Nâzim Hikmet : ne pas se rendre


Texte inédit pour le site de Ballast

Quinze années de prison, deux tentatives d’assassinat, l’exil, la clandestinité et le rêve d’un communisme international finalement défait1« La pièce pose toujours la question : le vrai communisme a-t-il existé ?… Sa déception était très forte à la fin. Lors de son dernier séjour à Paris, il m’a confié dans un café : Tu sais, il n’y plus rien de sacré pour moi. » Richard Soudée, « Jouer Nâzim », Ceci est un rêve, Ferhad et Sirin, Ivan Ivanovitch a-t-il existé ? Paris, L’Espace d’un instant, 2004. : le poète et romancier Nâzim Hikmet est né turc pour disparaître polonais au début des années 1960. « Que les hommes cessent d’être les esclaves des hommes, / cet appel est le nôtre. / Vivre comme un arbre, seul et libre, / Vivre en frères comme les arbres d’une forêt, / cette attente est la nôtre » : un poète salue ici son illustre aîné. ☰ Par Étienne Orsini


La première fois que nous avons rencontré Nâzim Hikmet, il se tenait dans une pièce sans fenêtre, sous une lumière blafarde qui, tant bien que mal, s’efforçait d’éclairer les titres et les noms. Nous venions à peine de prendre nos fonctions de bibliothécaire dans cette médiathèque de banlieue et la descente aux enfers des livres n’en finissait pas d’impressionner nos yeux néophytes. Quand soudain, dans les rangées des ouvrages tôt ou tard promis à un désherbage funeste, quatre syllabes claquèrent à notre face. On aurait dit le bruit d’une arme que l’on recharge : NÂ-ZIM-HIK-MET. Nous étions en 2009 et apprendrions plus tard que le susnommé, après une vie de lutte, d’emprisonnement, d’exil et des années de bannissement post mortem, venait tout juste d’être réhabilité dans son pays. Notre deuxième entrevue, à une petite décennie d’intervalle, se déroula dans une atmosphère autrement bucolique, sur les berges d’un poème élégiaque :

Le ciel était sans nuages
Parmi les saules pleureurs
J’ai rencontré le Danube
Et ses flots limoneux

Combat, mélancolie ? âpreté, douceur ? Dans quels parages fallait-il donc chercher l’homme ?

Comme une balle

Le siècle a deux ans lorsque Nâzim Hikmet naît à Salonique. Il faut croire que c’est l’âge qu’ont les siècles lorsqu’ils accouchent de poètes de légende. Pour l’heure, c’est le petit-fils d’un pacha qui est venu au monde, et pas encore le Victor Hugo turc qu’évoquera Jean-Pierre Rosnay. Dans un poème autobiographique écrit un an avant sa mort, le poète semble s’amuser de cette ascendance si décalée au regard de son engagement révolutionnaire :

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha

« Il faut croire que c’est l’âge qu’ont les siècles lorsqu’ils accouchent de poètes de légende. »

Veut-il aussi nous signifier par là que la croyance au pouvoir d’un seul ou de quelques-uns aurait quelque chose de foncièrement puéril ? Sans doute. Pourtant, c’est peut-être de ce côté-là de son arbre généalogique qu’il tiendra cette « nonchalance coutumière2Charles Dobzynski, Nâzim Hikmet — C’est un dur métier que l’exil, Le Temps des Cerises, 2014. » dont se souvient le poète Charles Dobzynski et, pour reprendre l’expression de l’écrivain Nedim Gürsel, « ce penchant à cette obsédante nostalgie qui pourrait peut-être expliquer son romantisme révolutionnaire3Nedim Gürsel, Le Chant des hommes, Le Temps des Cerises, 2002. ». La prime enfance de Nâzim Hikmet coïncide avec l’agonie de l’Empire ottoman. Dès 1906, une atmosphère d’agitation se fait jour ; des troubles commencent à secouer la Sublime Porte. Révolution des Jeunes-Turcs en 1908, abdication du sultan en 1909, fondation du Parti socialiste ottoman en 1910, guerres, balkaniques puis mondiale. Les événements s’enchaînent, se précipitent, tant à l’échelle du pays et du monde que de sa famille : en 1918, les parents de Nâzim Hikmet divorcent, ce qui marquera profondément le jeune homme. Dans l’intervalle, il commence à ressentir un besoin d’engagement.

