Refuser le clivage gauche-droite ?


Texte inédit pour le site de Ballast

La France se plaît à rap­pe­ler que l’ère moderne débu­ta sur son sol. La Révolution fran­çaise vit naître un cli­vage poli­tique dont nombre de sys­tèmes poli­tiques portent encore les traces : la gauche et la droite. Le 11 sep­tembre 1789, les débats de l’Assemblée consti­tuante portent sur le droit de veto accor­dé au roi. Les dépu­tés se lèvent et se réunissent par affi­ni­tés poli­tiques — à la droite du roi, les par­ti­sans de la monar­chie et du veto royal ; à sa gauche, les révo­lu­tion­naires défen­dant la sou­ve­rai­ne­té des repré­sen­tants élus. En réa­li­té, les acteurs poli­tiques ne se défi­ni­ront par ces deux coor­don­nées spa­tiales qu’à par­tir de la fin du XIXe siècle, à la suite de l’af­faire Dreyfus : la gauche sera le par­ti du pro­grès et la droite celui du conser­va­tisme. L’histoire du XXe siècle est rem­plie de ten­ta­tives poli­tiques pour s’é­man­ci­per de ces deux iden­ti­tés — au pre­mier rang des­quelles le com­mu­nisme et le gaul­lisme. Qu’en est-il aujourd’­hui ? Vu de loin, un ensemble de dis­cours convergent pour l’en­ter­rer : Emmanuel Macron qui souhaite « dépas­ser la gauche et la droite », Marine Le Pen qui se dit « ni de gauche, ni de droite » ou Jean-Luc Mélenchon qui « refuse ce jeu d’é­ti­quettes ». Pourtant, rien ou presque ne les rap­proche : le pre­mier entend éteindre les conflits sous l’ex­per­tise et la morale, la seconde les cana­li­ser dans un registre eth­nique quand le troi­sième les radi­ca­lise par une oppo­si­tion entre le peuple, les gens du com­mun, la majo­ri­té sociale et l’o­li­gar­chie, la caste, le petit monde des impor­tants. ☰ Par Alexis Gales


Si l’on demande à un Français, en 2016, de don­ner une repré­sen­ta­tion du pay­sage poli­tique, il est fort à parier que le résul­tat serait le sui­vant : une sorte de frise hori­zon­tale allant de la gauche à la droite. Cinq grands blocs aux fron­tières poreuses se des­si­ne­raient : extrême gauche, gauche, centre, droite, extrême droite. Pour les plus au fait de la vie poli­tique fran­çaise, se super­po­se­raient des par­tis à ce sché­ma hori­zon­tal gauche-droite : Lutte ouvrière et le NPA pro­ba­ble­ment à l’extrême gauche, le Parti socia­liste et le Parti com­mu­niste à gauche — EELV quelque part entre les deux —, le Modem et l’UDI au centre, Les Républicains à droite et le Front natio­nal à l’extrême droite.

Rappelons une évi­dence : cette manière de se repré­sen­ter le pay­sage politique1L’expression « pay­sage poli­tique » porte idéa­le­ment son nom : le mode d’affichage s’oriente à l’horizontal (à la dif­fé­rence du mode « por­trait »). n’est pas natu­relle, ni ins­crite dans une table des lois poli­tiques, ni une essence révé­lée par la moder­ni­té. Elle est une construc­tion his­to­rique, cultu­relle et contin­gente. Elle est une carte pour s’orienter dans les dis­cours, les orga­ni­sa­tions, les poli­tiques publiques, les conflits. Mais les géo­graphes ne cessent de le répé­ter : les cartes sont des repré­sen­ta­tions de la réa­li­té autant qu’un enjeu de pou­voir. Non, l’Europe n’est pas le centre du monde, seule­ment celui de la map­pe­monde que nous étu­dions à l’école. Les cartes cen­tra­lisent des choses, en omettent d’autres, rejettent dans la péri­phé­rie le reste. Ainsi, la carte men­tale gauche-droite est un ordre poli­tique : il ordonne des posi­tions, dis­tri­bue des places, fabrique un centre, trace des fron­tières, déli­mite ses bords. Agencement de struc­tures certes (des lois élec­to­rales favo­ri­sant le bipar­tisme, des sub­ven­tions publiques aux grands par­tis, des assem­blées et pla­teaux de télé­vi­sion où les places repro­duisent l’axe horizontal2Ce n’est pas un hasard si le groupe par­le­men­taire Podemos, en Espagne, a refu­sé de se pla­cer sur les sièges à la gauche du Parti socia­liste ouvrier espa­gnol pour choi­sir le centre de l’hémicycle : entre le PSOE et le Parti popu­laire.) ; mais c’est sur­tout un agen­ce­ment sym­bo­lique qui favo­rise des groupes par­ti­cu­liers. Ceux ins­tal­lés dans ce par­tage agréable du réel entre gauche et droite : eux sont au centre, les autres sont à l’extrémité, « aux bords de la poli­tique » pour reprendre une for­mule du phi­lo­sophe Jacques Rancière. Tout ordre poli­tique se consti­tue par l’exclusion de reven­di­ca­tions, de groupes, d’identités, de pra­tiques ; le dedans, légi­time, contre le dehors, illé­gi­time.

« La carte men­tale gauche-droite est un ordre poli­tique : il ordonne des posi­tions, dis­tri­bue des places, fabrique un centre, trace des fron­tières, déli­mite ses bords. »

Mais l’ordre est tou­jours instable et sujet à redé­fi­ni­tion puisqu’il cris­tal­lise, à un moment don­né, les rap­ports de force dans une socié­té. Cet ordre gauche-droite vacille aujourd’hui : s’il per­dure grâce à l’inertie des ins­ti­tu­tions, son récit — sa part sym­bo­lique — entre en crise. Parler de crise des par­tis tra­di­tion­nels, au-delà du mar­ron­nier média­tique, c’est rap­pe­ler que les iden­ti­tés poli­tiques servent à signi­fier le conflit entre groupes sociaux et visions du monde. Les méta­phores gauche et droite sont effi­caces tant qu’elles ren­voient à un ensemble de choses contra­dic­toires et irré­con­ci­liables : salaires contre pro­fits, pro­grès social contre conser­va­tisme, droits col­lec­tifs contre pri­vi­lèges, sou­ve­rai­ne­té popu­laire contre exper­tise de quelques-uns, entre autres choses. Disparition de la conflic­tua­li­té et crise des iden­ti­tés poli­tiques tra­di­tion­nelles sont les deux faces de la même pièce. Comme le rap­pelle Íñigo Errejón, secré­taire poli­tique de Podemos, « Les moments de crise ne sont jamais des moments de cla­ri­fi­ca­tion des camps poli­tiques en pré­sence, mais de frag­men­ta­tion et d’effondrement des iden­ti­fi­ca­tions tra­di­tion­nelles3« Podemos à mi-che­min », publié dans la revue CTXT et tra­duit pour Ballast, 23 avril 2016. ». Il n’y a pas de cla­ri­fi­ca­tion : la fausse gauche ne laisse pas la place à la vraie ; idem à droite : l’authentique et la forte ne rem­place pas la modé­rée. Il y a effon­dre­ment des coor­don­nées mêmes de l’ordre. Lorsque les méta­phores dis­po­nibles — gauche et droite — n’expriment plus le conflit, émerge alors un vide sym­bo­lique que des forces jusque-là subal­ternes tentent de rem­plir.

