François Ruffin : « Camping est un bon film politique »


Entretien inédit pour le site de Ballast

François Ruffin a plu­sieurs cas­quettes, bien qu’il ne quitte plus celle qu’il porte en ce moment, affi­chant fiè­re­ment un éton­nant « I ♡ Bernard » (Arnault, soit la pre­mière for­tune fran­çaise) : repor­ter à la radio, jour­na­liste dans la presse, fon­da­teur du pério­dique Fakir, essayiste et, depuis peu, réa­li­sa­teur. Nous le retrou­vons dans une bras­se­rie, exté­nué, au terme d’une « tour­née sac à dos » visant à pré­sen­ter Merci patron ! aux quatre coins du pays. Nous com­man­dons des bières et par­lons ciné­ma, jour­na­lisme, peau de lapin et front des gauches. 


Vous vous refu­sez à employer des termes comme « capi­ta­lisme finan­cier » ou « sys­tème ». Vous pré­fé­rez per­son­ni­fier le com­bat et don­ner « un nom, une adresse » à vos adver­saires. Pourquoi ?

Peut-être parce que je suis inca­pable de vivre dans des abs­trac­tions. C’est un défaut que j’ai ; une fai­blesse, même. J’étais assez fort en maths, notam­ment en pro­ba­bi­li­tés, tant que ça res­tait appli­qué à des exemples concrets, tant que ça ne deve­nait pas des pro­ba­bi­li­tés où il était impos­sible de s’appuyer sur des conte­nus. J’ai une faible capa­ci­té de concep­tua­li­sa­tion sur le plan théo­rique mais, fina­le­ment, j’ai fait de cette fai­blesse une force. Dans la gauche, beau­coup de monde est capable de concep­tua­li­ser et de se bala­der dans des géné­ra­li­tés ; j’ai, pour ma part, d’abord fait des repor­tages. Je donne corps… J’aime les romans, j’en suis un grand lec­teur — et le roman, c’est don­ner corps à des idées, c’est don­ner de la chair. Ce n’est d’ailleurs pas seule­ment l’adversaire que j’aime per­son­ni­fier : il y aus­si ceux pour qui on lutte. Dans le film, il y a des adver­saires qui ont un visage, mais il y a aus­si les Klur [couple et héros de Merci patron !, ndlr] qui en ont un. Il y a une famille. La pau­vre­té et les tra­vailleurs sont incar­nés tout comme l’est l’adversaire. Même s’ils sont là comme repré­sen­tants d’une classe. J’ai fait des for­ma­tions sur l’éducation et sur la fabri­ca­tion de jour­naux mili­tants ; quand je les lisais, c’était : « pré­ca­ri­té, « pré­ca­ri­sa­tion » « néo-pré­ca­riat »… Je leur disais : « Est-ce que vous ne pour­riez pas nous dire, par exemple, qu’une fille de votre lycée est pas­sée par un contrat éco­no­mique d’insertion ? Ou faire un por­trait ? » Ils répon­daient : « Non, c’est vrai, on ne sait pas faire. » C’est un gros pro­blème, car les gens auront davan­tage envie de se mobi­li­ser pour les Klur que contre la « pré­ca­ri­té » en géné­ral. Pour ma part, me bagar­rer contre le « libé­ra­lisme », ça ne me motive pas tellement.

Dans Les Petits sol­dats du jour­na­lisme, vous dénon­cez l’incapacité de cette pro­fes­sion à retrans­crire une réa­li­té sociale et géo­gra­phique dif­fé­rente de celle qui domine dans les médias, même si cette réa­li­té est majo­ri­taire. Cette inca­pa­ci­té tra­dui­rait un pro­fond « accord au monde ». Alors que vous vous décri­vez comme appar­te­nant à la « petite bour­geoi­sie intel­lec­tuelle », com­ment faites-vous pour pré­ser­ver votre désac­cord au monde ?

