Cartouches (44)


Des tis­sus d’Arlequin, une éco­no­mie liber­taire, le cultu­ra­lisme décryp­té, la créa­tion d’un mou­ve­ment de masse, des feux à ral­lu­mer, le refus de par­ve­nir, un appel à mul­ti­plier les Rojava, les cabanes d’un monde sac­ca­gé, la révolte des en-dehors, un syn­di­cat de tous les tra­vailleurs, les villes de la consom­ma­tion, le Paris des exi­lés et un homme des forêts : nos chro­niques du mois de juin.


 Un grand ins­tant, d’Olivier Barbarant

Quand on s’aperçoit qu’Olivier Barbarant a diri­gé le volume d’œuvre poé­tique d’Aragon dans la Pléiade, on n’est déjà plus vrai­ment sur­pris : il y a de l’auteur d’Elsa dans sa pro­so­die. Le lyrisme est assu­mé, les odeurs et les saveurs sont des pièges à sou­ve­nirs, l’enfant qui a plon­gé dans une rivière d’eau pure ne s’en remet jamais vrai­ment — « celui que l’on est bien plus tard deve­nu cherche sans vrai­ment le savoir sur des corps les der­niers reliefs de ses pre­mières extases ». Car c’est aus­si une ode à la beau­té et à la fra­gi­li­té des hommes qui nous est pro­po­sé, une sorte de bou­le­ver­sante gale­rie de por­traits comme autant d’amers — ces balises de navi­ga­tion — fichés dans la mémoire. On écrit alors « pour n’être pas tout à fait fou, que se ras­semblent / un peu les sables des secondes. On se sou­vient / comme on cou­drait sur sa gue­nille pièce à pièce les tis­sus d’Arlequin », pour res­sus­ci­ter un peu de l’émotion qui nous enva­his­sait devant un corps ; on rédige une sublime « paren­thèse » en prose qui com­mence par « entre l’étau des cuisses dures et le satin des bras, les hommes dis­posent d’un remar­quable appa­reil à broyer l’âme en per­fo­rant le corps » et finit par « la contem­pla­tion d’un sexe beige, encore lui­sant, posé comme un oiseau sur le duvet d’une cuisse, endor­mi dans son nid ». Puis l’on atteint ce « der­nier aveu », ver­sets qui racontent le désir d’« un poème à rendre aphones tous les oiseaux […] / un poème et toute chair en soit émue / Pareil à la bouche avide qui répand sur l’échine offerte un plein dégel de fris­sons / Un poème comme la noix de mon âme qui craque entre vos bras ». On découvre enfin des poèmes-mani­festes, ceux qui parlent des bouches cou­sues, des ombres noyées de la Méditerranée. À lire à l’heure où la chair et les mots se confondent : « Il arrive qu’un ins­tant sans durée concentre en lui-même la valeur d’un long inter­valle et fasse tenir le maxi­mum de fer­veur dans le mini­mum de temps. Il arrive qu’une jouis­sance conti­nuée et plus ou moins diluée se ramasse au foyer d’une joie-éclair. […] Or qu’est-ce que la vie entière per­due dans l’océan de l’éternité, sinon un grand ins­tant ? » [A.B.]

