trois man­dats dans le temps pour les séna­teurs comme un « gad­get » ris­quant de « nour­rir le popu­lisme ». Incarnation de la Haute fonc­tion publique d’État, pas­sé par la banque Rothschild, le pré­sident de la République ne pré­sente pour­tant guère le pro­fil d’un « popu­liste ». Si la sor­tie de Larcher peut sur­prendre au prime abord, on aurait tort de s’en for­ma­li­ser. Dans un édi­to­rial du Monde, le jour­na­liste Alain Frachon s’étonne ain­si que, mal­gré la « reprise de la crois­sance », le popu­lisme ne reflue pas. Et d’amalgamer sous ce vocable des mou­ve­ments aus­si divers que nom­breux. L’« ultra­droite euro­grin­cheuse » au pou­voir en Pologne et en Hongrie ? Le pou­voir éta­su­nien ? Le mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste cata­lan ? Populistes, bien sûr. La revue libé­rale Contrepoints fus­tige quant à elle, dans une sub­tile allu­sion à la Chine maoïste, « le petit livre rouge du par­fait popu­liste » de Jean-Luc Mélenchon.

« La notion de popu­lisme, telle qu’employée par les médias mains­tream et la plu­part des acteurs poli­tiques, n’est en réa­li­té que l’avatar le plus récent d’une défiance sécu­laire à l’égard du peuple. »

D’où vient donc cette notion par­ti­cu­liè­re­ment à la mode depuis quelques années ? Elle appa­raît pour la pre­mière fois en 1984 dans le sens com­mun qu’on lui connaît aujourd’hui, sous la plume du poli­tiste Pierre-André Taguieff ; il la défi­nit comme une « solu­tion auto­ri­taire » repo­sant sur le cha­risme d’un chef et carac­té­ri­sée par l’appel au peuple contre les élites oli­gar­chiques. Dénoncée par la socio­logue Annie Collovald pour sa pau­vre­té conceptuelle1Annie Collovald, Le « popu­lisme du FN », un dan­ge­reux contre­sens, Éditions du Croquant, 2004., la notion de popu­lisme est carac­té­ri­sée par un flou extrême qui lui per­met d’amalgamer des mou­ve­ments issus de tout le spectre poli­tique. À quelle per­ti­nence scien­ti­fique peut pré­tendre une notion qui range sous la même ban­nière des for­ma­tions aus­si radi­ca­le­ment dif­fé­rents que le Parti com­mu­niste fran­çais, le mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste cata­lan, l’extrême droite hon­groise ou le par­ti répu­bli­cain amé­ri­cain ? Ainsi que l’observe l’historien Guillaume Roubaud-Quashie, « d’un simple point de vue des­crip­tif, mettre Marine Le Pen et Hugo Chávez dans la même caté­go­rie poli­tique, ce n’est pas un pro­grès de la pen­sée poli­tique… Il s’agit de pen­sées pro­fon­dé­ment dif­fé­rentes, donc for­ger un mot qui explique qu’il s’agit de la même chose, c’est une régres­sion au plan intel­lec­tuel2Guillaume Roubaud-Quashie, « Le popu­lisme fleu­rit là où on masque la lutte des classes », Le Vent se lève, 13 octobre 2017. ». Le flou de la notion est volon­taire, en ce qu’il per­met de dis­cré­di­ter toute vel­léi­té de chan­ge­ment radi­cal du sys­tème éco­no­mique et poli­tique en place.

