Olivier Rolin : « La littérature m’a permis de voir les multiples facettes de la réalité »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Il porte un cha­peau feutre et un imper­méable beige. Marche légè­re­ment voû­té. Plutôt revêche, de prime abord — entre le détec­tive des années Bogart et le vieux loup de mer. Un bout de papier indi­quait sur sa porte qu’il fal­lait cogner fort, faute de son­nette en état de marche. « Vous n’au­riez pas une ciga­rette ? Je suis en rade, là. » Un vétuste immeuble pari­sien ; des livres par­tout dans son appar­te­ment. « Oui, pas facile de trou­ver un endroit où bouf­fer chez moi. » Un fusil posé le long de la biblio­thèque et un cou­teau que Rolin tri­ture une par­tie de l’en­tre­tien. Nous avons lu presque tous ses livres, en France ou sur les routes de ce monde que l’é­cri­vain aime à sai­sir, du Soudan à l’Est en pas­sant par l’Amérique latine, depuis qu’il a rac­cro­ché les gants, lui l’an­cien chef de la branche armée de la Gauche pro­lé­ta­rienne. Hamon et Rotman ont déjà conté ses actions avec force détail dans le deuxième opus de Génération — Rolin s’ap­pe­lait alors Antoine, « un homme sûr, pré­cis, cou­ra­geux » ; prise d’as­saut d’une usine (bras gauche et os du visage cas­sés), attaque d’un com­mis­sa­riat, cock­tails Molotov, un dépu­té de droite qui trem­pait dans des affaires louches cap­tu­ré dans une malle, noms d’emprunt et démé­na­ge­ments constants, une bombe dans les locaux de Minute, une mitraillette Sten (jamais de balles dans le char­geur), l’en­lè­ve­ment d’un cadre de Renault pour ven­ger la mort d’un ouvrier, « Nous repré­sen­tons la volon­té du peuple face à la loi des assas­sins » ; Sartre sou­tint. Un bou­quet de fleurs fanées près de pho­to­gra­phies marines, dans son salon, quelques décen­nies plus tard. Rolin nous avait fait savoir, lorsque nous l’a­vions contac­té, que nous ris­que­rions d’être déçus : le mili­tant maoïste est deve­nu « un scep­tique, hélas... ». Raison de plus. L’écrivain s’as­sou­plit à mesure que nous par­lons. Jusqu’à la sym­pa­thie, même.


rolinoIl y a une évo­lu­tion nette, dans l’écriture, entre vos anciens livres (Bar des flots noirs ou Port-Soudan, par exemple) et les plus récents (Le Météorologue ou Un chas­seur de lions). Un rap­port au rythme dif­fé­rent, davan­tage de scan­sions dans les pre­miers, de phrases longues, de lyrisme. Vous sem­blez tendre vers plus de dépouille­ment. Est-ce conscient ?

Oui, j’en suis conscient. Ça s’est fait natu­rel­le­ment, mais on peut vou­loir des choses natu­relles… J’ai peu à peu por­té un regard cri­tique sur mes pre­miers temps. Dans la réédi­tion inté­grale de mes textes, les deux volumes Circus, j’introduis cha­cun de mes ouvrages et je prends sou­vent pas mal de dis­tance. Je cédais plus faci­le­ment au pathos, j’avais un goût immo­dé­ré pour une sorte de baro­quisme d’écriture – que je ne renie pas com­plè­te­ment, d’ailleurs : je reli­sais ces jours-ci, pour les besoins d’une ren­contre à venir, des pages de L’invention du monde : c’est com­plè­te­ment exces­sif mais d’un excès néces­saire. Je me sens même un peu envieux de la très grande éner­gie que j’avais alors. Il y a des choses que je conti­nue d’aimer, dans Bar des flots noirs : la fin, en Argentine, me convient tou­jours. Port-Soudan est un livre que je n’aime pas trop. Ce n’est pas de bol, c’est celui qui a été le plus lu… (rires) Il y avait une ten­dance au pathé­tique et à la grande phrase dont je me suis pro­gres­si­ve­ment dépouillé. Il est dif­fi­cile de trou­ver des traces d’ironie, aus­si, dans mes pre­miers bou­quins. Je suis plus lim­pide (je crois…), je me dirige vers ce qu’on pour­rait appe­ler plus de clas­si­cisme (à peine lâché, le mot me gêne un peu…) – mais je ne suis pas sûr que je m’y tien­drai tou­jours ! Il faut tou­jours cher­cher, essayer, chan­ger. Mon der­nier livre, Le Météorologue, est écrit d’une façon clas­sique car je ne me sen­tais pas de faire des sauts périlleux arrière pour racon­ter une his­toire aus­si tra­gique. Il obli­geait à un ton plus clair, plus apai­sé. J’ai un rap­port plus iro­nique à celui qui écrit (moi !), aus­si. Alors oui, j’ai conscience d’une dif­fé­rence.

