Cartouches (48)


Une chasse aux humains, une révo­lu­tion­naire sor­tie de pri­son, une jeu­nesse maro­caine, une femme à la ren­contre d’un ours, une inter­syn­di­cale contre le tra­vail le dimanche, un monde colo­ni­sé par les machines, un roman natio­nal au ser­vice des iden­ti­taires, une poé­sie prise dans la guerre, un ave­nir irra­dié, un pain poli­tique et une police par­tout : nos chro­niques du mois de novembre.


Les Chasses à l’homme, de Grégoire Chamayou

« Un homme court. Des pour­sui­vants armés sont à ses trousses. La scène se répète depuis ce bar­bare rat­tra­pé aux portes d’une cité antique jus­qu’à cette ombre dis­pa­rais­sant dans le cou­loir d’un métro pari­sien. » Si la chasse au gibier a ses trai­tés théo­riques et pra­tiques, ses tra­di­tions et contra­dic­tions, celle des hommes tout autant. Le phi­lo­sophe Grégoire Chamayou invite à remon­ter le cours his­to­rique des chasses à l’homme — et aux femmes, par­fois — en sui­vant leur mise en œuvre et leur jus­ti­fi­ca­tion théo­rique. D’Aristote aux tenants du nazisme, en pas­sant par la Bible ou Hegel, l’au­teur aborde les textes qui ont légi­ti­mé ces pra­tiques. S’ils ont, à des degrés divers, sou­te­nu le droit des domi­nants à pour­suivre les domi­nés, ces der­niers héritent eux-aus­si d’un trai­te­ment phi­lo­so­phique sin­gu­lier : « Toute chasse à l’homme sup­pose une théo­rie de sa proie. » Esclaves antiques et modernes, Juifs, Noirs et étran­gers, pauvres, sor­cières et illé­gaux, chaque période his­to­rique a son bouc-émis­saire. Faire l’his­toire des per­sé­cu­tions et des per­sé­cu­teurs, « c’est écrire un frag­ment de la longue his­toire de la vio­lence des domi­nants. C’est faire l’his­toire de tech­no­lo­gies de pré­da­tion indis­pen­sables à l’ins­tau­ra­tion et à la repro­duc­tion des rap­ports de domi­na­tion ». Ainsi Grégoire Chamayou plaide-t-il pour qu’une « théo­rie cri­tique de la vio­lence poli­tique » soit à même d’en com­prendre et dénon­cer les res­sorts. Si, à la manière de celle subie par Guy Montag dans le roman Fahrenheit 451, la traque peut être indi­vi­dua­li­sée, elle est tou­jours éga­le­ment col­lec­tive. L’aborder implique, à la manière de cet ouvrage, d’embrasser les cas emblé­ma­tiques et les vio­lences quo­ti­diennes, les évé­ne­ments ponc­tuels et les domi­na­tions géné­ra­li­sées. Pour ne plus croi­ser ces regards apeu­rés. Pour ne plus soi-même être sans cesse aux aguets. [R.B.]