Dès l’âge de 12 ans, Nâzim compose ainsi de nombreux poèmes syllabiques à teneur patriotique et sentimentale. Mais c’est l’occupation d’Istanbul et de régions d’Anatolie par les troupes alliées, suite à l’armistice de Moudros, et finalement le traité de Sèvres, dont les clauses sont humiliantes pour les Ottomans, qui décident de sa destinée. En 1919, il rejoint le mouvement de résistance, bientôt soutenu par l’Union soviétique ; il participe notamment au grand meeting d’Istanbul contre l’occupation de son pays ; deux ans plus tard, il gagne le maquis en Anatolie, puis, embarque à Moscou en 1922. Dans la « Ville blanche », ainsi qu’il la surnommera, il vivra quelques expériences peu banales : monter la garde devant le catafalque de Lénine ou porter en triomphe, au sens propre du terme, avec quelques autres bras, le « camarade Staline ». Il rencontrera également les figures emblématiques de la vie culturelle, dont le poète Maïakovski.

Extrait de la toile Wall Painting de Robert Motherwell, 1950

En 1925, retour en Turquie, et déjà une condamnation par contumace à quinze ans de prison du fait de ses activités socialistes et de ses critiques  réitérées de la politique gouvernementale. Des années marquées pour l’écrivain par des allers-retours — souvent clandestins — entre son pays natal et l’Union soviétique et par la publication de poèmes, tant à Moscou (en 1927) qu’à Istanbul, où 835 lignes connaissent un succès retentissant. Une vie commençant sous le signe de la condamnation et de l’exil, mais aussi d’un engagement poétique qui ne s’altérera pas. Au total, Nâzim Hikmet aura été condamné à cinquante-deux années de prison et en aura purgé quinze : quelques mois en 1928, puis en 1934-1935 ;  et, surtout, douze longues années, entre 1938 et 1950, durant lesquelles il composera notamment son chef-d’œuvre, Paysages humains. Après une grève de la faim, et grâce  au soutien du Comité national des écrivains mené par Tristan Tzara, il bénéficiera d’une libération anticipée à la prison de Brousse. En 1951, l’année de naissance de son fils Mehmet, Hikmet, se sentant en danger, quitte définitivement la Turquie. Il mourra à Moscou en 1963 après avoir parcouru le monde (Finlande, Pologne, Hongrie, Cuba, France, Afrique…) comme pour rattraper le temps qu’on lui aura volé. Les vies les mieux remplies, quand bien même aurait-on tenté de les confisquer et d’en ralentir cruellement le cours, peuvent se vivre (et se lire) d’un trait4« Le même cœur et la même tête », Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit, Gallimard, 1999 :

Ce n’est pas pour me vanter,
mais j’ai traversé d’un trait, comme une balle, les dix
      années de ma captivité.
Et si on laisse de côté les douleurs que j’ai au foie,
le cœur est toujours le même, la tête celle d’autrefois.

D’un trait, certes, s’agissant d’un poète au parcours empreint de cohérence, mais en allant dans des directions si diverses et si inattendues.

Un homme, combien de paysages ?

« Il mourra à Moscou en 1963 après avoir parcouru le monde (Finlande, Pologne, Hongrie, Cuba, France, Afrique…) comme pour rattraper le temps qu’on lui aura volé. »

