Kenneth Rexroth, l’anarchiste érotico-mystique


Texte inédit pour le site de Ballast

On oublie par­fois ce que fut l’Amérique lit­té­raire et révo­lu­tion­naire durant la pre­mière moi­tié du XXe siècle : un lieu d’effervescence idéa­liste, un creu­set de culture liber­taire où s’inventait la moder­ni­té. À Chicago, dans les années 1920, on aurait ain­si pu croi­ser un drôle de gaillard éru­dit, à la voix râpeuse et traî­nante, aux lec­tures incon­grues, qui avait connu Alexandre Berkman, Emma Goldman et Eugène Debs (soit la fine fleur de l’anarchisme et du syn­di­ca­lisme), qui fré­quen­tait les clubs de jazz aus­si bien que le milieu inter­lope des gang­sters et des pros­ti­tuées, appre­nait le yoga tan­trique, fon­dait un groupe dadaïste et s’apprêtait à par­tir en car­go vers l’Europe. Une dizaine d’années plus tard, c’est à San Francisco qu’on le retrouve, ani­mant un cercle anar­chiste, écri­vant de la poé­sie éro­tique, rédi­geant des essais sur le com­mu­na­lisme uto­pique entre deux tra­duc­tions de haï­kus japo­nais, tout en orga­ni­sant les lec­tures où s’imposeraient bien­tôt les voix de la géné­ra­tion beat. Il n’aima ni la guerre ni les dogmes et pré­ten­dit moins chan­ger le monde que l’apprivoiser — curieux incu­rable, opti­miste tra­gique, indi­vi­dua­liste soli­daire, cet oxy­more vivant méri­tait bien un por­trait. ☰ Par Adeline Baldacchino


Qui aurait pu croire que, der­rière les poèmes d’amour de Marichiko (« Ta langue vibre et remue / En moi et je m’évide / Et m’embrase d’une / Lumière tour­noyante, comme l’intérieur / D’une immense perle en expan­sion ») se cachait en fait la plume d’un anar­chiste de 73 ans ? Qui aurait parié que ce drôle de mous­ta­chu gro­gnon, pas­sion­né de poé­sie japo­naise, avait fini par se prendre pour une jeune fille japo­naise aux fan­tasmes crus et doux ? Le même avait don­né des dizaines de confé­rences sur la lit­té­ra­ture clas­sique ou les expé­riences com­mu­na­listes moyen­âgeuses et amé­ri­caines, devant un par­terre d’étudiants hir­sutes et fas­ci­nés de la facul­té de Santa Barbara, tout en fus­ti­geant les uni­ver­si­taires. Le même avait pas­sé, quelques décen­nies plus tôt, des mois dans un monas­tère new-yor­kais, vivant d’eau fraîche et de mys­ti­cisme et l’admettant tran­quille­ment : « I am just a natu­ral-born monk ». Lui, « moine de nature » ? Un curé très païen peut-être, ravi par la fer­veur des longs silences et des forêts d’automne. Le même, encore, avait par­ta­gé la table du peintre Fernand Léger, dans le Montparnasse des années 1920 où il décou­vrait que les héros de son ado­les­cence lit­té­raire avaient tous « une petite odeur de cor­rup­tion » : l’esprit de caste des intel­lec­tuels pré­ten­du­ment révo­lu­tion­naires l’effraya tant qu’il reprit le bateau une semaine plus tard…

« Car il y a du doux dingue chez cet auto­di­dacte à l’érudition folle. Il tra­duit des poèmes de l’espagnol, du japo­nais, du chi­nois, du grec ; il fait de la pri­son et de la ran­don­née, l’amour et un peu de poli­tique. »

