Cartouches (43)


Le Grand Nord, déso­béir en démo­cra­tie, la boue de la finance, mar­cher contre le vent, éloge du sabo­tage, gagner en puis­sance col­lec­tive, Alger révo­lu­tion­naire, Pasolini sans espoir, Varlin com­mu­nard et le tes­ta­ment de Bauman : nos chro­niques du mois de mai.


La Folie arc­tique, de Pierre Deléage

La tombe d’Émile Petitot, en Haute-Brie, ne dit pas grand-chose de celui qui som­meille sous la pierre. La mono­to­nie du pay­sage alen­tour contraste avec le Grand Nord vers lequel s’est por­té l’homme au début de sa vie. Missionnaire catho­lique en arri­vant en 1862, il repart défi­ni­ti­ve­ment en France, une ving­taine d’an­nées plus tard, « juif, indien et pro­phète ». Dans ce texte sin­gu­lier, Pierre Deléage ne suit pas les che­mins domi­nants de sa dis­ci­pline. Pas de recherche d’in­va­riants cultu­rels dans cette œuvre aty­pique d’an­thro­po­lo­gie ; mais un col­lage don­nant lieu à une œuvre inat­ten­due. La Folie Arctique s’af­fiche comme « la bio­gra­phie d’un délire ». On ima­gine l’au­teur remettre de l’ordre dans les innom­brables feuillets lais­sés par le mis­sion­naire gra­pho­mane. Nulle autre logique que celle de l’ac­cu­mu­la­tion n’a pré­si­dé à son tra­vail. Pierre Deléage emprunte à Rimbaud pour en résu­mer la teneur : « La méthode du mis­sion­naire, sous la ban­nière de la véri­té révé­lée, s’é­tait peu à peu sol­dée par un long, immense et rai­son­né dérè­gle­ment de tous les prin­cipes du sens com­mun. » S’enchâssent dans le récit de l’an­thro­po­logue les propres textes d’Émile Petitot, ses tra­duc­tions de mythes dénés, ce peuple du Nord-Ouest cana­dien qu’il étu­dia pen­dant une ving­taine d’an­nées, ou les lettres de ceux qui l’ont connu. Aux inquié­tudes des com­pa­gnons d’Émile Petitot se joignent les com­men­taires de Pierre Deléage. Renouant avec « une fas­ci­na­tion ancienne pour l’an­ti­psy­chia­trie », l’an­thro­po­logue ana­lyse une œuvre déli­rante mais pré­cise, celle d’un « pré­dé­ces­seur, un pré­cur­seur même ». Car la folie n’an­nule pas les intui­tions pro­duites. S’il par­vint, d’outre-tombe, à atti­rer un regard, « c’est parce que sa folie pro­li­fè­re­ra jus­qu’à dépas­ser, et de loin, la simple lita­nie des per­sé­cu­tions plus ou moins ima­gi­naires, attei­gnant ain­si une inven­ti­vi­té fas­ci­nante et hors norme. » En s’at­ta­chant à une vie effa­cée par le temps, Pierre Deléage donne un angle étran­ge­ment nou­veau à la pra­tique de l’an­thro­po­lo­gie. [R.B.]

Zones Sensibles, 2017

☰ Le Courage des gou­ver­nés — Michel Foucault et Hannah Arendt, de Thomas Skorucak