« On n’était pas près d’en finir avec Nâzim Hikmet. Şaïr baba était un sujet inépuisable. Il y avait la politique, l’amour, les voyages, les femmes trompées, les camarades fêlons5Nedim Gürsel, L’Ange rouge, Seuil, 2012.», confie le narrateur de L’Ange rouge de Nedim Gürsel, nous mettant par là-même sur la piste, sur des pistes, plutôt, dont chacune paraît se ramifier aux autres. On ajoutera toutefois à l’énumération la prison et la poésie, tant elle paraît ancrée, dès le début, dans l’existence — dans la chair — d’Hikmet. Il est initié très tôt à l’art poétique ; la demeure stambouliote de son grand-père, Nâzim Pacha, « est un lieu de rencontres privilégié entre esthètes épris de la poésie du Divan, du mevlévisme et de la musique classique ottomane ». Cet environnement favorable confèrera à l’homme une connaissance profonde des classiques de la poésie orientale, lui permettant plus tard de revisiter la tradition en empruntant ses formes (voir ses rubaïs), en actualisant ses mythes (Comme Kerem) ou en reprenant son souffle épique (L’Épopée du Cheikh Bedreddine, Paysages humains). Loin de s’apparenter à quelque jeu subtil de fin lettré connaissant son Rûmi ou son Khayyam, la poésie d’Hikmet est un acte de foi et, davantage, d’amour : « Il faut beaucoup d’amour pour pouvoir s’adonner à la poésie ou à la peinture. » Chez l’auteur d’Il neige dans la nuit, les poèmes sont liés à l’expérience de la réalité sociale la plus injuste et participent d’une sorte de manifeste :

Il faut pouvoir atteler les poèmes
                                          À la charrue du bœuf maigre

La poésie vient dire la misère mais aussi la lutte, et surtout cette liberté qu’aucun barreau d’aucune prison ne saurait raturer. Lorsque nous fermons les yeux, le paysage hikmetien qui s’impose à nous, c’est cette vue du mont Uludag que le poète avait de la fenêtre de sa prison de Brousse :

Voilà sept ans que nous nous fixons
les yeux dans les yeux
cette montagne et moi.
Et nul ne bouge      ni elle
                                   ni moi.

Cet extrait du poème À propos du mont Uludag vaut cent longs récits de captivité. Tout y est : rapports de force, immobilité imposée, insoumission du regard et foi latente en la libération (de celles qui soulèvent les montagnes).

Vague après vague, un raz-de-marée

La puissance poétique de chaque vers de Nâzim Hikmet explique que la publication de ses recueils dans son pays ait pu être un événement : « De 1929 à 1938, il publie coup sur coup un ou deux recueils de poèmes par an, qui formeront, vague après vague, un raz-de-marée balayant sur son passage toutes les vieilleries littéraires et artistiques6Ibid. », écrit la linguiste Güzin Dino dans sa postface à l’édition française d’Il neige dans la nuit. Et Nedim Gürsel de renchérir en des termes empreints d’une certaine stupéfaction : « On se demandait même si ces vers-là avaient pu être écrits tant ils ressemblaient au débordement d’une profonde colère, d’une violente émotion, d’une tempête soudaine […]. Tandis qu’à l’instar d’Ahmet Haşin, les poètes qu’on lisait aux cours de littérature parlaient de roses saignant au soleil et de rossignols, Nâzim Hikmet hurlait qu’on allait emprisonner le soleil7Nedim Gürsel, L’Ange rouge, op. cit.. » Une vraie nécessité porte l’écriture d’Hikmet et lui confère sa force. Des « tempêtes soudaines », le poète en aura connu au moins trois, qui auront à chaque fois ébranlé son être et ouvert sa conscience. La première est la disparition de son oncle préféré, Mehmet Ali, tué aux Dardanelles en même temps que quarante mille autres jeunes officiers. Un événement qui attise la fibre politique du jeune garçon et l’amène à écrire des poèmes de débutants, dont quatre seront dédiés à son oncle, qui connaîtront à l’époque un vrai succès d’estime. Le deuxième choc éprouvé par Hikmet tient à la découverte de la condition misérable des paysans d’Anatolie, lors d’une marche de neuf jours qui le conduit en 1921 d’Inebolu, au bord de la Mer Noire, à Ankara, où la résistance turque contre les puissances alliées s’organise. De ce « moment crucial qui décide de son sort d’homme et de poète8Nâzim Hikmet, Les Romantiques, Messidor, 1985. », l’écrivain nous livre quelques visions dans son roman autobiographique Les Romantiques :