C’est donc bien lui, Kenneth Rexroth, l’anarchiste féru de poé­sie orien­tale, qui se fait pas­ser pour Marichiko avant de recon­naître un peu plus tard la mys­ti­fi­ca­tion. Car il y a du doux dingue chez cet auto­di­dacte à l’érudition folle. Il tra­duit des poèmes de l’espagnol, du japo­nais, du chi­nois, du grec ; il aime le poète Reverdy plus que toute l’avant-garde sur­réa­liste du siècle ; il rédige des dizaines d’essais et d’articles ency­clo­pé­diques sur la lit­té­ra­ture depuis Homère ; il fait de la pri­son et de la ran­don­née, l’amour et un peu de poli­tique. Nul ne peut le ran­ger dans une case, même et sur­tout pas celle de « père fon­da­teur » du mou­ve­ment Beat amé­ri­cain auquel on l’associe trop sou­vent — en réa­li­té, la Renaissance de San Francisco telle qu’il l’imaginait dans le petit cercle liber­taire qu’il ani­ma n’a pas grand-chose à voir avec les tech­niques hal­lu­ci­nées, les vaga­bon­dages alcoo­liques et les pos­tures spon­ta­néistes de Kerouac, Ginsberg ou Burroughs. Là où les Beats ne croient plus en rien, et s’en font une reli­gion, Rexroth déploie au contraire une ardeur à vivre et à aimer qui contre­dit tout cynisme. Dans l’ordre amou­reux ou éro­tique comme dans l’ordre mys­tique et intel­lec­tuel, Rexroth fait par­tie de ces liber­taires qui dési­rent admi­rer plu­tôt que détruire : il est venu à la poli­tique par la lec­ture de Kropotkine et d’Emma Goldman, par celle de Voltairine de Cleyre et de Makhno, par la déchi­rure des marins tra­his de Kronstadt. Il reste en poli­tique quand il a com­pris les pro­cès de Moscou, l’amertume du rêve sovié­tique dévo­ré par l’ogre sta­li­nien, l’anéantissement de l’Espagne liber­taire. Tout cela est trop sérieux pour sup­por­ter la fuite dans les para­dis arti­fi­ciels. Lui aus­si part « sur la route », et même trente ans avant Kerouac, mais c’est pour s’y retrou­ver, non pour s’y perdre. Rexroth ne cherche pas à oublier mais à se sou­ve­nir, il n’aime rien tant que d’aimer, il n’aime que quand il par­tage — lec­ture ou caresse, c’est tout un.

Reprenons d’un début qu’il raconte lon­gue­ment dans son « roman auto­bio­gra­phique », An auto­bio­gra­phi­cal novel, ain­si titré pour lui per­mettre d’échapper à tout éven­tuel pro­cès, tant il cite de per­son­nages réels… Né dans l’Indiana le 22 décembre 1905, il est l’enfant ché­ri d’une drôle de famille aux racines ger­ma­niques. En remon­tant au XIIIe siècle, il trouve des pay­sans des mon­tagnes du Harz (celles des nuits de Walpurgis de Goethe, pleines de sor­cières et de feux de joie). Les pay­sans seraient deve­nus des étu­diants, les étu­diants des pro­fes­seurs. Cette légende n’enthousiasme pas le petit Kenneth qui se découvre aller­gique à la culture alle­mande : il pré­fère s’inventer des ancêtres for­ge­rons, dégo­ter un Rexroth qui fut ami de Marx et d’Engels. Ses ancêtres plus directs, pre­miers immi­grants en Amérique, furent des gens simples et directs, sans doute pas très drôles, des pro­tes­tants luthé­riens, tra­vailleurs et radi­caux, tôt por­tés vers le socia­lisme mais rétifs au bol­ché­visme. Du côté de sa mère, le sang indien fait par­tie de la mytho­lo­gie du gamin qui se rêve des ori­gines iro­quoises. Les por­traits qu’il dresse des membres de sa famille, aux per­son­na­li­tés fortes et furieuses, sont sou­vent éton­nants. L’une des grands-mères, décrite comme une géante très brune, au long cou à la Botticelli, à la tête en forme de poire, affu­blée d’un goitre ter­rible, d’un long nez, d’yeux très bleus et d’une canne, pas­sait son temps à jurer dans toutes les langues pos­sibles et ima­gi­nables, y com­pris mortes. Un grand-oncle expo­sait dans sa biblio­thèque un énorme livre enlu­mi­né, assor­ti d’un fer­moir : l’histoire des Rexroth depuis Barberousse. L’une des arrière grands-mères s’habillait en homme, por­tait cra­vate et bou­tons de man­chette, fumait la pipe et fai­sait par­tie des lea­ders du mou­ve­ment fémi­niste amé­ri­cain.