Est-il légi­time de déso­béir en démo­cra­tie comme en dic­ta­ture ? Et si oui, pou­vons-nous avoir le cou­rage de mettre en acte cette déso­béis­sance ? C’est à ces ques­tions à la fois simples et com­plexes que s’évertue de répondre Thomas Skorucak dans ce pas­sion­nant ouvrage. Dans une dic­ta­ture, il va de soi que les gou­ver­nés ont le droit, au sens de la légi­ti­mi­té, de déso­béir dans la mesure où le consen­te­ment n’existe pas. Dans une démo­cra­tie, la ques­tion se com­plique car les gou­ver­nants tiennent leur légi­ti­mi­té de pro­cé­dures per­met­tant l’expression du peuple sou­ve­rain. Dans cette pers­pec­tive, le peuple consent à être gou­ver­né par ses repré­sen­tants et accepte ses lois. Il arrive cepen­dant que ces lois soient injustes, ou que la vio­lence du gou­ver­ne­ment, comme c’est le cas aujourd’hui avec les gilets jaunes, brise le pacte qui le liait au peuple. Dans ces confi­gu­ra­tions, les gou­ver­nés peuvent avoir le droit de déso­béir. Mieux : ils doivent en avoir le cou­rage. Thomas Skorucak s’attache à deux grands phi­lo­sophes du XXe siècle pour jus­ti­fier ce cou­rage des gou­ver­nés : Hannah Arendt et Michel Foucault. La pre­mière, dans son ana­lyse du consen­te­ment dans les régimes tota­li­taires, mais aus­si dans les démo­cra­ties avec le contexte de la guerre du Vietnam et du mou­ve­ment des droits civiques amé­ri­cain, insiste sur le fait que la déso­béis­sance civile consti­tue un contre­poids indis­pen­sable au pou­voir. Elle per­met de faire valoir le droit lorsque celui-ci est bafoué. Mais c’est Foucault qui pousse la logique de la déso­béis­sance jusqu’au bout : le gou­ver­né est par nature légi­ti­mé à déso­béir. C’est le pou­voir qui doit prou­ver sa légi­ti­mi­té. Dès lors, Foucault inverse le rap­port de force clas­sique entre gou­ver­nants et obéis­sants dans leur rap­port au droit : « Ce n’est pas au droit de dire com­ment et dans quelles condi­tions je peux me défendre, mais c’est le fait que j’ai à me défendre qui donne forme aux lois. » Raisonnement d’une actua­li­té brû­lante qui amène une ques­tion à laquelle s’est refu­sé de répondre le phi­lo­sophe : com­ment conce­voir un droit et un ordre juste une fois que les gou­ver­nés ont refu­sé toute légi­ti­mi­té à leurs gou­ver­nants ? [E.J.]

CNRS édi­tions, 2019

☰ L’Argent, d’Émile Zola

À quelques cen­taines de mètres des Halles cen­trales, cœur bat­tant de la capi­tale, se dresse un autre édi­fice, plus froid, plus sévère : la Bourse. Ici, point d’étalages débor­dants, de vic­tuailles foi­son­nantes, mais un gigan­tesque hall vide. La mar­chan­dise qu’on s’y arrache ne tient pas de place, elle est tout bon­ne­ment impal­pable : c’est le capi­tal. Le roman de Zola nous intro­duit dans ce temple de l’économie capi­ta­liste, où la mon­naie son­nante et tré­bu­chante est chan­gée en de bru­meux titres spé­cu­la­tifs. Les per­son­nages que l’on y croise, grands ban­quiers d’affaires ou petits agio­teurs ambi­tieux, par­tagent la convic­tion que le mar­ché finan­cier a désor­mais sup­plan­té le mar­ché ali­men­taire dans ses fonc­tions : l’argent auquel ils vouent un culte y est consa­cré comme « le fumier dans lequel pouss[e] l’humanité », « le ferment de toute végé­ta­tion sociale ». C’est péné­tré de cette idée que le jeune Saccard entre­prend de faire for­tune en se prê­tant lui aus­si au jeu dan­ge­reux et enfié­vré de la spé­cu­la­tion. Son pro­jet démen­tiel de fon­der « La Banque Universelle », finan­çant des pro­jets colo­niaux au Moyen-Orient et débou­tant la « finance juive » au pro­fit d’une Chrétienté res­tau­rée, per­met à Zola de dépeindre l’idéologie anti­sé­mite et orien­ta­liste qui s’annonce sous le Second Empire. Mais un autre per­son­nage, Sigismond, observe la place de la Bourse depuis sa fenêtre : il sait que le ter­reau fer­tile de la finance ne vit que de « la boue remuée » et des « vic­times écra­sées », et il ima­gine la « socié­té de l’avenir », dans laquelle l’humanité sera « pur­gée du mal exé­crable de l’argent ». Chaque faillite, chaque déva­lua­tion lui fait entre­voir « la fin pro­chaine d’un monde », et il guette le moment où ce colosse aux pieds d’argiles, enfin, s’effondrera. Mais quand la phti­sie emporte Sigismond, les colonnes du palais Brongniart n’ont pas même trem­blé. Paris vit désor­mais au rythme des cours de la Bourse. Les misé­rables et les uto­pistes y meurent ; les « com­plices » de la misère et les ado­ra­teurs de « la vie telle qu’elle est » pressent le pas. [L.M.]