Champ Vallon, 2018

 Pour une éco­no­mie liber­taire, de Frédéric Antonini

On en rêvait, on l’attendait. Certes, il s’agit là d’un tout petit livre pro­gram­ma­tique dont le sous-titre indique le véri­table objet : pistes et réflexions. On atten­dra donc encore un peu le « grand œuvre », tout en se réjouis­sant que les édi­tions Nada ouvrent la porte à ce type de tra­vail. Car une fois décrite, ana­ly­sée, décor­ti­quée avec minu­tie la socié­té que nous ne vou­lons pas, reste à inven­ter celle que nous dési­rons. Parmi ces chan­tiers d’une anar­chie posi­tive, l’économie figure au pre­mier plan : si l’on ne se contente pas d’un capi­ta­lisme plus ou moins déré­gu­lé et des dif­fé­rentes figures du néo­li­bé­ra­lisme qu’il sus­cite, il faut en effet s’interroger sur les autres confi­gu­ra­tions pos­sibles d’une « éco­no­mie de type liber­taire » — ni capi­ta­liste, ni col­lec­ti­viste — qui se fixe­rait un but simple : la « géné­ra­li­sa­tion du bien-vivre ». L’auteur esquisse une réflexion sur les limites de la pro­prié­té qui rejoint les déve­lop­pe­ments de Proudhon en la matière — non pas le refus abso­lu de la pro­prié­té, ancrée dans une forme de besoin anthro­po­lo­gique légi­time (dis­po­ser d’un lieu où vivre, de livres, de sou­ve­nirs…), mais une pro­prié­té « débar­ras­sée de ses abus », qui ne serait plus « asso­ciée au lucre ». De même, il explore la ques­tion de l’autogestion, réflé­chit à de nou­veaux modes de dis­tri­bu­tion de la pro­duc­tion, s’interroge sur la pos­si­bi­li­té d’élargir le concept de « prix unique du livre » à d’autres sphères de la socié­té, se demande com­ment on doit rému­né­rer le tra­vail, et ce que serait une mon­naie, un cré­dit ou un sys­tème ban­caire liber­taires, c’est-à-dire mis au ser­vice d’un pro­jet com­mun qui pose­rait comme pré-requis « la liber­té ou l’auto-décision, l’égalité, la res­pon­sa­bi­li­té, la coopé­ra­tion sociale ou l’entraide, la jus­tice sociale ». Les chan­tiers sont immenses, chaque « frag­ment » appel­le­rait des déve­lop­pe­ments, mais ce texte pré­sente le mérite de nous rap­pe­ler que « la réfor­ma­tion liber­taire de l’économie et de la socié­té consti­tue une voie réa­liste du pré­sent et de l’avenir » : quant au moment de bas­cule socié­tal ou révo­lu­tion­naire, il « consti­tue le débou­ché néces­saire de l’extension des pra­tiques sub­sti­tu­tives liber­taires vers leur indis­pen­sable sys­té­ma­ti­sa­tion ». En résu­mé, atte­lons-nous à la tâche ici et main­te­nant, avec les moyens du bord, plus nom­breux qu’on n’ose le croire. [A.B.]

Nada, 2019

Violence et reli­gion en Afrique, de Jean-François Bayart

Lire Jean-François Bayart a quelque chose de dérou­tant tant son écri­ture est une énu­mé­ra­tion de faits, de dates, de noms d’organisations et de pro­ta­go­nistes. Dire que l’on peine à suivre sa connais­sance éru­dite des socié­tés afri­caines est un euphé­misme. Mais cette forme est par elle-même une illus­tra­tion du pro­pos : seul un regard kaléi­do­sco­pique per­met d’appréhender l’entremêlement des cau­sa­li­tés sous-jacentes aux phé­no­mènes reli­gieux vio­lents en Afrique. Tout le tra­vail de ce spé­cia­liste de la socio­lo­gie poli­tique afri­caine consiste à rap­pe­ler que ceux-ci, comme n’importe quels autres élé­ments du monde social, sont des évé­ne­ments his­to­ri­que­ment situés et que leur com­pré­hen­sion néces­site de prendre en compte la mul­ti­pli­ci­té des acteurs, inté­rêts et logiques qui pré­side à leur exis­tence. Qu’il s’agisse des sala­fismes jiha­distes, des mou­ve­ments pen­te­cô­tistes ou des « tenants des cultes de l’invisible », toutes ces expres­sions reli­gieuses sont autant de for­mu­la­tions du poli­tique et de l’économique énon­cées sous le voile du sacré — la reli­gion y agit comme « emblème iden­ti­taire » bien plus que comme cause pro­fonde. Ce sont des moti­va­tions ter­restres qui sont à l’œuvre : guerres de res­sources ampli­fiées par les bou­le­ver­se­ments cli­ma­tiques, lutte pour l’accès aux terres, volon­té de s’émanciper du « des­po­tisme décen­tra­li­sé » des ordres ligna­gers, anciennes cris­tal­li­sa­tions iden­ti­taires accen­tuées par l’édification des États-nations post-colo­niaux sur les ruines des anciens empires, imbri­ca­tion de l’éthos viri­liste de la jeu­nesse avec la vio­lence mili­ta­riste… Ces « énon­cia­tions reli­gieuses du poli­tique » se modèlent dans des formes contra­dic­toires : pro­phé­tismes mis au ser­vice des sphères diri­geantes, jihad en guerre contre l’État ou enrô­lé par le « déve­lop­pe­men­tisme » gou­ver­ne­men­tal, sou­lè­ve­ments sociaux s’exprimant par le lan­gage des deux mono­théismes ou d’un chris­tia­nisme évan­gé­lique en appui aux forces capi­ta­listes… Si les fon­da­men­ta­lismes reli­gieux par­ti­cipent bel et bien à l’hor­reur de notre époque, c’est en tant qu’ils sont péné­trés et ren­forcent des dyna­miques mor­ti­fères glo­bales. La juste appré­hen­sion de ces agen­ce­ments per­met de défaire les confu­sions cultu­ra­listes. [L.B.]