Comme le relève le phi­lo­sophe Jacques Rancière, la notion de popu­lisme s’articule autour de trois traits prin­ci­paux : une rhé­to­rique qui s’adresse direc­te­ment au peuple par-delà ses repré­sen­tants ; la dénon­cia­tion de la cor­rup­tion des élites diri­geantes ; un dis­cours iden­ti­taire qui exprime le rejet et la crainte des étran­gers. Ce terme ne sert donc pas à dési­gner une force poli­tique en par­ti­cu­lier mais « tire son pro­fit des amal­games qu’il per­met entre des forces poli­tiques qui vont de l’extrême droite à la gauche radi­cale. […] Il sert sim­ple­ment à des­si­ner l’image d’un cer­tain peuple3Jacques Rancière, « L’introuvable popu­lisme », Qu’est-ce qu’un peuple ?, La Fabrique, 2013. ». La notion de popu­lisme donne en effet l’image d’un peuple « carac­té­ri­sé par l’alliage redou­table d’une capa­ci­té — la puis­sance brute du grand nombre — et d’une inca­pa­ci­té — l’ignorance attri­buée à ce même grand nombre.4Ibid. ». Elle véhi­cule éga­le­ment le cli­ché d’un peuple intrin­sè­que­ment xéno­phobe, « meute habi­tée par une pul­sion pri­maire de rejet qui vise en même temps les gou­ver­nants qu’elle déclare traîtres, faute de com­prendre la com­plexi­té des méca­nismes poli­tiques, et les étran­gers qu’elle redoute par atta­che­ment ata­vique à un cadre de vie mena­cé par l’évolution démo­gra­phique, éco­no­mique et sociale5Ibid. ». La notion de popu­lisme, telle qu’employée par les médias mains­tream et la plu­part des acteurs poli­tiques, n’est en réa­li­té que l’avatar le plus récent d’une défiance sécu­laire à l’égard du peuple. Déjà, dans la seconde moi­tié du XIXe siècle, les pro­mo­teurs de la psy­cho­lo­gie des foules, Hippolyte Taine et Gustave Le Bon, fai­saient du peuple une masse stu­pide et gré­gaire, sus­cep­tible de suivre n’importe quel lea­der qui flat­te­rait de manière déma­go­gique ses sup­po­sés bas ins­tincts. Mais si le terme de popu­lisme n’était pas employé dans ce sens à l’époque, c’est parce qu’il ren­voyait alors à une toute autre réa­li­té.

Hugo Chávez (DR)

Le populisme historique : les cas russe et américain

Au XIXe siècle et au début du XXe, le terme sert en effet à décrire des forces poli­tiques aux contours bien défi­nis. En Russie, il est connu sous le nom de narod­ni­chest­vo et désigne le mou­ve­ment d’opposition d’une par­tie des intel­lec­tuels russes au tsarisme6Paul Claudel, « POPULISME, Russie », Encyclopædia Universalis.. Issus de la classe moyenne, impré­gnés de culture occi­den­tale et conscients du retard éco­no­mique de leur pays par rap­port à l’Europe de l’Ouest, ces mili­tants se donnent pour but l’éducation de la pay­san­ne­rie au moyen d’une « croi­sade vers le peuple » fon­dée sur l’agitation poli­tique dans les cam­pagnes. L’échec est total : impi­toya­ble­ment tra­qués par la police, les popu­listes se heurtent à la défiance de la pay­san­ne­rie. Face à ce revers, le mou­ve­ment popu­liste se scinde en deux ten­dances : le groupe La Volonté du peuple, par­ti­san de la pro­pa­gande par le fait et de la vio­lence révo­lu­tion­naire (res­pon­sable de l’assassinat du tsar Alexandre II en 1882) ; l’organisation Partage noir, qui regroupe les pro­mo­teurs de l’agitation poli­tique. De cette der­nière naî­tront deux des prin­ci­paux acteurs poli­tiques des révo­lu­tions de février et octobre 1917 : le par­ti des consti­tu­tion­nels-démo­crates (réfor­mistes favo­rables à l’instauration du par­le­men­ta­risme) et le Parti ouvrier social-démo­crate de Russie. Le mou­ve­ment popu­liste signe donc l’acte de nais­sance de la gauche poli­tique en Russie. Il regroupe en son sein les ancêtres des prin­ci­pales forces poli­tiques de gauche qui pren­dront leur essor à la fin du XIXe et au début du XXe siècles : libé­raux, socia­listes et anar­chistes.