« Dans la gauche, beau­coup de monde est capable de concep­tua­li­ser et de se bala­der dans des géné­ra­li­tés ; j’ai, pour ma part, d’abord fait des repor­tages. Je donne corps… »

Être conscient de son milieu social est une pre­mière manière de résis­ter à la pente dans laquelle on se trouve. Si on est incons­cient de la classe à laquelle on appar­tient et de tout ce qui nous sépare de la culture pro­lé­taire — rap­port au bri­co­lage, au foot­ball, etc. —, on sera inca­pable de faire ce pas vers l’autre. Ayant cette conscience, je m’efforce de la don­ner à tous ceux qui passent par Fakir, en disant : voi­là qui on est. On est des petits bour­geois blancs, mâles, sou­vent, et ce n’est pas une rai­son pour se fouet­ter : c’en est une pour cher­cher, à chaque fois que c’est pos­sible, un point d’appui solide afin de ren­trer en contact avec une autre classe, pour racon­ter des his­toires exté­rieures à notre monde. Il faut aus­si avoir une cer­taine résis­tance à ne pas rendre compte, en per­ma­nence, des pro­blèmes des profs et des édu­ca­teurs, sinon on fait un jour­nal qui parle des profs et des édu­ca­teurs, écrit par quelqu’un qui est proche des profs et des édu­ca­teurs, pour les profs et les édu­ca­teurs (je suis entou­ré de gens de ces pro­fils !). La vraie satis­fac­tion de mon film, c’est qu’il va du popu­lo aux intel­los. Des pans du mou­ve­ment ouvrier et de la CGT viennent voir les pro­jec­tions et s’y recon­naissent ! Tout ceci consti­tue­ra un point d’appui pour racon­ter d’autres histoires.

Vous racon­tez sou­vent celles de gens ano­nymes, croi­sés ici et là, sur une route ou ailleurs…

Oui. Je me sou­viens d’une Lauréline que j’ai prise en stop et qui m’a racon­té son ordi­naire, quand elle va bos­ser chez Cora et qu’elle a du mal à sur­vivre. Elle n’a même pas 25 ans. Ces his­toires, c’est le quo­ti­dien de la plu­part des gens, mais on ne les entend qu’ex­cep­tion­nel­le­ment dans notre milieu. On ne les trouve jamais dans un journal.

Famille Klur, Merci patron ! (© Jour2fête)

Avec Fakir, vous tâchez de ne pas être de simples « pom­piers du social » mais d’interroger les causes macroé­co­no­miques de la vio­lence qui s’abat sur les sala­riés. Vous incri­mi­nez le libre-échange, la dette ou l’euro. Vous vous ins­cri­vez tou­te­fois dans une forme de social-démo­cra­tie assez ins­ti­tu­tion­nelle, type Front de gauche : est-ce par sou­ci prag­ma­tique ou vous sen­tez-vous héri­tier de cette tradition ?

J’ai tou­jours le même sou­ci : je suis inca­pable de géné­ra­li­ser. Je ne sais pas ce que je veux de manière idéale, j’i­gnore mon hori­zon loin­tain : l’émancipation, la jus­tice, l’égalité ? Je n’ai pas de « grande vision » tant je suis pris dans cet ordi­naire, celui des classes popu­laires qui galèrent. Nous sommes pris dans un sen­ti­ment d’impuissance et de rési­gna­tion. Parvenir à en sor­tir un petit peu, en arri­vant à faire part aux gens de ce sen­ti­ment, c’est déjà pas mal. Comment ima­gi­ner la socié­té idéale ? On en est tel­le­ment loin que j’ai du mal à faire cette démarche ! Il y a tel­le­ment de textes théo­riques qui pro­posent ça et sont assez vains… Des gens me disent : « Écris un pro­gramme. » Mais je n’en ai rien à foutre ! La gauche sait pondre des pro­grammes, elle en a pon­du plein — et quand elle les met en œuvre, ne serait-ce qu’un petit peu, c’est déjà magique ! Alors « social-démo­crate », je blague un peu avec ça. Je ne sais pas si je suis réel­le­ment un « révo­lu­tion­naire ». C’est facile d’être un révo­lu­tion­naire sans révo­lu­tion. C’est à la fois facile et ça n’a pas de sens. Il y a une for­mule de Jean-Pierre Garnier, un vrai anar­chiste, qui dit en gros : « J’aime bien Ruffin parce que je pré­fère les réfor­mistes qui vont jusqu’au bout de leurs idées que les révo­lu­tion­naires en peau de lapin. » Je ne cherche pas à me payer de mots. Par contre, je pense que je suis capable, vu mon niveau d’exigence, de me don­ner pour que mes actes soient en confor­mi­té avec ce que je pense. De mouiller le maillot. Je n’ai pas envie de dire que je vais faire la révolution.