La fabrique, 2010

Camarade Lune, de Barbara Balzerani

Italie, années 1950. Une petite fille et son monde, celui des pauvres, des exploi­tés, des lais­sés-pour-compte qui doivent apprendre à faire face, à sur­vivre. Très vite elle com­prend ce qu’on leur demande : encais­ser les mul­tiples injus­tices, obs­tacles et inéga­li­tés qui, pavant tout leur che­min de vie, vou­draient leur faire croire qu’il n’y a rien à y faire. Les oppres­sions se croisent et tissent la toile de fond où se déploie­ra son exis­tence de fille de pro­lé­taires — une par­mi tant d’autres. Italie, années 2000. Elle est sor­tie de pri­son, au bout de 21 ans. Elle a 50 ans lorsque les foudres d’un monde qu’elle ne recon­naît plus, mais qui lui semble ne pas vou­loir oublier son nom, s’a­bat à nou­veau sur elle. Son livre, Camarade Lune, sor­ti en 1998, agite, fait ton­ner, là où elle aurait sou­hai­té qu’il sus­cite de vrais débats : en vain. Les monstres n’ont pas droit à la parole. « Cette his­toire n’est pas celle des Brigades rouges. Ce n’est pas moi qui pour­rais l’é­crire. C’est seule­ment une par­tie de tout ce que j’ai vécu, et la manière dont je l’ai vécue. C’est le résul­tat de mes inter­ro­ga­tions les plus pres­santes. C’est un appel à l’aide pour ten­ter d’y répondre. C’est l’es­poir qu’on puisse enfin l’é­crire, cette his­toire, en dehors des contin­gences liées à la ges­tion du pré­sent. » Barbara Balzerani, l’une des figures du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire armé ita­lien, parle — et c’est intense. La colère se mêle à la tris­tesse. La force au doute. La déter­mi­na­tion à l’ef­froi. Sauts dans le temps, sou­ve­nirs du pas­sé et inter­ro­ga­tions du pré­sent se croisent, se cognent, s’é­clairent et par­fois se ren­contrent. La plume est tran­chante, poé­tique, émou­vante. Les ques­tions, vitales, ter­ri­fiantes. Voilà donc ce texte tra­duit : enfin. [C.G.]

Cambourakis, 2017

Rue des voleurs, de Mathias Enard

Lakdhar, jeune maro­cain que seuls les livres, le désir et l’a­mour animent, se perd suc­ces­si­ve­ment dans cha­cune de ses pas­sions. Alors qu’au­tour de lui les révo­lu­tions arabes prennent forme, s’é­lèvent puis retombent, qu’une fois en Catalogne la grève géné­rale et les émeutes grondent, Lakhdar n’a d’autre des­sein que de par­ve­nir à une vie décente. Maintes fois pour­tant il s’est retrou­vé au cœur de ces ténèbres que Joseph Conrad son­dait voi­là 100 ans. Des pre­miers émois d’un ado­les­cent avec une loin­taine cou­sine à ceux, sérieux et déçus, qui le mènent jus­qu’à Barcelone à la suite d’une étu­diante éprise de la langue arabe, la jeu­nesse de Lakhdar se des­sine au gré de hasards et de non-dits. Recueilli au sein d’une mos­quée, il y découvre la lec­ture et le repos. Il lui faut néan­moins la quit­ter sous les flammes, et c’est la rue qui s’offre à lui, comme à cha­cun de ses écarts. C’est celle, dan­ge­reuse et humi­liante, qui suit le départ du foyer fami­lial ; c’est celle, accueillante et ten­ta­trice, des nuits de Tanger ; c’est celle des voleurs, enfin, où il échoue dans la capi­tale cata­lane. Si Jean Genet ne dit sûre­ment rien à Lakhdar, c’est dans la même crasse qu’il découvre Barcelone, bien long­temps après l’au­teur du Journal du voleur. Mais si Genet y pour­sui­vait l’é­ro­tisme de mal­frats et de misé­reux, Lakhdar, lui, ne cherche qu’à se défaire d’un mal­heur qui mal­gré tous ses efforts colle à son des­tin. On retrouve la langue pré­cise de Mathias Enard, dans un com­pro­mis entre la vir­tuo­si­té sty­lis­tique de Zone et le déploie­ment éru­dit de Boussole. On per­çoit aus­si la concep­tion qu’a l’au­teur du monde arabe : un creu­set de toutes les influences où se mêlent la poé­sie et la guerre, le voyage et la misère, où l’Europe, si elle n’est jamais loin, est sur­tout fêtée pour ce qu’elle a pu trou­ver d’un ima­gi­naire Orient en elle. [R.B.]

