Nâzim Hikmet : ne pas se rendre

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Texte inédit pour le site de Ballast

Quinze années de pri­son, deux ten­ta­tives d’as­sas­si­nat, l’exil, la clan­des­ti­ni­té et le rêve d’un com­mu­nisme inter­na­tio­nal fina­le­ment défait1« La pièce pose tou­jours la ques­tion : le vrai com­mu­nisme a‑t-il exis­té ?… Sa décep­tion était très forte à la fin. Lors de son der­nier séjour à Paris, il m’a confié dans un café : Tu sais, il n’y plus rien de sacré pour moi. » Richard Soudée, « Jouer Nâzim », Ceci est un rêve, Ferhad et Sirin, Ivan Ivanovitch a‑t-il exis­té ? Paris, L’Espace d’un ins­tant, 2004. : le poète et roman­cier Nâzim Hikmet est né turc pour dis­pa­raître polo­nais au début des années 1960. « Que les hommes cessent d’être les esclaves des hommes, / cet appel est le nôtre. / Vivre comme un arbre, seul et libre, / Vivre en frères comme les arbres d’une forêt, / cette attente est la nôtre » : un poète salue ici son illustre aîné. ☰ Par Étienne Orsini


La pre­mière fois que nous avons ren­con­tré Nâzim Hikmet, il se tenait dans une pièce sans fenêtre, sous une lumière bla­farde qui, tant bien que mal, s’efforçait d’éclairer les titres et les noms. Nous venions à peine de prendre nos fonc­tions de biblio­thé­caire dans cette média­thèque de ban­lieue et la des­cente aux enfers des livres n’en finis­sait pas d’impressionner nos yeux néo­phytes. Quand sou­dain, dans les ran­gées des ouvrages tôt ou tard pro­mis à un désher­bage funeste, quatre syl­labes cla­quèrent à notre face. On aurait dit le bruit d’une arme que l’on recharge : NÂ-ZIM-HIK-MET. Nous étions en 2009 et appren­drions plus tard que le sus­nom­mé, après une vie de lutte, d’emprisonnement, d’exil et des années de ban­nis­se­ment post mor­tem, venait tout juste d’être réha­bi­li­té dans son pays. Notre deuxième entre­vue, à une petite décen­nie d’intervalle, se dérou­la dans une atmo­sphère autre­ment buco­lique, sur les berges d’un poème élé­giaque :

Le ciel était sans nuages
Parmi les saules pleu­reurs
J’ai ren­con­tré le Danube
Et ses flots limo­neux

Combat, mélan­co­lie ? âpre­té, dou­ceur ? Dans quels parages fal­lait-il donc cher­cher l’homme ?

Comme une balle

Le siècle a deux ans lorsque Nâzim Hikmet naît à Salonique. Il faut croire que c’est l’âge qu’ont les siècles lorsqu’ils accouchent de poètes de légende. Pour l’heure, c’est le petit-fils d’un pacha qui est venu au monde, et pas encore le Victor Hugo turc qu’évoquera Jean-Pierre Rosnay. Dans un poème auto­bio­gra­phique écrit un an avant sa mort, le poète semble s’amuser de cette ascen­dance si déca­lée au regard de son enga­ge­ment révo­lu­tion­naire :

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais reve­nu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis pro­fes­sion de petit-fils de pacha

« Il faut croire que c’est l’âge qu’ont les siècles lorsqu’ils accouchent de poètes de légende. »