Dans votre livre sur le pro­tec­tion­nisme, vous pre­nez vos dis­tances avec les cou­rants inter­na­tio­na­listes « trots­kystes ». Vous n’êtes pas sans savoir que cer­tains mili­tants taxent Fakir, et vous-même, de « social-chau­vi­nisme » : vieux débats inutiles ou fruc­tueuses que­relles politiques ?

« Croire que ça va se pas­ser à l’échelle de la pla­nète et qu’il y aura des révo­lu­tions syn­chro­ni­sées qui amè­ne­ront au ren­ver­se­ment du capi­tal, c’est impensable. »

Ça peut être utile. Quelle est l’échelle qu’on envi­sage pour la trans­for­ma­tion ? Je ne peux, là, que me conten­ter d’une d’esquisse. L’échelle natio­nale reste l’échelle du temps poli­tique. Croire que ça va se pas­ser à l’échelle de la pla­nète et qu’il y aura des révo­lu­tions syn­chro­ni­sées qui amè­ne­ront au ren­ver­se­ment du capi­tal, c’est impen­sable. Et même au niveau euro­péen, les temps poli­tiques ne sont pas syn­chro­ni­sés. Si on veut qu’il y ait des avan­cées sociales, fis­cales ou envi­ron­ne­men­tales, c’est impos­sible en éco­no­mie ouverte — c’est l’une des démons­tra­tions de mon bou­quin. Et, au-delà, on ne peut rien faire sans fier­té. Il faut une fier­té de soi, une fier­té de la com­mu­nau­té pour qu’on ait envie de faire quelque chose ensemble. C’est mon sen­ti­ment. Je me sou­viens qu’au Venezuela, les gens étaient vache­ment fiers le jour de cer­taines élec­tions. Dans la queue devant les urnes, ils mon­traient le dra­peau véné­zué­lien qu’ils por­taient sur leur T‑shirt. Et même sur leurs chaus­settes, avec les trois bandes ! C’est indis­so­ciable pour com­prendre ce qu’il s’est pro­duit là-bas. La popu­la­tion par­lait de la poli­tique de son pays. Il ne peut pas y avoir de mou­ve­ment poli­tique sans ça. La honte de soi n’est pas béné­fique — ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas regar­der en face les pages noires de notre Histoire. N’être en per­ma­nence que dans la honte de soi, renier ou ne pas s’appuyer sur toutes les belles périodes de l’histoire de France (pour par­ler de notre cas), dire qu’on n’est qu’un pays de merde avec une popu­la­tion de merde et des gens de merde, ce n’est pas ça qui per­met de créer un col­lec­tif. Ça ne mène à rien. Si on veut que les gens d’une ville fassent des choses ensemble, il faut qu’ils aient une petite fier­té d’appartenir à cette ville. Le pre­mier pas vers l’action, c’est de nour­rir la confiance en soi. Le dra­peau fran­çais et La Marseillaise sont liés à notre Histoire ; ce sont deux sym­boles liés à des moments pour les­quels on doit éprou­ver une cer­taine fier­té. Je n’ai pas envie, et je l’ai tou­jours dit, qu’ils passent sous la main­mise du Front national.

Vous asso­ciez une défense assez tra­di­tion­nelle des sala­riés contre l’exploitation éco­no­mique avec une ligne plus neuve de cri­tique du mythe de la crois­sance et du pro­duc­ti­visme. Avez-vous le sen­ti­ment que la jonc­tion de ces tra­di­tions est en train de deve­nir majoritaire ?