Actes Sud, 2012

Croire aux fauves, de Nastassja Martin

Alors que le livre s’ouvre, la ren­contre entre l’an­thro­po­logue et l’ours vient de se ter­mi­ner. La pre­mière gît sur un pla­teau gla­cé du Kamtchatka ; le second s’en retourne vers son ter­ri­toire, qui s’é­tend sur une par­tie de la pro­vince russe. Nastassja Martin vient de faire face à l’a­ni­mal : « Un ours et une femme se ren­contrent et les fron­tières entre les mondes implosent. » L’autrice est anthro­po­logue, spé­cia­liste des popu­la­tions Gwich’in et Évènes, vivant res­pec­ti­ve­ment en Alaska et en Sibérie, de part et d’autre du Détroit de Béring. Élève de Philippe Descola, elle étu­die depuis une dizaine d’an­nées les rap­ports de ses hôtes avec les ani­maux qui les accom­pagnent et leur envi­ron­ne­ment. C’est ce qui l’a menée dans cette zone mili­taire du Kamtchatka, où, en plus des femmes et hommes l’ac­cueillant, elle a fait la ren­contre d’un ours et d’elle-même. De cet évé­ne­ment, Martin n’es­saie pas d’en pro­po­ser une lec­ture chro­no­lo­gique ou struc­tu­rée a pos­te­rio­ri. C’est dans le désordre que ces « frag­ments d’ex­pé­riences ingou­ver­nables » s’en­chaînent, de la ren­contre elle-même aux récits des rêves qui l’ont pré­cé­dée, de sa recons­truc­tion phy­sique dans des hôpi­taux sibé­rien et pari­sien à ses pre­miers pas dans le grand nord, en Alaska. Ainsi que le détaillait Claude Lévi-Strauss dans De près et de loin, le temps mytho­lo­gique nie les dif­fé­rences entre les humains et les ani­maux. C’est ce temps sin­gu­lier dont a fait la connais­sance Nastassja Martin : « C’est une ini­tia­tion mutuelle ; une négo­cia­tion au sujet du monde dans lequel nous allons vivre. » Si l’an­thro­po­logue pense avoir ain­si actua­li­sé ce qu’elle a de fauve en elle, la part humaine de l’ours se serait elle aus­si fait jour dans le court ins­tant de leur ren­contre. C’est donc en tant que mied­ka, « mar­quée par l’ours » selon ses hôtes, que l’au­trice nous livre ce récit cou­ra­geux. [R.B.]

Verticales, 2019

Clic‑P — L’Intersyndicale qui fait trem­bler les enseignes, de Bruno Deporcq

Original et salu­taire, ce petit ouvrage pro­pose à la fois une étude géné­rale des modes d’organisation d’une inter­syn­di­cale per­ma­nente, une série de cas d’école appli­qués à dif­fé­rentes enseignes et une gale­rie de por­traits indi­vi­duels, tout en réflé­chis­sant plus glo­ba­le­ment aux enjeux de socié­té liés à l’organisation des temps de repos en com­mun, et plus par­ti­cu­liè­re­ment à l’ouverture des com­merces le dimanche et la nuit. Clic‑P, consti­tué en 2010, réunit six syn­di­cats du com­merce pari­sien oppo­sés aux objec­tifs d’ouverture illi­mi­tée des grandes enseignes. Son orga­ni­sa­tion très par­ti­cu­lière, hori­zon­tale et infor­melle, lui a valu bien des oppo­si­tions, y com­pris des appa­reils syn­di­caux eux-mêmes, alors qu’elle enga­geait une pers­pec­tive de renou­vel­le­ment des moda­li­tés d’action syn­di­cales, fon­dées sur une pla­te­forme de reven­di­ca­tions com­munes et des ini­tia­tives de ter­rain. Au-delà d’une des­crip­tion socio­lo­gique de cette inter­syn­di­cale, l’auteur décrypte les méca­nismes idéo­lo­giques à l’œuvre der­rière cette remise en ques­tion du modèle d’organisation sociale au pro­fit de la seule crois­sance : il montre que non seule­ment la per­cep­tion du tra­vail du dimanche reste lar­ge­ment néga­tive, du point de vue du sala­rié (si une courte majo­ri­té de consom­ma­teurs aime­rait pou­voir faire ses courses le dimanche, une grande majo­ri­té de ceux qui ne tra­vaillent pas le dimanche sou­haitent conti­nuer à ne pas le faire) ; mais aus­si que les effets réels de l’ouverture le dimanche et la nuit sont bien plus faibles qu’escompté par­tout où se sont tenues des expé­ri­men­ta­tions. « Derrière le dis­cours sur la libé­ra­tion de l’économie, c’est en réa­li­té la prise de parts de mar­ché sup­plé­men­taires par les grandes enseignes au détri­ment des PME du com­merce, et donc la concen­tra­tion du com­merce de détail qui est à l’œuvre. » Sous pré­texte d’accroître notre liber­té de consom­mer, il en va d’un véri­table dum­ping social qui s’attaque aux fon­de­ments même du temps col­lec­tif — ren­voyant à des choix de socié­té pro­pre­ment poli­tiques. [A.B.]