« Le mou­ve­ment popu­liste signe l’acte de nais­sance de la gauche poli­tique en Russie. »

Aux États-Unis, le popu­lisme naît à la fin du XIXe siècle7Marie-France Toinet, « POPULISME, États-Unis », Encyclopædia Universalis.. Mouvement rural, il prend son essor dans le contexte de la Grande Dépression de 1873, qui frappe dure­ment les cam­pagnes. Les fer­miers voient leur niveau de vie s’effondrer sous la double action de la baisse des prix agri­coles et de la hausse du prix des pro­duits manu­fac­tu­rés. La spé­cu­la­tion fon­cière et l’augmentation des tarifs de che­min de fer acculent les ruraux à l’emprunt, les pla­çant dans les mains des banques. La pay­san­ne­rie com­mence à s’organiser, notam­ment via la créa­tion des Granges, sortes de coopé­ra­tives qui regroupent 800 000 membres en 1875 dans l’ouest et le sud. Dans l’Iowa, le Wisconsin, le Minnesota et l’Illinois, des majo­ri­tés poli­tiques locales favo­rables aux Granges par­viennent à se faire élire. Au début des années 1890, une alliance de coopé­ra­tives fonde le Parti popu­liste, au pro­gramme radi­cal : natio­na­li­sa­tion des che­mins de fer, créa­tion d’un impôt pro­gres­sif sur le reve­nu, frappe libre de l’argent (contre la mon­naie rare qui aug­mente le coût des emprunts), vote à bul­le­tin secret, usage du réfé­ren­dum. « Le peuple est aux abois : que les limiers de l’argent qui nous har­cèlent prennent garde ! » tonne alors l’une de ses mili­tantes afin de dénon­cer le pou­voir « de Wall Street8Cité dans « Le popu­lisme, voi­là l’ennemi ! », Serge Halimi, Le Monde diplo­ma­tique, avril 1996. ». James Weaver, can­di­dat du par­ti aux élec­tions pré­si­den­tielles de 1892, par­vient à réunir un mil­lion de voix sur 12 mil­lions de suf­frages expri­més. Aux légis­la­tives de 1894, le par­ti ras­semble 1,5 mil­lion de voix et fait élire 7 repré­sen­tants. C’est tou­te­fois le début de la fin pour les popu­listes amé­ri­cains : le par­ti démo­crate par­vient à récu­pé­rer l’essentiel de la base mili­tante du par­ti popu­liste en inté­grant à son pro­gramme cer­taines de ses reven­di­ca­tions. Aux pré­si­den­tielles de 1896, le can­di­dat popu­liste se retire au pro­fit de William Jennings Bryan, figure de l’aile gauche des démo­crates.

Dans une pers­pec­tive his­to­rique, le terme de popu­lisme désigne des phé­no­mènes poli­tiques spé­ci­fiques. En Russie, il s’agit d’une ten­ta­tive de poli­ti­sa­tion popu­laire menée par des intel­lec­tuels issus de la classe moyenne et prô­nant un pro­gramme de réformes clair : ins­tau­ra­tion des liber­tés poli­tiques essen­tielles, par­le­men­ta­risme, réforme agraire… Aux États-Unis, c’est un mou­ve­ment pro­pre­ment popu­laire qui voit des cen­taines de mil­liers de pay­sans s’organiser en coopé­ra­tive avant de trou­ver un débou­ché ins­ti­tu­tion­nel dans la créa­tion du par­ti popu­liste. Dans le cas russe comme dans l’exemple amé­ri­cain, le terme de popu­lisme ne se veut pas un concept et ne doit pas s’entendre comme une caté­go­rie poli­tique : il décrit une réa­li­té spé­ci­fique. Avant que des poli­tistes tels que Pierre-André Taguieff ne s’en emparent pour amal­ga­mer tous les mou­ve­ments contes­tant l’ordre en place, le terme de popu­lisme n’en était pas moins géné­ra­le­ment asso­cié à la gauche (son­geons par ailleurs au prix lit­té­raire fran­çais du roman popu­liste, créé dans l’entre-deux-guerres afin d’en « finir avec les per­son­nages du beau monde9Léon Lemonnier, L’Œuvre, août 1929. »). Depuis le début des années 1980, un cer­tain nombre d’intellectuels post-mar­xistes ont ten­té de se res­sai­sir de ce terme his­to­ri­que­ment char­gé et de lui don­ner une nou­velle épais­seur concep­tuelle dans le but d’en faire le fon­de­ment du renou­veau intel­lec­tuel du cou­rant pro­gres­siste.