Karthala, 2018

Entretien avec Saul Alinsky — Organisation com­mu­nau­taire et radicalité

L’entretien a paru en 1972 dans les pages de Playboy. Année du Bloody Sunday et de la prise d’otages des Jeux olym­piques de Munich. Alinsky ? En deux mots : socio­logue, figure de la gauche radi­cale éta­su­nienne, théo­ri­cien et pra­ti­cien de l’or­ga­ni­sa­tion com­mu­nau­taire (com­mu­ni­ty orga­ni­zing). Qu’est-ce à dire ? Se rendre dans un quar­tier défa­vo­ri­sé, aider à la créa­tion d’une puis­sance poli­tique locale puis lais­ser les habi­tants, extraits de leur rési­gna­tion quo­ti­dienne, pour­suivre la lutte ain­si qu’ils la juge­ront légi­time. Dans cette inter­view, le mili­tant déroule la stra­té­gie qui le mobi­lise alors : convaincre la classe moyenne blanche de ral­lier le com­bat des plus dému­nis et exploi­tés. Sans elle, argue-t-il, il n’y aura pas de « chan­ge­ment social radi­cal ». Pour amé­lio­rer le sort des mino­ri­tés à long terme, il faut gagner la majo­ri­té — et celle-ci, pour­suit-il, n’est pas défi­nie idéo­lo­gi­que­ment : elle peut bas­cu­ler à droite comme à gauche. Si ce tra­vail mili­tant n’est pas entre­pris dans les cin­quante pro­chaines années, pré­vient Alinsky, les États-Unis pour­ront bas­cu­ler vers « un fas­cisme à l’a­mé­ri­caine ». On cal­cule. 2022. Et le visage de Trump flotte à pré­sent au-des­sus des pages de ce petit ouvrage. Encourager les gens ordi­naires à vivre et non plus à sur­vivre, les « enflam­mer », leur pro­mettre « le pou­voir au peuple » : Alinsky, rou­blard, grande gueule et gouailleur, n’en démord pas : il n’est que ça pour bri­ser l’a­pa­thie qui frappe les citoyens par mil­lions et affron­ter, ensuite, orga­ni­sés, les forces du capi­ta­lisme. Le sys­tème ne s’é­crou­le­ra jamais d’un coup, lance-t-il, et l’é­man­ci­pa­tion n’est qu’une métho­dique suite sans fin de révo­lu­tions : « [u]n pro­ces­sus long et dif­fi­cile », « une course de relais ». Se battre, c’est déjà gagner ; peut-être alors s’en­sui­vra la créa­tion, prag­ma­tique et sans roman­tisme, d’un « mou­ve­ment de masse » à même de fra­cas­ser le pou­voir. [L.T.]

Éditions du com­mun, 2018

 Lieux exem­plaires, de Flora Bonfanti

Premier livre d’une auteure née à Rio de Janeiro, pre­mier recueil, pre­mier upper­cut. Au-delà de la beau­té de l’objet, on tombe un peu par hasard sur un texte d’une force rare, quelque part entre uchro­nie et poé­sie. La forme est celle de la prose, qua­si phi­lo­so­phique. Les che­mins sont ceux de la logique, presque impla­cable. Et pour­tant, tout nous souffle qu’il s’agit de poé­sie : la fan­tas­ma­go­rie des images, les rup­tures de ton, la puis­sance de frappe de quelques for­mules — « d’une cer­taine manière, le sens est l’empreinte des mots. […] d’une cer­taine manière, le sen­ti­ment est l’empreinte du sens ». Mais ce qui trouble est ailleurs : c’est le fait que l’on soit en pré­sence d’une poé­sie fic­tion­née, d’une science-fic­tion poé­tique ; ain­si du moment où l’auteur ima­gine une situa­tion où « plus un esprit serait puis­sant, moins il exer­ce­rait sa puis­sance ». Être de plus en plus fort, ce serait alors de moins en moins exer­cer sa force sur les autres ; au som­met de la sagesse, l’esprit serait un tour­ne­sol gor­gé de lumière tout à fait indif­fé­rent à l’exercice de son pou­voir. Au bout du compte, l’homme, ou l’esprit, ou la fleur, devien­drait alors une étoile par­faite effon­drée sur elle-même : « Toute mort serait ain­si : un sui­cide solaire. » Un peu plus tôt, on se demande si la mort n’est pas une lente déges­ta­tion ; un peu plus tard, on explore la pos­si­bi­li­té que l’âme soit man­gée par de petits vers imma­té­riels, jusqu’à ce qu’une nou­velle ges­ta­tion ter­restre agisse comme aspi­ra­teur des petits ani­maux invi­sibles. « L’incarnation serait la ter­reur des êtres dés­in­car­nés, elle serait le pas­sage après lequel per­sonne n’est reve­nu pour racon­ter quoi que ce soit. » La vie serait-elle la mort pour les morts comme la mort est la mort pour les vivants ? C’est grâce à ce genre de casse-tête impromp­tu que cette écri­ture nous prend par sur­prise. Un fil plus épique et lyrique court aus­si sous le texte : on y trouve des fave­las et des amou­reux, « une semence de feu cachée au creux d’un fenouil », des torches et des vol­cans — et même, l’air de rien, une leçon de poli­tique : «  Que serions-nous sans nos voi­sins, tou­jours prêts à ral­lu­mer notre feu au besoin ? » [A.B.]