« L’art du rapiéçage, je l’ai découvert au cours de ce voyage. Les vêtements des paysans consistent en des pièces, des bouts d’étoffe, mis côte à côte, multicolores, inconciliables. Plus désolants encore que les vêtements des enfants d’Istanbul.
C’est tout au long de la route encore que j’ai découvert à quel point les ânes, les bœufs, pouvaient être rabougris, décharnés.
Les enfants ont le ventre enflé, énorme.
Durant tout le chemin, je n’ai pas rencontré une seule paysanne qui n’ait pas les pieds nus. »

Extrait de la toile Cape Cod de Robert Motherwell, 1971

Le troisième séisme qu’endure Nâzim Hikmet est lié à l’expérience carcérale. Dans les geôles d’Istanbul et de Brousse, il rencontre la misère de plus près encore, l’inspirant pour écrire cette épopée d’un genre unique — car fondée sur les destins croisés d’hommes de condition modeste — que constitue Paysages humains. La fiction autobiographique reste, là encore, particulièrement éloquente : « D’Istanbul, on envoie aussi des Pères-Adam. On les appelle ainsi parce qu’ils sont très pauvres, à moitié nus de misère. Ceux-là, on les installe dans la salle des paysans pauvres où ils couchent sur des journaux. » Pourtant, le véritable enseignement de l’incarcération ne sera pas celui de la misère. Dans sa prison, le poète fera sans doute l’expérience la plus importante de sa vie : celle de la séparation.

Le séparé

Le terme de « séparation » revient à de nombreuses reprises dans l’œuvre du poète : plusieurs dizaines d’occurrences au moins. Combien de vocables turcs en est-il donné comme traduction ? Un seul, ou plusieurs, avec des nuances difficilement transposables en français ? C’est peut-être là le mot-clef pour entrer dans l’œuvre.

Il est des gens qui peuvent citer par cœur toutes les espèces
d’herbes
d’autres, celles des poissons
                                                       moi celles des séparations

« Tout est un et l’on ne s’étonnera pas de découvrir chez ce poète, hanté par la déchirure, une quête obsédante de l’unité. »

Quand il écrit ces vers, un an avant sa mort, Hikmet est exilé de son pays depuis dix ans. Y a-t-il seulement vécu depuis ses vingt ans, autrement que derrière des barreaux ou dans la clandestinité, exilé de l’intérieur ? Il a aussi connu l’amour (« J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées ») et la fin de l’amour (« J’ai trompé mes femmes »). Au total, il aura été marié quatre fois : avec Lena, en 1925 à Moscou, puis avec Piraye en 1936, avec sa cousine Munevver en 1948 et enfin avec Vera en 1960. La « séparation » de Nâzim Hikmet semble s’être chargée, d’une manière polysémique, parfois ambivalente, de toutes ces expériences carcérales et sentimentales, les unes, il est vrai, ayant souvent impacté les autres et laissé des traces profondes9Nâzim Hikmet, Un Étrange voyage, Maspero, 1980. :

Par bonheur cette séparation prend fin, je reviens
mais en moi la nuit de notre grande séparation
en moi  la douleur de ton deuil
en moi ta solitude

Ou encore :

Ce qui nous arrive n’est pas grave
Le pire :
                    C’est de porter en soi la prison10Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit, Gallimard, 1999.

Dans l’échelle des épreuves, la séparation représente chez le poète le degré ultime, si l’on en croit ces vers :

Nous savons tous deux, ma bien aimée
qu’on nous a appris
            à avoir faim et froid
                                        à crever de fatigue
                                                               et à vivre séparés11Ibid.