Veut-il aus­si nous signi­fier par là que la croyance au pou­voir d’un seul ou de quelques-uns aurait quelque chose de fon­ciè­re­ment pué­ril ? Sans doute. Pourtant, c’est peut-être de ce côté-là de son arbre généa­lo­gique qu’il tien­dra cette « non­cha­lance cou­tu­mière2Charles Dobzynski, Nâzim Hikmet — C’est un dur métier que l’exil, Le Temps des Cerises, 2014. » dont se sou­vient le poète Charles Dobzynski et, pour reprendre l’ex­pres­sion de l’é­cri­vain Nedim Gürsel, « ce pen­chant à cette obsé­dante nos­tal­gie qui pour­rait peut-être expli­quer son roman­tisme révo­lu­tion­naire3Nedim Gürsel, Le Chant des hommes, Le Temps des Cerises, 2002. ». La prime enfance de Nâzim Hikmet coïn­cide avec l’agonie de l’Empire otto­man. Dès 1906, une atmo­sphère d’agitation se fait jour ; des troubles com­mencent à secouer la Sublime Porte. Révolution des Jeunes-Turcs en 1908, abdi­ca­tion du sul­tan en 1909, fon­da­tion du Parti socia­liste otto­man en 1910, guerres, bal­ka­niques puis mon­diale. Les évé­ne­ments s’enchaînent, se pré­ci­pitent, tant à l’échelle du pays et du monde que de sa famille : en 1918, les parents de Nâzim Hikmet divorcent, ce qui mar­que­ra pro­fon­dé­ment le jeune homme. Dans l’intervalle, il com­mence à res­sen­tir un besoin d’engagement.

Dès l’âge de 12 ans, Nâzim com­pose ain­si de nom­breux poèmes syl­la­biques à teneur patrio­tique et sen­ti­men­tale. Mais c’est l’occupation d’Istanbul et de régions d’Anatolie par les troupes alliées, suite à l’armis­tice de Moudros, et fina­le­ment le trai­té de Sèvres, dont les clauses sont humi­liantes pour les Ottomans, qui décident de sa des­ti­née. En 1919, il rejoint le mou­ve­ment de résis­tance, bien­tôt sou­te­nu par l’Union sovié­tique ; il par­ti­cipe notam­ment au grand mee­ting d’Istanbul contre l’oc­cu­pa­tion de son pays ; deux ans plus tard, il gagne le maquis en Anatolie, puis, embarque à Moscou en 1922. Dans la « Ville blanche », ain­si qu’il la sur­nom­me­ra, il vivra quelques expé­riences peu banales : mon­ter la garde devant le cata­falque de Lénine ou por­ter en triomphe, au sens propre du terme, avec quelques autres bras, le « cama­rade Staline ». Il ren­con­tre­ra éga­le­ment les figures emblé­ma­tiques de la vie cultu­relle, dont le poète Maïakovski.

Extrait de la toile Wall Painting de Robert Motherwell, 1950

En 1925, retour en Turquie, et déjà une condam­na­tion par contu­mace à quinze ans de pri­son du fait de ses acti­vi­tés socia­listes et de ses cri­tiques réité­rées de la poli­tique gou­ver­ne­men­tale. Des années mar­quées pour l’écrivain par des allers-retours — sou­vent clan­des­tins — entre son pays natal et l’Union sovié­tique et par la publi­ca­tion de poèmes, tant à Moscou (en 1927) qu’à Istanbul, où 835 lignes connaissent un suc­cès reten­tis­sant. Une vie com­men­çant sous le signe de la condam­na­tion et de l’exil, mais aus­si d’un enga­ge­ment poé­tique qui ne s’al­té­re­ra pas. Au total, Nâzim Hikmet aura été condam­né à cin­quante-deux années de pri­son et en aura pur­gé quinze : quelques mois en 1928, puis en 1934–1935 ; et, sur­tout, douze longues années, entre 1938 et 1950, durant les­quelles il com­po­se­ra notam­ment son chef‑d’œuvre, Paysages humains. Après une grève de la faim, et grâce au sou­tien du Comité natio­nal des écri­vains mené par Tristan Tzara, il béné­fi­cie­ra d’une libé­ra­tion anti­ci­pée à la pri­son de Brousse. En 1951, l’année de nais­sance de son fils Mehmet, Hikmet, se sen­tant en dan­ger, quitte défi­ni­ti­ve­ment la Turquie. Il mour­ra à Moscou en 1963 après avoir par­cou­ru le monde (Finlande, Pologne, Hongrie, Cuba, France, Afrique…) comme pour rat­tra­per le temps qu’on lui aura volé. Les vies les mieux rem­plies, quand bien même aurait-on ten­té de les confis­quer et d’en ralen­tir cruel­le­ment le cours, peuvent se vivre (et se lire) d’un trait4« Le même cœur et la même tête », Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit, Gallimard, 1999 :

Ce n’est pas pour me van­ter,
mais j’ai tra­ver­sé d’un trait, comme une balle, les dix
 années de ma cap­ti­vi­té.
Et si on laisse de côté les dou­leurs que j’ai au foie,
le cœur est tou­jours le même, la tête celle d’autrefois.