Éditions Unes, 2019

Plutôt cou­ler en beau­té que flot­ter sans grâce, de Corinne Morel Darleux

Alors même que tout semble aller au plus mal, ce n’est pas une rai­son pour aban­don­ner la beau­té aux affreux. Ce qui est beau est bien sou­vent impar­fait, chao­tique, jaillit de mélanges para­doxaux. Par exemple : un navi­ga­teur qui illustre le « refus de par­ve­nir », des pro­me­nades dans le Vercors, un écri­vain un temps insai­sis­sable, une anar­chiste amé­ri­caine… Autant de figures et de situa­tions que Corinne Morel Darleux jux­ta­pose afin qu’elles cor­res­pondent et résonnent. « J’ai envie d’un livre d’in­tui­tions qui donne à pen­ser tout en lais­sant des espaces de liber­té et de fic­tion. De fon­dus et d’el­lipses… » Un beau livre donc que celui-ci. Un ensemble de « réflexions sur l’ef­fon­dre­ment » qui invite à la réac­tion contre et à l’a­gir avec, plu­tôt qu’au vision­nage sans voix de ce qui se dis­loque. Autant de réac­tions qu’a pu obser­ver l’au­trice au Rojava ou en com­pa­gnie des acti­vistes d’Extinction Rebellion ; puis­sance d’a­gir qu’elle a pu appré­cier depuis son Diois d’a­dop­tion. Car si elle nous invite à prendre par­ti ici et main­te­nant, ce n’est pas sans célé­brer ces moments sus­pen­dus et simples qui donnent l’éner­gie néces­saire à toute lutte. « S’il n’existe plus de géo­gra­phie du refuge hors l’exil, et que l’on veut conti­nuer à vivre en socié­té, parce que cha­cun n’a pas la pos­si­bi­li­té de s’é­chap­per en mer ou vers les som­mets, alors il faut trou­ver ailleurs, en soi, la manière de s’ex­traire de la Machine et de faire corps avec le corps vivant contre le Monstre. » Reprendre des forces pour plon­ger ensuite de plus bel. Le refus ori­gi­nel du navi­ga­teur Bernard Moitessier agit comme une bous­sole pour orien­ter les pen­sées de l’au­trice autant que de celui ou celle qui la lit. « Refuser de par­ve­nir », une expres­sion qui irrigue les pages et s’ins­talle comme un man­tra au fil de la lec­ture. Corinne Morel Darleux offre une éthique pes­si­miste mais joyeuse, bien­veillante mais com­bat­tive pour affron­ter ce qui vient et que l’on ose à peine entre­voir. [R.B.]

Libertalia, 2019

Make Rojava green again — Construire une socié­té éco­lo­gique, de la Commune inter­na­tio­na­liste du Rojava