Kenneth et Marthe Rexroth, par Arthur Knight

C’est donc dans une famille d’intellectuels de la classe moyenne amé­ri­caine qu’il gran­dit, bal­lot­té de mai­son en mai­son à mesure que son père, négo­ciant en phar­ma­cie, s’achemine vers la faillite. Le petit gar­çon est gâté. Entouré de chiens et de che­vaux, il apprend à lire avec sa mère entre 3 et 4 ans. À 10, il a lu tous les livres d’aventure qui lui tom­baient sous la main. À 12, tout Dickens. Ses plus belles jour­nées sont pas­sées dans une cabane au fond du jar­din, avec un pique-nique et des volumes qu’il dévore plus vite encore. Il apprend le monde en ran­don­nant avec sa mère qui lui raconte les fleurs, les plantes et les papillons. Cette enfance est heu­reuse, ponc­tuée de fêtes et de longues soi­rées au coin du feu. On y feuillette L’Illiade et L’Odyssée grecs, le Ramayana indien, la geste arthu­rienne, les sagas fin­lan­daises, Robin des Bois et les Mille et une nuits, mais sur­tout les contes des Indiens d’Amérique. Le gamin secret qui lit trop devient ami avec Old Billy, le vieil Indien du voi­si­nage qui lui donne de longues leçons de vie sage. Il a presque 90 ans, va mou­rir et le sait, pré­pare le jeune gar­çon de 7 ans qui le trouve un jour immo­bile dans son lit, défi­ni­ti­ve­ment silen­cieux, les mains croi­sées sur la poi­trine, le visage lumi­neux : l’enfance s’en va, Kenneth est presque prêt.

« Il par­ti­cipe à ses pre­mières mani­fes­ta­tions, vit dans la rue, tra­vaille et lit tou­jours comme un fou. Un soir, il a la fièvre, la grippe espa­gnole peut-être, on est en 1919. »

Son père boit trop, le gar­çon ne va tou­jours pas à l’école, sa mère lui trans­met tout ce qu’elle sait, comme si le temps la pres­sait. La famille démé­nage à Chicago chez une tante suf­fra­gette. Les parents se séparent après un énième accès de deli­rium tre­mens du mari. La vie va bas­cu­ler. Kenneth découvre l’école où il ne res­te­ra que cinq années en tout et pour tout. Il tombe amou­reux d’une petite fille noire et sur­douée. Il a dix ans. Un jour, devant lui, sa mère crache du sang et manque de s’étouffer. Probable tuber­cu­lose, accé­lé­ra­tion de la vie et du temps — la mère aime fol­le­ment son gar­çon qui l’adule, l’emmène faire des pho­tos qu’il gar­de­ra toute sa vie dans son porte-feuilles, lui raconte encore des his­toires, pro­pose une der­nière excur­sion en canoë sur un lac. Elle a mal, elle souffre, on ne sait pas la soi­gner, elle choi­sit son cer­cueil avec son fils, il trouve ça nor­mal, il ne peut pas lui en vou­loir, il l’aime trop, il sait qu’elle lui a tout don­né, qu’il sera pour tou­jours ce qu’elle lui a per­mis d’être. Dans les der­nières semaines, elle lui parle lon­gue­ment, long­temps, de la vie et de ce qu’il a le droit de vou­loir : ne jamais renon­cer à deve­nir un artiste, un écri­vain s’il le sou­haite, ne jamais lais­ser qui­conque déter­mi­ner à sa place ce qu’il fera de sa vie. Leçon rete­nue. L’adulte qui racon­te­ra une vie accom­plie se sou­vien­dra de ses der­niers mots et se dira qu’il n’a pas été infi­dèle.

En atten­dant, le gamin qui vient de perdre sa mère n’a pas 12 ans. L’errance com­mence. Kenneth devient Rexroth. Chez la grand-mère pater­nelle d’abord, qui le bat. Puis chez une tante, tan­dis que la san­té du père décline à son tour. Il par­ti­cipe à ses pre­mières mani­fes­ta­tions, vit dans la rue, tra­vaille et lit tou­jours comme un fou. Un soir, il a la fièvre, la grippe espa­gnole peut-être, on est en 1919, un méde­cin vient mais c’est son père qui meurt en trois jours… après l’avoir mis en garde contre l’alcool, le jeu et le sexe. Leçon rete­nue : c’est la nature, les révo­lu­tions et l’amour qui le pas­sion­ne­ront. Il n’y a plus d’enfance qui tienne, Kenneth est l’orphelin pauvre d’une famille éten­due qui le bal­lotte de vieil oncle en étrange cou­sin, de sombre tante en vieille cou­sine. Il lit tout Wells, tout D.H.Lawrence, il a besoin d’imaginer la guerre des mondes, l’amour dans la forêt, les machines à remon­ter le temps, les corps qui s’enlacent sous la pluie ; lire est une autre manière de vivre, mais elle ne suf­fit pas. Il prend un train pour Chicago, qui s’arrête de longues heures dans un cré­pus­cule de flammes et de cendres : le wagon pré­cé­dent a déraillé, une dou­zaine de morts sont allon­gés dans la neige le long de la voie. Kenneth est deve­nu Rexroth. Il a 15 ans et il en a fini avec le bon­heur simple.