D’un trait, certes, s’agissant d’un poète au par­cours empreint de cohé­rence, mais en allant dans des direc­tions si diverses et si inat­ten­dues.

Un homme, combien de paysages ?

« Il mour­ra à Moscou en 1963 après avoir par­cou­ru le monde (Finlande, Pologne, Hongrie, Cuba, France, Afrique…) comme pour rat­tra­per le temps qu’on lui aura volé. »

« On n’était pas près d’en finir avec Nâzim Hikmet. Şaïr baba était un sujet inépui­sable. Il y avait la poli­tique, l’amour, les voyages, les femmes trom­pées, les cama­rades fêlons5Nedim Gürsel, L’Ange rouge, Seuil, 2012.», confie le nar­ra­teur de L’Ange rouge de Nedim Gürsel, nous met­tant par là-même sur la piste, sur des pistes, plu­tôt, dont cha­cune paraît se rami­fier aux autres. On ajou­te­ra tou­te­fois à l’énumération la pri­son et la poé­sie, tant elle paraît ancrée, dès le début, dans l’existence — dans la chair — d’Hikmet. Il est ini­tié très tôt à l’art poé­tique ; la demeure stam­bou­liote de son grand-père, Nâzim Pacha, « est un lieu de ren­contres pri­vi­lé­gié entre esthètes épris de la poé­sie du Divan, du mev­lé­visme et de la musique clas­sique otto­mane ». Cet envi­ron­ne­ment favo­rable confè­re­ra à l’homme une connais­sance pro­fonde des clas­siques de la poé­sie orien­tale, lui per­met­tant plus tard de revi­si­ter la tra­di­tion en emprun­tant ses formes (voir ses rubaïs), en actua­li­sant ses mythes (Comme Kerem) ou en repre­nant son souffle épique (L’Épopée du Cheikh Bedreddine, Paysages humains). Loin de s’apparenter à quelque jeu sub­til de fin let­tré connais­sant son Rûmi ou son Khayyam, la poé­sie d’Hikmet est un acte de foi et, davan­tage, d’amour : « Il faut beau­coup d’amour pour pou­voir s’adonner à la poé­sie ou à la pein­ture. » Chez l’auteur d’Il neige dans la nuit, les poèmes sont liés à l’expérience de la réa­li­té sociale la plus injuste et par­ti­cipent d’une sorte de mani­feste :

Il faut pou­voir atte­ler les poèmes
 À la char­rue du bœuf maigre

La poé­sie vient dire la misère mais aus­si la lutte, et sur­tout cette liber­té qu’aucun bar­reau d’aucune pri­son ne sau­rait ratu­rer. Lorsque nous fer­mons les yeux, le pay­sage hik­me­tien qui s’im­pose à nous, c’est cette vue du mont Uludag que le poète avait de la fenêtre de sa pri­son de Brousse :

Voilà sept ans que nous nous fixons
les yeux dans les yeux
cette mon­tagne et moi.
Et nul ne bouge ni elle
 ni moi.

Cet extrait du poème À pro­pos du mont Uludag vaut cent longs récits de cap­ti­vi­té. Tout y est : rap­ports de force, immo­bi­li­té impo­sée, insou­mis­sion du regard et foi latente en la libé­ra­tion (de celles qui sou­lèvent les mon­tagnes).