Vous avez fait savoir que la lit­té­ra­ture n’était pas affaire de récit, d’histoire, mais de langue et de style. C’est une oppo­si­tion franche à ce qu’on appelle « l’écriture blanche » et au roman tra­di­tion­nel, avec sa nar­ra­tion, son intrigue… D’où vous vient cette approche ?

« J’ai héri­té d’une cer­taine dis­tance vis-à-vis des racon­teurs d’histoires. Je n’ai pas com­men­cé à écrire pour en racon­ter, c’est vrai. »

Même si je ne me suis jamais sen­ti appar­te­nir à une quel­conque école, je suis, comme beau­coup de ma géné­ra­tion, héri­tier de cette remise en cause du roman roma­nesque, du récit, du bon vieux récit tra­di­tion­nel, « La mar­quise sor­tit à cinq heures… », etc. Je n’ai pas sucé la mamelle du Nouveau roman mais j’ai tout de même gran­di avec ça. J’ai héri­té d’une cer­taine dis­tance vis-à-vis des racon­teurs d’histoires – même si, lorsque je lis Conrad, l’histoire de Lord Jim ou d’Almayer me pas­sionne. Mais c’est ain­si : aucune réflexion sur la lit­té­ra­ture n’a de carac­tère scien­ti­fique, de valeur abso­lue. Paul Valéry disait qu’il n’y avait aucune théo­rie en art. La seule qui existe est faite pour soi, et elle change en fonc­tion de soi. Je ne pré­tends pas énon­cer des véri­tés, même s’agissant de moi. Je n’ai pas com­men­cé à écrire pour racon­ter des his­toires, c’est vrai. Je vou­lais atteindre, dans le domaine des mots, quelque chose qui puisse être aus­si beau qu’un tableau de… de Manet, par exemple. Cela étant, je ne méprise nul­le­ment la nar­ra­tion et, d’autre part, je crois (ce qui n’est pas sans angoisse, par­fois) que chaque livre, chaque pro­pos, doit pro­duire, lorsqu’il est réus­si, son propre style. Lorsque je veux décrire le monde entier et les océans, il faut que j’adopte un style un peu ample, abys­sal ; lorsque je veux décrire un verre d’eau, à la manière de Francis Ponge, il me faut un style plus trans­pa­rent. Je ne fais pas une sta­tue du style, à la façon de Flaubert, met­tons. Ou, plu­tôt, je ne suis pas mono­théiste : il y a une langue pour chaque pro­jet lit­té­raire, et elles peuvent se mon­trer très dif­fé­rentes les unes des autres.

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Une chose saute aux yeux : vous êtes très atten­tif aux teintes, très pré­cis quant à la des­crip­tion des colo­ris, des lumières. Votre écri­ture devient visuelle, par­fois sen­suelle. Vous par­liez de Manet et c’est cette image qui vient : la pein­ture. Vous n’avez jamais essayé de tou­cher à un pin­ceau ?

