Cartouches (54)


Des che­mins de fer, les rap­ports de pro­duc­tion domes­tique, l’es­pèce humaine dans le vivant, la tâche d’un phi­lo­sophe, l’oc­cu­pa­tion d’un ter­rain, les ambi­va­lences éco­fé­mi­nistes, l’en­sei­gne­ment sacri­fié, les morts sans noms et la poé­sie de Nâzim Hikmet : nos chro­niques du mois de mai. 


Habiter l’Ouest, de John Brinckerhoff Jackson — pho­to­gra­phies de Peter Brown

Tour à tour théo­ri­cien du pay­sage, pro­fes­seur hété­ro­clite ou cow-boy, il reste tou­jours aus­si mal­ai­sé de décrire le tra­vail de John Brinckerhoff Jackson. Et la décou­verte d’un tapus­crit inédit par le géo­graphe Jordi Ballesta n’ar­range en rien notre affaire. Habiter l’Ouest ajoute aux recueils déjà tra­duits la mono­gra­phie d’une région peu connue des États-Unis — le Texas Panhandle, soit ce que les Grandes Plaines ont de plus plat, mono­tone et déser­tique. De la ren­contre de Jackson avec le pho­to­graphe Peter Brown dans les années 1980 naît un pro­jet com­mun : décrire et mettre en image les pay­sages ordi­naires de ce ter­ri­toire. Mais textes et pho­tos ne paraî­tront pas : la pré­sente édi­tion est la pre­mière, toutes langues confon­dues, à leur don­ner une vie maté­rielle. L’ouvrage s’ouvre sur une série d’i­mages en vignette ou pleine page sai­sis­sant la vie rurale du nord du Texas, ses habi­tants et ses pay­sages sin­gu­liers où le ciel semble écra­ser toute chose. Le texte de Jackson retrace ensuite l’his­toire spa­tiale de la région, « d’un pay­sage fon­dé sur le sens du lieu à un pay­sage fon­dé sur la mobi­li­té : de la mai­son comme point de conver­gence, à la rue et à l’au­to­route ». Il montre com­ment la « libre pâture » a dûment mar­qué l’i­ma­gi­naire éta­su­nien, tout en n’ayant duré que quelques décen­nies. L’invention des bar­be­lés, puis l’ar­ri­vée du che­min de fer, ont trans­for­mé les manières d’ha­bi­ter et de tra­vailler. Le temps réglé, quan­ti­fié, s’est impo­sé comme l’é­ta­lon devant lequel s’é­va­luent la pro­duc­tion, la consom­ma­tion — jus­qu’à la vie même. C’est l’in­té­rêt de Jackson pour les stig­mates insi­gni­fiants mar­quant le pay­sage qui se révèle le plus sti­mu­lant. Les che­mins ruraux, les voies agri­coles, les mai­sons pré­caires des pion­niers et les cara­vanes des tra­vailleurs contem­po­rains ont plus de sens pour lui que les points de vue mis en avant par l’é­co­no­mie tou­ris­tique. La des­crip­tion de la fic­tive Choctaw City, ville qui res­semble à toute et à aucune, finit de convaincre de l’in­té­rêt de poser son regard sur les pay­sages de l’or­di­naire, quelles que soient ses formes. [R.B.]

