Cartouches (55)


Une barque sur la Loire, la voie éco­so­cia­liste, la langue des écri­vains, des robots et des lois, la démo­cra­tie comme dis­so­lu­tion, un vol d’oi­seaux, un pay­sage sta­tis­tique, une mon­naie héli­co­ptère, les car­nets d’une Italienne et les armes non létales : nos chro­niques du mois de juin.


Intervalles de Loire, de Michel Jullien 

Une barque et ses trois bancs pour y poser les fesses abrite, le temps du récit, trois com­pères presque cin­quan­te­naires ; ils ont en ligne de mire non moins que la fin d’un fleuve : Saint-Nazaire, là où vient se noyer la Loire et qu’il fau­dra ral­lier à la rame sur près de 850 kilo­mètres. Tenu par une pro­messe avi­née, le trio s’é­lan­ce­ra dans la des­cente du fleuve. Il faut d’a­bord dégo­ter la barque, dis­cu­ter pré­pa­ra­tifs et anti­ci­per les contraintes. Rapidement, et dans la conscience que « des­cendre le fleuve n’est pas prouesse, de nos jours, en barque », Nénette — la barque — est parée et les amis s’en­gagent sur les eaux ligé­riennes. Le récit est struc­tu­ré par une sorte de lexique sans alpha­bet : l’en­trée consti­tuée par un ou plu­sieurs mots, ici « Herbacée », ici « Renifler », ici « Objets trou­vés », n’est jamais posi­tion­née comme l’a­mont ou l’a­val d’une autre, dans la hié­rar­chie propre aux ordres alpha­bé­tiques. Au contraire, les seg­ments suc­ces­sifs de texte se jouent les uns des autres, jouant de redon­dances, de retours en arrière, de longs arrêts sur images ou d’i­té­ra­tions per­cep­tives (le rameur tout du long avance à recu­lons). D’un bout à l’autre du récit, pas vrai­ment d’é­vé­ne­ment qui fasse sur­face. Toute la place est lais­sée au déve­lop­pe­ment d’im­pres­sions sen­sibles, d’ob­ser­va­tions atten­tives des eaux, des pêcheurs qui les balisent, des cen­trales nucléaires qu’on croise, du frou­frou­te­ment du fond de cale, des ponts qui ponc­tuent l’a­van­cée, du Leclerc où il faut aller faire des courses, de la durée qui s’é­chappe. Le texte dit aus­si plei­ne­ment la bizar­re­rie du rap­port à trois sur la barque : on est des­sus en rota­tion per­ma­nente. Banc A, banc B, banc C. Tantôt de face, tan­tôt de dos, les bras à l’ef­fort ou au repos, l’é­cri­ture éva­cue les dia­logues et l’é­pan­che­ment sub­jec­tif, pour révé­ler le ténu niché dans l’é­vi­dence des dis­tances par­cou­rues. Au final, dans l’art de la barque comme dans l’art du récit chez Michel Jullien, « le sens de lec­ture de cette virée nau­tique oblige au contre-pied ». [L.M.]