Folio, 1980

La Horde du contrevent, d’Alain Damasio

Contrer face au vent. Remonter son flux qui, tel un fleuve capri­cieux, se déverse sans dis­con­ti­nuer vers l’a­val. Voici la 34e horde qui marche dans l’es­poir intime d’ar­ri­ver à un « Extrême-Amont » qui n’est pour eux que fan­tasme. Jardin où tout le vivant prend source, Valhalla où se reposent les hordes pré­cé­dentes, fin du monde et début d’un autre, le terme du par­cours dif­fère selon celui ou celle qui l’i­ma­gine. Peut-être même n’y-a-t-il rien. Mais encore faut-il le voir pour le savoir, pour com­prendre enfin quelle est son ori­gine, et quelle est celle du vent. Et pour cela la Horde avance. Il y a un tra­ceur bour­ru, des piliers pour faire bloc, une fine spé­cia­liste des formes du vent, un des reliefs, un autre des végé­taux ; il y a un scribe atta­chant, une « feu­leuse » maî­tresse du feu, un trou­ba­dour fan­tasque. Chacun porte une voix, ser­vie par un style sin­gu­lier. Alain Damasio n’a pas écrit pour ses per­son­nages ; il a écrit par eux, depuis leur regard propre pour que leur iden­ti­té imprègne leurs mots. Certains brillent par leur intel­li­gence ou par les liens qu’ils par­viennent à main­te­nir au sein de la Horde. D’autres parlent peu, mais leurs faits sont dépeints avec les mots de leurs cama­rades. Aventure est un bien faible mot pour décrire ce qu’ils ont à affron­ter. Le dan­ger a mille visages : celui des mou­chards qui les suivent pour mettre en échec cette quête, ou ceux des mys­té­rieux « chrones » que l’on apprend à connaître en même temps que les per­son­nages. Mais de visage, le plus grand des périls n’en a pas. C’est le vent, ce vent qui les entoure et qui les habite : « Nous sommes faits de l’é­toffe dont sont tis­sés les vents », assène Caracole le trou­ba­dour à la pre­mière page. On n’au­ra de cesse de véri­fier la per­ti­nence de sa pro­po­si­tion par la suite. L’auteur semble avoir appris de la phi­lo­so­phie de Deleuze autant que de la géo­mor­pho­lo­gie, pour livrer un roman de science-fic­tion où les deux termes prennent tout leur sens. Dans un monde façon­né par le vent, connaître l’un ne va pas sans connaître l’autre ; et quoi de mieux que la marche à pied pour par­tir à leur décou­verte ? [R.B.]