Southside Boys, Chicago, 1941, par Russell Lee

S’ensuivent des années de bohème dans la grande ville : il y tra­vaille comme jour­na­liste, phar­ma­cien, gar­çon d’écurie, ser­veur dans une boîte de jazz, bûche­ron ; il y fré­quente la pègre et l’under­ground, une bohème impro­bable où se côtoient poètes et pros­ti­tuées, com­mu­nistes et cow-boys, juges illu­mi­nés et éru­dits de tous ordres, dadaïstes et escrocs. Il voyage aus­si beau­coup à tra­vers l’Amérique, tente l’expérience monas­tique en allant s’enfermer dans une petite com­mu­nau­té catho­lique new-yor­kaise. Ce qu’il cherche là, ce ne sont ni des réponses ni même un récon­fort : plu­tôt un rythme litur­gique capable de le récon­ci­lier avec celui du cos­mos. Il aime que soient ren­dus appa­rents le pas­sage des sai­sons, les étapes d’une vie. C’est au bord des ruis­seaux qu’il frôle la séré­ni­té, une forme de com­mu­nion avec la nature et les Feuilles d’herbe de Walt Whitman qu’il admire. Il y a du vision­naire en lui, en un sens plus mys­tique que reli­gieux : ce n’est jamais la vision d’un autre monde qu’il quête, mais la plus grande inten­si­té de per­cep­tion de celui-ci.

« Il y a du vision­naire en lui, en un sens plus mys­tique que reli­gieux : ce n’est jamais la vision d’un autre monde qu’il quête. »

Il place sur le même plan Martin Buber, phi­lo­sophe du judaïsme has­si­dique, Albert Schweitzer, méde­cin, prix Nobel de la paix et pas­teur pro­tes­tant, D. H. Lawrence, auteur de L’Amant de Lady Chatterley dénu­dée sous la pluie, Pierre Kropotkine, fils de prince et théo­ri­cien du com­mu­nisme liber­taire, Jakob Böhme, alchi­miste végé­ta­rien de la Renaissance ou encore Bouddha et Lao Tseu ! Tous les illu­mi­nés sont ses frères, dès lors qu’ils croient en l’homme plus qu’en un dieu silen­cieux. La trans­cen­dance l’attire moins que ses incar­na­tions. Il ne veut pas décryp­ter l’autre côté du monde, mais connaître plei­ne­ment celui-ci. Ce qui l’intéresse, c’est l’expérience de la contem­pla­tion pos­sible, au cœur même de la plus bru­tale agi­ta­tion, de l’angoisse méta­phy­sique. Celle de l’homme allon­gé sous les étoiles et qui les admire et qui se confond avec elles : « Mon corps est endor­mi. Seuls / Mes yeux et mon cer­veau sont éveillés. / Autour de moi, les étoiles res­tent là, / Comme des yeux d’or. Je ne dis­tingue plus / Où mon être com­mence, où il finit. » Passionné par le boud­dhisme et les phi­lo­so­phies orien­tales, Rexroth n’est pas pour autant un adepte du New Age spi­ri­tua­liste et attrape-gogos qui fas­cine les hip­pies férus d’horoscopes et de tests para­psy­cho­lo­giques. Il reste un adepte des Lumières, réti­cent devant « les mome­ries sans fard avec les­quelles notre socié­té s’abuse », ce qui ne l’empêche pas de lire avec gour­man­dise les gnos­tiques et de s’intéresser à l’inconscient col­lec­tif au sens de Jung : ces arché­types ou sym­boles qui répondent aux besoins de la vie inté­rieure, tant que l’homme ne sait pas tout — pour­quoi il naît, com­ment il meurt, ce qui dure ou s’efface…

Sa manière de com­prendre la reli­gion, pour païenne qu’elle soit, n’exclut pas un étrange goût pour la notion de sacre­ment, qu’il conçoit comme « une trans­fi­gu­ra­tion des rites de pas­sage ». Ainsi du mariage, qui vient consa­crer une sorte d’union excep­tion­nelle entre deux êtres, exten­sible au reste du monde : « de l’abandon au mys­ti­cisme éro­tique ; du mys­ti­cisme éro­tique au mys­ti­cisme éthique du mariage ; de là à la réa­li­sa­tion du mys­ti­cisme éthique de la res­pon­sa­bi­li­té uni­ver­selle – de l’Autre aux Autres. » Le mys­ti­cisme s’expérimente à tra­vers une éro­tique — une gym­nas­tique des corps amou­reux ; tan­dis que cette éro­tique devient le moyen d’une éthique — une gym­nas­tique des âmes soli­daires. C’est l’époque où Rexroth ren­contre Andrée Dutcher, dont il divor­ce­ra quelques années plus tard et qu’il ne cesse pour­tant d’aimer. Elle mour­ra dans une crise d’épilepsie alors qu’il a 35 ans : « Ma dou­leur est aus­si large / Qu’un fleuve sans rives ; / Elle est aus­si pro­fonde / Qu’un abîme sans fin. » Trois autres femmes rem­pli­ront sa vie, dont Marthe, mère de ses deux filles, qui le quitte en 1956. Elles ont ins­pi­ré ses plus beaux textes élé­giaques, ceux dans les­quels des corps soli­taires s’enlacent, « alors que notre barque / Tangue, ivre dans les remous / De ta nudi­té jubi­lante. »

