Usul : « Réinventer le militantisme »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Parler de phi­lo­so­phie poli­tique à ceux qui ne croulent pas sous les diplômes : tel fut l’am­bi­tieux pari d’Usul. Le jeune homme, âgé aujourd’hui de 30 ans, s’est fait connaître par une émis­sion en ligne consa­crée aux jeux vidéo. Il décor­tique à pré­sent, par des vidéos acces­sibles, ludiques et denses, notre pay­sage intel­lec­tuel et média­tique et pro­pose des pistes de réflexion afin que le camp de l’é­man­ci­pa­tion reprenne du poil de la bête, en ces temps instables et mori­bonds. Force est d’ad­mettre que le pari est gagné, au regard du nombre de ses spec­ta­teurs. Et si, à l’ère des nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion, l’on gagnait à chan­ger nos méthodes mili­tantes, enfer­més que nous sommes dans nos tri­bunes, nos articles et nos essais ? C’est la ques­tion qu’Usul nous pose à tous.


usul Vous êtes auto­di­dacte. Quel dis­cours tenir aux « tenants du savoir légi­time » (uni­ver­si­taires, spé­cia­listes, experts…) qui reprochent aux « pas­seurs » impro­vi­sés de man­quer de légitimité ?

Ce qui est assez éton­nant, c’est que, le plus sou­vent, ce ne sont pas eux qui émettent cette réserve, mais le public lui-même. Les spé­cia­listes, pro­fes­seurs et autres émet­teurs auto­ri­sés dans les domaines que j’a­borde se montrent le plus sou­vent enthou­siastes de voir leur dis­ci­pline, qui est sou­vent leur pas­sion, évo­quée, popu­la­ri­sée et dis­cu­tée de la sorte sur Internet, dans un for­mat agréable et à même d’in­té­res­ser des jeunes qui seraient peut-être, dans d’autres cir­cons­tances, res­tés de marbre. Cette ques­tion de légi­ti­mi­té est cen­trale dans mes confé­rences — non pas parce que j’en man­que­rais (j’ai eu mon lot de petites légi­ti­ma­tions), mais parce que je veux que mon audi­toire s’en sente gon­flé. C’est à lui que je m’a­dresse ; je veux que ces jeunes, qui se sentent main­te­nant assez sûrs d’eux pour prendre la parole afin de cri­ti­quer sur Internet des séries ou des films, poussent l’exer­cice de leur esprit cri­tique encore plus loin, et ne soient pas, eux, blo­qués par cette ques­tion de la légi­ti­mi­té, comme j’ai pu l’être pen­dant quelques années.

Dans une confé­rence, vous expli­quez que c’est jus­te­ment le carac­tère auto­di­dacte de votre démarche qui vous rend scru­pu­leux et sérieux : vous savez qu’on vous attend au tour­nant. L’absence de titres serait donc un gage, para­doxal, de com­pé­tences ? Vous affir­mez, en sou­riant, qu’on peut, en tra­vaillant seul dans son coin durant des mois sur un sujet, en savoir bien plus qu’un ministre au gou­ver­ne­ment… Quels sont les cri­tères valables, au fond ?

« Je veux que les jeunes se disent qu’a­vec un peu de culture éco­no­mique on peut remettre en ques­tion la per­ti­nence du tra­vail de ce charlatan. »