Syllepse, 2019

La Tyrannie des algo­rithmes, de Miguel Benasayag

Un monde humain domi­né par la machine : le motif est vieux comme la science-fic­tion. Seulement voi­là, assure le phi­lo­sophe et psy­cha­na­lyste fran­co-argen­tin dans son der­nier ouvrage, c’est désor­mais l’af­faire de notre temps. Le ratio­na­lisme, vieux mythe que l’on croyait réduit en miettes depuis le géno­cide indus­triel des Juifs d’Europe et les frappes ato­miques sur le Japon, renaît de ses cendres à la faveur du règne infor­ma­tique : sous le régime de l’hy­per-moder­ni­té, assure ain­si Benasayag, la quête de la ratio­na­li­té totale revient à la machine. Dans ce « monde digi­tal post-démo­cra­tique » et « post-orga­nique », où la macro-éco­no­mie est affaire de méga­don­nées, les cercles au pou­voir ont pris acte de la mort de l’Homme et délèguent « les fonc­tions de déci­sion » aux tech­no­lo­gies de pointe. Une « archi-mino­ri­té » contrôle le cours des choses — avec l’a­val incons­cient, ou impuis­sant, de la popu­la­tion. Qu’on le veuille ou non, nous sommes désor­mais incor­po­rés à la machine : l’hu­main, « en bonne mesure dis­lo­qué et colo­ni­sé » par celle-ci, a per­du la sacra­li­té autre­fois sienne. L’auteur s’é­tonne que pareil enjeu ne soit pas davan­tage ques­tion­né et, par-delà l’é­vi­dente som­breur de son état des lieux, n’en sug­gère pas moins quelques che­mins concrets : repen­ser l’a­gir dans un monde où toute pro­messe est abo­lie. Face à « la gou­ver­ne­men­ta­li­té algo­rith­mique », il convient à ses yeux de tour­ner la page des solu­tions glo­bales. Le coau­teur d’Éloge du conflit réha­bi­lite une fois de plus la conflic­tua­li­té, source démo­cra­tique pre­mière, et, fidèle à une cer­taine tra­di­tion liber­taire et auto­nome, s’en remet aux ZAD, aux foyers alter­na­tifs et aux myriades anti­ca­pi­ta­listes. Faire jouer les corps, s’en tenir à l’im­ma­nence. Ce livre d’en­tre­tien ache­vé, on songe à ce qu’il aurait pu être s’il avait été un dia­logue à armes égales : avec, par exemple, Frédéric Lordon — lequel aurait eu à cœur de lui oppo­ser qu’on ne frap­pe­ra l’en­ne­mi qu’en le pre­nant de front, masse contre masse. Souhaitons qu’un tel échange advienne. [E.C.]