Emma Goldman et Alexander Berkman vers 1917–1919, DR

Le pri­mat du spi­ri­tuel sur le poli­tique, ou du poème sur l’essai, n’est pas pour autant un indi­vi­dua­lisme égo­tiste réser­vé aux amou­reux enfer­més dans leur tour d’ivoire. Comme il quête dans le tan­trisme ce qui peut rap­pro­cher le corps et l’âme, il déchiffre dans la Kabbale ou dans le Cantique des can­tiques une autre manière de « rejoindre », donc d’atteindre l’autre — qu’on aime, ou que l’on veut libre d’aimer et d’être aimé. La mys­tique éthique de Rexroth est trop nour­rie d’anarchisme pour som­brer dans l’illumination. S’il peut admi­rer un bod­hi­satt­va c’est parce qu’il s’agit de celui qui « sur le point d’atteindre le nir­va­na, s’en détourne avec le vœu qu’il n’entrera pas dans la paix ultime tant qu’il ne sera pas par­ve­nu à y faire entrer tous les êtres. » La consé­quence de la luci­di­té, quand elle s’allie à la bien­veillance, c’est alors la révo­lu­tion, ce qu’il nomme « l’activisme éthique intense » : le refus de se figu­rer qu’il serait accep­table d’entrer seul dans le bon­heur ou dans la lumière.

« Que reste-t-il à ceux qui récusent les sta­li­niens, les fas­cistes et l’ordre du monde exis­tant ? L’anarchisme. »

Il faut donc agir. Il a ten­té, par­ti sur un car­go vers l’Europe, de rejoindre les cercles intel­lec­tuels et mili­tants du Paris de l’entre-deux-guerres. Il n’y a ren­con­tré que des egos sur­di­men­sion­nés, une manière délé­tère de se faire croire qu’on chan­geait le monde en rédi­geant des poèmes auto­ma­tiques. Il ne prend pas vrai­ment le temps de se faire adop­ter par ce petit monde et rentre aux États-Unis sur les conseils d’Alexander Berkman, anar­chiste russe et com­pa­gnon de route d’Emma Goldman, sor­ti de pri­son après sa condam­na­tion pour ten­ta­tive d’assassinat sur un riche indus­triel. Berkman avait décou­vert en Russie l’envers du décor sovié­tique, la recréa­tion des castes au sein du sta­li­nisme, l’enfer bureau­cra­tique et les pré­misses du Goulag. Rexroth, de par son tem­pé­ra­ment anar­chiste et ses ren­contres, est tôt vac­ci­né contre l’illusion du com­mu­nisme tel qu’il s’invente en URSS : il se sou­vien­dra tou­jours de l’écrasement des marins de Kronstadt et ne prê­te­ra aucun cré­dit à Trotsky. Il ne croit qu’à l’action syn­di­cale par la base, celle des tra­vailleurs, et rejoint dès 1927 les rangs de l’IWW, l’Industrial wor­kers of the world, une orga­ni­sa­tion adepte de l’autogestion et de la lutte directe qui compte alors des dizaines de mil­liers de membres.

À San Francisco, où il s’installe défi­ni­ti­ve­ment à la fin des années 1920, il s’implique auprès des dockers. À mesure que le Parti com­mu­niste gagne en puis­sance et joue sur les divi­sions syn­di­cales, il tente de main­te­nir une posi­tion radi­cale mais non sec­taire, qui fait appel à des talents d’équilibriste dans un monde de plus en plus par­ta­gé entre deux pôles anta­go­nistes — capi­ta­liste et com­mu­niste —, dont aucun ne pou­vait le satis­faire. La guerre d’Espagne l’atterre. Il constate : « Il n’y avait plus per­sonne qui ne se défi­nisse par rap­port au Kremlin, soit comme un stu­pide homme de main du sta­li­nisme, soit comme un anti-bol­ché­vique psy­cho­pathe. » Que reste-t-il à ceux qui récusent les sta­li­niens, les fas­cistes et l’ordre du monde exis­tant ? L’anarchisme. Rexroth déve­loppe sa cri­tique de l’État. Se fait objec­teur de conscience pen­dant la Seconde guerre mon­diale, tra­vaillant dans un éta­blis­se­ment psy­chia­trique, consti­tuant un groupe paci­fiste, orga­ni­sant l’aide aux Américains d’origine japo­naise inter­nés de force.