Je ne parle pas tel­le­ment de ma démarche, mais de celle de tous ceux et celles qui ont l’au­dace de l’ou­vrir publi­que­ment sur des sujets sur les­quels ils ou elles sont par­fois attendu.e.s au tour­nant. Je pense sin­cè­re­ment que la modes­tie pousse à la pru­dence, quand on n’a pas de titre, qu’on n’a l’a­val d’au­cune ins­ti­tu­tion : on tâche en effet d’être d’au­tant plus scru­pu­leux. Donc, non, ce n’est pas un gage de com­pé­tences — on peut aus­si aller dans le mur et ça peut m’ar­ri­ver à moi aus­si (mais quand on y va avec modes­tie, le choc est moins violent). Bien enten­du, quand je dis qu’en se culti­vant un an sur un sujet, on le connaît mieux qu’un ministre, j’exa­gère… et en même temps, pas tant que ça ! On en a une autre approche, et cette approche peut être cri­tique : c’est ça qui m’in­té­resse. Avant de se retrou­ver avec Hollande comme pré­sident, on a eu toute une période où le grand favo­ri était le patron du FMI, que les Français, cer­tains de leur propre igno­rance et impres­sion­nés par ce bon doc­teur, voyaient comme can­di­dat le plus capable, le plus savant — il avait été pro­fes­seur, il était for­tiche en éco­no­mie, pen­sez donc, patron du FMI… Avec un CV comme ça, même plus besoin de pro­gramme ! Je veux que les jeunes se disent qu’a­vec un peu de culture éco­no­mique, on peut remettre en ques­tion la per­ti­nence du tra­vail de ce char­la­tan. Je veux que les titres les plus pres­ti­gieux n’aient plus cet effet sidé­rant sur ceux qui en sont dépourvus.

Le poète Max-Pol Fouchet fai­sait une dif­fé­rence entre « vul­ga­ri­ser » et « cla­ri­fier » : « Vulgariser, c’est aus­si consi­dé­rer les autres comme inca­pables de com­prendre une dis­ci­pline dif­fi­cile, éli­tisme révol­tant, et rabais­ser la qua­li­té de ce que l’on veut trans­mettre. En consé­quence, une cer­taine forme de vul­ga­ri­sa­tion, fon­dée sur la sim­pli­fi­ca­tion, doit être exclue. En revanche, ce qui s’impose, c’est la cla­ri­fi­ca­tion. Clarifier n’est pas sim­pli­fier, mais cla­ri­fier demande un effort consi­dé­rable à celui qui veut trans­mettre une connais­sance. Un effort vis-à-vis de lui-même. Clarifier demande à l’esprit des qua­li­tés par­ti­cu­lières d’analyse, de syn­thèse, de for­mu­la­tion. Il s’agit d’une conquête sur soi-même. » Vous signez ? 

Oui, bien sûr. Et c’est parce que je sous­cris à cette approche que j’ai opté pour des vidéos plus longues que la moyenne. Oui, cla­ri­fier. Quand je parle aux gens de Friot ou de Lordon, je pars du prin­cipe que ce qu’ils ont à dire n’est pas si sophis­ti­qué que ça… Que der­rière le lan­gage uni­ver­si­taire et leur voca­bu­laire par­fois her­mé­tique, il y a des idées qui, si elles sont à contre-cou­rant, n’en sont pas moins plu­tôt simples à com­prendre sitôt tra­duites en lan­gage com­mun. Mais, pour Friot par exemple, il faut par­ler le Friot cou­ram­ment ; en « lan­gage Friot », « tra­vail » ne veut pas dire la même chose qu’en « lan­gage Sarkozy », donc il faut décryp­ter un peu… C’est la même chose avec Bourdieu : il y a un cer­tain nombre de défi­ni­tions à avoir inté­gré pour accé­der à sa pen­sée — pas seule­ment les concepts comme le champ ou l’habi­tus, mais plein d’autres mots simples qui, employés par le socio­logue, se chargent de cer­tains sens et se délestent d’autres. C’est un tra­vail, et je suis par­fai­te­ment conscient que ren­trer dans la langue de Bourdieu n’est pas à la por­tée de tout un cha­cun. Non pas parce qu’il faut être par­ti­cu­liè­re­ment futé, mais parce que ça demande un réel inves­tis­se­ment. J’ai enten­du une fois Franck Lepage dire qu’en ren­trant du bou­lot, tout le monde n’a­vait pas envie de se lan­cer dans un pavé de socio et que c’é­tait bien nor­mal ; je suis tout à fait d’ac­cord avec ça. Et pour­tant, der­rière le lan­gage ardu, il y a une pen­sée qui est utile. On peut l’ex­pli­quer, avec des mots choi­sis, avec des images qui font le lien entre le savoir froid et l’ex­pé­rience per­son­nelle et poli­tique de l’au­di­toire. Je pense qu’au-delà des capa­ci­tés d’a­na­lyse et de syn­thèse, ça demande sur­tout de connaître son auditoire.