Logique, dès lors, que les exclus de ce grand par­tage, qui ne cor­res­pondent pas à l’un des deux pôles mono­po­li­sés par les insi­ders, veuillent le sub­ver­tir. Remettre en ques­tion le cli­vage gauche-droite est un préa­lable pour tout out­si­der — eu égard au conte­nu de ladite sub­ver­sion. Cela appelle à ques­tion­ner la stra­té­gie de toute une gauche « radi­cale » et d’une « extrême gauche » qui, accep­tant l’ordre et le ter­rain façon­né par l’adversaire, se com­plaisent dans la place inof­fen­sive que ce der­nier lui a taillée : posi­tion­nées qu’elles sont de leur propre chef au « bord de la poli­tique », à son extré­mi­té, une simple piche­nette les ren­voie dans le gouffre de la mar­gi­na­li­té. Vu de loin, un ensemble de dis­cours converge pour enter­rer le cli­vage gauche-droite. Emmanuel Macron et son mou­ve­ment En marche, ras­sem­ble­ment des « pro­gres­sistes contre les conser­va­teurs », le Front natio­nal et sa ligne de par­tage « patriotes contre mon­dia­listes » et la can­di­da­ture de Jean-Luc Mélenchon et son « peuple oppo­sé à l’oligarchie » : tous trois refusent de se posi­tion­ner sur cette fresque hori­zon­tale. Il serait pour­tant erro­né d’amalgamer ces trois options, comme le pre­mier édi­to­ria­liste venu, sous l’étiquette « d’anti-système ». Si la pre­mière est une néga­tion de la poli­tique comme acti­vi­té conflic­tuelle, la seconde érige une fron­tière entre un « bon-natio­nal » et un « mau­vais-exté­rieur » alors que la troi­sième conteste l’ordre poli­tique des domi­nants en les iso­lant « en haut » pour fédé­rer « le bas » contre cet enne­mi com­mun ; telle est la seule ligne de crête d’une gauche poli­tique en recom­po­si­tion.

© P. HERTZOG/AFP

« Dépasser la gauche et la droite » : l’ère post-politique 

« Face aux défis qui sont les nôtres, nous devons dépas­ser ce cli­vage », affirme Emmanuel Macron sur TF1 lors du lan­ce­ment de son mou­ve­ment En marche. Il pour­suit : « La gauche et la droite telles qu’elles ont construit la vie poli­tique fran­çaise sont aujourd’hui caduques. » Le mes­sage est clair, sans ambages ni lou­voie­ment : il cible ses anciens col­la­bo­ra­teurs du gou­ver­ne­ment PS. La réponse ne s’est pas fait attendre. Manuel Valls reproche à son ancien ministre de l’Économie de « céder aux sirènes du popu­lisme », de « représente[r] une forme de popu­lisme light4« Valls accuse Macron de céder aux sirènes du popu­lisme », Le Monde.fr, 13 juillet 2016. ». Les tenants de l’ordre gauche-droite activent la machine à mar­gi­na­li­ser avec leurs arti­fices rhé­to­riques contre un adver­saire sus­cep­tible de trou­bler l’alternance tran­quille entre le Parti socia­liste et Les Républicains — ou, plus fon­da­men­ta­le­ment, de trou­bler leur répar­ti­tion de place ou de pou­voir. « Dépasser la gauche et la droite » : du popu­lisme ? Non, l’exact inverse. L’offre poli­tique d’Emmanuel Macron est l’incarnation fran­çaise la plus abou­tie du mou­ve­ment poli­tique que les sociaux-démo­crates anglais ont appe­lé The Third Way, « la troi­sième voie ». Il s’agissait, dans les années 1990, de prendre acte de la chute du com­mu­nisme d’État, de la géné­ra­li­sa­tion de l’économie de mar­ché à la pla­nète entière, de l’inefficacité des poli­tiques éco­no­miques inter­ven­tion­nistes dans le contexte de mon­dia­li­sa­tion pour pro­po­ser une « troi­sième voie » entre capi­ta­lisme et com­mu­nisme, entre néo­li­bé­ra­lisme et key­né­sia­nisme : Tony Blair en Grande-Bretagne, Gerhard Schröder en Allemagne et la « deuxième gauche » fran­çaise autour de Michel Rocard.

« Victoire de la mon­dia­li­sa­tion et de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ; les mécon­tents sont appe­lés à se faire une rai­son ou, a mini­ma, à faire pro­fil bas. »

Ce cou­rant place les socié­tés occi­den­tales face à des défis, des pro­ces­sus, des muta­tions qui ren­draient caduques les anciens conflits poli­tiques du XXe siècle, au pre­mier rang des­quels le conflit sur la répar­ti­tion des richesses (« La lutte des classes n’existe plus »). C’est ce qu’exprime très jus­te­ment Chantal Mouffe, phi­lo­sophe belge cri­tique du virage libé­ral de la gauche : la troi­sième voie part du « prin­cipe selon lequel [nos] socié­tés ne sont plus struc­tu­rées au tra­vers de rap­ports de pou­voir inégaux5L’Illusion du consen­sus, Albin Michel, 2016, p. 95. ». À l’échelle macro­so­ciale, une immense classe moyenne domi­ne­rait la socié­té, entou­rée par deux extrêmes : en haut les hyper-riches et, en bas les exclus, l’extrême pau­vre­té. À l’échelle micro­so­ciale, advien­drait une socié­té d’individus sin­gu­liers qui, n’ayant plus de mythes col­lec­tifs mobi­li­sa­teurs (les idéo­lo­gies fas­cistes et com­mu­nistes étant désor­mais der­rière nous), culti­ve­rait ses indi­vi­dua­li­tés, cher­chant à se réa­li­ser sur un mode auto­cen­tré. Nos socié­tés seraient alors mûres pour délais­ser les iden­ti­fi­ca­tions col­lec­tives au pro­fit d’une éman­ci­pa­tion indi­vi­duelle. Une thèse forte de la troi­sième voie — l’individualisation des rap­ports sociaux — décrit le pro­ces­sus contem­po­rain de rébel­lion des indi­vi­dus contre les rôles, les sta­tuts, les normes, les ins­ti­tu­tions contrai­gnantes de la « vieille moder­ni­té » — l’école auto­ri­taire, la famille patriar­cale, le sala­riat fixe et à vie, le par­ti poli­tique capo­ra­li­sé, le syn­di­cat hié­rar­chique, l’administration bureau­cra­tique, les clé­ri­ca­tures reli­gieuses. C’est pour­quoi Emmanuel Macron mar­tèle dans ses longs dis­cours depuis juillet 2016 le lexique de la muta­tion, du bou­le­ver­se­ment, des chan­ge­ments pro­fonds. C’est pré­ci­sé­ment ici que la rhé­to­rique du « dépas­se­ment de la gauche et de la droite » face aux nou­veaux défis du monde révèle son carac­tère anti­po­li­tique, c’est-à-dire sa néga­tion de la poli­tique comme acti­vi­té conflic­tuelle.