Au nord de la Syrie. Une révo­lu­tion, celle du Rojava, ins­pi­rée par l’i­déo­lo­gie confé­dé­ra­liste du Parti des tra­vailleurs du Kurdistan (PKK), elle-même nour­rie des tra­vaux du pen­seur éco­lo­giste éta­su­nien Murray Bookchin. En 2018, la Commune inter­na­tio­na­liste a lan­cé, en coopé­ra­tion avec le comi­té pour l’é­co­lo­gie du can­ton de Cizîrê, la cam­pagne « Make Rojava green again » (« Faisons rever­dir le Rojava ») : cet ouvrage, édi­té en langue fran­çaise par l’Atelier de créa­tion liber­taire, en pro­pose une pré­sen­ta­tion aus­si lim­pide que sti­mu­lante. On sait la guerre, les sacs de sable, les fusils d’as­saut, les mar­tyrs des deux sexes, la résis­tance kurde et arabe contre Daech, la Turquie de l’AKP et cer­taines fac­tions isla­mistes ; on sait moins la vie à l’ar­rière, celle qui fer­ti­li­se­ra, le sang séché, la vie future. L’écologie est l’une des com­po­santes du Contrat social de la Révolution ; la Commune en a fait son socle. La construc­tion d’une socié­té éco­lo­gique et démo­cra­tique exige une « récon­ci­lia­tion entre l’hu­main et la nature », mal­me­née, domi­née et exploi­tée par la moder­ni­té mar­chande, urbaine et indus­trielle. Se reven­di­quant expli­ci­te­ment de l’é­co­lo­gie sociale de Bookchin, la Commune expose un à un les pro­blèmes émi­nem­ment concrets auquel doit faire face le Rojava, où se cultive essen­tiel­le­ment le blé, le coton et les olives : l’eau potable manque ; la pro­duc­tion et le trans­port du pétrole pol­luent le sol, l’air et l’eau ; la pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té est défaillante ; les déchets ne sont pas recy­clés ; les mono­cul­tures se comptent en trop grand nombre ; le recours aux pes­ti­cides, can­cé­ri­gènes, est en aug­men­ta­tion. « [L]e Rojava est un ter­rain idéal pour diverses formes de pro­duc­tion d’éner­gie renou­ve­lable », avance tou­te­fois la Commune. Avant d’ex­po­ser les chan­tiers en cours : favo­ri­ser la conscience éco­lo­gique locale, reboi­ser les terres de l’Académie inter­na­tio­na­liste et en trier les déchets, prendre en charge les eaux usées ou construire une pépi­nière. « Créez deux, trois, plein de Rojava ! » [E.B.]

Atelier de créa­tion liber­taire, 2019

Nos cabanes, de Marielle Macé

Certains mots sonnent avec insis­tance une fois en tête, et ne peuvent s’é­chap­per que rem­pla­cés par d’autres. Marielle Macé doit être fami­lière de cette expé­rience. « Sidérer, consi­dé­rer » s’é­taient impo­sés pour elle comme les verbes tra­dui­sant au plus proche l’af­fect res­sen­ti face au contexte migra­toire et à ses mani­fes­ta­tions, des noyés en mer aux abris de la gare d’Austerlitz. D’abris encore il est ici ques­tion, mais cette fois ceux-là sont choi­sis, servent de moyens de lutte ou de sources de récon­fort là où les tentes à même le béton des réfu­giés n’illus­trent que la pré­ca­ri­té la plus inac­cep­table. « Nouer » appa­raît comme le maître-mot de Nos cabanes. Sous des toits éphé­mères, de char­pente, de lauze ou de mots, se tissent des liens mon­trant que c’est en acte que la sidé­ra­tion se dépasse. Un peuple de bâtis­seurs voit le jour dans ce cours texte : Camille(s) ano­nymes ou poètes morts, quelques oiseaux bien vivants et des haies à retrou­ver ; Reclus, Thoreau ou la belle anthro­po­lo­gie de Tim Ingold, d’Eduardo Kohn et d’Anna Tsing. L’autrice livre ce qui l’ins­pire pour pen­ser le « monde abî­mé » qu’elle déplore. Sa langue hoquète tant elle cherche à rendre jus­tice à celles et ceux qui animent sa réflexion. Des lignes que tracent un monde de réfé­rences, d’une inter­tex­tua­li­té fer­tile, naissent des nœuds contre les­quels on sou­hai­te­rait se lover. Là, on s’y retrou­ve­rait ceint d’un patro­nage accueillant qui n’a pas fait l’é­co­no­mie du sen­sible. C’est sur l’ex­pé­rience d’un ter­ri­toire que Marielle Macé se fonde avant tout, un bocage ligé­rien qui l’a vu naître avant d’ac­cueillir la ZAD qu’elle célèbre ici. Des pra­tiques anciennes sont exhu­mées par ses nou­veaux habi­tants, mais aus­si par l’au­trice. L’une d’elles, plus que d’autres, a rete­nu son atten­tion : les « noues », ces ouvrages ména­gés avec la rivière comme autant de façon de faire avec les cours d’eau. Noue, nouer, nous, nœud : un fais­ceau d’as­so­nances qui fait un pont entre le pas­sé, la poé­sie et les luttes d’au­jourd’­hui. [R.B.]