Vague après vague, un raz-de-marée

La puis­sance poé­tique de chaque vers de Nâzim Hikmet explique que la publi­ca­tion de ses recueils dans son pays ait pu être un évé­ne­ment : « De 1929 à 1938, il publie coup sur coup un ou deux recueils de poèmes par an, qui for­me­ront, vague après vague, un raz-de-marée balayant sur son pas­sage toutes les vieille­ries lit­té­raires et artis­tiques6Ibid. », écrit la lin­guiste Güzin Dino dans sa post­face à l’édition fran­çaise d’Il neige dans la nuit. Et Nedim Gürsel de ren­ché­rir en des termes empreints d’une cer­taine stu­pé­fac­tion : « On se deman­dait même si ces vers-là avaient pu être écrits tant ils res­sem­blaient au débor­de­ment d’une pro­fonde colère, d’une vio­lente émo­tion, d’une tem­pête sou­daine […]. Tandis qu’à l’instar d’Ahmet Haşin, les poètes qu’on lisait aux cours de lit­té­ra­ture par­laient de roses sai­gnant au soleil et de ros­si­gnols, Nâzim Hikmet hur­lait qu’on allait empri­son­ner le soleil7Nedim Gürsel, L’Ange rouge, op. cit.. » Une vraie néces­si­té porte l’écriture d’Hikmet et lui confère sa force. Des « tem­pêtes sou­daines », le poète en aura connu au moins trois, qui auront à chaque fois ébran­lé son être et ouvert sa conscience. La pre­mière est la dis­pa­ri­tion de son oncle pré­fé­ré, Mehmet Ali, tué aux Dardanelles en même temps que qua­rante mille autres jeunes offi­ciers. Un évé­ne­ment qui attise la fibre poli­tique du jeune gar­çon et l’amène à écrire des poèmes de débu­tants, dont quatre seront dédiés à son oncle, qui connaî­tront à l’époque un vrai suc­cès d’estime. Le deuxième choc éprou­vé par Hikmet tient à la décou­verte de la condi­tion misé­rable des pay­sans d’Anatolie, lors d’une marche de neuf jours qui le conduit en 1921 d’Inebolu, au bord de la Mer Noire, à Ankara, où la résis­tance turque contre les puis­sances alliées s’organise. De ce « moment cru­cial qui décide de son sort d’homme et de poète8Nâzim Hikmet, Les Romantiques, Messidor, 1985. », l’écrivain nous livre quelques visions dans son roman auto­bio­gra­phique Les Romantiques :

« L’art du rapié­çage, je l’ai décou­vert au cours de ce voyage. Les vête­ments des pay­sans consistent en des pièces, des bouts d’étoffe, mis côte à côte, mul­ti­co­lores, incon­ci­liables. Plus déso­lants encore que les vête­ments des enfants d’Istanbul.
C’est tout au long de la route encore que j’ai décou­vert à quel point les ânes, les bœufs, pou­vaient être rabou­gris, déchar­nés.
Les enfants ont le ventre enflé, énorme.
Durant tout le che­min, je n’ai pas ren­con­tré une seule pay­sanne qui n’ait pas les pieds nus. »

Extrait de la toile Cape Cod de Robert Motherwell, 1971

Le troi­sième séisme qu’endure Nâzim Hikmet est lié à l’expérience car­cé­rale. Dans les geôles d’Istanbul et de Brousse, il ren­contre la misère de plus près encore, l’inspirant pour écrire cette épo­pée d’un genre unique — car fon­dée sur les des­tins croi­sés d’hommes de condi­tion modeste — que consti­tue Paysages humains. La fic­tion auto­bio­gra­phique reste, là encore, par­ti­cu­liè­re­ment élo­quente : « D’Istanbul, on envoie aus­si des Pères-Adam. On les appelle ain­si parce qu’ils sont très pauvres, à moi­tié nus de misère. Ceux-là, on les ins­talle dans la salle des pay­sans pauvres où ils couchent sur des jour­naux. » Pourtant, le véri­table ensei­gne­ment de l’incarcération ne sera pas celui de la misère. Dans sa pri­son, le poète fera sans doute l’expérience la plus impor­tante de sa vie : celle de la sépa­ra­tion.

Le séparé

Le terme de « sépa­ra­tion » revient à de nom­breuses reprises dans l’œuvre du poète : plu­sieurs dizaines d’oc­cur­rences au moins. Combien de vocables turcs en est-il don­né comme tra­duc­tion ? Un seul, ou plu­sieurs, avec des nuances dif­fi­ci­le­ment trans­po­sables en fran­çais ? C’est peut-être là le mot-clef pour entrer dans l’œuvre.