La troi­sième voie, au-delà de la gauche et de la droite, pré­sente ces défis comme des forces de la nature irré­ver­sibles, des pro­ces­sus sans sujets, sans causes, ins­ti­ga­teurs ni inté­rêts, sans gagnants ni per­dants : la glo­ba­li­sa­tion finan­cière, la construc­tion euro­péenne, la robo­ti­sa­tion du tra­vail, l’omniprésence des NTIC (et bien­tôt des NBIC) sont là et nous poussent à nous adap­ter, à réfor­mer notre modèle social. Ce n’est pas le résul­tat de déci­sions poli­tiques, l’expression d’intérêts de groupes oli­gar­chiques, de lob­bies orga­ni­sés et actifs ou la vision du monde des sec­teurs dominants6Sur la glo­ba­li­sa­tion finan­cière, voir Rawi Abdelal, Capital rules : the construc­tion of Global Finance, Harvard University Press, 2007 ; Rawi Abdelal, « Le consen­sus de Paris : la France et les règles de la finance mon­diale », Critique inter­na­tio­nale, 2005 (n° 28) ; Henri Sterdyniak et Catherine Mathieu, « La glo­ba­li­sa­tion finan­cière en crise », Revue de l’OFCE, 2009 (n° 110).. Non, ces « défis » abs­traits s’imposent à nous, point à la ligne ; qui n’a pas envie de rele­ver d’enthousiasmants défis, de « chal­len­ger le réel » ? La troi­sième voie « vise à éli­mi­ner de la poli­tique l’idée d’adversaire7L’Illusion du consen­sus, op. cit, p. 74. », conclut Chantal Mouffe, l’idée d’un « nous » confron­té à un « eux ». Ainsi, le phi­lo­sophe cana­dien Alain Deneault parle-t-il d’« extrême centre8Alain Deneault, La Médiocratie, Lux, 2016. » pour décrire cette pos­ture : « L’extrême centre, ce n’est pas situer le dis­cours sur l’axe gauche-droite mais l’abolir et pré­sen­ter son dis­cours comme le seul ima­gi­nable. […] L’extrémisme [du centre], c’est l’intolérance à tout ce qui n’est pas soi9Interview avec Frédéric Taddeï dans l’émission « Hier, aujourd’hui, demain », France 2, 15 décembre 2016.» La poli­tique est réduite à une ges­tion de pro­blèmes venus de l’extérieur qui n’appellent que des réponses tech­niques favo­ri­sant tout un cha­cun. Les débats sur la forme de socié­té, le sys­tème poli­tique ou l’organisation de la pro­duc­tion et des échanges n’ont plus lieu d’être car déjà tran­chés par l’Histoire : vic­toire de la mon­dia­li­sa­tion et de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ; les mécon­tents sont appe­lés à se faire une rai­son ou, a mini­ma, à faire pro­fil bas.

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La post-poli­tique, cette « idéo­lo­gie suprême consis­tant à dire pas d’idéologie ! » que cri­tique le phi­lo­sophe slo­vène Slavoj Zizek10Entretien avec le jour­nal L’Humanité, 4 jan­vier 2006., fait un tra­vail sur les mots pour en finir avec les mar­queurs qui, à ses yeux, char­rient le conflit. Se déles­ter de la gauche et de la droite par­ti­cipe à enter­rer un monde, la moder­ni­té, fon­dé sur l’identification col­lec­tive — « Les Français contre les Allemands » (l’identité natio­nale abo­lie dans le mythe euro­péen), « Les ouvriers contre les patrons » (l’identité de classe abo­lie dans le mythe de la classe moyenne), « Le peuple de gauche contre le peuple de droite » (l’identité poli­tique abo­lie dans le mythe de la fin des idéo­lo­gies natio­na­listes, com­mu­nistes ou fas­cistes). Le consen­sus au centre por­té par Emmanuel Macron ou, selon la for­mule de l’intéressé, « la recom­po­si­tion poli­tique autour d’un cli­vage nou­veau entre pro­gres­sistes et conser­va­teurs11Entretien avec les jour­na­listes de Mediapart, 2 novembre 2016. » sub­sti­tuent la réponse tech­nique au com­bat poli­tique, la véri­té des experts à la sou­ve­rai­ne­té popu­laire. Les éti­quettes gauche et droite « ne construisent plus un vrai consen­sus, donc une vraie pos­si­bi­li­té d’action en matière éco­no­mique, du tra­vail, de l’Europe12Interview au jour­nal de TF1, 30 août 2016. », pour­suit le néo­can­di­dat : ce cli­vage doit être dépas­sé puisqu’il empêche le consen­sus néces­saire aux réformes struc­tu­relles dont le pays a besoin ; on ne connaît que trop bien cette musique.

« La gauche tra­di­tion­nelle don­nait des droits, Macron et la troi­sième voie offre des choix ; la poli­tique s’est faite mar­ke­ting. »

Est-il juste d’affirmer que les tenants du dépas­se­ment de la gauche et de la droite refusent tout conflit ? Pas vrai­ment. S’il per­dure, c’est sous deux formes bâtardes. La pre­mière met en scène l’opposition entre ceux qui béné­fi­cient des struc­tures pro­tec­trices des trente glo­rieuses (le CDI, le comi­té d’entreprise de la grosse boîte, le sta­tut de fonc­tion­naire) et les « exclus » du mar­ché de l’emploi, les entre­pre­neurs inno­vants qui cassent les mono­poles de la vieille socié­té admi­nis­trée et ses sta­tuts : les insi­ders contre les out­si­ders. D’un côté, l’ouvrier de chez Renault aurait une condi­tion com­mune avec le haut fonc­tion­naire de l’inspection géné­rale des Finances (ils sont « ins­tal­lés » et « pro­té­gés ») ; de l’autre, l’allocataire du RSA aurait une soli­da­ri­té cachée avec les « star­tu­pers » et les « ubé­ri­seurs » sor­tis des écoles de com­merce (ils sont « exclus », « en marge » et « sans filet de sécu­ri­té »). C’est pour­quoi la solu­tion libé­rale que pro­pose Emmanuel Macron contre cet état de fait est l’égalité des oppor­tu­ni­tés : l’objectif n’est évi­dem­ment pas l’égalité sociale (par la redis­tri­bu­tion des richesses ou des formes de pro­prié­té col­lec­tive) ni l’égalité poli­tique (par des dis­po­si­tifs de démo­cra­tie directe), mais l’égalité des chances (par l’ubérisation de la socié­té). La gauche tra­di­tion­nelle don­nait des droits, Macron et la troi­sième voie offre des choix ; la poli­tique s’est faite mar­ke­ting.