Cependant, par quelque biais métonymique, cette même séparation pourrait bien s’avérer être un synonyme du mot amour (on pense bien sûr ici à Cendrars et à son « Quand on aime, il faut partir »). Ahmet, le double de Nâzim dans son roman autobiographique, confie ainsi : « Si j’étais poète […], je n’écrirais pas de poème d’amour. » Sachant qu’une ligne au-dessus seulement, il écrit ces vers : « La séparation est une branche, mon aimée, tu en es le fruit amer ». Pudeur ? lucidité ? Dans ce roman, Ahmet se « surprend à répéter le distique » : « Écoute ce que dit la flûte, elle se lamente sur les séparations. » Chez Hikmet, la séparation semble être ce qui peut et doit être dit ; ce qui enfante la parole poétique. Et, en définitive, ce qui doit être affronté. Le poète évoque alors avec une nostalgie assumée cet élan vers la séparation qu’il nomme « romantica » : « […] romantica, ma vie depuis tant d’années, romantica, la vie de Kérime, romantica, la vie d’un tas de gens que je ne connais pas encore mais que je vais connaître. […] Et romantica, peut-être aussi, la vie du partisan Rouge qui s’en va au galop de son cheval. Où s’en va-t-il ? À la mort, le plus souvent, mais afin de pouvoir vivre d’une façon plus belle, plus juste, plus pleine, plus profonde. » Eros et Thanatos. Chez Hikmet, comme chez Rûmi, tout est un et l’on ne s’étonnera pas de découvrir chez ce poète, hanté par la déchirure, une quête obsédante de l’unité.

Extrait de la toile The Voyage de Robert Motherwell, 1949

Vers l’Un

« Tout est un, / La vague et la perle, / La mer et la pierre. […] L’histoire entière du monde / Sommeille en chacun de nous12Cité par Sylvia Lipa Lacarrière, Paroles soufies des derviches anatoliens, Albin Michel, 1996. » Féru de culture mevlevie depuis sa plus tendre enfance, Nâzim Hikmet aura sans doute connu ces vers de Rûmi, fondateur de la confrérie soufie. Peut-être l’auront-il convaincu qu’il existe plusieurs manières de chercher l’Un, et que matérialisme historique et mysticisme peuvent aller de pair. Pour le poète communiste, l’unité paraît bien entendu résider dans la fraternité. Un sentiment puissant qui permet d’aller vers l’Autre, jusqu’à devenir l’Autre :

Mes frères
En dépit de mes cheveux blonds
Je suis asiatique
En dépit de mes yeux bleus je suis africain

« La religion, pour lui, est d’autant plus source de division que ceux qui la proclament — du moins certains — brisent la communion fraternelle à leur profit. »

De fait, quel qu’ait pu être l’attachement d’Hikmet à sa patrie (« Mon pays, mon pays, mon pays / Il ne me reste ici ni ma casquette ni mes souliers usés sur tous tes chemins »), ce « patriotisme » s’est fondé sur des considérations humanistes, sur la foi en une communauté de destin des paysans turcs, par-delà les époques, et non sur de froides revendications liées à l’appartenance exclusive à un sol. D’où la veine épique que se plaît à explorer l’écrivain, d’abord avec L’Épopée du Cheikh Bedreddine qui « marque un profond enracinement dans l’identité paysanne anatolienne », puis avec L’Épopée de la Guerre d’indépendance et enfin avec Paysages humains. Et si Hikmet n’a pas entrepris de porter l’épopée à l’échelle d’un continent, à l’instar de Pablo Neruda avec son Chant général, il n’en aura pas moins écrit une poésie à l’affût des soubresauts du monde. Ainsi, ses poèmes de captivité témoignent-ils d’une attention constante à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le poème le plus éloquent à ce titre est sans doute Angine de poitrine, écrit en prison en 1948 :

Si la moitié de mon cœur est ici, docteur,
L’autre moitié est en Chine,
Dans l’armée qui descend vers le Fleuve Jaune.
Et puis, tous les matins, docteur,
Mon cœur est fusillé en Grèce
[…]
Voilà pourquoi, docteur,
Et non à cause de l’artériosclérose, de la nicotine, de la prison,
J’ai cette angine de poitrine13Il neige dans la nuit, op. cit..