Il est des gens qui peuvent citer par cœur toutes les espèces
d’herbes
d’autres, celles des pois­sons
 moi celles des sépa­ra­tions

« Tout est un et l’on ne s’étonnera pas de décou­vrir chez ce poète, han­té par la déchi­rure, une quête obsé­dante de l’unité. »

Quand il écrit ces vers, un an avant sa mort, Hikmet est exi­lé de son pays depuis dix ans. Y a‑t-il seule­ment vécu depuis ses vingt ans, autre­ment que der­rière des bar­reaux ou dans la clan­des­ti­ni­té, exi­lé de l’intérieur ? Il a aus­si connu l’amour (« J’ai été fou de jalou­sie des femmes que j’ai aimées ») et la fin de l’amour (« J’ai trom­pé mes femmes »). Au total, il aura été marié quatre fois : avec Lena, en 1925 à Moscou, puis avec Piraye en 1936, avec sa cou­sine Munevver en 1948 et enfin avec Vera en 1960. La « sépa­ra­tion » de Nâzim Hikmet semble s’être char­gée, d’une manière poly­sé­mique, par­fois ambi­va­lente, de toutes ces expé­riences car­cé­rales et sen­ti­men­tales, les unes, il est vrai, ayant sou­vent impac­té les autres et lais­sé des traces profondes9Nâzim Hikmet, Un Étrange voyage, Maspero, 1980. :

Par bon­heur cette sépa­ra­tion prend fin, je reviens
mais en moi la nuit de notre grande sépa­ra­tion
en moi la dou­leur de ton deuil
en moi ta soli­tude

Ou encore :

Ce qui nous arrive n’est pas grave
Le pire :
 C’est de por­ter en soi la pri­son10Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit, Gallimard, 1999.

Dans l’échelle des épreuves, la sépa­ra­tion repré­sente chez le poète le degré ultime, si l’on en croit ces vers :

Nous savons tous deux, ma bien aimée
qu’on nous a appris
 à avoir faim et froid
 à cre­ver de fatigue
 et à vivre sépa­rés11Ibid.

Cependant, par quelque biais méto­ny­mique, cette même sépa­ra­tion pour­rait bien s’avérer être un syno­nyme du mot amour (on pense bien sûr ici à Cendrars et à son « Quand on aime, il faut par­tir »). Ahmet, le double de Nâzim dans son roman auto­bio­gra­phique, confie ain­si : « Si j’étais poète […], je n’écrirais pas de poème d’amour. » Sachant qu’une ligne au-des­sus seule­ment, il écrit ces vers : « La sépa­ra­tion est une branche, mon aimée, tu en es le fruit amer ». Pudeur ? luci­di­té ? Dans ce roman, Ahmet se « sur­prend à répé­ter le dis­tique » : « Écoute ce que dit la flûte, elle se lamente sur les sépa­ra­tions. » Chez Hikmet, la sépa­ra­tion semble être ce qui peut et doit être dit ; ce qui enfante la parole poé­tique. Et, en défi­ni­tive, ce qui doit être affron­té. Le poète évoque alors avec une nos­tal­gie assu­mée cet élan vers la sépa­ra­tion qu’il nomme « roman­ti­ca » : « […] roman­ti­ca, ma vie depuis tant d’années, roman­ti­ca, la vie de Kérime, roman­ti­ca, la vie d’un tas de gens que je ne connais pas encore mais que je vais connaître. […] Et roman­ti­ca, peut-être aus­si, la vie du par­ti­san Rouge qui s’en va au galop de son che­val. Où s’en va-t-il ? À la mort, le plus sou­vent, mais afin de pou­voir vivre d’une façon plus belle, plus juste, plus pleine, plus pro­fonde. » Eros et Thanatos. Chez Hikmet, comme chez Rûmi, tout est un et l’on ne s’étonnera pas de décou­vrir chez ce poète, han­té par la déchi­rure, une quête obsé­dante de l’unité.