La seconde oppo­si­tion déplace la poli­tique sur le ter­rain moral. Les bons pro­gres­sistes ouverts et tolé­rants mènent un com­bat contre les méchants conser­va­teurs fer­més et xéno­phobes. Tous ceux qui s’opposent — d’une manière ou d’une autre — aux pro­ces­sus que la troi­sième voie juge iné­luc­tables (qu’ils soient d’ordre éco­no­mique ou cultu­rel) sont regar­dés comme des forces pas­séistes qui ne sai­sissent pas le sens de l’Histoire. La tech­no­cra­tie qu’incarne Emmanuel Macron ne peut lire le conflit per­du­rant dans nos socié­tés que comme le sur­gis­se­ment d’une forme d’atavisme popu­laire d’un âge ancien ou, plus fon­da­men­ta­le­ment encore, comme l’incompréhension par les basses classes des « réa­li­tés du monde ». On retrouve le refrain sur la « péda­go­gie » et l’interprétation des « votes extrêmes » par le seul prisme du niveau d’études des élec­teurs. Les contes­ta­tions d’une majo­ri­té popu­laire ne sont pas l’expression de conflits fon­da­men­taux (la divi­sion de la socié­té en classes sociales) mais sim­ple­ment celle d’incompréhensions qui peuvent être rec­ti­fiées par le dia­logue et l’éducation : condam­na­tion morale (le « bien » contre le « mal ») et condam­na­tion experte (le « vrai » contre le « faux », le « réel » contre les « sen­ti­ments ») sont les deux piliers de l’ère post-poli­tique. En résu­mé, il faut prendre au sérieux l’offre d’Emmanuel Macron, ne pas se satis­faire d’un — salu­taire — rejet ins­tinc­tif basé sur le par­cours du per­son­nage ou la socio­lo­gie de ses mili­tants ou sou­tiens, et l’analyser pour ce qu’elle est : ce n’est ni un popu­lisme de droite, ni « le peuple contre la caste » de Podemos, mais la vieille ren­gaine d’une social-démo­cra­tie à bout de souffle qui consiste à éteindre le conflit de classe sous la ges­tion des experts d’un côté et des mora­listes de l’autre. Appelons-la donc par son nom : l’extrême centre.

(DR)

« Ni droite ni gauche, français ! » : le conflit ethnique

Marine Le Pen a récem­ment pré­sen­té son slo­gan « Au nom du peuple » et son sym­bole pour l’élection pré­si­den­tielle : une rose bleue, sans épine, à l’horizontale. « Certains ver­ront dans la rose le sym­bole de la gauche et dans la cou­leur bleue celui de la droite », com­mente la can­di­date fron­tiste. « Cette vision des choses n’est pas pour me déplaire : c’est bien le ras­sem­ble­ment de tous les Français au-des­sus de cli­vages dépas­sés, trop sou­vent sté­riles, que je recherche13Inauguration de son QG de cam­pagne, 16 novembre 2016.. »Un air de troi­sième voie à la Macron ? Pas vrai­ment. Le « ni gauche, ni droite » de l’extrême droite, en dépit de sa proxi­mi­té for­melle avec le « dépas­se­ment de la gauche et de la droite » de l’extrême centre, conçoit bien la poli­tique comme une acti­vi­té conflic­tuelle avec des fron­tières anta­go­niques, des camps, un « nous » qui affronte un « eux » et des iden­ti­tés col­lec­tives pas­sion­nelles : Slavoj Zizek ira jusqu’à dire, dans le cli­mat post-poli­tique des années 1990, que seul Jean-Marie Le Pen assu­mait le conflit face au consen­sus euro­péiste14Plaidoyer en faveur de l’intolérance, Climats, 2007, p. 63.. L’extrême droite ne se contente pas de refu­ser les iden­ti­tés poli­tiques tra­di­tion­nelles (« Ni droite, ni gauche »), elle reven­dique la sienne : « Français ! », ou dans la ver­sion allé­gée por­tée par Florian Philippot, « Patriote ! ». Le Front natio­nal met en scène une oppo­si­tion, dans tous les registres, entre un « bon-natio­nal » et un « dan­ge­reux-étran­ger ». « Ni gauche, ni droite », car le conflit qui struc­ture la socié­té n’est ni d’ordre poli­tique (la dépos­ses­sion par­le­men­taire et oli­gar­chique du pou­voir) ni d’ordre éco­no­mique (la dépos­ses­sion capi­ta­liste des richesses), mais « fran­çais » car il est d’ordre iden­ti­taire (la dépos­ses­sion cultu­relle d’une manière d’être et de vivre par des élé­ments « étran­gers »).

« Pour l’extrême droite, le per­mis de gou­ver­ner se confond avec la bonne natio­na­li­té et le bon sta­tut social : un peuple spec­ta­teur gui­dé par son bon maître ; un maître bien de chez nous. »