Wildproject, 2016

Le Genre du capi­tal, de Céline Bessière et Sibylle Gollac

Si les rap­ports éco­no­miques de pro­duc­tion sont struc­tu­rants des classes sociales et de leur repro­duc­tion, ana­ly­ser la place de l’ins­ti­tu­tion fami­liale s’a­vère com­plé­men­taire et déci­sif pour com­prendre la manière dont s’ac­cu­mulent et se trans­mettent les richesses. D’où viennent les inéga­li­tés patri­mo­niales entre les femmes et les hommes en France ? Pour répondre à cette ques­tion, Céline Bessière et Sibylle Gollac ont mené une minu­tieuse enquête socio­lo­gique : mono­gra­phies de familles, exploi­ta­tion de don­nées sta­tis­tiques et enquêtes de ter­rain consti­tuent la métho­do­lo­gie employée pour sai­sir la nature gen­rée du capi­tal. Il s’a­git ici du capi­tal au sens mar­xiste, mais aus­si bour­dieu­sien, soit l’« ensemble de res­sources accu­mu­lées dont on peut tirer des pro­fits sociaux ». Or ceux-ci sont lar­ge­ment mas­cu­lin — alors que les femmes par­ti­cipent plei­ne­ment à sa pro­duc­tion, notam­ment sous forme de tra­vail domes­tique gra­tuit. Derrière un droit for­mel­le­ment éga­li­taire, les autrices exposent tout un ensemble de stra­té­gies sexistes mises en place par les familles, avocat·es et notaires : qu’il s’a­gisse de la répar­ti­tion de biens lors d’une rup­ture conju­gale, la trans­mis­sion d’une affaire fami­liale, l’at­tri­bu­tion d’un héri­tage ou encore la ques­tion des pen­sions ali­men­taires, le résul­tat est, de fait, défa­vo­rable aux femmes. Au cœur de ces média­tions, le rôle des professionnel·les du droit consiste — entre autres choses — à « mettre en confor­mi­té avec le droit les arran­ge­ments éco­no­miques ins­crits dans les stra­té­gies fami­liales de repro­duc­tion ». Au reste, la dimen­sion de classe n’est jamais éva­cuée de l’ou­vrage : les inéga­li­tés de genre se com­binent avec les inéga­li­tés sociales, et les ampli­fient. Par cette explo­ra­tion et cette poli­ti­sa­tion des « arran­ge­ments éco­no­miques fami­liaux », ce tra­vail consti­tue une impor­tante contri­bu­tion à la mise en lumière des « rap­ports de pro­duc­tion domes­tique ». [M.B.]

La Découverte, 2020

Manières d’être vivant : enquêtes sur la vie à tra­vers nous, de Baptiste Morizot 

Inépuisable sur la piste des ani­maux sau­vages (loups, cer­vi­dés, ongu­lés, oiseaux…), Baptiste Morizot, en phi­lo­sophe-pis­teur, inter­roge d’un point de vue pers­pec­ti­viste ce qui fait de nous des vivants, et com­ment nous pou­vons com­prendre, dans l’é­tho­lo­gie ani­male, ce qui nous lie à eux. La fable qui est dénon­cée ici est celle qui consiste à croire que l’hu­ma­ni­té est autre chose qu’une forme sin­gu­lière d’a­ni­ma­li­té. Plus qu’une fable, c’est un mythe fon­da­teur de l’es­pèce humaine, qui l’a cou­pée du vivant qui la tisse pour­tant, et qui est res­pon­sable de la crise éco­lo­gique actuelle. À tra­vers ces récits d’ex­pé­riences, l’au­teur pro­pose autant d’exemples d’i­ti­né­raires croi­sés qui illus­trent les ren­contres étho­lo­giques, géo­po­li­tiques et diplo­ma­tiques entre humains et non-humains. Il s’a­git avant tout de réta­blir une forme de sen­si­bi­li­té aux êtres qui nous entourent, de sor­tir du huis clos carac­té­ris­tique de la dis­tinc­tion entre la nature et la culture, pour mieux consi­dé­rer « tout le vivant insé­pa­ré ». Reconstruire un sou­ci com­mun des inter­dé­pen­dances entre espèces, comme modus ope­ran­di éthique et poli­tique. Moins que des espèces, il y a d’a­bord des manières diverses d’être vivants ensemble : la nomen­cla­ture et les arbres phy­lo­gé­né­tiques importent peu. L’image de l’arbre, d’ailleurs, avec ses ascen­dances et ses des­cen­dances, illustre mal la réa­li­té de notre appar­te­nance au monde ; l’au­teur pré­fère à cette méta­phore ver­ti­cale une méta­phore hori­zon­tale : nos « ances­tra­li­tés ani­males », écrit-il, « sont comme des spectres qui [n]ous hantent, remon­tant à la sur­face du pré­sent ». Il convoque ain­si ce qui affleure à la sur­face de notre espèce : la paren­té essen­tielle avec les non-humains, et non pas l’ex­cep­tion­na­li­té humaine. L’objectif est celui d’une « cos­mo­po­li­tesse », un ajus­te­ment du regard sur les mille manières de vivre des humains et non-humains qui ne placent pas les pre­miers devant les seconds, mais dedans le monde bio­lo­gique. Le récit des pis­tages cap­tive, il en émane une nar­ra­tion natu­ra­liste et poé­tique qui ne peut que séduire : faire corps avec le reste du monde vivant, plu­tôt que s’y oppo­ser, est aus­si, chez Baptiste Morizot, une esthé­tique. [C.M.]