Je ne suis pas peintre, mal­heu­reu­se­ment. Il m’est arri­vé de des­si­ner, de faire des pas­tels. Surtout à l’époque de Port-Soudan, quand j’étais dans un éta­blis­se­ment pour dingues. Mais je regrette beau­coup, en effet, de ne pas l’être. J’ai sou­vent pen­sé à ça : si je n’avais pas été écri­vain, j’aurais aimé être peintre. Je ne suis pas un grand connais­seur de la pein­ture, j’en parle avec moins de pro­fon­deur et d’éclat que Michon. Sensibilité aux cou­leurs, oui… Les faire pas­ser dans les mots. J’ai un pro­jet sur lequel je suis depuis des années : la des­crip­tion de petits objets natu­rels. Je m’en donne à cœur joie pour ten­ter de défi­nir la cou­leur d’une écorce ou d’une coquille d’huître.

Les poètes sont pré­sents sous votre plume (Rimbaud, Essénine, Cendrars…) et vous vous réfé­rez sou­vent à la poé­sie, sans pour autant en publier. Vous arrive-t-il d’écrire en vers ?

La poé­sie me nour­rit, oui. J’en écris mais elle reste dans les tiroirs. Et c’est sou­vent dans des cir­cons­tances amou­reuses, sinon tou­jours. Là, oui, j’en écris beau­coup (trop, peut-être…). Mais ça reste de l’ordre du pri­vé.

Vous en avez déjà par­lé ailleurs, plus d’une fois, mais revenons‑y, si vous le vou­lez bien : vous êtes entré en lit­té­ra­ture après des années de mili­tan­tisme maoïste. C’est l’écriture, avez-vous dit, qui vous a ensei­gné la nuance, ambi­guï­té, le doute…

« La fré­quen­ta­tion de la lit­té­ra­ture m’a per­mis de voir que chaque réa­li­té se décom­po­sait en de mul­tiples facettes, qui se contre­disent et se moquent entre elles et jouent entre elles. »

Oui, nous avons pas­sé sept années (et c’est beau­coup quand on n’a que vingt-cinq ans) à être com­plè­te­ment satu­rés de cer­ti­tudes. Et s’il y avait par­fois des petites fis­sures, il fal­lait aus­si­tôt les col­ma­ter. Ça c’est la Vérité, tout le reste est l’erreur. Tout ceci accom­pa­gné d’une incu­rio­si­té extra­or­di­naire : ne pas lire un livre qui ne concerne pas la lutte pen­dant toutes ces années-là… Cette orgie de cer­ti­tudes nous a sem­blé, à un moment don­né – et tout ne se pas­sa pas si faci­le­ment – mor­telle. On s’est aper­çus qu’on deve­nait idiots. On s’est dis­per­sés, dans les années 1973–74. Ce furent alors des années très dou­lou­reuses. Je cher­chais quoi faire de ma vie. Je me suis remis à lire et, tout d’un coup, la lec­ture m’a ame­né un autre point de vue. Un roman où un per­son­nage serait tout noir ou tout blanc, par­fait gen­til ou très méchant, c’est édi­fiant, mais c’est de la merde. Ce sont les romans d’édification catho­lique ou ceux du réa­lisme sovié­tique. La fré­quen­ta­tion de la lit­té­ra­ture m’a per­mis de voir que chaque réa­li­té se décom­po­sait en de mul­tiples facettes, qui se contre­disent et se moquent entre elles et jouent entre elles – et en par­ti­cu­lier les réa­li­tés humaines. J’avais éga­le­ment du mépris pour le roman…

… Vous veniez de la phi­lo­so­phie.