Manifestation des Industrial Workers of the World (IWW) à New York, 11 avril 1914, domaine public

Au sor­tir de la guerre, dès 1946, il crée le San Francisco Anarchist Circle, qui devien­dra le Libertarian Circle. Toutes les semaines, on y parle col­lec­ti­vi­tés agraires anda­louses, ten­dances conseillistes dans l’Allemagne révo­lu­tion­naire, groupes com­mu­na­listes amé­ri­cains ou kib­boutz israé­liens ; on y refait l’histoire de Kronstadt et des mou­ve­ments makh­no­vistes ; on y rêve d’un anar­chisme mutua­liste et prou­dho­nien ; on y parle anar­cho-fémi­nisme, sexua­li­té, liber­té. Rexroth donne sans cesse des confé­rences, inter­vient à la radio, s’interroge sur la révolte qui monte dans un monde post-apo­ca­lyp­tique fou­droyé par la pos­si­bi­li­té d’Hiroshima, com­bat pour les droits civiques des Noirs amé­ri­cains, tient une chro­nique heb­do­ma­daire dans des jour­naux plus ou moins alter­na­tifs. Il manque alors, peut-être, l’occasion d’élaborer une pen­sée un tant soit peu sys­té­ma­tique. Proche des théo­ries de Murray Bookchin, il n’identifie pas aus­si bien que lui le risque de repli sur un « anar­chisme du style de vie » qui finit par un renon­ce­ment à l’action col­lec­tive, au pro­fit de la seule sub­ver­sion cultu­relle et artis­tique, plus indi­vi­dua­liste. S’il constate une faillite morale géné­ra­li­sée, il ne croit pas à l’invention de nou­veaux mondes. Le mou­ve­ment beat­nik des années 1950 ne ren­contre pas vrai­ment sa faveur, alors qu’il émerge en par­tie du bouillon­ne­ment paci­fiste et rebelle auquel il contri­bua comme nul autre. Bien qu’il soit pré­sent lors de l’une des plus fameuses lec­tures-per­for­mances de 1955 à la 6Gallery, et même qua­li­fié par le Time Magazine de « père des Beats », il répon­dra que « l’entomologiste [qui étu­die les punaises] n’est pas une punaise » et cri­ti­que­ra sou­vent « la sot­tise, la sen­ti­men­ta­li­té et l’égocentrisme com­plai­sant de Jack Kerouac », comme le rap­pelle Ken Knabb, l’un de ses héri­tiers spi­ri­tuels, auteur d’un bel Éloge de Kenneth Rexroth publié en France par les Ateliers de créa­tion liber­taire. De fait, Rexroth ne fut pas homme à fon­der une école, ni même à s’y asso­cier.

« L’espoir révo­lu­tion­naire, récu­pé­ré par la socié­té pop’, débouche sur un art contem­po­rain peu­plé de néo-dadaïstes qui font la loi du mar­ché à coups de concepts et de crânes recou­verts de dia­mants ven­dus plu­sieurs mil­lions de dol­lars. »

Il s’est tou­jours tenu à l’écart de tout mou­ve­ment trop faci­le­ment éti­que­table, qu’il s’agisse des sur­réa­listes des années 1920 ou des repré­sen­tants de la révo­lu­tion sexuelle en lit­té­ra­ture, ces grands Américains excen­triques et égo­cen­triques dont il aimait pour­tant la lit­té­ra­ture crue et vivi­fiante, tel Henry Miller. La contre-culture, pour lui, pas­sait d’abord par la culture : il crut que la jeu­nesse de 1968 retrou­ve­rait le fil jamais tout à fait rom­pu des expé­riences com­mu­na­listes qu’il étu­diait, depuis les sectes héré­tiques du chris­tia­nisme pri­mi­tif chères au situa­tion­niste Raoul Vaneigem jusqu’aux innom­brables expé­riences poli­ti­co-reli­gieuses des frères moraves, amish, hut­té­rites, qua­kers et autres com­mu­nau­tés four­rié­ristes et uto­pistes. Il constate pour­tant que les hip­pies croient plus aux pou­voirs éclai­rants de la drogue qu’aux lumières de la rai­son poli­tique. Il est d’ailleurs lucide sur les échecs des révo­lu­tions com­mu­na­listes. Mais quelles conclu­sions en tire-t-il ? Aucune qui soit très clai­re­ment énon­cée, puisqu’il leur conserve une véri­table affec­tion, tout en consta­tant qu’elles sur­vivent dif­fi­ci­le­ment sans une forme d’autoritarisme, de culte du chef cha­ris­ma­tique et pseu­do-reli­gieux, qui signe aus­si le renon­ce­ment au com­mu­nisme uto­pique. S’il recon­naît l’avènement d’une socié­té déca­dente — l’équivalent du Bas-Empire romain, il conti­nue curieu­se­ment d’espérer contre vents et marées qu’elle sera la source d’une renais­sance (« la seule alter­na­tive, c’est l’utopie ou la catas­trophe »), quand bien même toutes ses ana­lyses tendent à prou­ver que l’utopie, c’est aus­si la catas­trophe…