Actes Sud, 2020 

Sur une colonne absente — Écrits autour de Merleau-Ponty, de Claude Lefort

Multiples sont les champs où s’est exer­cée la pen­sée de Claude Lefort, le condui­sant tant vers la phé­no­mé­no­lo­gie que vers la théo­rie poli­tique ou la réflexion esthé­tique — ou, plu­tôt, l’incitant à arti­cu­ler l’ensemble pour ten­ter de cer­ner la place du phi­lo­sophe devant l’Histoire et la socié­té humaine. Un phi­lo­sophe qui n’est jamais au-dehors, et dont le point de vue n’est ni celui du sur­vol, ni celui du sur­plomb : il est tou­jours dans la socié­té comme il est dans l’Être. C’est dans le sillage de son maître Merleau-Ponty, dont la mort pré­ma­tu­rée aura pri­vé la phé­no­mé­no­lo­gie fran­çaise de l’un de ses plus pro­met­teurs déve­lop­pe­ments, que Lefort tente d’esquisser ici quelques réponses aux immenses énigmes livrées par la situa­tion poli­tique de son temps : d’où parle le phi­lo­sophe devant l’Histoire ? quel est le sens même de la phi­lo­so­phie poli­tique ? Si le poli­tique a besoin d’une phi­lo­so­phie, et non d’une science, c’est bien parce qu’il ne sau­rait rece­voir de réponse défi­ni­tive, ni trou­ver un achè­ve­ment dans un sys­tème clos — car le phi­lo­sophe est tou­jours ren­voyé à l’Histoire et ses acci­dents, et par-là se trouve tou­jours recon­duit aux ques­tions les plus anciennes et fon­da­men­tales. La réflexion inces­sam­ment recon­duite ne se concentre plus seule­ment sur tel évé­ne­ment ou tel fait, mais sur l’institution sociale elle-même — ou, pour reprendre les termes de Lefort, sur notre ins­crip­tion dans l’Histoire « en tant qu’il com­pose un rap­port avec l’Être ». Il s’agit dès lors de res­ti­tuer, bien au-delà d’un conte­nu posi­tif de la phi­lo­so­phie, la part irré­duc­tible d’indétermination qui réside à la fois dans le champ social-his­to­rique, mais aus­si dans la pen­sée elle-même. Tout comme il n’y a pas d’ordre intel­li­gible des phé­no­mènes don­né une fois pour toutes, il ne peut y avoir, comme le lais­sait entendre Sartre, une éla­bo­ra­tion phi­lo­so­phique tota­li­sante qui ne serait que le miroir des struc­tures sociales de son temps. Modeste est donc la tâche du phi­lo­sophe, encore que le plus dur soit pré­ci­sé­ment de par­ve­nir à cette modes­tie. [A.C.]

Gallimard, 1978

Irréductibles — Enquête sur des milieux de vie de Bure à N.-D.-des-Landes, de Sylvaine Bulle