La Volte, 2004

Le Gang de la clef à molette, d’Edward Abbey

Mobilisations lycéennes et étu­diantes pour le cli­mat, marches orga­ni­sées dans le monde entier, actions directes de libé­ra­tion d’a­ni­maux des­ti­nés aux abat­toirs : Edward Abbey a écrit Le Gang de la clef à molette au milieu des années 1970. L’ouvrage résonne pour­tant étran­ge­ment dans le pré­sent contexte, celui du recul de la bio­di­ver­si­té et de l’ur­gence cli­ma­tique. À tra­vers la course folle dans l’Ouest amé­ri­cain de quatre per­son­nages réunis par une inquié­tude com­mune pour la nature, l’au­teur pose en pro­fon­deur la ques­tion d’une mobi­li­sa­tion effec­tive en faveur de la pré­ser­va­tion de la pla­nète. Quatre pro­fils extrê­me­ment dif­fé­rents, quatre manières d’en­vi­sa­ger la nature et la place de l’Homme en son sein, et pour­tant un choix com­mun : l’ac­tion directe. Au cœur d’un ter­ri­toire lar­ge­ment acca­pa­ré par le capi­ta­lisme indus­triel, qu’il prenne la forme agroa­li­men­taire avec les éle­vages exten­sifs ou bien minière et pétro­lière, le livre raconte l’a­ven­ture de ces quatre « éco­guer­riers » bien déci­dés à ralen­tir l’ins­tal­la­tion de com­plexes indus­triels tou­jours plus gour­mands en éner­gie, et sur­tout, tou­jours plus dévas­ta­teurs. Avec pour toile de fond l’ex­trême beau­té des canyons acci­den­tés et mil­lé­naires — mis en valeur par la plume d’un véri­table pas­sion­né de ces pay­sages —, cette épo­pée aborde non sans iro­nie les ques­tions cen­trales du mili­tan­tisme et de l’en­ga­ge­ment : vio­lence, sacri­fice, cohé­rence, arti­cu­la­tion des diverses formes de mobi­li­sa­tions et d’ac­tions, dia­logue entre les dif­fé­rences idéo­lo­giques. Autant de ques­tion­ne­ments qui prennent une tour­nure effec­tive lors­qu’un lec­teur assi­du de l’œuvre d’Edward Abbey décide de mon­ter une orga­ni­sa­tion d’ac­tion directe ins­pi­rée de son livre Earth First ! On la retrou­ve­ra, sorte de mise en abîme, dans Le Retour du Gang, suite publiée en 1989, année de la mort de l’au­teur. À vos clefs à molette, à vos sachets de sucre pour réser­voir d’es­sence, à vos outils de sabo­tage ! Rejoignez donc le Gang qui recrute plus que jamais dans le monde entier ! [R.L.]

Gallmeister, 2013

Petit manuel de dis­cus­sions poli­tiques, de Gaëlle Jeanmart, Cédric Leterme et Thierry Müller

Publié en 2018 par les jeunes Éditions du com­mun, ce manuel attire l’œil. S’agirait-il d’un mode d’emploi pour tra­ver­ser les remous des dis­cus­sions poli­tiques sou­vent hou­leuses lors des repas de famille, ou après quelques bières entre amis ? Pas vrai­ment, quoique l’on y puise de judi­cieux conseils. Si l’on n’y trouve nulle solu­tion miracle pour apai­ser ces tem­pêtes, l’ouvrage se pro­pose en revanche de nous outiller pour orga­ni­ser et ani­mer des débats col­lec­tifs ancrés dans la démarche de l’éducation popu­laire. Il est direc­te­ment issu de l’expérience de ter­rain de ses auteurs : la pre­mière forme à l’animation de dis­cus­sions phi­lo­so­phiques, les seconds sont membres du col­lec­tif poli­tique Riposte-CTE (chômeur·se·s et travailleur·se·s engagé·e·s). Ce manuel résulte de for­ma­tions orga­ni­sées par ces deux col­lec­tifs dans le but de répondre à l’insatisfaction chro­nique devant les luttes d’ego, les débats pha­go­cy­tés par quelques-uns, mais aus­si la dis­per­sion récur­rente des dis­cus­sions, source de frus­tra­tion. L’enjeu est à la fois de garan­tir une dis­cus­sion démo­cra­tique (chacun·e peut s’exprimer et être écouté·e) et cri­tique (toutes les affir­ma­tions peuvent être inter­ro­gées), par­tant de l’idée qu′« il ne sert à rien d’avoir rai­son si ce savoir par­ta­gé ne per­met pas de gagner en puis­sance col­lec­tive ». On y appren­dra très concrè­te­ment com­ment anti­ci­per et pré­pa­rer, ani­mer, vivre plei­ne­ment puis éva­luer une dis­cus­sion. On appré­cie­ra la consis­tance du conte­nu : les pro­blèmes sont diag­nos­ti­qués avec pré­ci­sion, les dis­po­si­tifs explo­rés sont res­ti­tués avec une ana­lyse des suc­cès, mais aus­si des limites (en par­ti­cu­lier, les solu­tions sont adap­tées à la nature des groupes et au type de dis­cus­sion envi­sa­gé — réunion déci­sion­nelle, confé­rence-débat ou dis­cus­sion phi­lo­so­phique notam­ment). Une pré­cieuse malle à outils pour gar­der et don­ner le goût à « faire (de la) poli­tique ensemble ». [I.L.]