Extrait de la toile The Voyage de Robert Motherwell, 1949

Vers l’Un

« Tout est un, / La vague et la perle, / La mer et la pierre. […] L’histoire entière du monde / Sommeille en cha­cun de nous12Cité par Sylvia Lipa Lacarrière, Paroles sou­fies des der­viches ana­to­liens, Albin Michel, 1996. » Féru de culture mev­le­vie depuis sa plus tendre enfance, Nâzim Hikmet aura sans doute connu ces vers de Rûmi, fon­da­teur de la confré­rie sou­fie. Peut-être l’auront-il convain­cu qu’il existe plu­sieurs manières de cher­cher l’Un, et que maté­ria­lisme his­to­rique et mys­ti­cisme peuvent aller de pair. Pour le poète com­mu­niste, l’unité paraît bien enten­du rési­der dans la fra­ter­ni­té. Un sen­ti­ment puis­sant qui per­met d’aller vers l’Autre, jusqu’à deve­nir l’Autre :

Mes frères
En dépit de mes che­veux blonds
Je suis asia­tique
En dépit de mes yeux bleus je suis afri­cain

« La reli­gion, pour lui, est d’autant plus source de divi­sion que ceux qui la pro­clament — du moins cer­tains — brisent la com­mu­nion fra­ter­nelle à leur pro­fit. »

De fait, quel qu’ait pu être l’attachement d’Hikmet à sa patrie (« Mon pays, mon pays, mon pays / Il ne me reste ici ni ma cas­quette ni mes sou­liers usés sur tous tes che­mins »), ce « patrio­tisme » s’est fon­dé sur des consi­dé­ra­tions huma­nistes, sur la foi en une com­mu­nau­té de des­tin des pay­sans turcs, par-delà les époques, et non sur de froides reven­di­ca­tions liées à l’appartenance exclu­sive à un sol. D’où la veine épique que se plaît à explo­rer l’écrivain, d’abord avec L’Épopée du Cheikh Bedreddine qui « marque un pro­fond enra­ci­ne­ment dans l’identité pay­sanne ana­to­lienne », puis avec L’Épopée de la Guerre d’indépendance et enfin avec Paysages humains. Et si Hikmet n’a pas entre­pris de por­ter l’épopée à l’échelle d’un conti­nent, à l’instar de Pablo Neruda avec son Chant géné­ral, il n’en aura pas moins écrit une poé­sie à l’affût des sou­bre­sauts du monde. Ainsi, ses poèmes de cap­ti­vi­té témoignent-ils d’une atten­tion constante à la fin de la Seconde Guerre mon­diale. Le poème le plus élo­quent à ce titre est sans doute Angine de poi­trine, écrit en pri­son en 1948 :

Si la moi­tié de mon cœur est ici, doc­teur,
L’autre moi­tié est en Chine,
Dans l’armée qui des­cend vers le Fleuve Jaune.
Et puis, tous les matins, doc­teur,
Mon cœur est fusillé en Grèce
[…]
Voilà pour­quoi, doc­teur,
Et non à cause de l’artériosclérose, de la nico­tine, de la pri­son,
J’ai cette angine de poi­trine13Il neige dans la nuit, op. cit..