Verdier, 2020

Trop tard pour être pes­si­mistes !, de Daniel Tanuro

Daniel Tanuro, auteur de L’Impossible capi­ta­lisme vert, pré­vient d’emblée : le dérè­gle­ment cli­ma­tique est inti­me­ment lié aux inéga­li­tés et les appro­fon­dit. « Nous sommes toustes sur le même océan, oui, mais pas sur le même bateau. » Dans ce der­nier ouvrage, l’an­cien ingé­nieur agro­nome rap­pelle l’é­tat des connais­sances scien­ti­fiques et les rap­ports pro­duits par les dif­fé­rentes ins­tances inter­na­tio­nales comme le GIEC, l’IPBES ou l’IGPB. Si ces tra­vaux sont abso­lu­ment néces­saires, ils ne sont pas exempts de biais poli­tiques et sociaux. En effet, dans trois scé­na­rios sur quatre du GIEC, pour res­ter en des­sous du +1,5 °C de réchauf­fe­ment, des tech­no­lo­gies à émis­sions néga­tives sont envi­sa­gées ! Or il est néces­saire de prendre en compte — et de chan­ger — le « contexte social, poli­tique et idéo­lo­gique », car « il faut rompre avec l’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal, pro­duire moins, trans­por­ter moins, par­ta­ger plus ». Tanuro (ré)affirme ain­si les impasses du capi­ta­lisme vert comme celle du key­né­sia­nisme, fon­ciè­re­ment pro­duc­ti­vistes. Et de poin­ter ce qu’il appelle « la faute de l’é­co­lo­gie poli­tique », à savoir la ques­tion à laquelle elle a long­temps évi­té de répondre : « Qu’est-ce qui s’ac­cu­mule quand le capi­tal s’ac­cu­mule ? » L’auteur prend soin de se posi­tion­ner par rap­port à dif­fé­rents cou­rants éco­lo­giques, dont celui de la col­lap­so­lo­gie, très en vogue ; si la catas­trophe est bien pos­sible, elle n’a rien de cer­taine. Pour Tanuro, c’est l’é­co­so­cia­lisme, la jonc­tion entre le socia­lisme et l’é­co­lo­gie, accom­pa­gné d’une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique, qui consti­tue la voie de sor­tie la plus juste et la plus viable pour les humains comme les non humains. Si le lec­teur aver­ti appré­cie­rait que cer­tains points du débat soient davan­tage appro­fon­dis (notam­ment sur les théo­ries et les stra­té­gies éco­lo­gi­co-poli­tiques), le livre n’en demeure pas moins une syn­thèse réus­sie, et on le referme avec une cer­ti­tude : « Il faut se battre. » [M.B.]

Textuel, 2020

Il faut un frère cruel au lan­gage, de David Bosc

Jeu dan­ge­reux, pour un auteur ou une autrice, que de s’ex­pri­mer sur la créa­tion lit­té­raire, créa­tion reprise au quo­ti­dien mais qu’on peine à décrire aisé­ment. Au risque de la chute, s’a­joutent d’illustres pré­cé­dents — des lettres de Rimbaud au Journal de Kafka, des Variétés de Valéry aux essais d’Octavio Paz. C’est ain­si sous la férule de pairs éblouis­sants, sou­vent, par leur style, que David Bosc répond de l’ins­pi­ra­tion poé­tique. La liste est longue pour un pro­pos si bref : Breton, Quignard, Michon, Büchner, Simon et tant d’autres ! Dans cette nébu­leuse ren­ver­sante, l’au­teur n’ou­blie pas d’in­ven­ter, et d’in­vi­ter à l’in­ven­tion. Comme ses récits (La Claire fon­taine, Mourir et puis sau­ter sur son che­val, Relever les déluges), ce texte est court, pré­cis, sou­li­gné d’une franche iro­nie devant les marques du pou­voir. Pour Bosc, le lan­gage est don­né à cha­cun pétri de sources hété­ro­gènes, toutes voi­lées par un usage domi­nant. L’auteur annonce : « C’est ain­si l’ordre du dis­cours que l’on tâche de défaire ». Et de pour­suivre, plus intime : « Provoquer le désar­roi du lan­gage, c’est à la fois renon­cer à l’inten­tion et se détour­ner de l’i­dée que l’é­cri­ture aurait essen­tiel­le­ment à voir avec l’ex­pres­sion de soi. » Il s’a­git donc de désar­çon­ner la langue, et, avec, celui ou celle la maniant, afin de lais­ser sur­gir ce qui porte à écrire, soit « un motif, c’est-à-dire à la fois une image et une pous­sée ». L’écriture se donne tour à tour comme « émeute, émo­tion », « jaillis­se­ment », « lutte » et « ravis­se­ment ». Une ins­pi­ra­tion au tra­vail. Surtout, Bosc insiste sur cette néces­si­té que l’é­cri­vain doit ména­ger : une par­tie de la créa­tion est étran­gère à son auteur, l’i­mage évo­quée n’est que par­tiel­le­ment inten­tion­nelle ; c’est « un ailleurs qui est à la fois pays et peuple et temps ». Un monde depuis lequel écrire pour écrire à nou­veaux frais ce monde-ci que l’on habite. Reprenant le poète russe Mandelstam, l’é­cri­vain signe cette âpre oppo­si­tion : « Je crois qu’il faut un frère cruel au lan­gage, qui lui mène la vie dure, et presque la vie impos­sible. » [R.B.]