Textuel, 2019

Le Venin dans la plume, de Gérard Noiriel

C’est là un essai néces­saire. En cette période qui plus est, où le débat idéo­lo­gique, lar­ge­ment mono­po­li­sé par l’appareil média­tique, est réduit à des signi­fi­ca­tions pour le moins indi­gentes. Suivant une construc­tion en miroir, l’au­teur ana­lyse com­ment, à un siècle de dis­tance, une idéo­lo­gie au ser­vice de la classe domi­nante fran­çaise se donne à lire. Elle est ain­si repré­sen­tée par deux figures, les­quelles ont un déno­mi­na­teur com­mun : le racisme et la xéno­pho­bie. Édouard Drumont, pam­phlé­taire catho­lique et anti­sé­mite de la fin du XIXe siècle, auteur du tris­te­ment célèbre La France juive, et Éric Zemmour, polé­miste com­pul­sif et anti­mu­sul­man que l’on ne pré­sente plus. Tous deux ne pro­posent qu’un ramas­sis d’idées binaires et prêchent un iden­ti­ta­risme chau­vi­niste et raciste ; tous deux se veulent vul­ga­ri­sa­teurs de l’Histoire, cela pour mieux déva­lo­ri­ser le tra­vail des his­to­riens de métier : ils effacent les sujets, les acteurs, les classes et les luttes sociales en se réfu­giant, sans rigueur scien­ti­fique aucune, der­rière les « grands hommes ». Cette nar­ra­tion du roman natio­nal s’appuie sur la mani­pu­la­tion, la défor­ma­tion, la pro­pa­gande, la vic­ti­mi­sa­tion, le scan­dale et la rhé­to­rique. Noiriel dénonce cette réa­li­té, et le fait avec la fer­me­té et la soli­di­té que les enjeux exigent. Peut-être oublie-t-il tou­te­fois le tour­nant néo­li­bé­ral de l’université fran­çaise : dans son com­bat pour l’hégémonie, celui-ci cible toutes les per­sonnes enga­gées en faveur de la trans­mis­sion des savoirs en impo­sant une vision à sens unique. Du côté du pou­voir, bien sûr. [L.D.]

La Découverte, 2019

Mire, de Solmaz Sharif 

Mire raconte ce que la guerre fait à la poé­sie. Son auteure, née à Istanbul de parents ira­niens, gran­dit aux États-Unis — c’est sa tra­duc­tion que les édi­tions Unes nous pro­posent ici, chose d’autant plus auda­cieuse que la poé­sie contem­po­raine est rare­ment tra­duite et que le recueil en ques­tion ne déroge pas à l’habituelle dif­fi­cul­té de ce genre de trans­po­si­tion. Bien au contraire. Il s’organise en effet autour de termes rédi­gés en petites capi­tales et tirés du dic­tion­naire mili­taire du minis­tère de la Défense — ain­si de « mire » lui-même : « À pro­pos des mines de com­bat, période de récep­ti­vi­té du méca­nisme d’une mine à une influence exté­rieure. » L’ensemble offre dès lors une expé­rience sen­so­rielle et lin­guis­tique assez par­ti­cu­lière : textes lyriques entre­cou­pés de lita­nies de noms d’opérations, de rap­pels des bilans de vic­times, termes lar­gués sur la page comme des bombes (GUIDAGE STELLAIRE, CAUTÉRISÉE, RÉSOLUTION, DÉSENGAGEMENT…). Ce curieux mélange d’exactitude admi­nis­tra­tive et de cris de dou­leur, d’interpellations à la seconde per­sonne et de des­crip­tions bru­tales désar­çonne, et l’on est presque sou­la­gé de tom­ber, au hasard d’une page, sur ce qui res­semble enfin à un poème tel qu’on l’imagine : « chaque pho­to est une absence / une chose dis­pa­rue, c’est-à-dire / un moment, par­fois des villes / un bateau de croi­sière en équi­libre / sur une mai­son à deux étages / à des lieues de la côte ». Mais tout de suite après, les images vio­lentes nous assaillent, celles des orteils des cadavres et des drones lar­gueurs de mort. C’est que la guerre ne laisse rien intact, même pas la poé­sie, et que ce livre, en l’« épar­pillant façon puzzle », le donne à sen­tir autant qu’à com­prendre. [A.B.]