Déjà : est-ce que ce mou­ve­ment existe, de nos jours ? On régresse. Le Front de gauche était déjà consti­tué quand nous n’é­tions pas encore au cœur de la crise — contrai­re­ment à l’Espagne, l’Italie, le Portugal et la Grèce. On avait bâti une force poli­tique qui pou­vait être le récep­tacle d’une colère popu­laire, mal­gré toutes ses imper­fec­tions (le Front de gauche n’était pas pro­tec­tion­niste, etc.). Mais on ne chi­pote pas quand on s’engage. Je n’ai jamais été membre d’une orga­ni­sa­tion du Front de gauche, mais j’ai tou­jours consi­dé­ré que j’étais un de leurs com­pa­gnons de route. Or, en Grèce ou en Espagne, ça a mis des années pour lan­cer Syriza et Podemos — et dans des situa­tions sociales beau­coup plus dra­ma­tiques que la nôtre ! En France, on avait un temps d’avance, mais aujourd’­hui, on en est à espé­rer que naisse un mou­ve­ment « citoyen­niste » à la manière des « Indignés », c’est-à-dire un mou­ve­ment pré-Podemos ! Politiquement, c’est un net recul.

(Pierre-Philippe Marco - AFP)

J’appartiens à cette gauche mais j’en ai honte. J’étais fier qu’on soit aus­si nom­breux dans les rues durant la cam­pagne de 2012 (ce n’est pas la figure de Mélenchon en soi qui compte), qu’on soit ensemble, qu’on porte quelque chose et qu’on pèse dans le pays. Je me sou­viens de ce finan­cier — Nicolas Doisy — que j’avais inter­ro­gé le len­de­main de la manif’ à Bastille, où il y avait eu cent mille per­sonnes. Il m’a répon­du : « Le pro­gramme de Hollande, on va le balayer. » À la fin de l’entretien, je lui ai dit : « Mais avec Mélenchon qui est don­né à 15 % dans les son­dages, avec la manif d’hier… Déjà que ça pose pro­blème quand la Grèce bouge, alors si c’est la France… » Ça fai­sait plai­sir de pou­voir, même un peu, leur faire peur. On n’a plus rien, là, on est lamen­tables… On avait au moins un lieu où on pou­vait poten­tiel­le­ment dis­cu­ter, c’est-à-dire un lieu où on pou­vait faire avan­cer les gens. Quand je fai­sais des débats sur le pro­tec­tion­nisme, l’ambiance n’était pas la même au début et à la fin. J’ai vu l’idée avan­cer dans la gauche, dans notre gauche. Prenons l’écosocialisme : est-ce que ça pro­gresse dans la gauche ? Il n’y a même pas un lieu où ça pour­rait avan­cer ! Fakir se situe tou­jours là : où peut-on peser et sur quelles orga­ni­sa­tions ? Je me sou­viens d’une image de Mélenchon, qui disait : « Nous, on n’est qu’un mous­tique, mais si quelqu’un conduit une bagnole et qu’un mous­tique vient le piquer, hop ! ça fait dévier le volant ! » On n’est peut-être qu’un mous­tique, mais il faut trou­ver un endroit où piquer. On ne l’a plus, en dehors de la CGT.

Vous dites vou­loir œuvrer à la jonc­tion de trois pôles : le monde du tra­vail (sym­bo­li­sé en ce moment par les Goodyear), la jeu­nesse citoyenne et éco­lo­giste (Notre-Dame-des-Landes) et les intel­lec­tuels (vous pre­nez Lordon comme figure). Quelles pistes, pour lan­cer la machine ?

« Non seule­ment les classes popu­laires étaient dans la merde socia­le­ment, mais on leur a rajou­té des stig­mates poli­tiques et cultu­rels : le vote Front natio­nal, le béret, les boules de pétanque, la picole… »

La méca­nique sociale est un tra­vail extrê­me­ment com­pli­qué. À la Bourse du Travail [le 23 février 2016, ndlr], j’ai essayé de les faire se ren­con­trer. Il y a eu la Confédération pay­sanne, les NDDL, Hervé Kempf, la CGT. Lordon était de la par­tie. C’est un début. Nous, à Amiens, avec « Le réveil des bet­te­raves », on y arrive tem­po­rai­re­ment ; on a des orga­ni­sa­tions éco­lo­gistes cou­plées à des mou­ve­ments ouvriers. Mais ce serait pos­sible à un niveau natio­nal. Il fau­drait pour ça des struc­tures plus puis­santes que Fakir pour appe­ler à cette conver­gence. On va se coor­don­ner après la Bourse. Mais quand tu entends trois per­sonnes d’affilée dire qu’il faut faire la grève géné­rale, ça me gonfle. Je ne suis pas d’accord. C’est bien d’appeler à la grève géné­rale et illi­mi­tée, mais quelles manettes tu as ?