Pablo Iglesias, de Podemos (EFE / BALLESTEROS)

Le populisme de gauche : quel renouveau théorique ?

C’est en 1985 que paraît l’ouvrage majeur des phi­lo­sophes Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stra­té­gie socia­liste, au fon­de­ment de ce qui devien­dra « le popu­lisme de gauche ». Ces deux intel­lec­tuels appar­tiennent à un cou­rant que l’on peut qua­li­fier de « post-mar­xiste » — l’une de ses carac­té­ris­tiques est la cri­tique de l’idée mar­xiste selon laquelle la classe ouvrière aurait un inté­rêt fon­da­men­tal dans le socia­lisme. Autrement dit, selon les post-mar­xistes, la posi­tion d’un indi­vi­du dans le sys­tème éco­no­mique ne déter­mine en aucun cas son posi­tion­ne­ment poli­tique : « La socié­té ne peut être conçue comme le déploie­ment d’une logique qui lui serait exté­rieure, quel que soit le point de départ de cette logique : forces pro­duc­tives, esprit abso­lu comme l’entendait Hegel, lois de l’Histoire ou autre. Tout ordre résulte de l’articulation tem­po­raire et pré­caire de pra­tiques contin­gentes10Chantal Mouffe, L’Illusion du consen­sus, Albin Michel, 2016, p. 31.. » Le mar­xisme ortho­doxe est ici dénon­cé comme un essen­tia­lisme « qui fai­sait de l’existence des idées poli­tiques le préa­lable à leur arti­cu­la­tion dans le dis­cours » et « dans lequel les iden­ti­tés poli­tiques dépen­daient de la posi­tion de l’acteur social dans les rap­ports de pro­duc­tion11Ibid. ». Le popu­lisme de gauche de Mouffe et Laclau est la réponse à cette erreur sup­po­sée des mar­xistes ortho­doxes. Il repose sur deux notions essen­tielles : l’antagonisme et l’hégémonie. Antagoniste (qui oppose deux enne­mis) — ou plu­tôt ago­nis­tique (deux adver­saires) —, la poli­tique l’est néces­sai­re­ment : elle ne peut échap­per à la néga­ti­vi­té, par­cou­rue qu’elle est de conflits pour les­quels il n’y a tout sim­ple­ment pas de solu­tion ration­nelle : le « bien com­mun » n’existant pas en soi, il y aura tou­jours une lutte pour sa défi­ni­tion, la lutte ago­nis­tique. Tout ordre poli­tique et social est hégé­mo­nique en ce qu’il est le résul­tat de « pra­tiques cher­chant à éta­blir un ordre dans un contexte de contin­gence12Chantal Mouffe et Inigo Errejon, Construire un peuple — Pour une radi­ca­li­sa­tion de la démo­cra­tie, Cerf, 2017, p. 31. ». Tout ordre poli­tique est pré­caire : il est le résul­tat du tra­vail hégé­mo­nique d’une alliance d’acteurs sociaux. L’influence du pen­seur com­mu­niste ita­lien Gramsci sur les popu­listes de gauche est ici mani­feste : « pour arri­ver à éta­blir une hégé­mo­nie, il est néces­saire d’articuler dif­fé­rents groupes en créant entre eux une volon­té col­lec­tive13Ibid. p. 64. ». La Révolution fran­çaise peut ain­si être décrite comme l’aboutissement de l’alliance de la bour­geoi­sie du tiers état et des classes popu­laires des villes et des cam­pagnes — ce que Gramsci qua­li­fie de « bloc his­to­rique ».