Héros-Limite, 2020

Le Cycle des robots, d’Isaac Asimov

C’est au début des années 1950 que l’é­cri­vain rus­so-éta­su­nien Isaac Asimov com­mence à écrire le Cycle des robots, consti­tué d’un ensemble de nou­velles et de romans. Le cadre nar­ra­tif est rela­ti­ve­ment « proche » : il débute au tour­nant du XXIe siècle — une cin­quan­taine d’an­nées après son écri­ture —, bien avant le célèbre cycle Fondation qui se déploie une ving­taine de mil­liers d’an­nées plus tard. Avec le Cycle des robots, Asimov pose un jalon de la science-fic­tion et décor­tique un sujet désor­mais clas­sique du genre : les rela­tions entre robots et humains. Ce sont ain­si trois lois fon­da­men­tales qui régissent le fonc­tion­ne­ment des huma­noïdes de métal : « Un robot ne peut pas por­ter atteinte à un être humain, ni per­mettre par son inac­tion que du mal soit fait à un être humain » ; « Un robot doit obéir aux ordres don­nés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contra­dic­tion avec la Première Loi » ; « Un robot doit pro­té­ger son exis­tence, tant que cette pro­tec­tion n’entre pas en contra­dic­tion avec la Première et/ou la Deuxième Loi ». À par­tir de ces règles — d’ap­pa­rences simples —, Asimov ima­gine non sans habi­li­té un ensemble de situa­tions où ces lois entrent en ten­sion, se contre­disent ou contre­viennent à la volon­té ini­tiale des humains. Si la thé­ma­tique du retour­ne­ment des machines contre leurs créa­teurs n’a ces­sé d’être un ter­rain fer­tile pour les écri­vains (et cinéastes) de science-fic­tion, ce n’est pas exac­te­ment la voie, plus sub­tile, emprun­tée par l’au­teur. Dans une langue dépouillée, Asimov explore la com­plexi­té des rela­tions entre humains et robots dotés d’une intel­li­gence cer­taine et se plaît à tour­ner et retour­ner les ques­tions com­plexes que ces inter­ac­tions sou­lèvent. On lit ou relit le Cycle des robots ain­si qu’elle s’a­vance désor­mais : une œuvre incon­tour­nable. [M.B.]

