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Cartouches (52)


L’articulation des luttes, les lois scé­lé­rates, les pay­sans contre les arti­fices, le droit de se défendre, les livres et le mar­ché, une année en pri­son, dix hor­lo­gères, le théâtre soi-disant poli­tique, un com­mu­nisme de la liber­té et la folie des exor­cismes : nos chro­niques du mois de mars.


Femmes, race et classe, d’Angela Davis

Cet ouvrage paru en 1981 per­met de com­prendre l’im­por­tance cru­ciale d’une approche inter­sec­tion­nelle au sein de nos luttes. En pre­mier lieu parce qu’il retrace l’his­toire de l’é­vo­lu­tion des mou­ve­ments d’é­man­ci­pa­tion éta­su­niens depuis la fin du XIXe siècle : des mou­ve­ments pour l’a­bo­li­tion de l’es­cla­vage à la lutte des suf­fra­gettes, en pas­sant par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales de gauche. Ensuite, et sur­tout, parce qu’au détour de ce résu­mé his­to­rique, il met en lumière non seule­ment les divi­sions au sein de ces mou­ve­ments, et entre eux, sur les ques­tions raciste, sexiste ou clas­siste, mais il dévoile aus­si la façon dont ces oppres­sions sont repro­duites, direc­te­ment ou non. L’analyse de la ques­tion des lyn­chages (entre autres), qui ont sévi de manière mas­sive aux États-Unis, démontre en quoi l’his­toire du sexisme est indis­so­ciable de celle du racisme, mais aus­si de la lutte des classes. C’est parce que la popu­la­tion noire nou­vel­le­ment « libre » fait poten­tiel­le­ment concur­rence à la classe pro­prié­taire et com­mer­çante qu’elle devient mena­çante. Des vagues de lyn­chages sévissent dans le Sud au nom d’une nou­velle idéo­lo­gie : sau­ver l’hon­neur des femmes blanches. La figure poli­tique du Noir vio­leur, tout comme celle de la femme blanche, naissent qua­si simul­ta­né­ment. Leur sort poli­tique ne peut qu’être lié. Mais très rapi­de­ment l’i­déo­lo­gie raciste fait son tra­vail, divi­sant ces deux groupes, notam­ment sur la ques­tion du droit de vote. Quant aux femmes noires, à cette époque inévi­ta­ble­ment pauvres, elles ne semblent avoir de place recon­nue nulle part. Pourtant, l’a­na­lyse maté­rielle de leurs condi­tions de vie montre l’im­pos­si­bi­li­té de pen­ser une issue poli­tique qui ne pren­drait pas en compte ces trois logiques oppres­sives : elles sont femmes, noires et pauvres. La force de cet essai, deve­nu un clas­sique, réside dans le fait qu’il démontre (et ne fait pas qu’é­non­cer) qu’au­cun groupe ne sau­ra, maté­riel­le­ment, concrè­te­ment, se libé­rer du joug de l’ex­ploi­ta­tion capi­ta­liste sans les autres. L’articulation — réelle et non arti­fi­cielle — de ces luttes n’est pas une ques­tion de morale, mais une néces­si­té. [C.G.]

Des femmes-Antoinette Fouque, 2020

Ennemis d’État — Les lois scé­lé­rates, des anar­chistes aux ter­ro­ristes, de Raphaël Kempf