On a là l’union de soi et du monde sous une forme paroxys­tique : la soma­ti­sa­tion. Il n’est pas dit que Nâzim Hikmet n’ait pas éga­le­ment cher­ché l’unité du côté de l’âme. C’est encore dans la fic­tion auto­bio­gra­phique que l’écrivain se confie avec le plus de liber­té : « Mais j’étais croyant. Ou plu­tôt, il ne m’était jamais venu à l’idée que Dieu pou­vait ne pas être. Et puis un jour — ce n’est pas que j’aie réflé­chi sur l’existence ou la non exis­tence de Dieu, non —, mais je me suis dit que le croyant fai­sait le bien parce qu’il atten­dait une récom­pense divine, pour aller au Paradis, pour s’assurer une vie éter­nelle, qu’il évi­tait le péché parce qu’il avait peur du châ­ti­ment, peur de l’enfer. Cette dépen­dance du croyant, cet égo­tisme me stu­pé­fièrent […]. » Ainsi, c’est de toute évi­dence parce que, selon lui, la croyance enferme et qu’elle rompt l’unité que Nâzim Hikmet la rejette. La reli­gion, pour lui, est d’autant plus source de divi­sion que ceux qui la pro­clament — du moins cer­tains — brisent la com­mu­nion fra­ter­nelle à leur pro­fit : « Si j’ai pu échap­per aus­si aisé­ment à Dieu, c’est aus­si parce que j’ai vu, j’ai connu l’homme de Dieu en action, en Anatolie. Cet homme ne res­sem­blait ni à mon mev­le­vi de grand-père, ni au hodja14Titre don­né aux ensei­gnants cora­niques ou plus géné­ra­le­ment aux ensei­gnants en Turquie. à lor­gnon et à cra­vate, qui, à l’internat, nous ensei­gnait l’histoire sainte, ni même à l’imam, ama­teur de bons mots, de la petite mos­quée de notre quar­tier à Scutari. Tel le dra­gon des contes, qui, assis à la fon­taine, en acca­pare toute l’eau, l’homme de Dieu au vil­lage tirait tout à lui. » Et Ahmet/Nâzim de pour­suivre avec cette phrase qui semble annon­cer, avec quelque trente ans d’avance, l’islamisme radi­cal : « Autour de lui défer­laient les vagues d’un âge d’obscurantisme, de super­sti­tions, d’hypocrisie, d’intolérance, de sombre ter­reur. »

Nâzim Hikmet, dans son poème Le Livre à cou­ver­ture de cuir, lance comme un sort défi­ni­tif aux trois fois Saintes Écritures en jetant au puits un livre qui semble conte­nir tout à la fois la Torah, les Évangiles et le Coran. Est-ce à dire qu’il cesse de s’intéresser à Dieu ? Rien n’est moins sûr. Ainsi que le rap­pelle Nedim Gürsel dans Le Chant des hommes, l’écrivain paraît avoir évo­lué sur le sujet depuis son poème de jeu­nesse. Par deux fois, il évoque les motifs reli­gieux de l’Apocalypse, pour en jouer et les faire entrer dans les grilles d’analyse mar­xistes, il est vrai. Et puis, il y a ce poème trou­blant, inti­tu­lé Appel15C’est un dur métier que l’exil, op. cit., où l’on pour­rait entendre des accents pan­théistes :

Dieu, c’est nos mains.
Dieu, c’est nos cœurs et nos rai­sons
Le Dieu qui existe par­tout
 dans la terre comme dans la pierre, dans le bronze,
 sur les toiles, sur l’acier et le plas­tique
Compositeur des grandes har­mo­nies de nombres et de mots.

Il ne s’agit pas de dres­ser ici le por­trait d’un der­viche rouge mais de mon­trer jusqu’à quel point Nâzim Hikmet pou­vait s’aventurer dans des voies impro­bables — et peu ortho­doxes — sans rien renier de sa fidé­li­té au Parti. Après l’expérience du sta­li­nisme, le poète n’était pas homme à se lais­ser ber­ner ni dic­ter sa voie :

Le plus beau des men­songes
 Ne peut plus me faire illu­sion […]
Je suis pas­sé par des forêts d’idoles
 En y abat­tant ma hache16Il neige dans la nuit, op. cit.

Quoi qu’il en soit, davan­tage qu’un mys­tique, nous pou­vons tout du moins voir en Hikmet un contem­pla­tif. Un contem­pla­tif du genre contra­rié.

Extrait de la toile Catalonia de Robert Motherwell, 1951

Le platane et lui

L’œuvre poé­tique de Nâzim Hikmet abonde en évo­ca­tions d’arbres, de cours d’eau, d’aubes et de nuits étoi­lées. Le sen­ti­ment de la nature est par­ti­cu­liè­re­ment pré­sent chez le poète qui, lorsqu’il ne la contemple pas, s’inquiète de son deve­nir. Nombreux sont les textes dans les­quels il évoque avec effroi l’arme nucléaire (« Le temps est deve­nu bizarre : du soleil, de la pluie, de la neige / C’est à cause, dit-on, des essais ato­miques »). La plu­part du temps, il par­vient à goû­ter, dans des pay­sages encore pré­ser­vés, une apai­sante soli­tude qui, loin de l’écarter des hommes, par­ti­cipe de son aspi­ra­tion à l’unité. Il s’agit par­fois d’un com­pa­gnon­nage, comme dans Légende des légendes :

Nous sommes au bord de l’eau,
le pla­tane et moi.
Notre image appa­raît dans l’eau,
le pla­tane et moi.
Le reflet de l’eau nous effleure,
le pla­tane et moi.