Dès lors, « le ras­sem­ble­ment de tous les Français au-des­sus des cli­vages dépas­sés et sté­riles » annonce clai­re­ment la cou­leur : ser­rez les rangs, France d’en haut et d’en bas, pour la récon­ci­lia­tion natio­nale ; dépas­sez les « (inutiles) divi­sions secon­daires15Frédéric Lordon, « Ce que l’extrême droite ne nous pren­dra pas », La pompe à phy­nance, blog du Monde Diplomatique, 8 juillet 2013. » (entre ceux qui pro­fitent et ceux qui pâtissent) pour com­mu­nier dans la mys­tique de la « Nation fran­çaise » contre l’ennemi exté­rieur ; l’amour des figures plu­tôt que celui des siens, la défense de ses cou­leurs plu­tôt que celle des autres. Comme le sou­ligne Frédéric Lordon, der­rière ce dis­cours abs­trait sur la com­mu­nau­té natio­nale, se cache le pou­voir très concret de « l’homme pro­vi­den­tiel » ou toutes ses pos­sibles variantes : « comi­tés de sages, de savants, de com­pé­tents ou de quelque autre qua­li­té, avant-gardes qua­li­fiées, etc., c’est-à-dire le petit nombre des aris­toi (les meilleurs) à qui revient légi­ti­me­ment de conduire le grand nombre16Ibid.. » Si l’adversaire prend la forme des « élites » ou de la « caste poli­tique fran­çaise », ce n’est jamais le sys­tème repro­dui­sant le pou­voir des gou­ver­nants qui est atta­qué. Les élites natio­nales ont pour le Front natio­nal un seul défaut : non pas de cumu­ler le pou­voir poli­tique et sym­bo­lique — le pou­voir éco­no­mique des entre­prises fran­çaises n’est pas un sujet pour ce par­ti — mais de « tra­hir la France ». Une bonne élite patriote, alliée aux bons « chefs d’industrie » natio­naux, doit rem­pla­cer les traîtres mon­dia­listes. C’est pour­quoi l’extrême droite n’est jamais aus­si à l’aise que lorsqu’elle cible l’élite « étran­gère », celle de Bruxelles qui fait de la France un vas­sal de l’empire euro­péen. L’appel à la sou­ve­rai­ne­té de la Nation vise sim­ple­ment à sub­sti­tuer une élite par une autre : « Le sou­ve­rai­nisme de droite », pour­suit Frédéric Lordon, « n’est donc rien d’autre que le désir d’une res­tau­ra­tion (légi­time) des moyens de gou­ver­ner, mais exclu­si­ve­ment ren­dus à des gou­ver­nants qua­li­fiés17Ibid. ». Pour l’extrême droite, le per­mis de gou­ver­ner se confond avec la bonne natio­na­li­té et le bon sta­tut social : tous les pou­voirs aux diri­geants fran­çais et tout ira pour le mieux : « Rentrez chez vous, nous diri­geons » tel est le mot d’ordre fron­tiste. Un peuple spec­ta­teur gui­dé par son bon maître — un maître bien de chez nous.

Le « Ni gauche, ni droite, fran­çais ! » joue sur des affects puis­sants qui tra­versent les socié­tés : « les pas­sions pénul­tièmes » que le même Frédéric Lordon décrit comme le « désir d’éviter à tout prix la der­nière place, de ne pas y res­ter pour les der­niers entrants et de ne pas y tom­ber pour les autres, en tout cas qu’il y en ait un en des­sous […] C’est la han­tise du bas, une forme de riva­li­té mimé­tique inver­sée où l’on ne se bat non pas pour gagner une cer­taine posi­tion mais pour la repous­ser18Les Affects de la poli­tique, Le Seuil, 2016, p. 55.. » Le popu­lisme de droite trace donc une fron­tière entre le der­nier et l’avant-dernier pour s’en faire le porte-parole : le tra­vailleur contre le chô­meur, le vaillant chô­meur qui cherche contre le mau­vais qui truande, le smi­card contre l’allocataire du RSA, le bon Français patriote contre les étran­gers, les pre­mières vagues d’immigration (Espagnols, Portugais, Italiens et Polonais) contre les secondes (Maghrébins et Sub-Sahariens), l’élite tra­di­tion­nelle fran­çaise contre les tech­no­crates de Bruxelles. Si le « Ni droite, ni gauche » est conflic­tuel, son corol­laire « Nous, Français » requiert — comme toute iden­ti­té col­lec­tive — un exté­rieur qui le consti­tue, un « autre » dif­fé­rent auquel s’opposer, un « eux » à com­battre. Le « Nous, Français » de l’extrême droite construit une caté­go­rie socia­le­ment encer­clée et fer­mée. Lorsque son peuple n’est pas défi­ni eth­ni­que­ment par une culture (« sau­cis­son-pinard-gau­loi­se­ries »), une reli­gion ou une cou­leur de peau, il est pris entre trois fron­tières anta­go­niques : le « haut » de l’élite poli­tique et média­tique traî­tresse, le « des­sous » de la condi­tion du der­nier à évi­ter et le « dehors » des immi­grés, étran­gers et Français musul­mans « de papier » ; loin donc de l’appel plé­béien et éman­ci­pa­teur au peuple, caté­go­rie vide par excel­lence, sur laquelle chaque reven­di­ca­tion démo­cra­tique s’ar­ti­cule pour prendre sens.

© Stéphane Burlot

Refuser la géographie politique de l’adversaire : le moment populiste

« En quoi le gou­ver­ne­ment et François Hollande ne sont-ils pas assez de gauche ? », demande un jour­na­liste à Jean-Luc Mélenchon, le jour de sa « pro­po­si­tion » de can­di­da­ture pour 2017. « Ce n’est pas la ques­tion. C’est un gou­ver­ne­ment qui est fice­lé dans les trai­tés euro­péens et obéit de manière ser­vile dans les traits atlan­tistes », répond serei­ne­ment l’intéressé, pour­sui­vant : « Ce n’est pas une affaire de gauche ou de droite, c’est une affaire d’intérêt géné­ral et d’indépendance du pays ; ce n’est pas une affaire per­son­nelle ni d’étiquette19Interview au 20h de TF1, 10 février 2016.. » On croi­rait entendre un cer­tain Pablo Iglesias, fon­da­teur et porte-parole de Podemos, som­mé de cla­ri­fier son posi­tion­ne­ment idéo­lo­gique : « La ques­tion n’est pas de savoir si quelqu’un porte un dra­peau rouge ou vert […], mais de défendre la sou­ve­rai­ne­té de notre pays20Interview à TVE, 5 décembre 2014.. » La proxi­mi­té for­melle entre les dis­cours dérange et appelle à cla­ri­fi­ca­tion. Une preuve que, selon la for­mule consa­crée, les extrêmes se touchent ? La thèse « des popu­lismes enne­mis de la démo­cra­tie » ne tient pas une seule seconde. « Populisme » : le mot fait peur. Il est sur la bouche de tous les com­men­ta­teurs pour dis­cré­di­ter un adver­saire. Lorsqu’un terme prend une telle charge affec­tive — ici néga­tive —, le dépas­sion­ner n’est pas inutile. En reve­nant sur son his­toire d’abord21Au XIXsiècle, « les popu­listes » dési­gnaient les membres d’un mou­ve­ment pay­san russe contre le régime tsa­riste, et d’un mou­ve­ment amé­ri­cain contre les élites de Wall Street ; dans les années 1920, le popu­lisme était un cou­rant lit­té­raire fran­çais dont les œuvres étaient ancrées dans la vie des milieux popu­laires.. En se déga­geant, ensuite, de l’in­sulte média­tique afin d’en faire un concept pour pen­ser la politique22Selon le poli­tiste argen­tin Ernesto Laclau, le popu­lisme est une forme de construc­tion du poli­tique par la « dicho­to­mi­sa­tion [la divi­sion] de l’espace social en deux camps anta­go­nistes » — le bas contre le haut. Une telle défi­ni­tion ne pré­sage donc rien du conte­nu idéo­lo­gique (réac­tion­naire ou pro­gres­siste) que la forme popu­liste peut prendre. Cette défi­ni­tion ren­voie à une méthode de consti­tu­tion des iden­ti­tés poli­tiques. Une méthode qui suit quatre règles mini­males : la consti­tu­tion d’un « nous-peuple » et l’édification d’une fron­tière conflic­tuelle avec un « eux », le refus des lignes de frac­ture qui euphé­misent ou dis­si­mulent le conflit bas-haut, la reven­di­ca­tion par l’identité « nous, le peuple » d’une légi­ti­mi­té poli­tique, fon­da­trice de tout pou­voir, en dehors des ins­ti­tu­tions.. Mais même ces deux pas de côté — par l’his­toire d’un mot et par la science poli­tique — sont insuf­fi­sants pour déci­der s’il faut reven­di­quer une filia­tion popu­liste ou s’il faut renier l’appellation. Le débat ne se situe pas à ce niveau-là. Avant tout, « popu­liste » désigne un moment his­to­rique par­ti­cu­lier : comme l’affirme très jus­te­ment Pablo Iglesias, « le popu­lisme ne défi­nit pas les options poli­tiques, mais les moments poli­tiques23« Trump et le moment popu­liste », blog de Mediapart, publié en espa­gnol le 9 novembre 2016 sur Publico. ». Et il est dif­fi­cile de nier que ce moment est sous nos yeux.