Ce sont les vio­lences poli­cières du mois de mai 1891, à Paris, qui, res­tées impu­nies, déclenchent la « vague d’at­ten­tats anar­chistes » des années 1892–1894. La réac­tion des légis­la­teurs ne se fait pas attendre : trois lois « scé­lé­rates » sont votées à la Chambre, restrei­gnant la loi de 1880 (sur la liber­té d’ex­pres­sion). L’avocat Raphaël Kempf les remet en pers­pec­tive dans le contexte fran­çais actuel, puisque que deux d’entre elles sont tou­jours en vigueur. La deuxième loi « scé­lé­rate », por­tant sur le délit « d’as­so­cia­tion de mal­fai­teurs », per­met, dès 1893, de punir « l’en­tente entre per­sonnes » en vue de com­mettre des délits. Impossible de ne pas voir dans la loi anti-cas­seurs ou dans l’in­ven­tion du « délit de grou­pe­ment » (2019) une réécri­ture de ces lois-ci, direc­te­ment diri­gée contre les gilets jaunes. Déjà, en 2015, les lois excep­tion­nelles de l’é­tat d’ur­gence avaient pré­pa­ré le ter­rain pour un appa­reil juri­dique liber­ti­cide. L’auteur, avo­cat spé­cia­li­sé dans la défense des manifestant·es et acti­vistes en pro­cès contre l’État, pro­pose un com­men­taire de ces textes pour mettre en lumière leur actua­li­té. La deuxième par­tie du livre réédite les réflexions de la Revue Blanche, pério­dique anar­chiste du tour­nant du XXe siècle, dans laquelle Léon Blum s’é­tait déjà insur­gé contre ces lois. Il s’a­git donc d’une double cri­tique de la vio­lence poli­cière et légis­la­tive de l’État, l’une contem­po­raine des mesu­re­san­ti-anar­chistes et l’autre des nou­velles règles juri­diques « anti-ter­ro­ristes » ou « anti-cas­seurs » , les­quelles cri­mi­na­lisent la liber­té d’ex­pres­sion, le droit de mani­fes­ter et de se mettre en grève. Des lois scé­lé­rates à l’État scé­lé­rat, il semble n’y avoir qu’un pas — que d’autres juristes fran­chissent sans regret. Raphaël Kempf, lui, récuse la néces­si­té même de ces lois que l’État nous impose comme un rem­part contre une insé­cu­ri­té fan­tas­mée et des enne­mis qu’il a lui-même construits. [C.M.]

La Fabrique, 2019

Manifeste pour l’in­ven­tion d’une nou­velle condi­tion pay­sanne, de L’Observatoire de l’évolution

L’Observatoire de l’é­vo­lu­tion pour­suit depuis 2003 un tra­vail de docu­men­ta­tion et de défi­ni­tion des chan­ge­ments sociaux qui, actuels, his­to­riques et bio­lo­giques, trans­forment la vie indi­vi­duelle et col­lec­tive. Ce Manifeste s’ins­crit dans cette démarche. La forme peut sur­prendre : deux essais coexistent, cha­cun rédi­gé paral­lè­le­ment sur les pages de droite et de gauche. L’œil, d’un texte à l’autre, à la lec­ture se déplace. L’un retrace une his­toire par­ti­cu­lière de l’éner­gie, de son accu­mu­la­tion et de la diver­si­té de ses prises en charge tech­niques. De nom­breuses illus­tra­tions — pho­tos, cartes, tableaux — s’a­joutent à la démons­tra­tion. Une affir­ma­tion s’a­vance au fil des pages : les infra­struc­tures éner­gé­tiques usent le pay­sage et le dévastent. S’il s’a­git de com­prendre les causes du désastre, il convient éga­le­ment d’y répondre. Pour les autrices et auteurs, la réplique ne peut se trou­ver ailleurs que dans les com­por­te­ments de cha­cun. Héritier des anar­chistes indi­vi­dua­listes qui, au tour­nant du XXe siècle, for­maient des colo­nies pour chan­ger leurs vies et faire exemple à défaut de chan­ger le monde, l’Observatoire de l’é­vo­lu­tion témoigne d’un désir d’au­to­no­mie farouche, insé­pa­rable d’une atten­tion sen­sible au milieu qui nous entoure et nous tra­verse. Le second essai, en regard d’une approche géné­rale, dis­cute dans le détail les impli­ca­tions d’un nou­veau rap­port à la Terre, au vivant et au temps. La condi­tion pay­sanne, dès lors, appa­raît comme une issue pour par­ti­ci­per « du com­bat vital qui oppose les forces d’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion du monde au reste du vivant ». Celle-ci serait « une façon de vivre qui ne soit ni déter­mi­née par la pro­fes­sion ni par un sta­tut social » : pas d’es­sence pay­sanne donc, sim­ple­ment un hors-lieu du sala­riat urbain. Les témoi­gnages recueillis, livresques ou oraux, sont autant de pistes à exa­mi­ner pour enfin s’af­fran­chir. [R.B.]