Indignados, Espagne (DR)

N’y a‑t-il pas un risque, en matière de péda­go­gie poli­tique sur Internet, à ne trai­ter que de sujets polé­miques et bouillants pour « faire du clic » et être vu ? 

Si, bien sûr. D’où le délai que je m’im­pose entre chaque vidéo pour ne pas moi-même tom­ber là-dedans. C’est d’au­tant plus déli­cat que le public a des attentes et que celles-ci sont en par­tie liées aux débats du moment. Mais ce constat a des limites. Qui par­lait du Salaire à vie dans les médias, ou même sur les réseaux sociaux, au moment où j’ai sor­ti mon tra­vail sur Friot ? Personne, ou presque. J’ai été le pre­mier sur­pris quand j’ai vu le suc­cès de ce thème qui, pour­tant, ne repo­sait sur aucune actua­li­té brû­lante. C’est ce suc­cès qui m’a confor­té dans l’i­dée que choi­sir nos thèmes en fonc­tion de nos prio­ri­tés pou­vait être un choix gagnant. À côté de ça, je ne pense pas que ce soit une mau­vaise chose de faire, comme le font les gars d’Osons Causer, des vidéos en fonc­tion de l’ac­tua­li­té : ça apporte un contre­point néces­saire, ça occupe le ter­rain et, ça aus­si, c’est très bien. D’ailleurs, il leur arrive éga­le­ment de trai­ter de sujets de fond. J’ai l’im­pres­sion, vu l’é­tat de l’o­pi­nion, que nous n’a­vons pas le choix : il y a toute une grille de lec­ture à par­ta­ger et cette exi­gence nous oblige à reve­nir sur le fond des choses, à inter­valles régu­liers, ne serait-ce que pour évi­ter les malentendus.

Vous pro­po­sez tan­tôt des por­traits pam­phlé­taires (BHL, Lévy), tan­tôt des éloges (Friot, Lordon) : com­ment pen­sez-vous le point d’é­qui­libre entre cri­tique et proposition ?

« Répondre à nos adver­saires, c’est encore se défendre ; les for­cer à nous répondre, c’est reprendre l’offensive. »

J’aime assez que vous employiez le mot de « pro­po­si­tion » ; c’est exac­te­ment ça. La grille cri­tique, c’est une chose, mais si l’on ne s’occupe que de ça, on se fait dic­ter notre agen­da par ceux et celles qu’on s’é­chine à démon­ter mois après mois. Il est temps d’a­van­cer des pro­po­si­tions, des pro­jets alter­na­tifs. Si nous ne fai­sons pas ce tra­vail, nous condam­nons les gens au cynisme, à la défense cris­pée des « acquis » ou au repli sur les solu­tions indi­vi­duelles. Je ne sais pas quel peut être le point d’é­qui­libre idéal ; je sais juste qu’on a besoin des deux et que j’ai la chance d’a­voir un for­mat qui se prête à l’ex­po­si­tion de ces propositions.

Vous esti­mez qu’il ne faut pas répondre à nos adver­saires, mais impo­ser « nos propres thèmes ». Ne risque-t-on pas, mar­gi­naux que nous sommes déjà, de nous enfer­mer dans une niche confor­table en refu­sant de débattre, fût-ce sur des ques­tions illé­gi­times, sur leur ter­rain ou face à eux ?