Éditions Unes, 2019

Les Mains pleines de lumière, de VII

On connaît VII pour son rap gore. Un rap san­gui­nolent qui, depuis ses débuts, a évo­lué vers des textes plus sociaux et poli­tiques, quand il ne s’a­donne pas à la science-fic­tion (« un genre à la fois popu­laire et com­plexe », dit-il). Quand le rap­peur décide d’é­crire un roman, sans doute faut-il alors s’at­tendre à retrou­ver un peu de tout cela. Un dénom­mé Artiom Khan se réveille un matin dans un envi­ron­ne­ment sinistre et tota­le­ment irra­dié. Il ne tarde pas à s’a­per­ce­voir qu’il n’est pas seul dans ce pay­sage post-apo­ca­lyp­tique : il par­tage ce sort avec bon nombre d’op­po­sants poli­tiques. « Nous croi­sions par­fois des chiens errants, ancien­ne­ment domes­ti­qués, retour­nés à l’état sau­vage. Devant l’entrée du châ­teau d’eau, nous obser­vâmes un énorme molosse qui ram­pait sur le bitume, les pattes arrière pul­vé­ri­sées par je ne sais quoi. » En dépit d’un dénue­ment total et de la mort qui frappe plus ou moins rapi­de­ment cha­cun d’entre eux, atmo­sphère empoi­son­née oblige, cette petite com­mu­nau­té tente d’exis­ter, forte de quelques prin­cipes « uto­piques ». L’ombre des maîtres de l’an­ti­ci­pa­tion n’est jamais bien loin — l’in­fluence d’Ursula Le Guin « a été déter­mi­nante », confie-t-il d’ailleurs en inter­view. La sin­gu­la­ri­té de VII ? Une des­crip­tion minu­tieuse de la crasse, de l’a­go­nie, de la mons­truo­si­té des corps, des lam­beaux de chair et autres fluides cor­po­rels dégou­li­nants — sans lour­deur ni gra­tui­té. Une atmo­sphère d’une impres­sion­nante noir­ceur. On suf­foque dans les décors qu’il dépeint ; on res­sent bien­tôt le même mal-être que les per­son­nages qu’il campe. « Nous sommes en train de muter, la nature mute elle aus­si, voi­là tout. » [W.]

Anti-Monde, 2019

Notre pain est poli­tique, du Groupe blé et Mathieu Brier

Affirmer qu’une pra­tique est poli­tique n’est pas nou­veau, et confine par­fois à la publi­ci­té men­son­gère. C’est loin d’être le cas de ce pré­cieux tra­vail péda­go­gique four­ni par un col­lec­tif de pay­sans, meu­niers, bou­lan­gers, ou tout cela à la fois, ins­tal­lés dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. Le Groupe blé est né il y a 15 ans de la volon­té de pro­mou­voir et par­ta­ger les semences céréa­lières pay­sannes et les pro­duits qui en dérivent. Leur ren­contre avec la revue Z a don­né lieu à ce livre. Blés, farines et pains sont tour à tour abor­dés. On découvre l’his­toire d’une céréale et de ses cou­sines, depuis leur domes­ti­ca­tion jus­qu’à leur actuelle uni­for­mi­sa­tion par l’in­dus­trie agroa­li­men­taire. La défense de « semences pay­sannes », à ne pas confondre avec ces « blés anciens » qui ne dési­gnent qu’un ensemble flou, s’ins­crit contre l’emprise de grands groupes indus­triels sur l’é­co­no­mie de la farine et du pain. Le gra­phisme tra­vaillé de l’ou­vrage pré­sente les réseaux bâtis par quelques mul­ti­na­tio­nales, et la manière dont elles se sont acca­pa­rées d’un pro­duit agri­cole. Aux mino­te­ries dont l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en blé est inter­na­tio­nal, les membres du Groupe blé opposent leurs mou­lins arti­sa­naux, aptes à tra­vailler des grains locaux. Les tech­niques de meu­ne­rie sont détaillées, de même que celles concer­nant le pain, pro­duit final de cette grande chaîne. Un pain poli­tique l’est par ce qui le pré­cède, les cir­cuits emprun­tés par ses ingré­dients, mais aus­si par sa confec­tion et sa dis­tri­bu­tion. Le levain ou le four à bois trouvent une place de choix dans l’i­ma­gi­naire bou­lan­ger. L’explication de leur emploi est accom­pa­gné de cita­tions qui montrent l’af­fec­tion que cha­cun porte pour ses outils et pro­duits. De nom­breux témoi­gnages donnent une pro­fon­deur col­lec­tive à cette démarche, et per­mettent d’af­fir­mer l’en­ga­ge­ment pris par ces pra­ti­ciennes et pra­ti­ciens du blé : le pain est poli­tique, ou n’est pas. [R.B.]