J’ai lu, 2009

Introduction à Claude Lefort, de Nicolas Poirier

Penseur de la conflic­tua­li­té, de la divi­sion ori­gi­naire du social et de l’indétermination du champ poli­tique, Claude Lefort a légué une œuvre qui se laisse dif­fi­ci­le­ment syn­thé­ti­ser en concept-clés, et ce en rai­son de la tâche qu’il s’est don­née comme phi­lo­sophe : non pas pro­je­ter sur l’Histoire une théo­rie fer­mée, qui livre­rait des réponses défi­ni­tives aux ques­tions de notre temps, mais décrire ce qui fait la vie même de la socié­té, à savoir le rap­port des humains au pou­voir et leur désir insa­tiable de liber­té. Pour nous intro­duire à cette pen­sée, Nicolas Poirier a choi­si de pro­cé­der chro­no­lo­gi­que­ment, expo­sant che­min fai­sant l’importante filia­tion avec Merleau-Ponty, ain­si que les prin­ci­paux points de diver­gence avec Castoriadis, dont l’idée d’auto-institution expli­cite de la démo­cra­tie parais­sait pour Lefort repro­duire le fan­tasme d’une maî­trise de l’Histoire par ses acteurs. Or, selon l’au­teur, s’il fal­lait rete­nir une idée de Lefort, c’est celle de la démo­cra­tie comme « dis­so­lu­tion des repères de la cer­ti­tude », pro­cès inépui­sable et insi­tuable au cœur d’une socié­té où le pou­voir n’est occu­pé par per­sonne, demeure un « lieu vide », vide qui pré­ci­sé­ment per­met une non-adhé­rence de la socié­té à elle-même, et donc une vie poli­tique comme aven­ture du sens sans fin ni des­ti­na­tion. Et la force de cette pen­sée réside dans son rejet tant de la cri­tique conser­va­trice, qui fait de la démo­cra­tie le lieu de la dis­so­lu­tion de l’harmonie sociale où cha­cun ne défen­drait que son inté­rêt propre, que de la vision d’une démo­cra­tie pure­ment for­melle, comme régime poli­tique ache­vé et défi­ni­tif. C’est pré­ci­sé­ment parce que le sujet, tout comme la socié­té, sont cli­vés, ori­gi­nai­re­ment divi­sés, que le lien social est pos­sible : autre­ment dit, l’indétermination radi­cale et le conflit sont ce qui fait « tenir » la socié­té dans son ensemble. L’introduction à ces thèmes essen­tiels, telle qu’of­ferte par Nicolas Poirier, four­nit à n’en pas dou­ter d’importants repères au lec­teur qui vou­dra s’aventurer dans l’œuvre de Lefort. [A.C.]

La Découverte, 2020

Verte et les oiseaux, de Pınar Selek

Une nou­velle, ter­rible à tous, s’est répan­due dans le ciel : « Les humains ont appris la langue des oiseaux. » Et ces der­niers de se taire, tant ils croient leur liber­té mena­cée. À rai­son, concède un Corbeau Boiteux, le nar­ra­teur de ce doux conte : « Les humains ont des armes […] plus puis­santes que les griffes de l’aigle. » Pourtant l’af­fir­ma­tion est tron­quée. Seules deux femmes piaillent, cra­quettent et jacassent. Il s’a­git de Mamie Terre — « Parce qu’elle sen­tait la terre » — et de sa petite fille, que les oiseaux nomment Verte, pour la cou­leur de ses yeux. Les voir ensemble, « c’é­tait comme la ren­contre de la terre et de l’eau ». Les oiseaux s’en méfient d’a­bord, mais, bien vite, leur accordent toute confiance. C’est que les deux femmes n’usent de leur langue qu’a­fin de dire leur amour à ces êtres qu’elles admirent. Tout s’om­brage cepen­dant lorsque Verte est ven­due par son père pour ser­vir dans une riche famille. Mamie Terre s’ef­fondre : elle ne chante plus. Les oiseaux, eux, n’en­tendent pas lais­ser dis­pa­raître leur plus sin­cère amie. Une nuée d’ailes s’as­semble pour déli­vrer Verte de la ser­vi­tude qu’elle ne sait fuir. C’est dans les serres de l’Aigle Queue Pointue qu’elle prend son pre­mier envol, loin de sa geôle. Elle tou­che­ra terre, de nou­veau, en maints endroits, les yeux emplis de nuages, de larmes ou de joie, auprès des oiseaux, mais aus­si d’hu­mains qui comme elles ont été ou sont oppri­més pour leur pau­vre­té. Traduit du turc pour les édi­tions des Lisières, Verte et les oiseaux est de ces contes que l’on aurait aimé entendre enfant. Les femmes y sont omni­pré­sentes et affir­mées, les ani­maux défaits de toute naï­ve­té. Pınar Selek, socio­logue turque vivant en exil depuis près de 10 ans en France, se dis­tingue ici par un franc oni­risme que sou­lignent de poé­tiques lino­gra­vures. Une his­toire qui tra­verse celui ou celle qui la lit, comme un vol de mar­ti­nets ouvre le ciel du début d’é­té. [R.B.]