« [L]à où la cri­tique est forte, les acteurs sont en avance sur les socio­logues », avance l’une d’entre elles, Sylvaine Bulle, en conclu­sion d’un ouvrage rare sur un insai­sis­sable mou­ve­ment poli­tique : l’au­to­no­mie. Peut-être n’est-ce jus­te­ment pas d’un mou­ve­ment dont il est ques­tion, mais plu­tôt d’un « moment » qu’il convient d’ob­ser­ver avec les yeux curieux de qui par­tage une par­tie de ses affects. C’est donc d’une socio­lo­gie « non pas enga­gée mais embar­quée », cri­tique et prag­ma­tique, que l’au­trice se réclame en pré­am­bule de son enquête. Cette der­nière, menée pen­dant trois ans à Notre-Dame-des-Landes et, dans une moindre mesure, à Bure, ne cherche en rien l’ob­jec­ti­va­tion d’un illu­soire sujet « zadiste » ; ce sont les formes de vie auto­nomes, obser­vées en situa­tion — l’oc­cu­pa­tion d’un ter­ri­toire à défendre — que la socio­logue a ten­té de décrire afin de les « tra­duire concep­tuel­le­ment pour en mon­trer les cadres intel­lec­tuels et pra­tiques, sus­cep­tibles de témoi­gner d’une his­toire modeste ». Sylvaine Bulle endosse ain­si tan­tôt la pos­ture cri­tique des auto­nomes envers la léga­li­sa­tion de la lutte ou une pen­sée du réen­chan­te­ment du monde, tan­tôt celle des « appel­listes », à visée plus stra­té­gique, ou bien celle de liber­taires, éco­lo­gistes radi­caux et autres groupes poli­tiques plus ou moins iden­ti­fiés. Selon ces posi­tion­ne­ments sont abor­dés les modes d’or­ga­ni­sa­tion éprou­vés, ain­si que l’au­to-ins­ti­tu­tion de normes au sein de groupes anti-auto­ri­taires et la conflic­tua­li­té qui peut en déri­ver. Là où le récent Habiter en lutte fai­sait la chro­nique his­to­rienne de l’op­po­si­tion à l’aé­ro­port de Notre-Dame-des-Landes depuis qua­rante ans, la pré­sente enquête se dis­tingue par son désir de gar­der intacte l’in­ven­ti­vi­té quo­ti­dien­ne­ment obser­vée, la varié­té des formes de vie coha­bi­tant sur ces quelques kilo­mètres car­rés de bocage. Il fal­lait cette plume amie pour des­si­ner une telle socio­lo­gie de l’au­to­no­mie, néces­sai­re­ment « située, frag­men­taire », propre à sai­sir des êtres et des situa­tions défi­ni­ti­ve­ment irré­duc­tibles. [R.B.]

UGA Éditions, 2020

Être éco­fé­mi­niste, théo­ries et pra­tiques, de Jeanne Burgart Goutal 

Si « éco­fé­mi­nisme » est un mot qui com­mence à son­ner fami­liè­re­ment pour cer­taines oreilles — fémi­nistes, éco­lo­gistes ou seule­ment atten­tives —, le mot, sans être pié­gé, ne se laisse pas aisé­ment appri­voi­ser. On freine en crai­gnant l’in­tru­sion d’un essen­tia­lisme mor­ti­fère, ou bien l’on devine se cacher sous cette appel­la­tion une ribam­belle d’illu­mi­nées souf­flant à l’o­reille des plantes au sol­stice d’é­té. Certes, ce sont des élé­ments qui fondent cer­tains éco­fé­mi­nismes, et l’au­teure n’é­lude aucun aspect des pra­tiques diverses qui s’en reven­diquent. Dans cette enquête phi­lo­so­phique à la pre­mière per­sonne, elle ne contourne pas les pro­blèmes mais tourne autour sans cher­cher à dis­tin­guer ce qui serait le « bon éco­fé­mi­nisme » du mau­vais, entendre l’ir­ra­tion­nel. Car ces mou­ve­ments sont tis­sés en nébu­leuse davan­tage qu’en conti­nuum, et se suc­cèdent, s’en­tre­lacent dans des luttes et théo­ries diverses, trames d’un « pas­sé radi­cal, uto­piste, révo­lu­tion­naire, tis­sé de créa­ti­vi­té, de rêves gran­dioses et fous ». On ren­con­tre­ra ain­si, pêle-mêle : le Greenham Common Women’s Peace Camp en 1981, le groupe fran­çais Écologie-Féminisme-Centre, l’é­cri­vaine-sor­cière Starhawk, les cri­tiques de Janet Biehl visant l’é­co­fé­mi­nisme, les cultes néo-païens à la Déesse, les tra­vaux de Maria Mies ou encore la contro­ver­sée Vandana Shiva. Toute une par­tie du livre est d’ailleurs consa­crée au séjour de l’au­teure en Inde, au sein de l’as­so­cia­tion Navdanya. Qu’il s’a­gisse du sem­pi­ter­nel dua­lisme nature/culture, des rap­ports entre les sexes ou de l’or­ga­ni­sa­tion des socié­tés, tout est tou­jours beau­coup plus com­plexe qu’il n’y paraît. Si l’é­co­fé­mi­nisme peut par­fois sem­bler fan­tai­siste, ce qui compte, au fond, « ce n’est pas la pré­ten­due scien­ti­fi­ci­té du dis­cours, mais la force sym­bo­lique, la puis­sance de mobi­li­sa­tion, la por­tée heu­ris­tique, l’ap­pel de nou­velles contrées et de nou­veaux ima­gi­naires ». Reste à savoir les­quels, et com­ment s’y prendre pour les rame­ner sur Terre. [L.M.]