L’échappée, 2019

Se défendre — Une phi­lo­so­phie de la vio­lence, d’Elsa Dorlin

Qui a le droit de se défendre, contre quoi et contre qui ? La réponse ne peut que se déployer dans un contexte déter­mi­né ; l’on n’est jamais en posi­tion d’ex­té­rio­ri­té vis-à-vis de l’ordre social dans lequel on vit. Le débat ne doit pas viser une réponse morale abso­lue à la ques­tion « Pour ou contre la vio­lence ? » — gageons d’ailleurs que nos réponses seraient iden­tiques. Au Moyen Âge, en fonc­tion de la situa­tion de sta­bi­li­té de pou­voir du roi, l’on passe de la néces­si­té d’a­voir un peuple en armes (pour le défendre) à l’in­ter­dic­tion for­melle d’en por­ter dans l’es­pace public (pour évi­ter toute révolte). Les esclaves, les popu­la­tions colo­ni­sées : désarmé·es ; les nobles, les pro­prié­taires ter­riens, les colons : armés. Lorsque les suf­fra­gistes forment et se servent de leur corps comme arme — les écoles de ju-jit­su gagnent un rôle cen­tral dans le mou­ve­ment —, elles seront vio­lem­ment répri­mées. À l’in­verse, les lyn­chages pren­dront des pro­por­tions inouïes dans le sud des États-Unis sous cou­vert de légi­time défense, assas­si­nant des hommes et des femmes par mil­liers. Elsa Dorlin éclaire d’autres méca­nismes, mais notons-en un ici qui ne man­que­ra pas de rete­nir notre atten­tion : des patrouilles de voi­sins d’au­jourd’­hui jus­qu’aux espaces mili­tants safe, une même logique serait à l’œuvre : tout anta­go­nisme, contra­dic­tion, conflic­tua­li­té ou rap­port de pou­voir qui sub­siste inévi­ta­ble­ment au sein de ces espaces est soit invi­si­bi­li­sé, soit nié, sapant de l’in­té­rieur nos luttes, les fra­gi­li­sant, nous épui­sant et nous pous­sant vers des pra­tiques de chasse interne. L’entre-soi n’est jamais une fina­li­té — mais même lors­qu’il est conve­nu comme un temps et un espace tem­po­raire (comme dans la non-mixi­té), « la ques­tion n’est pas d’être en sécu­ri­té dans un entre-soi fan­tas­ma­tique, mais de construire et de créer des ter­ri­toires depuis les­quels poli­ti­ser, capi­ta­li­ser, de la rage pour décla­rer et mener la lutte ». [C.G.]

Zones | La Découverte, 2019

L’Éclipse du savoir, de Lindsay Waters

« Je pense que nous tous, uni­ver­si­taires et édi­teurs, avons lais­sé les mar­chands péné­trer dans le temple. » Lindsay Waters était bien pla­cé pour éta­blir ce constat puisqu’il était lui-même l’un des prin­ci­paux res­pon­sables édi­to­riaux des Presses de l’Université de Harvard, dans les années 1990. Il a pu voir, au fil des ans, le déclin pro­gres­sif de l’autonomie des uni­ver­si­taires, tou­jours plus dépen­dants d’un sys­tème d’édition et de pro­mo­tion sou­met­tant le savoir aux impé­ra­tifs de la pro­duc­ti­vi­té. Universités et uni­ver­si­taires se lancent dans une course à la publi­ca­tion dans l’espoir de gra­vir quelques éche­lons sur l’échelle du pres­tige ; les livres se mul­ti­plient, mais ne sont plus des­ti­nés à la lec­ture — ain­si s’amoncellent à l’infini les déchets dans le pré­ten­du temple du savoir. Avec ce que Waters nomme « la révo­lu­tion ges­tion­naire », qu’il situe au tour­nant des années 1960 et 70, la vie de l’esprit semble deve­nir une mal­heu­reuse affaire de comp­ta­bi­li­té, où la loi du mar­ché dresse des uni­ver­si­taires bien trop sou­cieux de leur sur­vie pro­fes­sion­nelle. Et c’est là une grande ques­tion sou­le­vée par Waters : com­ment encou­ra­ger non pas des cher­cheurs par pro­fes­sion, mais par voca­tion ? Des esprits qui, contour­nant les pièges de l’institution, se livrent à leurs patients ques­tion­ne­ments ? Waters, pour sa part, invite au silence ; c’est-à-dire, plus concrè­te­ment, à la sépa­ra­tion entre la recherche et le mar­ché de l’édition, seul moyen à ses yeux de renouer avec la créa­tion et la vie du sens, de lut­ter contre les fausses sub­ver­sions. Reste qu’il est impos­sible de ne pas voir dans cet essai un enga­ge­ment des édi­tions Allia, qui l’ont publié en fran­çais : ne conçoivent-elles pas le livre comme un objet raf­fi­né mais acces­sible, qui invite tou­jours à la lec­ture ? Ce qui devrait être la fonc­tion de tout livre… Celui de Waters, en tout cas, peut nous ser­vir à remettre en ques­tion notre propre pay­sage édi­to­rial, bien au-delà des presses uni­ver­si­taires amé­ri­caines. [A.C.]