Éditions des Lisières, 2017

L’Archipel fran­çais — Naissance d’une nation mul­tiple et divi­sée, de Jérôme Fourquet

Comment ana­ly­ser la socié­té fran­çaise du XXIe siècle ? Par les grandes trans­for­ma­tions qu’elle a connues depuis les années 1960, répond Jérôme Fourquet, spé­cia­liste des son­dages d’o­pi­nion à l’IFOP. La richesse des sta­tis­tiques, des cartes et des études d’o­pi­nion pose des chiffres sur un ensemble de pro­ces­sus : la déchris­tia­ni­sa­tion (les mes­sa­li­sants ne repré­sentent plus que 6 % des Français, contre 35 % en 1961), la libé­ra­li­sa­tion des mœurs (les trois-quarts des Français sou­tiennent l’IVG alors que la majo­ri­té n’é­tait pas acquise lors de son adop­tion en 1975), la séces­sion des élites par la finan­cia­ri­sa­tion et la mon­dia­li­sa­tion de l’é­co­no­mie (le nombre de Français imma­tri­cu­lés au Luxembourg a été mul­ti­plié par 3,5 depuis 1985), la diver­si­fi­ca­tion de la popu­la­tion par l’im­mi­gra­tion (18 % des nou­veaux-nés de sexe mas­cu­lin portent un pré­nom ara­bo-musul­man) — sans par­ler de la per­cée de l’an­tis­pé­cisme dans la jeu­nesse, de la nou­velle stra­ti­fi­ca­tion édu­ca­tive, de l’in­di­vi­dua­li­sa­tion des pra­tiques cultu­relles ou du dis­cré­dit des médias tra­di­tion­nels. Ces trans­for­ma­tions ont eu des effets poli­tiques : déclin du Parti com­mu­niste fran­çais, implan­ta­tion du Front natio­nal, effon­dre­ment récent des par­tis tra­di­tion­nels, nou­veau cli­vage poli­tique peuple contre élites, forte vola­ti­li­té élec­to­rale. Fourquet en tire un constat : l’ar­chi­pel­li­sa­tion de la socié­té fran­çaise, des « îles s’i­gno­rant les unes des autres » ; pour en tirer un enjeu poli­tique : il ne se dégage plus de bloc social majo­ri­taire stable. Un livre utile pour rap­pe­ler des grandes ten­dances à l’œuvre : à lire ne serait-ce que pour les inté­res­santes ana­lyses anthro­po­no­miques et la géo­gra­phie sociale et élec­to­rale d’Aulnay-sous-Bois, de l’an­cien Midi rouge ou du Calvados. [A.G.]