En quoi la classe moyenne plus ou moins « intel­lec­tuelle » est-elle utile à votre démarche ?

Lénine disait : « Une situa­tion pré-révo­lu­tion­naire éclate lorsque ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas ne veulent plus et ceux du milieu bas­culent avec ceux d’en bas. » Il y a un gros tra­vail à faire sur la classe inter­mé­diaire pour la faire bas­cu­ler avec ceux d’en bas. Sans pré­ten­tion, j’es­time que c’est sur ce point que je suis le meilleur. Faire une jonc­tion de classes. Avec Merci patron !, j’ai fait un film trans­classe. Je me méfie de l’« édu­ca­tion popu­laire » et des expres­sions où il y a « popu­laire » dedans. Je ne pré­tends pas faire quelque chose de « popu­laire » car, en géné­ral, il y a neuf chances sur dix pour que ça ne le soit pas du tout. Est-ce que le peuple a besoin d’être édu­qué ? Peut-être, mais la petite bour­geoi­sie aus­si. Depuis 30 ans, nous vivons un grand moment de dis­jonc­tion de classes ; la petite bour­geoi­sie s’est fou­tue de la manière dont vivaient les classes popu­laires. Elle leur fai­sait des bras d’honneur. Non seule­ment les classes popu­laires étaient dans la merde socia­le­ment, mais on leur a rajou­té des stig­mates poli­tiques et cultu­rels : le vote Front natio­nal, le béret, les boules de pétanque, la picole… Dans les années 1990, le vote FN était vrai­ment un vote popu­laire : c’était même un mar­queur social de ne pas voter Front natio­nal, dans la petite bour­geoi­sie. Aujourd’hui, si on suit les ana­lyses de Todd, le vote popu­laire pour le FN serait plu­tôt en résorp­tion et le par­ti de Marine Le Pen gagne­rait du ter­rain chez les profs.

(Eric Gaillard - REUTERS)

Le film Dupont-Lajoie est une incar­na­tion de ce stig­mate. Il est encore applau­di par des gens de gauche comme un grand film poli­tique, de nos jours… L’histoire se passe dans les années 1970. Les classes popu­laires sont pré­sen­tées à tra­vers un patron de bis­trot qui va tous les ans au cam­ping, au même endroit. Le mec est con et raciste ; il viole une fille et dit que ce sont « les bou­gnoules » qui l’ont fait. La chasse aux « bou­gnoules » est menée dans le cam­ping. Voilà la vision des classes popu­laires par un grand réa­li­sa­teur de gauche ! En bon popu­liste, je pré­fère Camping. C’est un bon film poli­tique. Et c’est l’inverse qui se pro­duit : le bour­geois (Gérard Lanvin) arrive et c’est lui qui doit s’in­té­grer à la socia­bi­li­té popu­laire. Avant le film, j’avais fait un papier pro-cam­ping, favo­rable à la socia­bi­li­té qui s’y crée, alors que la petite bour­geoi­sie qui tient les médias se moque de ce mode de vacances. Ce papier avait bien fonc­tion­né et cer­taines per­sonnes m’avaient dit avoir chan­gé de regard sur les cam­pings. Si un jour­nal comme Fakir est sans doute essen­tiel­le­ment lu par la petite bour­geoise intel­lec­tuelle (mais je n’ai pas fait d’étude socio­lo­gique sur le sujet), on fait notre pos­sible pour essayer de faire com­prendre la manière de pen­ser et de voter des classes popu­laires, même quand elle ne nous convient pas. Et com­pa­ré aux autres médias alter­na­tifs, je pense qu’on a une bonne frange qui est plus popu­laire que les autres.