Allia, 2008

Radicalisation express, de Nicolas Fensch, avec Johan Badour

Une jour­née de mani­fes­ta­tion, en 2016, par­mi celles contre la loi Travail. Un homme de noir vêtu, visage mas­qué, s’en prend à un CRS avec une tige en plas­tique sur le quai de Valmy, à Paris. Le poli­cier est sor­ti de sa voi­ture en feu ; un fumi­gène vient d’y être lan­cé. L’image fut mar­quante. On se sou­vient du véhi­cule et du CRS esqui­vant les coups. Mais de l’homme tenant la tige en plas­tique, peu d’in­for­ma­tions nous res­tent en tête. C’est lui, Nicolas Fensch, qui retrace ce qui l’a mené, « du gaul­lisme au black bloc », à haïr l’ordre impo­sé et les forces qui le font res­pec­ter. Car pour l’au­teur, « il ne s’a­git plus de main­tien de l’ordre, il s’a­git de faire mal. Marquer les corps pour leur signi­fier qu’ils ne sont pas à leur place ». Le goût des gaz lacry­mo­gènes, ins­pi­rés sans rai­son appa­rente, fait prendre conscience à l’au­teur d’une somme d’in­jus­tices vécues et per­çues au quo­ti­dien. L’assaut inégal osé face à un CRS en fac­tion est peu de chose dans son par­cours. Pourtant cet acte lui vau­dra une année de pri­son à Fresnes, peine lourde, pour l’exemple, à la réclu­sion dans le centre péni­ten­tiaire le plus déla­bré de France. Le constat à la sor­tie est com­mun, peut-être : « La pri­son, soit elle détruit, soit elle enfante des gens en colère. » Mais le récit de l’ex­pé­rience en dit long sur le trai­te­ment média­tique et sou­ter­rain d’une affaire poli­tique, ain­si que sur le retour à la liber­té des déte­nus. Le quo­ti­dien de réclu­sion, dont les témoi­gnages ne sont pas si fré­quents, informe sur l’iniquité des trai­te­ments entre pri­son­niers — on don­na du « mon­sieur » à l’au­teur tan­dis qu’on tutoyait l’i­vrogne à ses côtés en garde à vue — et sur l’im­pos­si­bi­li­té qu’il y a à se réin­sé­rer par la suite. La conclu­sion est froide : « La peine, elle est aus­si et peut-être sur­tout sociale. […] Nourrir la colère et appro­fon­dir l’ex­clu­sion, c’est ce que pro­duit la pri­son. » [R.B.]

Divergences, 2018

Dix petites anar­chistes, de Daniel de Roulet

Une voix peut en cacher dix autres, tout par­ti­cu­liè­re­ment quand « on était dix et à la fin on n’est plus qu’une ». La nar­ra­trice du roman, Valentine Grimm, prend en effet sur elle d’é­crire pour dix : des dix femmes nées dans le creux d’un val­lon du Jura suisse, dans les années 1850, qui se lan­ce­ront dans d’au­da­cieuses et « insou­ciantes » aven­tures anar­chistes, elle est en effet la der­nière à pou­voir racon­ter. Ainsi nous déroule-t-elle le récit d’une tra­jec­toire poli­tique et exis­ten­tielle col­lec­tive, qui court jus­qu’aux années 1910. Valentine et Blandine (les sœurs Grimm), les amou­reuses Colette et Juliette, les « veuves du che­min de fer » Jeanne et Lison, mais aus­si Mathilde, Adèle, Germaine, Émilie : de leur vil­lage hor­lo­ger et ennei­gé, elles se retrou­ve­ront dans les vents de Patagonie, en quête de liber­té et d’« anar­chie pure ». Jusqu’à Buenos Aires et en pas­sant par l’île de Crusoé ou Tahiti, ces femmes hor­lo­gères de pro­fes­sion se feront bou­lan­gères, maçonnes, blan­chis­seuses, syn­di­ca­listes, mais aus­si par­fois assas­si­nées. Ce roman ponc­tué par la mort de ses per­son­nages, nous plonge tou­te­fois au car­re­four de vies libres, qui char­rient la grande Histoire : les héroïnes croisent sur un navire Louise Michel dépor­tée, écoutent Bakounine lors­qu’elles sont encore en Suisse, entre­tiennent une cor­res­pon­dance avec Errico Malatesta… Surtout, elles ne cessent pas de mettre l’a­nar­chie en ques­tion et en actes, la pré­sen­tant de fait aux lec­teurs et lec­trices comme un pos­sible pen­sable, dis­cu­table et racon­table. La nar­ra­trice conserve tout du long une dis­tance à la fois tendre et cri­tique vis-à-vis de cette his­toire à dix têtes — et l’au­teur de se gar­der de tom­ber dans le pathos ou dans quelque idéa­li­sa­tion. Sans man­quer tou­te­fois de pré­ci­ser que, de temps à autre, « l’é­meute tour­nait à la fête ». [L.M.]