Éditions du com­mun, 2018

Alger, capi­tale de la révo­lu­tion, d’Elaine Mokhtefi

Il est des per­son­nages his­to­riques qui ne trouvent leur place que dans l’ombre. Pourtant, sans eux, bien des choses ne seraient pas adve­nues. C’est le cas d’Elaine Mokhtefi. Jeune amé­ri­caine d’o­ri­gine juive et pro­lé­ta­rienne, elle débarque en Europe à l’âge de 23 ans, en 1951 — d’a­bord à Paris, où elle découvre la situa­tion des Algériens de la métro­pole, par­qués et mis au banc même des mani­fes­ta­tions des forces de la gauche fran­çaise. Elle déci­de­ra de tout faire pour appor­ter sa pierre à l’é­di­fice de l’in­dé­pen­dance algé­rienne. Depuis les bureaux d’une orga­ni­sa­tion de l’ONU, elle trans­met aux sym­pa­thi­sants occi­den­taux les nou­velles et les besoins de la lutte contre un empire colo­nial fran­çais qui s’es­souffle — et col­la­bore notam­ment avec Frantz Fanon. Après l’in­dé­pen­dance, elle vien­dra vivre et tra­vailler à Alger où, un jour de juin 1969, Eldrige Cleaver, ministre de l’in­for­ma­tion du Black Panters Party, frappe à sa porte. Elle devien­dra l’interprète et la guide des Panthères à Alger, où se consti­tue­ra la sec­tion inter­na­tio­nale du par­ti. Ces mémoires nous font vivre de l’intérieur le quo­ti­dien de la cel­lule des Black Panters en Afrique du nord : dis­sen­sions internes, pro­blèmes per­son­nels, réunions de pla­ni­fi­ca­tion des actions. Mais Mokhtefi tente aus­si de mettre fin à cer­tains men­songes col­por­tés sur (et par­fois par) les Panthères d’Alger, tout en témoi­gnant de leur cou­rage, de leurs convic­tions et de son admi­ra­tion à leur égard. Ce qui affleure dans ces pages, c’est le pas­sage pro­gres­sif d’un espoir à une dés­illu­sion : de l’in­dé­pen­dance et ses pro­messes à l’ex­clu­sion de l’au­teure 12 ans plus tard pour avoir refu­sé d’être l’in­for­ma­trice des ser­vices secrets de Boumediene. Voyant son pays prendre le che­min d’une nou­velle dic­ta­ture, son mari, ancien membre du FLN, choi­si­ra de rejoindre sa femme en exil en France puis au États-Unis. Un docu­ment unique qui décale le regard, et sou­ligne la conti­nui­té des luttes à tra­vers le temps et les fron­tières. [M.A.]