En ce qui me concerne, je ne suis pas là pour débattre avec les réac­tion­naires. C’est un métier : ça demande une éner­gie folle et une cer­taine force, que je n’ai sans doute pas. Le rap­port de force est déjà lar­ge­ment dés­équi­li­bré : la « facho­sphère » [réseaux numé­riques liés à l’ex­trême droite, ndlr] est bien mieux orga­ni­sée que nous ne le sommes ; les capi­ta­listes pos­sèdent tout ce dont ils ont besoin pour asseoir leur domi­na­tion idéo­lo­gique. Nous sommes déjà mar­gi­naux, mar­gi­na­li­sés dans nos petits jour­naux, nos petites mai­sons d’é­di­tion, nos petites asso­cia­tions. Nous avons inté­rio­ri­sé nos défaites his­to­riques dans une sorte de pos­ture défen­sive qui fait que nous n’o­sons plus rien pro­po­ser, que nous n’o­sons plus récla­mer — au mieux, nous nous scan­da­li­sons, au fil des réformes et des polé­miques. J’espère que c’est une his­toire de géné­ra­tion. La géné­ra­tion du baby boom s’est fait réta­mer et n’est plus prête à croire à la vic­toire, mais il en va tout autre­ment pour les jeunes. Eux n’ont pas envie du plan de vie qu’on leur pro­pose (tra­vail subor­don­né, dette, rési­gna­tion, chô­mage) et un cer­tain nombre d’entre eux est prêt à reprendre le com­bat sur le mode « Vous avez vain­cu et humi­lié nos parents ? Ils sont bri­sés, n’osent même plus espé­rer le chan­ge­ment ? Très bien, mais avec nous, ça ne va pas se pas­ser aus­si faci­le­ment, tout ce qu’on a à perdre, c’est une vie dont nous ne vou­lons pas ». Répondre à nos adver­saires, c’est encore se défendre ; les for­cer à nous répondre, c’est reprendre l’offensive.

Vous rele­vez l’ir­rup­tion de la poli­tique sur les pla­teaux de diver­tis­se­ment, dans les années quatre-vingt-dix. Tout en la raillant. En quoi cela fut-il pro­blé­ma­tique à vos yeux ?

Il com­mence à y avoir quelques études là-des­sus, il me semble. Tout le monde com­prend en quoi c’est pro­blé­ma­tique pour le débat public. Je regarde sou­vent Apostrophes pour pré­pa­rer mes émis­sions, par exemple, et le niveau des débats était autre­ment plus éle­vé que ce que je vois aujourd’­hui. On y parle du capi­ta­lisme avec des phi­lo­sophes, on y dis­cute d’Histoire avec des his­to­riens plu­tôt qu’a­vec des comé­diens… Je sais bien que cer­tains trou­vaient déjà, à l’é­poque, que c’é­tait la mort du débat intel­lec­tuel ! Mais vous voyez bien qu’on est par­ve­nu à dégra­der encore le niveau du débat dans les décen­nies qui ont sui­vi. Après, il y a des fac­teurs his­to­riques à prendre en compte : nous étions dans les années soixante-dix, celles d’un véri­table bouillon­ne­ment intel­lec­tuel et idéo­lo­gique. Et même si l’é­mis­sion de Pivot n’en don­nait qu’un reflet ter­ni, on avait tout de même l’im­pres­sion qu’il se pas­sait quelque chose. Quel est le grand ren­dez-vous intel­lec­tuel et poli­tique, aujourd’­hui ? J’ai l’im­pres­sion que c’est l’é­mis­sion de Ruquier. Un Ruquier qui choi­sit ses chro­ni­queurs et ses invi­tés selon des cri­tères qu’on connaît : sont-ils, ou non, de « bons clients » ? Ce rai­son­ne­ment nous a don­né Zemmour en tête des ventes à la fin de l’an­née 2014 : ça ne me semble pas, en effet, aller dans le bon sens.