Verdier, 2019

Les En-dehors, d’Anne Steiner

D’un visage recon­nu c’est une foule qui se dévoile. À tra­vers la figure de Rirette Maîtrejean, l’his­to­rienne Anne Steiner dresse le por­trait d’un cou­rant liber­taire assez peu connu, celui des indi­vi­dua­listes. Autour d’elle une mul­ti­tude d’en­fants d’ou­vriers ou de pay­sans reje­tant le des­tin fami­lial, de jeunes adultes à l’ins­truc­tion incom­plète mais assoif­fés de science et de révolte, de mili­tants qui ne croient ni en la réforme ni en la révo­lu­tion mais à la for­ma­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive comme source d’é­man­ci­pa­tion. Leurs noms ne disent pour la plu­part pas grand-chose ; cer­tains tou­te­fois plus que d’autres : ain­si de celui de Victor Kibaltchiche, dit Victor Serge, com­pa­gnon de lutte comme d’in­for­tune de Rirette et époux éphé­mère de celle-ci. Derrière ces tra­jec­toires, c’est une volon­té de trans­for­ma­tion du monde pas­sant en pre­mier lieu par soi qui est affir­mée. Marginaux par convic­tion, ces « en-dehors » que dépeint l’au­trice se retrouvent au sein de mou­ve­ments d’é­du­ca­tion popu­laire, de « cau­se­ries » ouvertes à tous ou de sor­ties com­munes célé­brant la liber­té et le natu­risme. Surtout, c’est dans le jour­nal l’a­nar­chie qu’ils échangent et s’é­ver­tuent à dif­fu­ser les idées qui les animent : anti­mi­li­ta­risme, végé­ta­risme, amour libre, cri­tique du sala­riat et du mariage, illé­ga­lisme. C’est ce der­nier point qui condui­ra à la dis­lo­ca­tion du mou­ve­ment. Refuser la consom­ma­tion à laquelle le pro­lé­ta­riat est contraint implique de trou­ver ses moyens de sub­sis­tance ailleurs. Le vol, d’un outil de lutte, devient une fin condam­née par cer­tains mili­tants, mais qui s’im­pose dans la pra­tique jus­qu’aux bra­quages de Jules Bonnot et de sa mal-nom­mée bande. À sa cavale et sa mort spec­ta­cu­laire fait suite le pro­cès de ces « ban­dits tra­giques ». Condamnés à mort, au bagne ou à la pri­son, peu de sur­vi­vants gardent la force de lut­ter. Victor Serge sera l’un d’eux ; l’es­quisse de son par­cours ponc­tue un livre qui réha­bi­lite la mémoire d’une forme de révolte — une forme qui n’est pas étran­gère à celle que prend le com­bat pour l’é­man­ci­pa­tion aujourd’­hui. [R.B.]

L’Échappée, 2019

Wobblies — Un siècle d’a­gi­ta­tion sociale et cultu­relle aux États-Unis, coor­don­né par Paul Buhle et Nicole Schulman

Les édi­tions Nada ont eu la belle idée de tra­duire cet ouvrage col­lec­tif qui retrace pas moins de 100 ans d’his­toire du célèbre Industrial Workers of the World (IWW). Plus d’une tren­taine d’ar­tistes, du pas­sé comme du pré­sent, ont par­ti­ci­pé à conter sous forme gra­phique les moments forts et les figures-clés de ce syn­di­cat révo­lu­tion­naire. À la fin du XIXe siècle, les États-Unis voient arri­ver de nom­breuses popu­la­tions immi­grées depuis l’Europe, qui vont très vite consti­tuer une manne de main‑d’œuvre exploi­table à mer­ci par le patro­nat. Les condi­tions de tra­vail et de vie sont misé­rables pour un très grand nombre de tra­vailleurs, et les syn­di­cats de l’é­poque ne peuvent être l’ou­til de lutte de l’en­semble tant ils sont cor­po­ra­tistes (lais­sant de côté tous les tra­vailleurs sai­son­niers, pré­caires et plus dému­nis) et racistes (le plus gros syn­di­cat de l’é­poque, la Fédération amé­ri­caine du tra­vail, s’a­dres­sait aux tra­vailleurs blancs qua­li­fiés et refu­sait l’adhé­sion aux per­sonnes de cou­leurs comme aux immi­grés). En 1905, plu­sieurs petites orga­ni­sa­tions syn­di­cales com­bat­tives se réunissent pour for­mer « un grand syn­di­cat » : l’IWW est créé. Internationaliste, socia­liste et anar­chiste, il défen­dra les inté­rêts du pro­lé­ta­riat en fédé­rant en son sein tous les lais­sés-pour-compte ; il s’op­po­se­ra à la guerre et en paie­ra le prix fort (la Première Guerre mon­diale en par­ti­cu­lier) ; il prô­ne­ra l’au­to­ges­tion des tra­vailleurs, la soli­da­ri­té et une com­ba­ti­vi­té ayant peu d’é­gal. Cet ouvrage relate les nom­breuses luttes menées par les Wobblies ain­si que la répres­sion à laquelle ils durent faire face. Les célèbres chants du Little Red Songbook y sont repro­duits comme cer­taines affiches mythiques du mou­ve­ment. Une fois de plus, cette jeune mai­son d’é­di­tion concourt à un for­mi­dable tra­vail de trans­mis­sion de mémoire. [C.G.]