L’Échappée, 2020

Ils ont tué l’é­cole, de Marion Armengod 

Cet ouvrage, Marion Armengod le dédi­cace à tous les enfants du 93 ain­si qu’aux ensei­gnants. Après plu­sieurs années de jour­na­lisme, « lasse des rédac­tions asphyxiées par les res­tric­tions bud­gé­taires », l’au­trice décide d’o­pé­rer un tour­nant dans sa car­rière pro­fes­sion­nelle pour se diri­ger vers « le plus beau métier du monde » : ensei­gnante. Nul besoin de reprendre ses études : un mas­ter de jour­na­lisme en poche, un CV, une lettre de moti­va­tion puis 20 minutes d’en­tre­tien suf­fisent à signer un CDD — rien de plus. Elle raconte, dans ces pages, les péri­pé­ties d’une vie de rem­pla­çante : « Je repars avec un exem­plaire de mon contrat et pour seule consigne de me rendre dans mon école de rat­ta­che­ment à Pantin le len­de­main pour pas­ser une jour­née en obser­va­tion. Je ne sai­sis pas encore que cette jour­née sera ma seule et unique pré­pa­ra­tion avant d’être bala­dée tous les jours aux quatre coins d’un des dépar­te­ments les plus dif­fi­ciles de France pour ensei­gner dans des classes de mater­nelles et d’élé­men­taires. » Cette pre­mière année d’é­cole est ryth­mée par les nou­velles affec­ta­tions quo­ti­diennes et les mul­tiples acti­vi­tés aux­quelles Marion n’est pas for­mée — comme enca­drer une sor­tie à la pis­cine avec des enfants qui ne savent pas nager… L’autrice dénonce éga­le­ment les condi­tions vétustes dans les­quelles elle exerce ce nou­veau métier : absence de chauf­fage, bâti­ments déla­brés, l’en­semble sur fond de misère sociale. Impuissante face à cer­taines situa­tions — ain­si du jeune Walid, qui a dû fuir la Syrie et dont la famille se voit mena­cée d’ex­pul­sion —, Marion Armengod n’en raconte pas moins les moments heu­reux pas­sés auprès d’en­fants curieux de décou­vrir le monde. Vidée par cette expé­rience, elle quit­te­ra les bancs de l’é­cole le cœur ser­ré. Un livre néces­saire, pour bri­ser le silence impo­sé par l’Éducation natio­nale aux ensei­gnants. [M.S.-F.]