L’une de vos moti­va­tions fut le suc­cès d’Alain Soral, en matière d’« édu­ca­tion popu­laire ». Vous teniez à vous empa­rer du for­mat vidéo afin d’es­sayer de contrer cette parole toxique. Pourquoi les cou­rants d’é­man­ci­pa­tion ont-ils autant tar­dé à s’in­té­res­ser à ces nou­velles formes de dif­fu­sion ? Est-ce par éli­tisme ? Doit-on y voir un lien avec la sacra­li­té de l’é­crit qui existe dans nos tra­di­tions politiques ?

« Je viens des classes popu­laires, je parle à la jeu­nesse, celle que je connais, celle qui a fait les bou­lots pré­caires, qui est pau­mée dans ses études et qui galère. »

Oui, c’est sou­vent ce que j’a­vance. C’est très vrai à gauche — sur­tout la gauche radi­cale, avec tous ses uni­ver­si­taires. Il suf­fit de voir que même de jeunes figures de cette gauche comme Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie en sont encore à pri­vi­lé­gier les tri­bunes dans la presse et les essais de com­bat aux inter­ven­tions sur des modes plus popu­laires. Ce n’est pas un juge­ment de valeur : ils sont de l’ENS ; ils font ce que font les gens qui sortent de l’ENS. Chacun va là où il pense pou­voir être utile. Mais on devrait faire davan­tage de ponts, faire des choses plus vivantes, plus modernes, réin­ven­ter le mili­tan­tisme. Les tracts, les affiches, les tri­bunes : tout le monde s’en fout. C’est vieillot — c’est reçu comme vieillot, en tout cas. Je ne veux pas jouer le jeune con qui veut faire table rase : il y a un cer­tain nombre de choses à conser­ver, mais sans conser­va­tisme. On aura du mal à se faire entendre sans manif, par exemple ; mais quelle manif ? On s’ha­bille com­ment ? On chante quoi ? Chante-t-on seulement ?

Vous repro­chez à la « gauche cri­tique intel­lo » de pré­tendre par­ler du peuple sans jamais par­ler son lan­gage. Les radi­caux seraient plus « Rive gauche » que « France d’en bas », dites-vous… Dans quelle mesure pen­sez-vous tou­cher un public plus large que le seul micro­cosme militant ?

Ça tient à ce que je disais plus tôt sur le fait de connaître son audi­toire. Qu’on veuille s’a­dres­ser à la petite bour­geoi­sie intel­lo, c’est légi­time et c’est utile : celle-ci est un levier, elle a un poids dans l’o­pi­nion, elle four­nit à la socié­té ses futurs jour­na­listes, ses artistes, ses profs, qui eux-mêmes vont influen­cer l’o­pi­nion — c’est très bien. Mais moi, je ne viens pas de là. Je viens des classes popu­laires, je parle à la jeu­nesse, celle que je connais, celle qui a fait les bou­lots pré­caires, qui est pau­mée dans ses études et qui galère. Cette jeu­nesse, le plus sou­vent, se fout des vieilles contro­verses qui animent encore aujourd’­hui les que­relles intes­tines de la gauche cri­tique. Même quand elle est rési­gnée, elle est plus pro­gres­siste que ses parents, moins isla­mo­phobe, plus fémi­niste, plus scep­tique sur le capi­ta­lisme ou les ins­ti­tu­tions de la Ve République. Cette jeu­nesse a déjà un lan­gage et une culture qui sont en par­tie contes­ta­taires ; il ne reste plus, avec elle, qu’à faire des ponts entre des choses qu’elle voit, qu’elle sait, et des mots d’ordre, des conclu­sions poli­tiques, des pro­jets de trans­for­ma­tion et un héri­tage his­to­rique à même de lui faire prendre confiance en elle.