À la fin de sa vie, il ne croit tou­jours pas au Grand Soir, mais il doute même des petits matins. Il se sent « citoyen d’un pays fon­dé par un groupe d’intellectuels radi­caux qui semble avoir dis­pa­ru de la Terre. » Après Auschwitz, Hiroshima et le Viêt Nam, après le Goulag et les Khmers rouges, on ne peut plus vrai­ment dou­ter de l’existence du mal. Le « post­lude » à son roman auto­bio­gra­phique est dou­lou­reux. Le monde qu’il a connu et aimé n’existe plus, celui qu’il a espé­ré n’est pas adve­nu. La révo­lu­tion des modes de vie, la liber­té sexuelle ont certes fait du che­min. Pour le reste, Rexroth constate « une perte d’échelle dans notre civi­li­sa­tion, une des­truc­tion des élites, ce que Spengler appe­lait die Ausrottung der Besten » (la dis­pa­ri­tion des meilleurs). L’espoir révo­lu­tion­naire, récu­pé­ré par la socié­té pop’, débouche sur un art contem­po­rain peu­plé de néo-dadaïstes qui font la loi du mar­ché à coups de concepts et de crânes recou­verts de dia­mants ven­dus plu­sieurs mil­lions de dol­lars. Le temps de la révolte telle qu’il la rêvait dans une Amérique rebelle qui n’avait pas encore suc­com­bé au « cau­che­mar cli­ma­ti­sé » (titre d’Henry Miller) est bien pas­sé : il le recon­naît, le monde n’a pas vrai­ment chan­gé, la fer­veur n’a pas trou­vé d’objet pour s’accomplir — et pour­tant la vie peut encore être belle, si l’on sait se conten­ter d’un « Royaume [édi­fié] face à l’Apocalypse, [d’] une socié­té de gens mora­le­ment res­pon­sables, qui feront face à l’extinction, la conscience nette, après avoir vécu aus­si heu­reux que pos­sible ».

Dans le sens des aiguilles d’une montre, en par­tant du haut à gauche : M. McClure, G. Corso, M. Patchen, K. Rexroth, A. Ginsberg, L. Ferlinghetti, P. Orlovsky, G. Snider, J. McClure, S. Murao, (une incon­nue), J. McClure, (un incon­nu) à la confé­rence Ciudad de la Luz à Dakota du Nord en 1974, par D. Sorensen

L’action col­lec­tive et l’utopie com­mu­nale sont-elles véri­ta­ble­ment for­closes, dans un monde trop cynique pour lais­ser place aux rêveurs liber­taires ? Le débat n’est pas si facile à tran­cher, rien n’empêche de ten­ter encore et tou­jours. Reste que Rexroth l’a fait pour son compte. Il ne pré­tend d’ailleurs ni décou­ra­ger les uns, ni sau­ver les autres. À l’heure du bilan, il trouve l’amour, quelques poèmes, des constel­la­tions : les spi­rales du temps (titre de l’un de ses plus beaux poèmes) se sont enrou­lées autour de tant « de ratages, tant de pertes, toute / Cette souf­france, les morts, les impasses, / Et qu’ai-je gagné au bout / Du compte ? Tard dans la nuit, / Je redes­cends me désal­té­rer […] » : les sau­mons dans la rivière se ruent tou­jours les uns sur les autres dans l’obscurité, il y a la demi-lune qui brille, le cycle de l’eau du ciel vers la mer et inver­se­ment. Il ne s’agit plus que de mou­rir propre. La nature, du moins, ne tra­hit pas les espé­rances, parce qu’elle ne pro­met rien au-delà du déses­poir. Restent aus­si le jazz et la poé­sie, l’éducation popu­laire et les arts. Les fer­ments d’une impro­bable conta­mi­na­tion qui vien­drait contre­dire ce pay­sage de fin du monde. « À mon avis, la situa­tion est déses­pé­rée. […] En sup­po­sant qu’il reste encore une pos­si­bi­li­té de chan­ger de cap, d’interrompre le voyage au bout de la nuit, cela ne pour­rait se faire que par conta­gion, par infil­tra­tion, par une dif­fu­sion imper­cep­tible, par­tout dans l’organisme social, qui l’infecterait, comme par le biais de petites cap­sules, qui lui ino­cu­le­rait une mala­die appe­lée san­té. » Ces der­nières lueurs dans le noir, c’est la poé­sie qui les pro­met, les per­met, les allume.