On a là l’union de soi et du monde sous une forme paroxystique : la somatisation. Il n’est pas dit que Nâzim Hikmet n’ait pas également cherché l’unité du côté de l’âme. C’est encore dans la fiction autobiographique que l’écrivain se confie avec le plus de liberté : « Mais j’étais croyant. Ou plutôt, il ne m’était jamais venu à l’idée que Dieu pouvait ne pas être. Et puis un jour — ce n’est pas que j’aie réfléchi sur l’existence ou la non existence de Dieu, non —, mais je me suis dit que le croyant faisait le bien parce qu’il attendait une récompense divine, pour aller au Paradis, pour s’assurer une vie éternelle, qu’il évitait le péché parce qu’il avait peur du châtiment, peur de l’enfer. Cette dépendance du croyant, cet égotisme me stupéfièrent […]. » Ainsi, c’est de toute évidence parce que, selon lui, la croyance enferme et qu’elle rompt l’unité que Nâzim Hikmet la rejette. La religion, pour lui, est d’autant plus source de division que ceux qui la proclament — du moins certains — brisent la communion fraternelle à leur profit : « Si j’ai pu échapper aussi aisément à Dieu, c’est aussi parce que j’ai vu, j’ai connu l’homme de Dieu en action, en Anatolie. Cet homme ne ressemblait ni à mon mevlevi de grand-père, ni au hodja14Titre donné aux enseignants coraniques ou plus généralement aux enseignants en Turquie. à lorgnon et à cravate, qui, à l’internat, nous enseignait l’histoire sainte, ni même à l’imam, amateur de bons mots, de la petite mosquée de notre quartier à Scutari. Tel le dragon des contes, qui, assis à la fontaine, en accapare toute l’eau, l’homme de Dieu au village tirait tout à lui. » Et Ahmet/Nâzim de poursuivre avec cette phrase qui semble annoncer, avec quelque trente ans d’avance, l’islamisme radical : « Autour de lui déferlaient les vagues d’un âge d’obscurantisme, de superstitions, d’hypocrisie, d’intolérance, de sombre terreur. »

Nâzim Hikmet, dans son poème Le Livre à couverture de cuir, lance comme un sort définitif aux trois fois Saintes Écritures en jetant au puits un livre qui semble contenir tout à la fois la Torah, les Évangiles et le Coran. Est-ce à dire qu’il cesse de s’intéresser à Dieu ? Rien n’est moins sûr. Ainsi que le rappelle Nedim Gürsel dans Le Chant des hommes, l’écrivain paraît avoir évolué sur le sujet depuis son poème de jeunesse. Par deux fois, il évoque les motifs religieux de l’Apocalypse, pour en jouer et les faire entrer dans les grilles d’analyse marxistes, il est vrai. Et puis, il y a ce poème troublant, intitulé Appel15C’est un dur métier que l’exil, op. cit., où l’on pourrait entendre des accents panthéistes :

Dieu, c’est nos mains.
Dieu, c’est nos cœurs et nos raisons
Le Dieu qui existe partout
                        dans la terre comme dans la pierre, dans le bronze,
                                         sur les toiles, sur l’acier et le plastique
Compositeur des grandes harmonies de nombres et de mots.

Il ne s’agit pas de dresser ici le portrait d’un derviche rouge mais de montrer jusqu’à quel point Nâzim Hikmet pouvait s’aventurer dans des voies improbables — et peu orthodoxes — sans rien renier de sa fidélité au Parti. Après l’expérience du stalinisme, le poète n’était pas homme à se laisser berner ni dicter sa voie :

Le plus beau des mensonges
                                       Ne peut plus me faire illusion […]
Je suis passé par des forêts d’idoles
                                       En y abattant ma hache16Il neige dans la nuit, op. cit.

Quoi qu’il en soit, davantage qu’un mystique, nous pouvons tout du moins voir en Hikmet un contemplatif. Un contemplatif du genre contrarié.