Indignados, Espagne (DR)

La « bien-pen­sance » et le « poli­ti­que­ment cor­rect » ont été des notions phares avan­cées par la droite et les natio­na­listes au cours de cette der­nière décen­nie. À tel point que le cou­rant s’est inver­sé et que l’es­prit domi­nant de notre temps intel­lec­tuel et média­tique appar­tient désor­mais à ceux que l’on voit du matin au soir : les Zemmour, Lévy, Finkielkraut, Polony et autres Rioufol. Ce bas­cu­le­ment vous inquiète-t-il, ou pen­sez-vous qu’il est encore temps d’op­po­ser une résis­tance effi­cace – c’est-à-dire pas seule­ment incan­ta­toire, puriste et cou­pée du grand nombre ?

Même si cette ques­tion m’in­quiète, j’es­saie de me dire qu’il ne faut pas non plus trop se foca­li­ser là-des­sus. Les médias ne parlent déjà que de ça : de reli­gion, d’at­ten­tats, d’« insé­cu­ri­té cultu­relle », comme dit Laurent Bouvet (au point que des gens comme lui, à gauche, sont per­sua­dés que les gens ne pensent qu’à ça, puis­qu’on ne parle que de ça, et que c’est donc de ça qu’il faut leur par­ler…). Ce n’est pas parce tous les pro­jec­teurs sont bra­qués sur ces ques­tions que les gens ne sont pas dis­po­sés à entendre mal­gré tout par­ler d’autre chose. Il aura fal­lu un sacré mar­tè­le­ment pour que le ter­ro­risme devance le chô­mage au rang de pre­mière inquié­tude des Français. Est-ce que ça veut dire que la ques­tion sociale ne les inquiète plus ? Je ne pense pas. Pour être hon­nête, ce n’est pas Zemmour qui m’in­quiète le plus, mais le racisme de gauche, le sexisme de gauche, le mépris cultu­rel de la gauche, y com­pris radi­cale, lors­qu’elle regarde les quar­tiers popu­laires, lors­qu’elle regarde les musulman.e.s. C’est ce qui m’in­quiète parce que j’ai l’im­pres­sion que c’est cette arro­gance qui nous empêche d’a­van­cer col­lec­ti­ve­ment. Que les cris­pa­tions laï­cardes aux relents racistes, sexistes ou pater­na­listes agitent la presse mains­tream, la droite ou la gauche de gou­ver­ne­ment, ça n’a rien d’é­ton­nant, mais quand je les retrouve dans mon propre camp, là, je m’inquiète.

« Qui résiste encore ? », deman­dez-vous. Plutôt que « qui », nous aime­rions vous inter­ro­ger sur le « com­ment ». Sur quel socle com­mun pour­rait-on par­ve­nir à fédé­rer et mailler toutes ces paroles écla­tées – des revues aux JT alter­na­tifs, de votre tra­vail aux orga­ni­sa­tions mili­tantes en pas­sant par les asso­cia­tions et ini­tia­tives locales ? Comment tra­duire poli­ti­que­ment cette vaste pro­duc­tion de dis­cours critiques ?

« Ce qui m’in­quiète le plus, c’est le racisme de gauche, le sexisme de gauche, le mépris cultu­rel de la gauche, y com­pris radicale. » 

Je n’en ai aucune idée… Ce que je peux faire, à mon échelle, c’est encou­ra­ger les gens à peu­pler cet espace, l’in­ves­tir, comme le font déjà quelques un.e.s. On peut aus­si se concer­ter un peu plus ; j’es­saie d’y contri­buer en par­lant un peu à tout le monde, mais au-delà de ça… Je n’ai pas de grand plan. J’aimerais bien — et si j’en avais un, je vous le dirais ! Mais pour l’ins­tant, nous navi­guons à vue.