Oui, c’est ça. Il y avait une hié­rar­chie. D’abord la phi­lo­so­phie mar­xiste. Puis on accep­tait quand même les autres grandes phi­lo­so­phies : au pre­mier rang, celle de Hegel, bien sûr. Puis le spi­no­zisme et le kan­tisme ; on leur accor­dait une cer­taine digni­té. Mais la lit­té­ra­ture, c’était un truc… Enfin, vous voyez. De la bro­de­rie. Progressivement, je me suis aper­çu qu’il y avait une intel­li­gence de l’Histoire et de la socié­té dans la lit­té­ra­ture. Qu’elle rele­vait elle aus­si de la pen­sée, d’une forme par­ti­cu­lière de pen­sée, et qu’elle déli­vrait un savoir qui pou­vait même se mon­trer plus aigu que la phi­lo­so­phie ou la socio­lo­gie.

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Presque tous vos livres sont éti­que­tés « romans », mais, de ce qu’on en devine, la part de fic­tion est très mince. Il s’agit sou­vent de récits.

Oui, vous avez rai­son. Je ne me sens pas un vrai roman­cier. Le Météorologue, je n’appelle pas ça un roman, même si les cri­tiques le dési­gnent ain­si. Je connais, je lis Patrick Deville, mais sa concep­tion du roman sans fic­tion, j’ai du mal à le suivre. Il me semble qu’on joue sur les mots… Le Météorologue, tout le monde le pré­sente comme un roman, mais c’est une enquête réa­li­sée de la façon la plus rigou­reuse et scru­pu­leuse pos­sible. Simplement, je mets en scène l’enquêteur – moi –, ce que l’historien ne fait pas, en géné­ral. Oui, en effet, je suis plus un écri­vain qu’un roman­cier.

Lorsque nous sommes entrés en contact pour pré­pa­rer cet entre­tien, vous nous aviez dit que vous étiez deve­nu « un vieux scep­tique, hélas… ». Même si vous avez tour­né la page de cette période révo­lu­tion­naire, que gar­dez-vous d’elle, de façon pro­fonde, indé­ra­ci­nable ?

« J’ai une réti­cence à l’endroit des gens qui n’ont jamais pris de risques. Aussi bien poli­tiques, guer­riers, aven­tu­reux ou lit­té­raires. »

Oh, ce sont des choses qui n’ont pas for­cé­ment une grande por­tée, une grande effi­ca­ci­té dans la pers­pec­tive de la trans­for­ma­tion du monde… J’ai une forte ten­dance à vivre en groupe, avec mes amis. Dont beau­coup sont d’anciens « cama­rades ». C’est ça ma famille. Cette façon de vivre avec les autres, à leurs côtés, à tra­vers eux, ça me vient de ces années-là. Aussi, je garde une grande méfiance pour les ins­ti­tu­tions, les lieux de pou­voir, pour tous les gens « en place ». Y com­pris les écri­vains ! On croit que je char­rie, que je me vante un peu, mais je me tiens loin du « milieu lit­té­raire ». Après trente ans dans le livre, je ne connais pas plus de dix cri­tiques lit­té­raires. Je ne connais presque pas le monde de l’édition. Je vais vous épar­gner les choses cons, du genre je n’aime pas l’injustice – je ne suis pas le seul… Je ne fan­fa­ronne pas en disant cela, mais j’ai gar­dé cette incli­na­tion : j’ai une réti­cence à l’endroit des gens qui n’ont jamais pris de risques. Aussi bien poli­tiques, guer­riers, aven­tu­reux ou lit­té­raires. J’ai du mal avec les écri­vains qui ont tou­jours le même style, tou­jours iden­tique, iden­ti­fiable immé­dia­te­ment. Il faut ten­ter, chan­ger, ris­quer. Échouer. Calvino esti­mait que la lit­té­ra­ture devait se fixer des buts impos­sibles à atteindre sans quoi elle n’en valait pas la peine.

Votre mot, « hélas… », vous éloigne pour­tant des anciens mili­tants heu­reux d’en avoir fini avec l’intransigeance de leur jeu­nesse. Debray, par exemple, n’est pas loin de pré­sen­ter le « déga­ge­ment » comme une ver­tu et une sagesse. Voire une déli­vrance.