Seuil, 2019

La Mort aux fron­tières de l’Europe : retrou­ver, iden­ti­fier, commémorer 

Les fron­tières de l’Europe ne se réduisent pas à des démar­ca­tions géo­gra­phiques ou topo­gra­phiques, mais s’ap­pa­rentent à de véri­tables sys­tèmes de contrôle, eux-mêmes inféo­dés à un régime de vio­lence qui court à son propre per­fec­tion­ne­ment. Les bar­rières se ren­forcent, les esca­drons fron­ta­liers pul­lulent, les drones, radars ther­miques et autres tech­no­lo­gies de guerre s’in­vitent dans la par­tie pour « sécu­ri­ser » les zones fron­ta­lières et y empê­cher le pas­sage de migrants. Ceux-ci, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, enfants ou nour­ris­sons, péris­sent ou dis­pa­raissent en grand nombre, plus ou moins loin de ces fron­tières qu’ils ont en vue et que les gou­ver­ne­ments euro­péens tendent à ôter de leur hori­zon d’es­pé­rance même. Stratégie de dis­sua­sion, dit-on. Conséquences mor­ti­fères, répond cet ouvrage à plu­sieurs mains. Or les chiffres manquent. Béance, point d’in­ter­ro­ga­tion insup­por­table, les morts ne sont pas comp­tés offi­ciel­le­ment par les ins­tances éta­tiques. Ou, du moins, les chiffres euphé­misent et se contre­disent. Les morts ne sont donc pas nom­més — encore moins hono­rés. L’ouvrage pro­pose un aper­çu des dif­fé­rentes ini­tia­tives qui tentent de pal­lier ce manque, rap­pe­lant que les migrants sont vic­times de poli­tiques qui, en alliant dis­cours sécu­ri­taire et action vague­ment huma­ni­taire, occultent la ques­tion fon­da­men­tale de la res­pon­sa­bi­li­té. Ici, « l’u­sage mili­tant de la sta­tis­tique donne à lire, sous un jour nou­veau, la liste des nau­frages acci­den­tels, des pannes tra­giques au milieu de la mer, des asphyxies cau­sées par un moteur défaillant. Dénombrer vise à déchif­frer les effets d’une poli­tique ». Après l’ef­fort d’é­nu­mé­ra­tion, émergent les récits qui viennent les­ter les chiffres du poids des voix. Ainsi de Wilfrid, né en RDC, qui raconte le fran­chis­se­ment des bar­rières de Melilla, ou encore un extrait de la pièce de théâtre 81 ave­nue Victor Hugo ou du docu­men­taire Les Messagers. Concis, ce livre fait — par les chiffres, par l’his­toire et par les mots — l’é­tat des lieux mor­ti­fère de nos fron­tières. [L.M.]

Le pas­sa­ger clan­des­tin, 2017

C’est un dur métier que l’exil, de Nâzim Hikmet

C’est là une antho­lo­gie du légen­daire poète turc, homme de l’exil, de la pri­son et de la lutte. Un for­mat de poche qui honore son nom, une cou­ver­ture d’un rose vif sur laquelle s’a­vance, tout juste esquis­sée, la sil­houette du com­mu­niste. Les vers sont libres (l’in­verse aurait sur­pris) et les jours d’é­té passent comme un « train jaune ». Il n’est plus l’heure pour l’au­teur de par­ler de la lune, de la rose ou des oiseaux : bour­rer sa pipe, d’a­bord, puis regar­der l’ho­ri­zon rouge. Au fil de ses poèmes, on croise un bol­che­vik, des che­vaux, une jambe infirme, du cuivre et même une défi­ni­tion du bon­heur : « Terre, soleil et moi ». Il y a Lénine et le pay­san Mehmet, Paris et ce grand fumeur de Gabriel Péri ; il y a bien sûr ce beau poème, un jour chan­té en fran­çais par Lavilliers, sur ce qu’est l’Homme (« la plus drôle des créa­tures »). « Le monde était mon linge », écrit Hikmet, et il l’é­tend désor­mais entre les murs de sa pri­son. Alors il songe à dehors, aux ani­maux, aux com­bats et aux vents. Et se dit qu’il « faut vivre / Comme si jamais tu ne devais mou­rir ». Là, les femmes nouent leurs che­veux comme un secret ; là, un chien a le museau très noir ; là, un avion s’en­vole pour Cuba. C’est la révo­lu­tion. Pardon, la Révolution. Hikmet confie rajeu­nir chaque jour de son séjour — il y a du lyrisme offi­ciel dans ce repor­tage poé­tique, s’en­tend. Car à quoi bon aller sur la lune tant qu’un être humain ne mange pas à sa faim ou en ran­çonne un autre ? Après La Havane, Prague. On tourne une page, on tra­verse huit mille kilo­mètres. « La grande huma­ni­té voyage sur le pont des navires », et le poète rêve d’at­te­ler ses écrits aux bœufs de labour et jure : la poé­sie sera affaire de liber­té tant que l’on comp­te­ra un esclave ici-bas. On referme le livre, Hikmet nous confiant qu’il est tout à la fois turc, asia­tique et afri­cain : un com­pa­gnon de route, en somme. [E.B.]

Le Temps des cerises, 2014


Photographie de ban­nière : DR


REBONDS

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Ballast

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