« Le dis­cours des popu­listes de gauche doit se fon­der sur l’articulation d’un nous (le peuple, les 99 %, …) et d’un eux (la caste, l’oligarchie, la petite élite poli­tique et éco­no­mique au pou­voir). »

Pourquoi, dès lors, les post-mar­xistes que sont Mouffe et Laclau reven­diquent-il l’étiquette popu­liste ? Parce que l’horizon des forces pro­gres­sistes doit être la construc­tion d’un peuple. Le « peuple », chez les deux phi­lo­sophes, n’existe tout sim­ple­ment pas en soi : dans une pers­pec­tive construc­ti­viste, il doit être crée par des pra­tiques hégé­mo­niques (rela­tives au dis­cours, notam­ment). La construc­tion d’une hégé­mo­nie, comme le sou­ligne l’un des cadres de Podemos, Iñigo Errejón, passe par trois étapes. En pre­mier lieu, l’incarnation de l’universel par un par­ti­cu­lier : le groupe social qui cherche à impo­ser sa vision du monde doit appa­raître comme le garant de l’intérêt géné­ral. La fameuse théo­rie du ruis­sel­le­ment, très popu­laire à l’aube des années 1980, illustre ce prin­cipe à mer­veille : selon les éco­no­mistes néo­li­bé­raux, l’argent ver­sé aux plus riches via les baisses d’impôt béné­fi­cie­ra à tout le monde — ce que les riches éco­no­misent en impôts, ils en feront pro­fi­ter tout un cha­cun grâce aux inves­tis­se­ments qu’ils pour­ront main­te­nant effec­tuer. Deuxième étape de la construc­tion hégé­mo­nique, la créa­tion d’un consen­te­ment : « Ceux qui com­mandent sont ceux qui ont la capa­ci­té de construire un consen­te­ment géné­ral autour de leur orien­ta­tion et de faire que les gens voient le monde à tra­vers les lunettes, les mots, les concepts des sec­teurs diri­geants14Ibid. p. 70.. » La troi­sième et der­nière étape est la construc­tion du ter­rain où se tient le débat. En d’autres termes, le groupe social qui tente d’instaurer un ordre hégé­mo­nique doit faire en sorte d’amener ses adver­saires sur son ter­rain, de les contraindre à employer ses propres mots, à rai­son­ner dans son cadre de pen­sée. Margaret Thatcher, que l’on inter­ro­geait sur la réus­site poli­tique dont elle était la plus fière, répon­dit ain­si qu’il s’agissait de « Tony Blair et du nou­veau tra­vaillisme. Nous avons obli­gé nos adver­saires à chan­ger d’opinion ». Pour les popu­listes de gauche, les forces pro­gres­sistes doivent adop­ter cette stra­té­gie hégé­mo­nique que le néo­li­bé­ra­lisme a par­fai­te­ment su employer. C’est le seul moyen de construire une alliance poli­tique et sociale sus­cep­tible de prendre le pou­voir, de le conser­ver et d’en faire quelque chose.