« Refuser le cli­vage gauche-droite, dans ce moment popu­liste, c’est reven­di­quer la poli­tique comme art stra­té­gique, art de pro­duire des effets en pariant sur le sens com­mun poli­tique d’une époque. »

Les moments popu­listes ont deux carac­té­ris­tiques prin­ci­pales. D’abord, le conflit et les demandes popu­laires n’ont plus la pos­si­bi­li­té de s’exprimer dans le cadre de la démo­cra­tie élec­tive et des ins­ti­tu­tions tra­di­tion­nelles. La cause est à cher­cher dans le rap­pro­che­ment idéo­lo­gique entre centre-gauche et centre-droit et la « révolte des élites » qui en résulte. Íñigo Errejón parle d’« offen­sive oli­gar­chique » pour décrire ce pro­ces­sus où l’équilibre social de l’État-providence est atta­qué « non par le sur­gis­se­ment de luttes popu­laires et démo­cra­tiques, mais par une offen­sive de sec­teurs pri­vi­lé­giés24Construir pue­blo. Hegemonia y radi­ca­li­za­cion de la demo­cra­cia, Icaria Editorial, 2015, p. 19. ». Les moments popu­listes ont par consé­quent une dimen­sion conser­va­trice fon­da­trice : les sec­teurs déclas­sés par la ges­tion néo­li­bé­rale de la crise n’expriment pas leur contes­ta­tion sur un mode révo­lu­tion­naire — « ren­ver­ser la socié­té bour­geoise » — mais conser­va­teur — « ne pas perdre des droits ». Il s’a­git de conser­ver un pacte social qui inté­grait les demandes et reven­di­ca­tions popu­laires : c’est une demande d’ordre qui s’exprime ; « ordre » au sens de rééqui­li­brage dans la dis­tri­bu­tion inégale du pou­voir. Ainsi, la contes­ta­tion s’accumule « en dehors des iden­ti­tés poli­tiques et des canaux nar­ra­tifs qui exis­taient aupa­ra­vant pour les inté­grer25Ibid., p. 29. ». Un « sys­tème » homo­gène est reje­té par une majo­ri­té sociale : la caste, les élites, l’UMPS. Dans ce cadre, une laté­ra­li­sa­tion sim­pli­fi­ca­trice struc­ture les repré­sen­ta­tions col­lec­tives : tout ce qui n’est pas du sys­tème est contre lui, donc avec « nous ». La seconde carac­té­ris­tique du moment popu­liste réside dans une socié­té frag­men­tée. D’une part, les mou­ve­ments sociaux et leurs relais ins­ti­tu­tion­nels sont faibles ou dis­cré­di­tés par leur proxi­mi­té avec le pou­voir. D’autre part, les sec­teurs appau­vris se retrouvent dépour­vus de réfé­rents cultu­rels — dis­sous par des années de valo­ri­sa­tion des par­cours indi­vi­duels ; le « nous » des tou­chés par la crise se cherche, comme les reven­di­ca­tions cherchent leur dra­peau, leur slo­gan, leur chant ou leur lea­der.

C’est pour­quoi, dans les moments popu­listes, la construc­tion du poli­tique se fait néces­sai­re­ment du « dehors », par un refus des lignes de par­tage dont se reven­diquent les acteurs poli­tiques ins­tal­lés. Refuser le cli­vage gauche-droite, dans ce moment popu­liste, c’est reven­di­quer la poli­tique comme art stra­té­gique ou, dit autre­ment, comme art d’affec­ter, de pro­duire des effets en pariant sur un moment, une conjonc­ture, le « sens com­mun poli­tique » d’une époque ; à la dif­fé­rence d’un art de la morale (la pure­té reli­gieuse de celui qui ne s’est jamais sali) ou de la véri­té (la pure­té scien­ti­fique de celui qui ne s’est jamais trom­pé). Car l’adversaire, lui, a une stra­té­gie dont il use et abuse : enfer­mer toute contes­ta­tion dans les marges du ter­rain qu’il a façon­né, la décré­di­bi­li­ser, la stigmatiser26Íñigo Errejón, inter­ven­tion à l’université d’été de Podemos (24 juillet 2015) : « Un pou­voir hégé­mo­nique n’est pas un pou­voir qui gou­verne seule­ment, mais qui est aus­si capable d’imposer à tous ceux qui dési­rent le défier de le faire selon ses propres termes et règles : un acteur poli­tique bon joueur de bas­ket­ball oblige ses adver­saire à le défier au bas­ket­ball. Il s’assure ain­si que la dis­pute va se jouer dans des condi­tions favo­rables pour lui. ». Son ter­rain, le cli­vage gauche-droite, per­met de ren­voyer toute cri­tique dans les recoins invi­sibles et peu attrac­tifs (les extrêmes, la gauche de la gauche, les com­mu­nistes). Poser la ques­tion, c’est y répondre : « Qui se sent à l’aise avec la dis­pute poli­tique et sym­bo­lique gauche-droite ?27Ibid. » Cette stra­té­gie du pou­voir est si effi­cace que les forces contes­ta­taires reven­diquent, par­fois même avec fier­té, une dis­tri­bu­tion d’étiquettes à leur désa­van­tage : la gauche pro­tes­ta­taire contre la gauche de gou­ver­ne­ment, la gauche révo­lu­tion­naire contre la gauche réfor­miste, la gauche radi­cale contre la gauche modé­rée, l’extrême gauche contre la gauche. Le piège se referme sur ceux qui mènent le com­bat des gauches (pour mieux démas­quer la fausse au pou­voir) : l’extrême droite mène alors seule le com­bat pour la construc­tion du « peuple ». Quand la « gauche » devient un stig­mate mono­po­li­sé par le PS (avec son gou­ver­ne­ment, ses poli­tiques, ses lea­ders et sa pri­maire), une stra­té­gie laïque à l’encontre des iden­ti­tés poli­tiques s’impose : le mot « gauche » n’est plus un conden­sa­teur effi­cace des reven­di­ca­tions démo­cra­tiques et sociales ; ce « canal nar­ra­tif » comme dit Íñigo Errejón — « Vous souf­frez, c’est nor­mal, une fois la (vraie) gauche au pou­voir, tout chan­ge­ra ! » — est défi­ni­ti­ve­ment bou­ché et inopé­rant dans notre conjonc­ture poli­tique.