Toujours sur l’ar­ti­cu­la­tion des luttes : le com­bat pour l’égalité femmes-hommes est peu pré­sent, sinon absent, dans vos écrits. Ce n’est pas mobi­li­sa­teur, pour vous ?

« Dans mes tra­vaux, j’admets que je déve­loppe avant tout un regard de classe. C’est une bonne chose car c’est un regard qui n’est pas très cou­ru dans la presse. »

J’en parle peu car il me semble que cette éga­li­té va de soi. Fakir est un jour­nal assez fémi­niste, mais pas sur le plan théo­rique. Beaucoup de femmes y sont mises en valeur. Ceux qui écrivent sont sur­tout des hommes, c’est vrai. Mais il y a des articles sur l’histoire des droits des femmes ou sur le congé mater­ni­té. Nous allons voir les cais­sières d’Alberville, Marie-Hélène Bourlard (la syn­di­ca­liste de Merci patron !), les sama­ri­taines… La ques­tion ne s’est pas vrai­ment posée ain­si. Dans mes tra­vaux, j’admets que je déve­loppe avant tout un regard de classe. C’est une bonne chose car c’est un regard qui n’est pas très cou­ru dans la presse, mais ça l’est peut-être moins car il fau­drait le com­bi­ner avec d’autres grilles de lecture.

Vous veillez, dans vos textes, dans Fakir ou dans Merci patron !, à faire œuvre de péda­go­gie, à écrire sans ver­biage, à faire la part belle à l’hu­mour. Pas besoin d’être un moine-sol­dat pour mili­ter, alors ?

Je dis tou­jours que « mili­tant » ne doit pas rimer avec « chiant » ! Pourquoi, dès qu’on voit un papier qui vend des piz­zas, il nous fait tout de suite sali­ver alors que beau­coup de tracts sont moches ? Il faut être acces­sible et pré­sen­ter des for­mats qui mettent en appé­tit de lec­ture ; le style, la nar­ra­tion, ce sont des choses impor­tantes ! Avec Merci patron !, on a fait un film parce que le média popu­laire, désor­mais, c’est l’image. Ça ne veut pas dire que le jour­nal ne soit pas néces­saire dans la bataille idéo­lo­gique. Il construit un groupe et il amène des idées. Mais pour tou­cher de manière large, il faut l’image. Il serait néces­saire d’inventer une télé de gauche — mais il fau­drait qu’elle ne soit pas chiante…

Marie-Hélène Bourlard (DR)

Mais de manière plus géné­rale, jus­qu’où l’hu­mour est-il mobi­li­sa­teur sur le ter­rain poli­tique ? À quel moment verse-t-il dans la déri­sion ou le ricanement ?

L’humour n’est pas le cynisme. Le cynisme serait de décrire des injus­tices et de ne pas se mobi­li­ser autour. Fakir n’est pas un jour­nal de blagues, même s’il est nar­ré sur un ton simple et ludique. C’est un jour­nal d’action. Peut-être que nous rions de l’ordre du monde, mais nous invi­tons à sa trans­for­ma­tion et nous y pre­nons part. Nous met­tons régu­liè­re­ment les mains dans le cam­bouis. Les revues, à gauche, ça ne manque pas. D’ailleurs, si on vou­lait réus­sir sur le plan édi­to­rial, je pense qu’il fau­drait créer une revue de droite… Il y a un public tel­le­ment large pour si peu de paru­tions ! Tandis qu’à gauche, pour huit mille mili­tants, il y a 8 000 revues ! (rires) Il faut pous­ser les revues de gauche à entrer dans la concré­tude des choses, à ne pas res­ter dans la géné­ra­li­té et à aller voir l’adversaire autant que pos­sible. Mon plai­sir est d’aller voir l’adversaire. C’est d’abord parce que la mise en page et le style sont ludiques que les gens vont nous lire. Fakir n’est peut-être pas encore assez acces­sible (rai­son pour laquelle nous lan­çons une nou­velle ver­sion). Ensuite, il faut des pos­si­bi­li­tés d’action pour le lec­to­rat. Pourquoi les gens liraient des papiers sur la Thaïlande s’ils n’ont aucun moyen de trans­for­mer l’ordre des choses ? Dans les années 1980, les réunions de cel­lule du Parti com­mu­niste com­men­çaient par un point d’information, au niveau local, natio­nal puis inter­na­tio­nal. À tra­vers l’organisation PC, les gens avaient le sen­ti­ment de pou­voir peser, éga­le­ment, sur l’ordre inter­na­tio­nal. Aujourd’hui, si on informe les gens mais qu’ils se sentent ensuite pris dans une fata­li­té, on ne peut pas les inté­res­ser. J’essaie de mon­trer qu’il y a des pistes pour la trans­for­ma­tion. Nous ne sommes pas seule­ment un jour­nal de dénon­cia­tion, contrai­re­ment à beau­coup d’autres, qui ne font par là que pous­ser les gens à la résignation.