« Si quelque chose peut sau­ver le monde, ce sera donc la poé­sie — ou rien. Une poé­sie qui ne peut qu’être épique et popu­laire, lim­pide et immé­dia­te­ment sen­sible. »

Si quelque chose peut sau­ver le monde, ce sera donc la poé­sie — ou rien. La poé­sie au sens le plus large, de la mys­tique éro­tique des trou­ba­dours, de la rébel­lion d’un Villon, jusqu’à Brassens et Léo Ferré ou Joni Mitchell et Leonard Cohen. Pas n’importe laquelle cepen­dant : seule, celle qui est assez sub­jec­tive pour oser dire je, par­ler de la mort et de l’amour, des lèvres et des sau­mons, des pas­tèques et des hanches, de la nuit et des auto­routes, des ratons laveurs et des mineurs, bref, de ce qui advient dans le monde réel, loin de l’académisme pom­peux et de l’expérimentation à vide. Une poé­sie qui ne peut qu’être épique et popu­laire, lim­pide et immé­dia­te­ment sen­sible. Une poé­sie qui raconte une his­toire, met à nu celui qui la raconte. Une poé­sie qui sait la colère mais ne vise qu’à la sagesse tran­quille, au dépouille­ment sub­til. Qui échappe aux pièges de la com­plai­sance.

La poé­sie qui sauve le monde ne joue pas à la poé­sie. Elle parle de Sacco et Vanzetti aus­si bien que de la femme aimée, des bombes sur Nankin et de la misère, des cendres que l’on dis­perse et des mon­tagnes que l’on arpente. On la recon­naît à son carac­tère d’évidence secrète. Au fait, peut-être, qu’elle se passe de tout com­men­taire ? Kenneth et Rexroth, l’enfant et l’amant, le mys­tique et l’érotomane, le révo­lu­tion­naire et le poète, meurent tous ensemble le 6 juin 1982. « Nous voi­ci peu nom­breux, bien­tôt / Il n’y aura plus per­sonne. Nous étions / Camarades ensemble nous pen­sions voir / De nos propres yeux le nou­veau / Monde où l’homme ne serait plus / Un loup pour l’homme, hommes et femmes / Devenus frères et amants / Ensemble. Nous ne le ver­rons pas […] Tout cela a déjà eu lieu, / Maintes fois. Peu importe / Nous étions cama­rades ensemble. / Nous avons bien vécu. »


Photographie de ban­nière : 1936, Fishermen on Baker Beach, UNDERWOOD ARCHIVES/GETTY IMAGES


Pour aller plus loin, on pour­ra lire l’Éloge de Kenneth Rexroth par Ken Knabb aux Ateliers de créa­tion liber­taire ; pour sa poé­sie tra­duite en fran­çais, on trou­ve­ra Les poèmes d’amour de Marichiko aux édi­tions Po&Psy et L’automne en Californie chez Fédérop, tra­duits et intro­duits par Joël Cornuault. Surtout, de très nom­breux textes sont repro­duits en ligne, avec auto­ri­sa­tion des édi­teurs, sur l’excellent site de Ken Knabb, le Bureau of public secrets, qui donne ain­si accès à l’essentiel de l’œuvre lit­té­raire et poli­tique (notam­ment à son ouvrage sur le com­mu­na­lisme), ain­si qu’à des extraits choi­sis d’An auto­bio­gra­phic novel, jamais tra­duit en fran­çais.


REBONDS

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Adeline Baldacchino
Adeline Baldacchino

Elle essaie de mener une vie poétique. Elle a un faible pour les inclassables et les oublié.e.s, les aventurier.e.s et les polygraphes. On peut suivre ses publications sur http://abalda.tumblr.com.

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