Íñigo Errejón (© EFE)

Dans ce moment popu­liste, refu­ser le cli­vage gauche-droite ne revient pas à nier que la socié­té est tra­ver­sée par des conflits mais à ne pas se lais­ser enfer­mer dans une géo­gra­phie poli­tique per­dante ; on ne peut mieux le résu­mer que par cette for­mule de Pablo Iglesias : « Ce jeu qui divise l’échiquier poli­tique entre centre-gauche et centre-droit, et où faire de la poli­tique serait se pla­cer à l’extrême de je-ne-sais-qui, ça ne sert qu’à faire gagner la banque. Nous disons : il existe une majo­ri­té sociale ; ceux d’en bas contre ceux d’en haut. » En effet, ce rap­pro­che­ment entre centre gauche et centre droite — toutes les grandes coa­li­tions à l’œuvre entre par­tis sociaux-démo­crates et conser­va­teurs pour « sau­ver les meubles » — ouvre un espace poli­tique nou­veau, un moment d’exceptionnalité poli­tique : non pas en concur­ren­çant « sur leur gauche » les « traîtres socia­listes » afin de s’arroger le qua­li­fi­ca­tif de « vraie » gauche mais pour signi­fier le conflit dans sa radi­ca­li­té de prin­cipe : gens du com­mun contre puis­sants, peuple contre oli­gar­chie, France d’en bas contre France d’en haut, gens ordi­naires contre caste de pri­vi­lé­giés. Resignifier le conflit selon des coor­don­nées plus directes, plus effi­caces, qui inter­pellent et invitent cha­cun à se posi­tion­ner sur un axe où les domi­nants sont per­dants à tous les coups — ce sont désor­mais eux qui deviennent mino­ri­taires, iso­lés en haut, mar­gi­na­li­sés dans leur condi­tion pri­vi­lé­giée, stig­ma­ti­sés dans leur décon­nexion d’a­vec la vie réelle : « Poser la dis­cus­sion poli­tique dans des termes qui peuvent être gagnants et situer ceux d’en haut en condi­tion mino­ri­taire », conclut Errejón.

« Le nom propre, désor­mais réfé­rent col­lec­tif, devient un signal visible, un point d’ap­pui pour des luttes sec­to­rielles. »

Refuser l’ordre gauche-droite n’a aucun rap­port avec la recherche d’un impro­bable centre poli­tique, tiède mélange de « meilleur de ce que pro­posent la gauche et la droite », d’un entre-deux consen­suel qui ménage la chèvre et le chou. La poli­tique popu­liste, loin d’éteindre les conflits entre groupes sociaux, les radi­ca­lise en sup­pri­mant les média­tions ins­ti­tu­tion­nelles et par­le­men­taires qui les euphé­misent, les intègrent, les divisent, les ratio­na­lisent en leur don­nant un débou­ché légis­la­tif : elle « dépouille la poli­tique de ses atours par­le­men­taires », comme le dit Pablo Iglesias sur le moment Trump, les donne à voir dans leur radi­ca­li­té crue. Le cli­vage bas-haut ou peuple-caste para­site le jeu par­le­men­taire (l’hémicycle cir­cu­laire de gauche à droite) et média­tique (les débats autour d’une table que l’angle de la camé­ra coupe de gauche à droite). Il oblige — et c’est, triste mérite, ce que réa­lise avec habi­le­té un Florian Philippot — les garants de l’ordre gauche-droite à révé­ler leur proxi­mi­té en les iso­lant comme un tout, une caste homo­gène qui, lorsqu’il est ques­tion de l’essentiel (l’aus­té­ri­té, la construc­tion euro­péenne, le rem­bour­se­ment de la dette publique) n’a que faire des éti­quettes et fait lit­té­ra­le­ment corps pour faire front com­mun.

À gauche, seul Jean-Luc Mélenchon fait sien les res­sorts du moment popu­liste qui tra­verse nos socié­tés : refus de se posi­tion­ner « à gauche du Parti socia­liste », volon­té de repré­sen­ter ce « dehors » en se dis­tan­ciant des appa­reils satel­lites de « la gauche », ico­no­gra­phie, voca­bu­laire et mots d’ordre déles­tés des mar­queurs tra­di­tion­nels. La per­son­na­li­sa­tion de la cam­pagne et du mou­ve­ment La France insou­mise est sou­vent ren­voyée à un ego sur­di­men­sion­né ou à un désir d’être sur le devant de la scène ; bref, un ensemble d’é­non­cés sur la psy­cho­lo­gie d’un per­son­nage — cette éter­nelle boîte noire. L’analyse poli­tique enga­gée se penche, elle, sur les rai­sons stra­té­giques et laisse la cure sur divan aux jour­na­listes du petit écran. Mettre en avant une figure, un nom propre, un per­son­nage s’ex­plique par le moment popu­liste. L’absence de réfé­rents com­muns (chants, dra­peaux, sym­boles, etc.) ou d’i­den­ti­té col­lec­tive faci­le­ment recon­nais­sable empêche que les reven­di­ca­tions et demandes frag­men­tées puissent se repré­sen­ter comme équi­va­lentes les unes des autres, comme par­ti­ci­pant d’un même mou­ve­ment. C’est alors une per­sonne concrète, un nom propre se conver­tis­sant en nom com­mun, qui pal­lie ce vide. Le nom propre, désor­mais réfé­rent col­lec­tif, devient un signal visible, un point d’ap­pui pour des luttes sec­to­rielles dépour­vues de repré­sen­ta­tion.