Extrait de la toile Catalonia de Robert Motherwell, 1951

Le platane et lui

L’œuvre poétique de Nâzim Hikmet abonde en évocations d’arbres, de cours d’eau, d’aubes et de nuits étoilées. Le sentiment de la nature est particulièrement présent chez le poète qui, lorsqu’il ne la contemple pas, s’inquiète de son devenir. Nombreux sont les textes dans lesquels il évoque avec effroi l’arme nucléaire (« Le temps est devenu bizarre : du soleil, de la pluie, de la neige / C’est à cause, dit-on, des essais atomiques »). La plupart du temps, il parvient à goûter, dans des paysages encore préservés, une apaisante solitude qui, loin de l’écarter des hommes, participe de son aspiration à l’unité. Il s’agit parfois d’un compagnonnage, comme dans Légende des légendes :

Nous sommes au bord de l’eau,
le platane et moi.
Notre image apparaît dans l’eau,
le platane et moi.
Le reflet de l’eau nous effleure,
le platane et moi.

Souvent, la communion du poète avec la nature va jusqu’à l’identification, particulièrement avec les arbres :

Je suis un noyer dans le parc de Gulhané.
       Vous n’en savez rien, ni toi, ni même la police.

Ou encore :

Un peuplier frissonne en moi

À vrai dire, on ne ressent de plénitude totale chez Hikmet que lorsqu’il parvient à s’abandonner à la contemplation :

Les fenêtres sont entrées dans ma chambre.
[…]
J’ai balancé mes jambes vers les nuages
Et j’aurais pu dire peut-être
Que je suis heureux.

Sans doute est-ce là son aspiration la plus profonde, ainsi qu’il l’écrit dans son poème intitulé « Dimanche » :

Pas de combat en cet instant
   Pas de liberté et pas de femme
                                            Terre, soleil et moi
                                             Je suis un homme heureux

Ainsi, éternel captif autant que capté par ses luttes, le poète n’aura renoncé à rien, pas même à l’abandon :

Et voilà mon amour
                                                    Et voilà, être captif
        Là n’est pas la question
                             La question est de ne pas se rendre.

Le Nâzim Hikmet des sous-sols de notre médiathèque a-t-il été finalement désherbé par quelque bibliothécaire négligent ou soucieux de faire une place au dernier best-seller ? La cellule du poète à Brousse est-elle occupée aujourd’hui par un Kurde ou un opposant à Erdoğan ? « Ne pas se rendre » : plus une réponse qu’une question ; une réponse chargée d’espoir.


REBONDS

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NOTES   [ + ]

1.« La pièce pose toujours la question : le vrai communisme a-t-il existé ?… Sa déception était très forte à la fin. Lors de son dernier séjour à Paris, il m’a confié dans un café : Tu sais, il n’y plus rien de sacré pour moi. » Richard Soudée, « Jouer Nâzim », Ceci est un rêve, Ferhad et Sirin, Ivan Ivanovitch a-t-il existé ? Paris, L’Espace d’un instant, 2004.
2.Charles Dobzynski, Nâzim Hikmet — C’est un dur métier que l’exil, Le Temps des Cerises, 2014.
3.Nedim Gürsel, Le Chant des hommes, Le Temps des Cerises, 2002.
4.« Le même cœur et la même tête », Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit, Gallimard, 1999
5.Nedim Gürsel, L’Ange rouge, Seuil, 2012.
6.Ibid.
7.Nedim Gürsel, L’Ange rouge, op. cit.
8.Nâzim Hikmet, Les Romantiques, Messidor, 1985.
9.Nâzim Hikmet, Un Étrange voyage, Maspero, 1980.
10.Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit, Gallimard, 1999.
11.Ibid.
12.Cité par Sylvia Lipa Lacarrière, Paroles soufies des derviches anatoliens, Albin Michel, 1996.
13.Il neige dans la nuit, op. cit.
14.Titre donné aux enseignants coraniques ou plus généralement aux enseignants en Turquie.
15.C’est un dur métier que l’exil, op. cit.
16.Il neige dans la nuit, op. cit.
Étienne Orsini
Étienne Orsini
lknlkhjscl@gmail.com

Né en 1968, Étienne Orsini est poète, chanteur et photographe.

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