Seuil, 2019

Tout sur l’é­co­no­mie (ou presque), de Gilles Mitteau

Jusqu’en 2015, Gilles Mitteau était sale (ven­deur) sur le desk d’un pro­duit finan­cier en salle de mar­ché d’une grande banque d’in­ves­tis­se­ment à Wall Street. Vous n’a­vez rien com­pris ? Ce constat d’un « monde obs­cur de la finance » l’in­cite à fon­der sa chaîne Youtube, Heu?reka, de vul­ga­ri­sa­tion en finance et en éco­no­mie. Un franc suc­cès — cinq ans plus tard, il compte une cen­taine de vidéos et 200 000 abon­nés — dou­blé d’un dépla­ce­ment intel­lec­tuel réjouis­sant : s’il se limi­tait, à ses débuts, à défri­cher le jar­gon de la finance et reven­di­quait une neu­tra­li­té poli­tique, il assume désor­mais de s’ins­crire dans un cou­rant hété­ro­doxe (les post-key­né­siens), met à nu les hypo­thèses irréa­listes de l’é­co­no­mie domi­nante, s’ins­pire des tra­vaux de Bernard Friot pour décons­truire le pro­jet de réforme des retraites du gou­ver­ne­ment et défend les solu­tions moné­taires les plus radi­cales (comme l’i­dée de « mon­naie héli­co­ptère » : un vire­ment de mon­naie, par la Banque cen­trale euro­péenne, direc­te­ment sur le compte ban­caire des citoyens euro­péens). Comme il est désor­mais de cou­tume pour les you­tu­beurs, il s’est essayé au for­mat papier. Ce livre s’a­dresse au grand public qui cherche une porte d’en­trée pour com­prendre les méca­nismes éco­no­miques et finan­ciers. Il se divise en quatre cha­pitres où se mêlent théo­ries, sché­mas, humour et exemples d’ac­tua­li­té : la mon­naie, la crois­sance, les crises et les mar­chés finan­ciers. Une bonne syn­thèse à la fron­tière du manuel, de l’es­sai et de l’in­fo­gra­phie ; les plus aguer­ris trou­ve­ront éga­le­ment leur compte lorsque les affaires se corsent en théo­ries moné­taires ou dans le fonc­tion­ne­ment tech­nique de cer­tains mar­chés finan­ciers. « Pour ne plus se faire enfu­mer […], il faut tous deve­nirs éco­no­mistes », pose-t-il en intro­duc­tion : pari réus­si. [A.G.]

Payot & Rivages, 2020

Carnets, de Goliarda Sapienza

Si l’on connaît aujourd’­hui Goliarda Sapienza pour son grand roman L’Art de la joie, le tra­vail édi­to­rial mené en France par les édi­tions du Tripode nous per­met de décou­vrir ici une autre dimen­sion de sa prose souple, agile et aérée. Se gar­dant de toute rigi­di­té sty­lis­tique ou idéo­lo­gique, Sapienza a tenu durant près de 20 ans le jour­nal de sa vie, de l’an­née 1976 à l’aube de sa mort en 1996. Ce jour­nal répond d’une double exi­gence, vitale : écrire, se sou­ve­nir. On entre ain­si dans un uni­vers intime, quo­ti­dien, tis­sé de près à l’Italie de la fin du XXe siècle, où le Parti com­mu­niste ita­lien s’es­souffle et où dis­pa­raissent peu à peu les der­nières figures d’un « cer­tain anti­fas­cisme athée » qui carac­té­ri­sa entre autres la famille de l’au­teure (et que vient ravi­ver le sou­ve­nir de sa mère, l’é­ter­nelle mili­tante anar­cho-socia­liste et anti­fas­ciste, Maria Giudice !). Dans un va-et-vient constant entre Rome et la petite ville de Gaeta — les deux demeures de Sapienza —, on côtoie une ribam­belle de noms, de visages. Voilà ici Francesco Maselli, l’ex-com­pa­gnon de l’au­teure (avec qui les désac­cords théo­riques furent sou­vent vio­lents), ici son frère Carlo, ici encore la comé­dienne Nastassja Kinski avec qui elle tra­vaille à un film, ici son amie Isa, là son ami Gigi, ici encore, régu­liè­re­ment, son der­nier com­pa­gnon de vie et d’é­cri­ture Angelo Pellegrino. Ce sont des dizaines de voix qui passent et repassent dans sa vie, impré­gnant l’é­cri­ture comme autant d’in­flux ner­veux qui donnent au texte sa viva­ci­té. Des voix, des noms et aus­si des espaces : les ruelles romaines bat­tues de pluie, les éten­dues russes et chi­noises par­cou­rues en trans­si­bé­rien en 1978, la pri­son de Rebibbia en 1980, les longues plages déso­lées du deuil qui envasent la pen­sée, les bains de lumière propres à cer­tains matins, les pla­teaux haras­sants de ciné­ma… Tout un monde, beau et dou­lou­reux (« dou­leur de gran­dir et de deve­nir autre »), dans lequel Sapienza a vécu et que l’on touche ici du doigt. [L.M.] 