Les dis­cus­sions à gauche gagne­raient à délais­ser quelques réflexes idéo­lo­giques — « En France, quelqu’un qui dit qu’il n’est ni de droite ni de gauche est imman­qua­ble­ment de droite, ou fini­ra à droite » tranche Frédéric Lordon28Entretien pour Reporterre : « Il faut ces­ser de dire ce que nous ne vou­lons pas pour com­men­cer à dire ce que nous vou­lons », 14 avril 2016. — pour éva­luer quelles iden­ti­tés col­lec­tives peuvent encore avoir prise dans notre conjonc­ture poli­tique. Et comme sou­vent, cha­cun devra choi­sir entre les contra­dic­tions pra­tiques de la poli­tique à ambi­tion majo­ri­taire et les récon­forts esthé­tiques de la poli­tique mino­ri­taire.


Photographie de ban­nière : © AFP / GERARD JULIEN 


REBONDS

☰ Lire notre article : « L’émancipation comme pro­jet poli­tique », Julien Chanet, novembre 2016
☰ Lire la contre-tri­bune de membres d’Anticapitalistas : « Nous ne sommes pas encore assez popu­listes » (tra­duc­tion), mai 2016
☰ Lire la tri­bune d’Íñigo Errejón : « Podemos à mi-che­min » (tra­duc­tion), mai 2016
☰ Lire notre article : « Gauche & Droite, le couple des pri­vi­lé­giés », Émile Carme, février 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Razmig Keucheyan : « C’est à par­tir du sens com­mun qu’on fait de la poli­tique », jan­vier 2016
☰ Lire l’en­tre­tien de Pablo Iglesias : « Faire pres­sion sur Syriza, c’est faire pres­sion sur Podemos » (tra­duc­tion), mai 2015
☰ Lire notre série d’ar­ticles : « Que pense Podemos ? », Alexis Gales, avril 2015
☰ Lire notre série d’ar­ticles : « Mélenchon, de la Gauche au Peuple », Alexis Gales, mars 2015

NOTES   [ + ]

1.L’expression « pay­sage poli­tique » porte idéa­le­ment son nom : le mode d’affichage s’oriente à l’horizontal (à la dif­fé­rence du mode « por­trait »).
2.Ce n’est pas un hasard si le groupe par­le­men­taire Podemos, en Espagne, a refu­sé de se pla­cer sur les sièges à la gauche du Parti socia­liste ouvrier espa­gnol pour choi­sir le centre de l’hémicycle : entre le PSOE et le Parti popu­laire.
3.« Podemos à mi-che­min », publié dans la revue CTXT et tra­duit pour Ballast, 23 avril 2016.
4.« Valls accuse Macron de céder aux sirènes du popu­lisme », Le Monde.fr, 13 juillet 2016.
5.L’Illusion du consen­sus, Albin Michel, 2016, p. 95.
6.Sur la glo­ba­li­sa­tion finan­cière, voir Rawi Abdelal, Capital rules : the construc­tion of Global Finance, Harvard University Press, 2007 ; Rawi Abdelal, « Le consen­sus de Paris : la France et les règles de la finance mon­diale », Critique inter­na­tio­nale, 2005 (n° 28) ; Henri Sterdyniak et Catherine Mathieu, « La glo­ba­li­sa­tion finan­cière en crise », Revue de l’OFCE, 2009 (n° 110).
7.L’Illusion du consen­sus, op. cit, p. 74.
8.Alain Deneault, La Médiocratie, Lux, 2016.
9.Interview avec Frédéric Taddeï dans l’émission « Hier, aujourd’hui, demain », France 2, 15 décembre 2016.
10.Entretien avec le jour­nal L’Humanité, 4 jan­vier 2006.
11.Entretien avec les jour­na­listes de Mediapart, 2 novembre 2016.
12.Interview au jour­nal de TF1, 30 août 2016.
13.Inauguration de son QG de cam­pagne, 16 novembre 2016.
14.Plaidoyer en faveur de l’intolérance, Climats, 2007, p. 63.
15.Frédéric Lordon, « Ce que l’extrême droite ne nous pren­dra pas », La pompe à phy­nance, blog du Monde Diplomatique, 8 juillet 2013.
16.Ibid.
17.Ibid.
18.Les Affects de la poli­tique, Le Seuil, 2016, p. 55.
19.Interview au 20h de TF1, 10 février 2016.
20.Interview à TVE, 5 décembre 2014.
21.Au XIXsiècle, « les popu­listes » dési­gnaient les membres d’un mou­ve­ment pay­san russe contre le régime tsa­riste, et d’un mou­ve­ment amé­ri­cain contre les élites de Wall Street ; dans les années 1920, le popu­lisme était un cou­rant lit­té­raire fran­çais dont les œuvres étaient ancrées dans la vie des milieux popu­laires.
22.Selon le poli­tiste argen­tin Ernesto Laclau, le popu­lisme est une forme de construc­tion du poli­tique par la « dicho­to­mi­sa­tion [la divi­sion] de l’espace social en deux camps anta­go­nistes » — le bas contre le haut. Une telle défi­ni­tion ne pré­sage donc rien du conte­nu idéo­lo­gique (réac­tion­naire ou pro­gres­siste) que la forme popu­liste peut prendre. Cette défi­ni­tion ren­voie à une méthode de consti­tu­tion des iden­ti­tés poli­tiques. Une méthode qui suit quatre règles mini­males : la consti­tu­tion d’un « nous-peuple » et l’édification d’une fron­tière conflic­tuelle avec un « eux », le refus des lignes de frac­ture qui euphé­misent ou dis­si­mulent le conflit bas-haut, la reven­di­ca­tion par l’identité « nous, le peuple » d’une légi­ti­mi­té poli­tique, fon­da­trice de tout pou­voir, en dehors des ins­ti­tu­tions.
23.« Trump et le moment popu­liste », blog de Mediapart, publié en espa­gnol le 9 novembre 2016 sur Publico.
24.Construir pue­blo. Hegemonia y radi­ca­li­za­cion de la demo­cra­cia, Icaria Editorial, 2015, p. 19.
25.Ibid., p. 29.
26.Íñigo Errejón, inter­ven­tion à l’université d’été de Podemos (24 juillet 2015) : « Un pou­voir hégé­mo­nique n’est pas un pou­voir qui gou­verne seule­ment, mais qui est aus­si capable d’imposer à tous ceux qui dési­rent le défier de le faire selon ses propres termes et règles : un acteur poli­tique bon joueur de bas­ket­ball oblige ses adver­saire à le défier au bas­ket­ball. Il s’assure ain­si que la dis­pute va se jouer dans des condi­tions favo­rables pour lui. »
27.Ibid.
28.Entretien pour Reporterre : « Il faut ces­ser de dire ce que nous ne vou­lons pas pour com­men­cer à dire ce que nous vou­lons », 14 avril 2016.
Alexis Gales
Alexis Gales

Enseignant en lycée, amateur de foot et de théorie politique, quelque part entre Orwell et Chávez.

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Au sommaire :
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