Il m’arrive sou­vent d’avoir un regret, fur­tif et sans doute abs­trait, pour l’époque au cours de laquelle j’agissais. Mais cette période d’action taris­sait dans le même temps ma pen­sée, alors je n’en ai pas une vraie nos­tal­gie. C’est une nos­tal­gie un peu vide. Je rêve de pou­voir à la fois lire, pen­ser, écrire, agir… Je regrette par­fois ce que le scep­ti­cisme a de para­ly­sant, ce qu’il implique de retrait. Mais je lui trouve aus­si quelques ver­tus, et, par exemple, l’apprentissage de l’ironie… Ce n’est en effet pas tout à fait la posi­tion de Debray.

« Je vais vous épar­gner les choses cons, du genre je n’aime pas l’injustice… »

Vous ne faites pas mys­tère de votre pen­chant à la mélan­co­lie et vous avez des mots très durs contre le cynisme. Un phi­lo­sophe a écrit un jour que les cyniques se trouvent à « la limite de la mélan­co­lie ». Ces deux sen­ti­ments sont-ils étanches, pour vous ? 

Dans le sens que je donne à ces mots, la mélan­co­lie est très éloi­gnée du cynisme. Elle est le regret de choses dis­pa­rues, d’êtres, de sen­ti­ments per­dus. S’il y a regret, il y a manque, et dou­leur. Et recon­nais­sance que « ça ne va pas ». L’essentiel, à mes yeux, est d’ailleurs là : j’écris parce que ça ne va pas, moi, le monde… J’écris parce que je trouve à redire… Le mélan­co­lique assume ça dans ses fibres. Le cynique n’éprouve pas de dou­leur : il prend tout de façon égale, il consi­dère qu’un bien et un mal sont équi­va­lents, qu’un résis­tant est pareil à un col­la­bo.

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Certains mots reviennent dans vos livres : per­dants, défaits, vain­cus, ratés. Zizek par­lait, d’après Lacan, d’un « nar­cis­sisme de la Cause per­due » qu’il trouve très pré­sent dans la gauche radi­cale : ce goût pour les mar­tyrs, la nos­tal­gie, cette com­plai­sance pour les foi­rages, la « fas­ci­na­tion », c’est son mot, autour d’un Allende sui­ci­dé… De quelle façon l’entendez-vous ?

Rosa Luxemburg a été assas­si­née : elle n’a com­mis aucun crime, envoyé per­sonne au pelo­ton d’exécution. D’ailleurs, même si elle avait vécu, d’après ce que je sais d’elle, elle ne l’aurait pas fait. Les per­dants n’ont pas eu l’occasion de trans­for­mer la Révolution en appa­reil poli­cier. Même Guevara, qui n’était pas un tendre, n’a pas eu l’occasion de deve­nir Castro. Beaucoup des héros, dans toutes les mytho­lo­gies, sont des per­dants : Prométhée, le Christ – autant que je sache, il finit sur la croix ! (rires) On éprouve plus d’attirance pour ceux qui ratent. Prenez même Napoléon : sa légende se déve­loppe à par­tir de Sainte-Hélène. Des révo­lu­tions vain­cues, la Commune par exemple, les spar­ta­kistes, on ne retient que la grande éner­gie de l’espérance, l’ascension vers l’idéal éga­li­taire. Je pré­fère Luxemburg à Lénine, bien sûr.

On sent, à vous lire, que vous n’aimez pas votre époque. Que vous êtes une sorte d’antimoderne. Ce n’est pas si cou­rant hors des cou­rants tra­di­tion­nel­le­ment « réac­tion­naires ».