Pour vous, le préa­lable à la lutte poli­tique semble être l’é­man­ci­pa­tion intel­lec­tuelle : en bref, les domi­nés sont domi­nés parce qu’ils ignorent les lois de la domi­na­tion ; révé­lons-les leur par le savoir. N’est-ce pas une erreur stra­té­gique de croire qu’une fois le monde social décons­truit, les gens se jet­te­ront corps et âmes dans la révo­lu­tion ? Déconstruire n’est pas construire des iden­ti­tés col­lec­tives mobilisatrices…

C’est vrai. Mais c’est tout de même une étape — en tout cas, ça en a été une pour moi. Tout le monde à la CGT n’a pas lu Marx, mais l’ap­port théo­rique est quand même là, quelque part. On a la chance d’a­voir des auteurs qui ont écrit sur la socié­té de consom­ma­tion ou sur le nou­vel esprit du capi­ta­lisme : sans en faire des fétiches, on peut tout de même s’en ser­vir. Révéler la domi­na­tion n’est pas une fin en soi. Il y a autre chose qu’il faut révé­ler, dans le même mou­ve­ment, c’est le fait que la lutte a déjà payé dans l’Histoire. Que le moteur du pro­grès, ce n’est pas la bonne volon­té des domi­nants « capables d’au­to­cri­tique », comme le dit Finkielkraut, c’est la lutte farouche des dominé.e.s, des « mino­ri­tés agis­santes ». Le der­nier film de François Ruffin, Merci Patron, fait ça très bien, par exemple. Le tra­vail de Friot éga­le­ment, lors­qu’il dresse l’in­ven­taire des conquêtes du mou­ve­ment ouvrier et qu’il insiste sur leur carac­tère éman­ci­pa­teur et révo­lu­tion­naire. Certes, il y a domi­na­tion, mais aucune domi­na­tion n’est éter­nelle et elles se démontent toutes de la même façon… sans for­cé­ment avoir besoin d’a­voir été décons­truites, en effet.

Le com­mu­niste Dionys Mascolo esti­mait que les intel­lec­tuels étaient par essence « des riches », puis­qu’ils n’é­taient plus des êtres « de besoin ». N’est-ce pas une des forces de Podemos, mal­gré ses limites, que d’a­voir su repla­cer le dis­cours cri­tique à ras de terre, non plus dans les concepts et les théo­ries (du cona­tus de Lordon au Salaire à vie de Friot, pour gar­der vos exemples) mais dans les jouets, le pain et les tâches ména­gères qu’on par­tage ou non ?

« Tout le monde à la CGT n’a pas lu Marx, mais l’ap­port théo­rique est quand même là, quelque part. »

Forcément, par­mi la « jeune garde », on est pas mal à regar­der de près ce qui se passe de l’autre côté des Pyrénées. Il y a pas mal de leçons à tirer de l’ex­pé­rience Podemos, même si, en ce qui me concerne, les occu­pa­tions de places m’ins­pirent au moins tout autant. D’ailleurs, ça a déjà été dit, mais sans elles, pas de Podemos ! Du coup, que peut-on gar­der de ce mou­ve­ment, ici, dans ce pays dans lequel on n’a pas occu­pé de places ? Dans ce pays dans lequel on ne parle pas encore de poli­tique à chaque coin de rue, dans lequel on a du mal à connec­ter le poli­tique et la « vraie vie » ? Quand on veut s’a­dres­ser au grand public à tra­vers la télé­vi­sion, il faut des images fortes et proches, mais ce n’est pas for­cé­ment ce que viennent cher­cher ceux et celles qui regardent mes vidéos. Le public sait que je vais prendre mon temps, qu’il va peut-être décou­vrir des auteurs, des pen­seurs et des pen­seuses — et, dans une cer­taine mesure, s’il vient, c’est qu’il estime avoir aus­si besoin de ça. Mais si demain quel­qu’un débarque sur le net avec du dis­cours cri­tique « à ras de terre », je serai le pre­mier à le ou la féli­ci­ter — parce que ce n’est pas évident.


REBONDS

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Ballast

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