Nada, 2019

À l’état de nature, de Damon Knight

À l’heure des échap­pées pay­sannes hors de villes suf­fo­cantes, c’est un retour à la terre radi­cal que réédite les édi­tions Le pas­sa­ger clan­des­tin. Paru en 1954, ce livre aurait pu l’être aujourd’­hui. La supré­ma­tie appa­rente des villes sur le reste du pays et leur hié­rar­chie grip­pée qu’il pré­sente n’est pas si loin­taine des cités fran­chi­sées des Furtifs d’Alain Damasio. L’histoire débute dans un New York asep­ti­sé au cœur des années 2060. Les guerres contre les Bourbeux, peuple bar­bare des cam­pagnes aux mœurs éloi­gnées des stan­dards cita­dins, ont pris fin ; le moment est venu de par­tir à leur ren­contre pour les conver­tir, enfin, à la plus belle des reli­gions : le consu­mé­risme. Alvah Gustad, acteur de « ciné­réel », est l’é­lu choi­si par un algo­rithme pour évan­gé­li­ser la plèbe. Convaincu de la supé­rio­ri­té de sa ville comme du bien fon­dé de sa mis­sion, il s’embarque à tra­vers les États-Unis et va d’é­checs en décon­ve­nues. Les inven­tions qu’il pré­sente ont pour­tant d’a­près lui tout pour plaire : auto­ma­tisme, ergo­no­mie… C’était sans comp­ter le scep­ti­cisme des Bourbeux, qui dans la nature trouvent une habile parade à la machine. Si Damon Knight annonce en épi­graphe que sa nou­velle a pour décors un monde « fait de para­doxes », ce n’est que pour mieux dénon­cer ceux qui dominent le pré­sent. Alors qu’une bombe nucléaire a clos moins d’une décen­nie plus tôt le second conflit mon­dial, l’au­teur montre l’ef­fi­ca­ci­té d’une armée low-tech et non-léthale ; alors que la crois­sance devient à cette époque une abs­trac­tion per­for­ma­tive et le tra­vail l’u­nique source de recon­nais­sance, c’est un sys­tème exten­sif, décrois­sant et sobre qui triomphe. La bio­lo­gie dar­wi­nienne n’est pas étran­gère à l’au­teur, mais c’est dans l’a­dap­ta­tion qu’il voit le prin­cipe moteur de l’é­vo­lu­tion, plus que dans la lutte pour l’exis­tence. La nature humaine serait adap­ta­tive ; fon­da­men­ta­le­ment, le genre Homo aurait donc devant lui un éven­tail de poten­tia­li­tés qu’on pei­ne­rait encore à ima­gi­ner. La science-fic­tion a cette qua­li­té d’étoffer l’i­ma­gi­naire ; la col­lec­tion Dyschroniques appa­raît dès lors comme l’une des plus belles biblio­thèques pour l’a­ve­nir. [R.B.]