« Le jour­na­lisme dis­si­dent est un sport de com­bat, par­fois. Mais le plus sou­vent, d’endurance », dites-vous. Malgré tous les échecs dont vous par­lez dans vos livres — de plans sociaux en délo­ca­li­sa­tions —, qu’est-ce qui, depuis la créa­tion de Fakir en 1999, ali­mente votre moteur personnel ?

« Nous ne sommes pas seule­ment un jour­nal de dénon­cia­tion, contrai­re­ment à beau­coup d’autres, qui ne font par là que pous­ser les gens à la résignation. »

Il y a d’abord un goût de l’aventure. Quand j’étais jeune, j’étais per­sua­dé que j’allais m’ennuyer dans la vie, que je devien­drais prof et que ce serait ter­rible. Là, au moins, je ne m’ennuie pas. Il y a aus­si des moments où j’ai un sen­ti­ment d’utilité. Dans le cas des Klur, c’est évident. Quand on est le nez sur une injus­tice qui n’est pas géné­ra­li­sable, cela donne une grande éner­gie. On se dit qu’on doit se battre, qu’on doit le faire et qu’on doit réus­sir. On tente des choses que l’on n’aurait pas ten­tées si cette injus­tice n’avait pas eu une voix et un visage. Quand on sait que des gens sont dans la merde et que la semaine pro­chaine, tout peut bas­cu­ler pour eux, ça donne une grande vita­li­té pour agir.

Quand Michael Moore tente dans ses films « d’arrêter » les ban­quiers et les grands res­pon­sables des crises sociales aux États-Unis, il parle « d’arrestation citoyenne ». Avec l’idée que le citoyen lamb­da, s’il n’a pas de pou­voir judi­ciaire, dis­pose quant à lui du bon sens. Vous rejoi­gnez cette démarche ?

Je suis vrai­ment un élève de Michael Moore. Même si j’ai par­fois le sen­ti­ment qu’il est un peu seul… Il a du culot, mais moi, le culot m’est offert par les gens. Prenons mon invi­ta­tion chez Europe 1, avec Jean-Michel Apathie : savoir que ces cinq minutes d’an­tenne ont été conquises par les gens qui se sont mobi­li­sé sur les réseaux sociaux et qui, ensuite, se sont retrou­vé devant les stu­dios, ça m’a fait me sen­tir inves­ti d’une mis­sion. Là, le rap­port de force s’est construit en amont de mon arri­vée à la radio. De la même manière que pour les Klur : j’étais inves­ti, ils m’avaient qua­si­ment don­né un pou­voir de repré­sen­ta­ti­vi­té. Je ne me repré­sen­tais pas moi-même, François Ruffin. En tant que citoyen lamb­da, je suis quelqu’un de timide, mais, là, je par­lais de l’in­jus­tice qu’ils subis­saient. Un dépu­té est man­da­té ; il y a quelques moments où j’ai le même sentiment.


Photographies de ban­nière et por­trait de François Ruffin : Stéphane Burlot


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☰ Lire « Appel à un mouvement socialiste et populaire — par George Orwell » (Memento), janvier 2016
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☰ Lire notre entretien avec Franck Lepage : « L'école fabrique des travailleurs adaptables et non des esprits critiques », juin 2015
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