Le Tripode, 2019

Gazer, muti­ler, sou­mettre — Politique de l’arme non létale, de Paul Rocher

À l’heure où les mani­fes­ta­tions de sou­tien à la famille d’Adama Traoré et en hom­mage à George Floyd se mul­ti­plient, et que, plus lar­ge­ment, les pra­tiques poli­cières se voient de plus en plus contes­tées, ce livre arrive à point nom­mé. Paul Rocher y pro­pose une réflexion sur les armes non létales : LBD 40, gaz lacry­mo­gène, gre­nade de désen­cer­cle­ment, Flash-Ball, Taser. Mises en lumière lors du mou­ve­ment des gilets jaunes, elles enri­chissent le lourd arse­nal des poli­ciers depuis les années 1990, au grand bon­heur des fabri­cants d’armes, et cela en dépit du fait que leur non-léta­li­té n’ait jamais été démon­trée. L’auteur ne dresse pas uni­que­ment un état des lieux des vio­lences poli­cières mais cherche éga­le­ment à déga­ger les méca­nismes qui enserrent le recours mas­sif à ces armes. Le déve­lop­pe­ment de celles-ci s’inscrit non seule­ment dans un chan­ge­ment de phi­lo­so­phie des forces de l’ordre, qui de plus en plus armées ont le tir facile, mais aus­si dans un pro­jet poli­tique qui « reflète l’ambition de la classe domi­nante d’assurer son hégé­mo­nie à un moment par­ti­cu­liè­re­ment déci­sif ». C’est que plus la mise en place du néo-libé­ra­lisme devient pré­gnante, plus les sou­tiens suf­fi­sants se font rares et les résis­tances visibles — d’où le recours crois­sant à la force. En réponse à la bru­ta­li­té poli­cière, l’« auto­dé­fense popu­laire » (port de maté­riels de pro­tec­tion, street medics) s’organise, se trans­met de mani­fes­ta­tions en mani­fes­ta­tions et est adop­tée par des publics qui en étaient peu habi­tués. Rocher offre ici, fort d’une démarche scien­ti­fique rigou­reuse, une réflexion cri­tique et poli­tique puis­sante sur ces armes — alors que les sta­tis­tiques demeurent par­ti­cu­liè­re­ment opaques. [M.T.]

La Fabrique, 2020


Photographie de ban­nière : Joop van Bilsen, 9 novembre 1948


REBONDS

Cartouches 54, mai 2020
Cartouches 53, avril 2020
Cartouches 52, mars 2020
Cartouches 51, février 2020
Cartouches 50, jan­vier 2020

Ballast
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Au sommaire :
Marie et Thierry : le pain et la terre (Roméo Bondon) ▽ Les ouvriers sacrifiés de l'industrie du verre (Léonard Perrin) ▽ Rencontre avec Aminata Traoré ▽ Émancipation socialiste et religions (avec Stéphane Lavignotte et Nedjib Sidi Moussa) ▽ Le pouvoir chinois en quête du nouvel Homme (Wang Daoxiu) ▽ Une grève de femmes de chambre (Louise Rocabert) ▽ L'eau est si belle que je m'y suis baignée (Magali Cazo) ▽ Animaux de laboratoire : voir la réalité en face (Audrey Jougla) ▽ Quand on sabote la montagne (Élie Marek et Lucas Guazzone) ▽ Suprématie mâle : histoire d'un concept (Francis Dupuis-Déri) ▽ La Nouvelle Métisse : paroles de Gloria Anzaldúa (Maya Mihindou) ▽ Hirak algérien, An I (Awel Haouati) ▽ Drôle de temps, ami (Maryam Madjidi) ▽ Déplacements (Laëtitia Ajanohun) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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