Buchet/Chastel, 2018

Contre le théâtre poli­tique, d’Olivier Neveux

Dans un pay­sage théâ­tral contem­po­rain domi­né par un dis­cours lis­sé et consen­suel sur le carac­tère « poli­tique » du théâtre, où n’im­porte quel artiste se targue de livrer au public une leçon de poli­tique, de lui faire vivre une expé­rience de la com­mu­nau­té, de le ques­tion­ner sur le monde, au milieu, donc, de ce fatras bien inten­tion­né et délé­tère, Olivier Neveux, pro­fes­seur d’his­toire et d’es­thé­tique du théâtre, pose les ques­tions qui fâchent. Partant du constat que dans le théâtre contem­po­rain, « la poli­tique n’existe bien sou­vent qu’à la condi­tion de ne rien désor­don­ner ni per­tur­ber », il se demande si « l’in­fla­tion de sa nomi­na­tion [n’est pas] inver­se­ment pro­por­tion­nelle aux traces de sa viva­ci­té ». Ainsi se lance-t-il dans l’exa­men cri­tique d’une tra­di­tion théâ­trale prin­ci­pa­le­ment euro­péenne, mobi­li­sant des figures cen­trales de son his­toire comme Bertold Brecht, Vsevolod Meyerhold ou Antoine Vitez. L’auteur dia­logue aus­si avec les pen­sées de Jacques Rancière, Daniel Bensaïd, Walter Benjamin ou encore Annie Le Brun pour nous invi­ter à mettre en ten­sion et en regard ces deux sub­stan­tifs si volon­tiers acco­lés : « théâtre » et « poli­tique ». Qu’il s’a­gisse d’exa­mi­ner les poli­tiques ou « dé-poli­tiques » cultu­relles menées par les classes diri­geantes, d’in­ter­ro­ger la notion de réa­lisme qui res­sur­git tou­jours, ombre et dépla­ce­ment d’elle-même au fil des décen­nies, ou encore de convo­quer un ensemble de spec­tacles contem­po­rains pour y déce­ler de véri­tables fer­ments d’é­man­ci­pa­tion, Olivier Neveux nous pro­pose un livre dense et foi­son­nant de réfé­rences, d’exemples, d’hy­po­thèses. Et si le « théâtre poli­tique » tel qu’on nous le vend aujourd’­hui est à abattre, nom­breux sont les artistes qui, par le théâtre, par­viennent à ébran­ler l’ordre des choses : la cho­ré­graphe Maguy Marin, la met­teuse en scène Adeline Rosenstein, Milo Rau, le Groupov… Autant d’ar­tistes qui redonnent ses sens à ce mot, « poli­tique ». [L.M.]