Le pas­sa­ger clan­des­tin, 2019

Peintures de guerre, d’Ángel de la Calle

Ángel de la Calle a créé là un récit aux entrées mul­tiples. Mêlant fic­tion et réa­li­té, l’auteur et des­si­na­teur se trans­pose dans son propre roman gra­phique : son per­son­nage s’installe à Paris au début des années 1980 pour écrire un livre sur l’actrice et mili­tante Jean Seberg, qui le fas­cine. L’immeuble où il loge n’est occu­pé que par des peintres étran­gers, exi­lés poli­tiques pour la plu­part : ils viennent du conti­nent sud-amé­ri­cain, là où les pays sont la proie des régimes dic­ta­to­riaux sou­te­nus par les États-Unis. Le pro­ta­go­niste découvre la ville au rythme des ren­contres, par­fois impro­bables, avec ces artistes qui se défi­nissent comme « auto­réa­listes ». Mais leur pas­sé est là, tout proche, qui les rat­trape même : « L’exilé vit misé­ra­ble­ment, sans langue et ron­gé par la nos­tal­gie. Toujours déçu mais dans l’espoir d’un prompt retour à la mai­son. » Leurs tra­jec­toires se déplient au fil des cha­pitres, que l’on peut lire dans n’importe quel ordre — c’est là une des forces de l’ouvrage. Le com­bat poli­tique, la lutte armée, la vio­lence de la répres­sion mili­taire et la tor­ture s’en vont rem­plir les cases de la bande des­si­née… Et l’on com­prend bien­tôt pour­quoi ces per­son­nages pra­tiquent la pein­ture à Paris. L’art est tout autant un refuge qu’une manière de lut­ter, ain­si que l’exprime la Chilienne Marga : « Je com­pris alors que je suis avant tout une peintre et que la pein­ture était la seule chose qui pou­vait don­ner un sens à ma vie ; et croyez-moi je n’ai pas tou­jours été cer­taine que vivre ait un sens ni que ce soit la meilleure option. » L’ouvrage — tout en noir et blanc — est dense ; il foi­sonne de détails nar­ra­tif et illus­tra­tifs : le lec­teur ne sau­rait res­ter insen­sible, che­mi­nant entre ces vies qui, toutes, disent quelque chose de la grande Histoire. [M.B.]

Otium, 2018

Le Dernier Ermite, de Michael Finkel

Singulier récit que voi­ci. Un Américain est inter­pel­lé en 2014 ; il se nomme Christopher Knight, ce n’est pas une fic­tion et cela fait 27 ans qu’on le tient pour dis­pa­ru. Pour cause : il a tout quit­té, un jour, pour ne jamais reve­nir et s’en­fon­cer dans les forêts du Maine. Il ne compte pas les ans, ignore si ses parents sont encore en vie, n’a croi­sé son visage qu’à la faveur incer­taine d’un reflet dans l’eau et jure n’a­voir pro­non­cé qu’un seul mot, au hasard d’une ren­contre avec l’un de ses congé­nères, durant tout ce temps. Il a volé les baraques alen­tour, pour sur­vivre, et doit désor­mais en payer le prix — il le vit comme une honte, tou­jours, mais assure qu’il n’a­vait pas d’autre choix. L’auteur est jour­na­liste ; il a ren­con­tré Knight en pri­son et arra­ché bien des aveux. La tâche était ardue : l’in­té­res­sé n’a rien d’a­mène. « [U]n cer­tain res­pect et énor­mé­ment d’é­ton­ne­ment », c’est ain­si que Finkel décrit tou­te­fois les sen­ti­ments qu’il éprouve à l’en­droit de cet ermite qui assure ne s’être jamais vécu comme tel. Il ché­rit le livre Robinson Crusoé, appré­cie Sun Tzu, bouge comme un chat, se décrit poli­ti­que­ment comme conser­va­teur et méta­phy­si­que­ment comme poly­théiste ; il évi­tait le soleil qui aurait pu le tra­hir en indi­quant sa pré­sence aux forces de l’ordre, à ses trousses depuis tant d’an­nées qu’il était deve­nu la légende des envi­rons. Au fil des pages, on attend le « pour­quoi », bien sûr ; la réponse ne vien­dra jamais car Knight pro­met n’en rien savoir. Il l’a fait, voi­là tout. Ce qu’il nomme lui-même, laco­ni­que­ment, une « voie dif­fé­rente » : il n’a­vait plus à se défi­nir, à être nom­mé, à exis­ter dans le regard des autres ; il se disait « libé­ré ». L’auteur écoute, enquête, s’im­plique par­fois plus qu’il ne le fau­drait sans doute et nous entraîne, inévi­ta­ble­ment, au cœur de cette « inson­dable ano­ma­lie » que consti­tue l’homme des bois : « Je ne connais pas votre monde », confie­ra Knight à sa libé­ra­tion. Sans doute ce mot n’est-il d’ailleurs pas le bon. [M.L.]

Jean-Claude Lattès, 2017


Photographie de ban­nière : Pentti Sammallahti


REBONDS

Cartouches 43, mai 2019
Cartouches 42, avril 2019
Cartouches 41, mars 2019
Cartouches 40, février 2019
Cartouches 39, jan­vier 2019

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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