La Fabrique, 2019

Entretiens (1945–1975), de Pier Paolo Pasolini

Heureuse ini­tia­tive que celle-ci : don­ner à lire aux fran­co­phones une qua­ran­taine d’en­tre­tiens du poète, roman­cier et cinéaste ita­lien. Quel mépris faut-il des créa­teurs pour ima­gi­ner que l’on puisse, selon la for­mule consa­crée, dis­tin­guer l’œuvre de l’ar­tiste ! Tout n’est qu’un, bien sûr. Seuls les publi­ci­taires ont les moyens de « faire la part des choses » entre l’i­mage, le texte et leur per­sonne rému­né­rée. Les entre­tiens, s’ils ne sau­raient épui­ser l’être sous le texte, n’en disent pas moins beau­coup. Et peuvent offrir à sai­sir l’œuvre autre­ment — affaire d’angles, d’é­clai­rages. De poli­tique et d’art, il est évi­de­ment ques­tion dans ce recueil. On retrouve quelques-unes des cibles de l’au­teur des Écrits cor­saires (la télé­vi­sion, la moder­ni­té néo­ca­pi­ta­liste, la bour­geoi­sie, l’au­to­ma­ti­sa­tion de l’es­pèce humaine), quelques motifs aus­si (l’i­déa­li­sa­tion du monde pay­san, le « bon sau­vage » rous­seauiste) ; on s’at­tarde sur la polé­mique qui lui vaut encore — à tort — de pas­ser pour un allié des forces de l’ordre ; on revient sur son désir de pen­ser l’ir­ra­tion­nel en athée ; on apprend qu’il lisait près d’un livre de poé­sie par jour à la fin des années 1950 (poé­sie qu’il défi­nit comme « la pen­sée et le sen­ti­ment »), ou qu’il n’ai­mait pas Staline, ni le théâtre, ni le pou­voir. Le « mar­xiste héré­tique » qu’il se dit être loue le socia­lisme comme « unique méthode de connais­sance » et cri­tique le mar­xisme domi­nant pour son mépris de la psy­cha­na­lyse. Celui qui s’a­vance comme « enne­mi de De Gaulle » apporte son franc sou­tien au « Manifeste des 121 », et fait savoir qu’il est « de tout [s]on cœur pour les Algériens » et qu’il serait « prêt à prendre n’im­porte quelle res­pon­sa­bi­li­té en leur faveur ». Pessimiste, sans conteste, mais non « réac­tion­naire » ; l’a­ve­nir est muré : « Qu’elles [les classes domi­nantes] fassent écla­ter les bombes ato­miques ou arrivent à l’industrialisation com­plète du monde, le résul­tat sera le même : une guerre dans laquelle l’homme sera vain­cu et peut-être per­du pour tou­jours. » Communiste et misan­thrope, aus­si : « Mon juge­ment est néga­tif sur toute l’hu­ma­ni­té, jeunes et vieux. » Vitaliste et déses­pé­ré, en somme. [E.C.]

Éditions Delga, 2019

Eugène Varlin — Aux ori­gines du mou­ve­ment ouvrier, de Jacques Rougerie

« Oubli ». Le mot appa­raît dès la pre­mière page, et les sui­vantes s’é­chinent à le com­bler. L’auteur, his­to­rien et spé­cia­liste de la Commune, dresse en 200 pages le por­trait de cet ouvrier relieur. Soucieux de situer l’homme dans son époque et aux côtés de ses contem­po­rains, l’ou­vrage regorge de réfé­rences et d’ex­traits com­men­tés : disons plus com­pen­dieu­se­ment que l’homme en ques­tion, orga­ni­sa­teur de grèves et secré­taire au sein de l’Internationale, aspi­rait à l’é­ga­li­té sala­riale entre les sexes et à la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État ; se défi­nis­sait comme « com­mu­niste non auto­ri­taire » ; s’op­po­sait aux libé­raux et appe­lait à la République sociale, celle du « gou­ver­ne­ment direct par le peuple ». Sous la Commune, il opé­ra à la com­mis­sion des Finances : peu exal­tant, com­mente Rougerie, mais essen­tiel. Il super­vi­sa la confis­ca­tion de l’ar­gen­te­rie et la déli­vrance de bor­de­reaux aux cais­siers-fac­teurs, puis, pas­sé à la com­mis­sion des Subsistances, enca­dra la vente d’é­cu­ries et les réqui­si­tions mili­taires en matière d’ha­bits et d’armes. On sait de la Commune sa fin effroyable ; on omet sou­vent de conter son admi­nis­tra­tion au jour le jour : ces pages esquissent ce labeur dif­fi­cile, ingrat, pas à pas mené. Mais de cette fin, il est bien sûr ques­tion : Varlin sur les bar­ri­cades de deux arron­dis­se­ments, Varlin recon­nu puis lyn­ché (un « sui­cide », sup­pute l’au­teur), Varlin fusillé par la troupe ver­saillaise. La Passion d’un révo­lu­tion­naire. Celui dont Jules Vallès, son aîné, avan­ça qu’il fut « la per­son­na­li­té la plus remar­quable de la Commune ». [M.L.]