La Fabrique, 2019

Moses Hess — Philosophie, com­mu­nisme & sio­nisme, de Jean-Louis Bertocchi

Ce n’est qu’après l’avoir refer­mé que cet ouvrage appa­raît essen­tiel. C’est que sa den­si­té laisse peu entre­voir l’importance de la remise en pers­pec­tive qu’il opère. Bertocchi expose à une nudi­té nou­velle non seule­ment les pre­miers pas du mar­xisme, mais toute la dimen­sion pro­li­fique, contra­dic­toire, du XIXe siècle et des pen­sées de l’émancipation en ges­ta­tion. On y croise Spinoza, Hegel, Feuerbach. Hess, uto­piste injus­te­ment déni­gré par le mar­xisme du XXe siècle, est un tru­blion atta­ché à l’épanouissement des sujets humains. Il fait par­tie du pre­mier cercle de Marx jusqu’aux écrits de 1844, avant que leurs échanges ne deviennent hou­leux. En effet, théo­ri­cien d’un com­mu­nisme social et huma­niste fai­sant rimer éga­li­té avec liber­té, mes­sia­nique éga­le­ment, il conserve le bagage phi­lo­so­phique, là ou Marx et Engels sou­haitent orien­ter le maté­ria­lisme dans la voie scien­ti­fique. L’auteur scrute l’itinéraire intel­lec­tuel de ses pro­ta­go­nistes, et s’il réha­bi­lite Hess dans ses intui­tions, il n’en tait jamais ses limites, ses ambi­va­lences, sa pen­sée en mou­ve­ment. Quant au « sio­nisme », Bertocchi le réserve pour sa conclu­sion. Avec toutes les pièces en main, la ques­tion natio­nale est appré­hen­dée dans ses ten­sions. Rappelant que ni Marx ni Engels n’y sont étran­gers, leur pers­pec­tive révo­lu­tion­naire légi­ti­mant les grandes nations sur les petites. Dès lors, « le monde juif [Tziganes, Slaves…] appa­raît à Marx et Engels comme une sur­vi­vance hos­tile aux peuples et nations légi­times ». Comme d’autres, « il est appe­lé à être impi­toya­ble­ment pié­ti­né par la marche de l’histoire ». Hess ne s’y résout pas, et le cli­mat judéo­phobe l’amène à théo­ri­ser, sur le modèle euro­péen et son humeur natio­nale, un pro­to-sio­nisme (avant Herzl) qui serait un labo­ra­toire de l’humanisme com­mu­niste, où « toute domi­na­tion de race pren­dra fin », mise en acte de la « pro­messe d’émancipation uni­ver­selle, comme d’autres nations s’apprêtent à le faire ». [J.C.]

Éditions de l’é­clat, 2020

Louisa, de Lou Syrah

Expulser le diable logé dans le corps d’un enfant en proie à des crises de vio­lence. « Il y a eu des cris de dou­leur mais c’est la voix du démon qui s’exprimait et non pas celle de Louisa », jus­ti­fie Mohamed Kerzazi, l’imam exor­ciste inter­ro­gé par la police. Louisa, donc, mour­ra en 1994 des suites de son « exor­cisme » orga­ni­sé par ses propres parents : on l’avait for­cée à ingé­rer des litres d’eau salée, tout en la frap­pant avec des tiges de bam­bou. Ses proches pour­ront l’en­tendre der­rière l’une des portes de leur mai­son, mais ne bou­ge­ront pas. On est à Roubaix, l’adolescente empor­te­ra son diable avec elle et ses parents ne por­te­ront pas plainte. Ce fait divers est le point de départ du récit-enquête de la jour­na­liste Lou Syrah. Plusieurs his­toires s’imbriquent dans celle de Louisa : la res­ti­tu­tion de l’interrogatoire de Kerzazi avant sa condam­na­tion ; le contexte de sa for­ma­tion en Arabie Saoudite ; une plon­gée dans le mar­ché paral­lèle des « méde­cines de Dieu », illé­gal mais pour­tant en plein essor. Des pra­tiques pré­sentes dans toutes les reli­gions, allant de la « méde­cine douce » jusqu’à la « sai­gnée » cura­tive — et des « acci­dents », le rap­pelle la jour­na­liste, qui res­tent moins connues dans le cas de l’islam. Pour faire le tour de la ques­tion, l’autrice, qui porte sur le sujet un regard social, n’hésite pas à ouvrir les plaies de sa propre his­toire fami­liale, où les non-dits de l’après guerre d’Algérie prennent le visage d’autres djinns, mis sous le tapis de la géné­ra­tion de son père et de la sienne. C’est sans sur­prise que le livre a paru aux édi­tions la Goutte d’Or, rom­pues à un jour­na­lisme d’immersion allant au front de ses sujets, assu­mant une sub­jec­ti­vi­té qui en muscle le pro­pos. [M.M.]

Éditions la Goutte d’Or, 2020


Photographie de ban­nière : Harold Feinstein, New York, 1974 | https://www.haroldfeinstein.com


REBONDS

Cartouches 51, février 2020
Cartouches 50, jan­vier 2020
Cartouches 49, décembre 2019
Cartouches 48, novembre 2019
Cartouches 47, octobre 2019

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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