Dans une pers­pec­tive ago­nis­tique, le dis­cours des popu­listes de gauche doit se fon­der sur l’articulation d’un « nous » (le peuple, les 99 %, …) et d’un « eux » (la caste, l’oligarchie, la petite élite poli­tique et éco­no­mique au pou­voir). Seule cette arti­cu­la­tion, net­te­ment plus effi­cace que le dis­cours de l’antagonisme de classe du mar­xisme ortho­doxe, est à même de per­mettre aux forces de pro­grès de conqué­rir le pou­voir. Ce renou­veau théo­rique a connu dif­fé­rentes ten­ta­tives de tra­duc­tion poli­tique. Le mou­ve­ment espa­gnol Podemos en est sans doute l’exemple le plus frap­pant. Au sein du par­ti, exit les réfé­rents tra­di­tion­nels de la gauche (qu’il s’agisse des mots d’ordre, des cou­leurs et jusqu’au terme même de « gauche ») : ces codes, à leurs yeux dis­cré­di­tés par les poli­tiques néo­li­bé­rales des socia­listes espa­gnols, doivent être aban­don­nés au pro­fit du dip­tyque « nous » / « eux », qu’ils estiment bien davan­tage mobi­li­sa­teur. En France, la France insou­mise de Jean-Luc Mélenchon s’est essayée à cette stra­té­gie au cours de la der­nière élec­tions pré­si­den­tielle : qua­si dis­pa­ri­tion des dra­peaux de par­tis au pro­fit des cou­leurs natio­nales lors des mee­tings (expres­sion polé­mique des accents patrio­tiques que la FI, à l’instar de Podemos, ne cherche pas à dis­si­mu­ler), qua­si aban­don des réfé­rences à « la gauche » au pro­fit d’un dis­cours de dénon­cia­tion de la « caste » ou de « l’oligarchie ».

Jean-Luc Mélenchon en mee­ting à Paris, 2017 (Sipa)

La stra­té­gie popu­liste — qui irrigue à pré­sent une par­tie signi­fi­ca­tive de la gauche euro­péenne contem­po­raine, de Podemos à la France insou­mise, jusqu’au tour­nant pris par le Labour bri­tan­nique depuis l’élection de Jeremy Corbyn (mêlant rhé­to­rique popu­liste et réfé­rences à l’histoire et aux codes du vieux mou­ve­ment tra­vailliste pré-Tony Blair) — compte, bien enten­du, son lot de contemp­teurs. On peut même dire que les cri­tiques abondent. Ne seront évo­quées ici que celles qui viennent de la gauche et plus pré­ci­sé­ment de la gauche mar­xiste. Si, pour l’anthropologue Jean-Loup Amselle, le popu­lisme a intrin­sè­que­ment par­tie liée avec le racisme et la confu­sion « rouge-brune »15Les Nouveaux rouges-bruns — Le racisme qui vient, Lignes, 2014., le terme de « peuple » ne sau­rait, aux yeux du phi­lo­sophe com­mu­niste Alain Badiou, avoir que deux signi­fi­ca­tions, néga­tives, dans les socié­tés occi­den­tales : celle d’un peuple fon­dé sur une iden­ti­té natio­nale ou raciale ; celle d’un peuple enten­du comme « classe moyenne », le peuple du néo­li­bé­ra­lisme, « libre de consom­mer les vains pro­duits dont le Capital la gave16Alain Badiou, « Vingt-quatre notes sur les usages du mot peuple », Qu’est-ce qu’un peuple, op. cit. ».

Ce terme ne peut donc en aucun cas être un réfé­rent accep­table pour les forces pro­gres­sistes, excep­té dans le cadre d’une lutte de libé­ra­tion natio­nale — la lutte des classes seule, fon­dée sur l’alliance d’intérêts objec­tifs, doit gui­der l’action de la gauche. Guillaume Roubaud-Quashie, membre du Parti com­mu­niste fran­çais, déve­loppe une argu­men­ta­tion simi­laire : l’abandon de la réfé­rence aux classes sociales en soi relè­ve­rait « d’un post­mo­der­nisme carac­té­ris­tique de la pen­sée des années 1980, pen­sée d’ailleurs très datée : il n’y a pas de réa­li­té mais d’indépassables dis­cours. Il n’y a pas d’intérêt objec­tif de classe ; d’où l’importance accor­dée au mot plus vague de peuple17Roubaud-Quashie, op. cit. ». L’influence du phi­lo­sophe Gilles Deleuze explique ici l’accusation en post­mo­der­nisme — pour Roubaud-Quashie, la ques­tion de classe a, au contraire, pris encore davan­tage d’importance avec l’avènement du néo­li­bé­ra­lisme et la créa­tion d’un nou­veau pro­lé­ta­riat. La seconde cri­tique porte sur le carac­tère indé­pas­sable des conflits chez Mouffe et Laclau : « Dire qu’on renonce à l’objectif de dépas­se­ment des conflits de classe, au moment où le capi­ta­lisme est de plus en plus inef­fi­cient et cri­mi­nel, me paraît être inopé­rant et néga­tif. […] La pro­po­si­tion théo­rique de Mouffe […] débouche sur un hori­zon limi­té. Il s’agirait de renon­cer au com­mu­nisme au moment même où le capi­ta­lisme ne par­vient clai­re­ment plus à répondre aux pos­si­bi­li­tés de déve­lop­pe­ment de l’humanité18Ibid.. »