Éditions du détour, 2019

Retrotopia, de Zygmunt Bauman

Le socio­logue et phi­lo­sophe bina­tio­nal — bri­tan­nique et polo­nais — est mort en 2017 à l’âge de 91 ans. Ce livre est son der­nier ; tenons-le dès lors pour tes­ta­ment. Ce qu’il lègue à ses lec­teurs se place sous le signe d’un dilemme de taille : une ques­tion « de vie ou de mort ». Le pas­sé, « una­ni­me­ment encen­sé », est au goût du jour ; la nos­tal­gie est la seule uto­pie qu’il nous reste : c’est là le point de départ de l’ou­vrage, puis son fil rouge. Le récit pro­gres­siste n’a plus prise, broyé par le si bru­tal XXe siècle ; le futur n’est plus per­çu comme un espoir, une pro­messe ou un hori­zon ras­su­rant, mais comme un cau­che­mar. Dans ce monde qui n’est qu’un (l’in­for­ma­tion là-bas nous arrive ici ; le sang écla­bousse tout un cha­cun), un monde où la poli­tique et la puis­sance ont divor­cé, un monde de migra­tions mas­sives (que rien n’en­tra­ve­ra, lit-on), Bauman isole quatre traits, comme autant de régres­sions et de pièges mor­tels : le retour à la guerre de tous contre tous ; le retour au tri­ba­lisme (« nous » contre « eux ») ; le retour aux inéga­li­tés (la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale en lieu et place de la paren­thèse réfor­miste des Trente Glorieuses et de l’État dit « pro­vi­dence ») ; le retour à l’u­té­rus (soi, le « bien-être », la pri­va­ti­sa­tion de l’es­poir). Puisqu’il n’est plus de grand pro­jet col­lec­tif éman­ci­pa­teur, écrit le pen­seur de la « liqui­di­té » for­mé sur les bancs du mar­xisme, cha­cun se rétracte sur la sécu­ri­té solide du révo­lu : la mémoire mythi­fiée, le clan homo­gène, l’i­den­ti­té sourde, les civi­li­sa­tions vouées à s’entre-cho­quer. Face à ce constat — dif­fi­cile à contes­ter —, le socio­logue met sur la table, bien­tôt funé­raire, quelques pro­po­si­tions dans les pas éton­nants d’un cer­tain pape François : cer­taines pal­pables (le reve­nu uni­ver­sel, la poli­tique non-pro­fes­sion­nelle par la base quo­ti­dienne), d’autres dont on se demande bien com­ment les rendre telles (for­ger une « conscience cos­mo­po­li­tique », œuvrer à « l’in­té­gra­tion humaine au niveau de l’hu­ma­ni­té dans son ensemble »). Dilemme, disions-nous ; le livre se ferme comme on élève une guillo­tine : ou « la coopé­ra­tion à l’é­chelle de la pla­nète, ou les fosses com­munes ». [L.T.]

Premier Parallèle, 2019


Photographie de ban­nière : Paul Iché


REBONDS

Cartouches 42, avril 2019
Cartouches 41, mars 2019
Cartouches 40, février 2019
Cartouches 39, jan­vier 2019
Cartouches 38, décembre 2018

Ballast
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« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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couverture du 8

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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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