Souvent, la com­mu­nion du poète avec la nature va jusqu’à l’identification, par­ti­cu­liè­re­ment avec les arbres :

Je suis un noyer dans le parc de Gulhané.
 Vous n’en savez rien, ni toi, ni même la police.

Ou encore :

Un peu­plier fris­sonne en moi

À vrai dire, on ne res­sent de plé­ni­tude totale chez Hikmet que lorsqu’il par­vient à s’abandonner à la contem­pla­tion :

Les fenêtres sont entrées dans ma chambre.
[…]
J’ai balan­cé mes jambes vers les nuages
Et j’aurais pu dire peut-être
Que je suis heu­reux.

Sans doute est-ce là son aspi­ra­tion la plus pro­fonde, ain­si qu’il l’écrit dans son poème inti­tu­lé « Dimanche » :

Pas de com­bat en cet ins­tant
 Pas de liber­té et pas de femme
 Terre, soleil et moi
 Je suis un homme heu­reux

Ainsi, éter­nel cap­tif autant que cap­té par ses luttes, le poète n’aura renon­cé à rien, pas même à l’abandon :

Et voi­là mon amour
 Et voi­là, être cap­tif
 Là n’est pas la ques­tion
 La ques­tion est de ne pas se rendre.

Le Nâzim Hikmet des sous-sols de notre média­thèque a‑t-il été fina­le­ment désher­bé par quelque biblio­thé­caire négligent ou sou­cieux de faire une place au der­nier best-sel­ler ? La cel­lule du poète à Brousse est-elle occu­pée aujourd’hui par un Kurde ou un oppo­sant à Erdoğan ? « Ne pas se rendre » : plus une réponse qu’une ques­tion ; une réponse char­gée d’espoir.


REBONDS

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NOTES   [ + ]

1.« La pièce pose tou­jours la ques­tion : le vrai com­mu­nisme a‑t-il exis­té ?… Sa décep­tion était très forte à la fin. Lors de son der­nier séjour à Paris, il m’a confié dans un café : Tu sais, il n’y plus rien de sacré pour moi. » Richard Soudée, « Jouer Nâzim », Ceci est un rêve, Ferhad et Sirin, Ivan Ivanovitch a‑t-il exis­té ? Paris, L’Espace d’un ins­tant, 2004.
2.Charles Dobzynski, Nâzim Hikmet — C’est un dur métier que l’exil, Le Temps des Cerises, 2014.
3.Nedim Gürsel, Le Chant des hommes, Le Temps des Cerises, 2002.
4.« Le même cœur et la même tête », Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit, Gallimard, 1999
5.Nedim Gürsel, L’Ange rouge, Seuil, 2012.
6.Ibid.
7.Nedim Gürsel, L’Ange rouge, op. cit.
8.Nâzim Hikmet, Les Romantiques, Messidor, 1985.
9.Nâzim Hikmet, Un Étrange voyage, Maspero, 1980.
10.Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit, Gallimard, 1999.
11.Ibid.
12.Cité par Sylvia Lipa Lacarrière, Paroles sou­fies des der­viches ana­to­liens, Albin Michel, 1996.
13.Il neige dans la nuit, op. cit.
14.Titre don­né aux ensei­gnants cora­niques ou plus géné­ra­le­ment aux ensei­gnants en Turquie.
15.C’est un dur métier que l’exil, op. cit.
16.Il neige dans la nuit, op. cit.
Étienne Orsini
Étienne Orsini

Né en 1968, Étienne Orsini est poète, chanteur et photographe.

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