Éditions de la der­nière lettre, 2019

Police, pay­sages et résis­tances, d’Yves Monteil

Des blin­dés, des brouillards de gaz lacry­mo­gène, des matraques, des bou­cliers, des armes à feu et des corps que l’on contraint à se cou­cher : voi­là qui, en France, relève de l’i­mage ordi­naire. À tel point que l’on ne sait plus bien s’il en fut un jour autre­ment. Les forces de l’ordre occupent l’es­pace public dans la plus grande des nor­ma­li­tés ; il semble d’ailleurs admis, sous un régime par­le­men­taire et libé­ral, qu’elles puissent cre­ver des yeux comme d’autres débattent à l’Assemblée. Entre 2012 et 2018, le pho­to­graphe Yves Monteil a fait siens le bocage de Notre-Dame-des-Landes et les rues de Nantes. De ses marches, mou­ve­men­tées, est né un livre : un beau livre, dit-on même dans l’é­di­tion. Un peu plus de 100 pages impri­mées avec le soin que l’on devine. Pour « contre­dire l’i­mage média­tique » et contes­ter « l’é­tat d’ur­gence bana­li­sé » et le « main­tien de l’ordre mili­ta­ri­sé », mais éga­le­ment pour louer « la vie sou­le­vée » et les « sen­ti­nelles insou­mises », Monteil a cou­ché sur papier le déploie­ment poli­cier et celles et ceux qui tentent de lui tenir tête. Ici, les humains n’en sont presque plus, tout entier camou­flés par des casques tou­jours plus sophis­ti­qués ; ici, on pointe une arme pour mieux tirer, dans le tas ou sur un corps qu’il nous faut ima­gi­ner, hors-champ. Là, des bras en l’air, un tronc d’arbre que l’on fait rou­ler en vue de contra­rier la pro­gres­sion poli­cière, un visage peint qui dit « Non », des jambes qui fuient ; là, encore, des mains qui sai­sissent un pavé ou élèvent des bar­ri­cades. Les cou­leurs s’a­vancent, pour la pre­mière fois, lorsque la rue est en feu : il faut dire qu’un homme est mort. Aboubakar, 22 ans. Bientôt, on reprend son souffle. Peut-être même par­vient-on à res­pi­rer : la forêt de Rohanne, verte et lumi­neuse. Mais les flics, déjà, arrivent par quelque sen­tier. Un visage est écla­té au LBD. Deux corps s’en­lacent tan­dis que, der­rière, la rue brûle. Autant d’i­mages pour « faire sau­ter la mai­son du maître », écrit Mathieu Rigouste, le pré­fa­cier. [L.O.]

Les ate­liers boh’m, 2019


Photographie de ban­nière : Pentti Sammallahti


Cartouches 47, octobre 2019
Cartouches 46, sep­tembre 2019
Cartouches 45, juillet 2019
Cartouches 44, juin 2019
Cartouches 43, mai 2019

Ballast
Ballast

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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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