Illustration de vignette : Plantu


Les « Qu’est-ce donc ? » de Ballast


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Le Vent se lève : « Rester connec­té au sens com­mun », novembre 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Danièle Obono : « Il faut tou­jours être dans le mou­ve­ment de masse », juillet 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Jacques Rancière : « Le peuple est une construc­tion », mai 2017
☰ Lire notre article « L’écosocialisme : qu’est-ce donc ? », Pierre-Louis Poyau, décembre 2016
☰ Lire notre article « Refuser le cli­vage gauche-droite ? », Alexis Gales, décembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Olivier Besancenot : « Le récit natio­nal est une impos­ture », octobre 2016
☰ Lire notre article « Le Buen Vivir : qu’est-ce donc ? », Émile Carme, juillet 2016
☰ Lire « Nous ne sommes pas encore assez popu­listes — en réponse à Iñigo Errejón » (tra­duc­tion), mai 2016
☰ Lire « Podemos à mi-che­min » (tra­duc­tion), Iñigo Errejón, mai 2016
☰ Lire « Appel à un mou­ve­ment socia­liste et popu­laire — par George Orwell », jan­vier 2016

NOTES   [ + ]

1.Annie Collovald, Le « popu­lisme du FN », un dan­ge­reux contre­sens, Éditions du Croquant, 2004.
2.Guillaume Roubaud-Quashie, « Le popu­lisme fleu­rit là où on masque la lutte des classes », Le Vent se lève, 13 octobre 2017.
3.Jacques Rancière, « L’introuvable popu­lisme », Qu’est-ce qu’un peuple ?, La Fabrique, 2013.
4.Ibid.
5.Ibid.
6.Paul Claudel, « POPULISME, Russie », Encyclopædia Universalis.
7.Marie-France Toinet, « POPULISME, États-Unis », Encyclopædia Universalis.
8.Cité dans « Le popu­lisme, voi­là l’ennemi ! », Serge Halimi, Le Monde diplo­ma­tique, avril 1996.
9.Léon Lemonnier, L’Œuvre, août 1929.
10.Chantal Mouffe, L’Illusion du consen­sus, Albin Michel, 2016, p. 31.
11.Ibid.
12.Chantal Mouffe et Inigo Errejon, Construire un peuple — Pour une radi­ca­li­sa­tion de la démo­cra­tie, Cerf, 2017, p. 31.
13.Ibid. p. 64.
14.Ibid. p. 70.
15.Les Nouveaux rouges-bruns — Le racisme qui vient, Lignes, 2014.
16.Alain Badiou, « Vingt-quatre notes sur les usages du mot peuple », Qu’est-ce qu’un peuple, op. cit.
17.Roubaud-Quashie, op. cit.
18.Ibid.
Pierre-Louis Poyau
Pierre-Louis Poyau

Vit à Paris. Étudiant en histoire ; ses recherches portent sur la Commune de 1871. Écosocialiste, républicain critique, universaliste.

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.