« J’ai une grande réserve vis-à-vis de ce que l’on nous pré­sente comme étant le nec-plus-ultra de notre temps. J’ai un grand atta­che­ment à bien des choses du pas­sé. »

Je suis atta­ché à la tra­di­tion lit­té­raire, par exemple. J’ai récem­ment relu Homère (et relire est bien le bon mot !), c’est dire si je le suis ! Il faut créer des choses neuves, bien sûr, mais je ne suis pas dans le dis­cours de l’avant-garde. Homère me donne des forces pour avan­cer. Je n’aime pas la vul­ga­ri­té cultu­relle de notre époque. La mode, bien sou­vent, me hérisse. Quand j’entends que l’exposition de Jeff Koons à Beaubourg a bat­tu tous les records de fré­quen­ta­tion depuis la créa­tion de Beaubourg, je dois avouer que je suis un peu sidé­ré. Mais j’ai peut-être tort… J’ai une grande réserve vis-à-vis de ce que l’on nous pré­sente comme étant le nec-plus-ultra de notre temps. Et j’ai, inver­se­ment, un grand atta­che­ment à bien des choses du pas­sé. À des manières d’être, d’écrire.

Vous assu­me­riez le mot « roman­tisme » ?

Dans son sens ori­gi­nel ?

Oui, l’allemand, Byron…

Oui. Mais pas le sens un peu niais qu’on lui donne cou­ram­ment : pas le clair de lune, le pathé­tique ni les vio­lons… Mais à la Delacroix, oui, je veux bien ! Je viens de lire un bou­quin pas­sion­nant (et un peu déses­pé­rant) : De quel amour bles­sée, d’Alain Borer, sur la dégra­da­tion contem­po­raine de la langue fran­çaise. Je pense qu’on peut dire de Borer qu’il est un anti­mo­derne – dans le champ lin­guis­tique, en tout cas. Je suis atta­ché à une façon de par­ler et d’écrire que l’on avait plus, il est vrai, au XIXe et au XXe siècle. Le temps où on écri­vait des lettres, de la conver­sa­tion épis­to­laire… Je suis les­té de tout un poids de goûts, d’admirations, de mélan­co­lie, oui, et, inver­se­ment, d’incompréhensions ou de rejets contem­po­rains. Antimoderne, ce n’est pas for­cé­ment syno­nyme de réac­tion­naire. Prenez Barthes : il évo­luait dans cette direc­tion.

Debord et Pasolini aus­si.

Oui !

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Vous en appe­lez volon­tiers à l’héroïsme et déplo­rez sa dis­pa­ri­tion. Pourtant, Le Météorologue et Un chas­seur de lions mettent en scène des per­son­nages, pour reprendre vos mots, peu admi­rables et plu­tôt ratés. C’est éton­nant, non ?

On écrit dif­fi­ci­le­ment sur les êtres, les lieux et les ver­tus que l’on aime ou admire. On risque de tom­ber dans l’hagiographie, la lit­té­ra­ture édi­fiante. Venise est plus belle que Le Mans…

… Le Vieux-Mans est beau, quand même ! (rires)

… C’est vrai, j’aurais dû prendre un autre exemple ! (rires) Enfin, jamais je n’écrirai sur Venise. Il m’est plus aisé d’écrire sur un bled per­du, dépri­mant. J’admire la capa­ci­té à mettre sa vie en dan­ger pour d’autres choses que son propre inté­rêt — l’internationalisme, par exemple, ceux qui par­taient en Espagne ; ça ne veut pas dire que je vais écrire là-des­sus. Quoique, j’ai pen­sé à un moment écrire sur un type pour lequel j’ai beau­coup d’attachement – sa mélan­co­lie aus­si me plaît… Il s’appelle Rossel, je ne sais pas si vous voyez ?

Le com­mu­nard ?

Oui. J’ai tous ses bou­quins (enfin, le pauvre, il n’a pas eu le temps d’en écrire beau­coup…). J’aurais aimé écrire sur lui.

« Se débar­ras­ser d’une illu­sion, c’est une chose extra­or­di­nai­re­ment dou­lou­reuse. Dire que Lénine était un des­pote, ce n’est pas tou­jours pos­sible à gauche. »

Marcel Moreau a écrit que la gauche radi­cale n’ose tou­jours pas par­ler de Staline « en termes de fas­cisme » et que le terme « sta­li­nien » n’au­ra – il le déplore, en tant que liber­taire – jamais vrai­ment valeur d’in­sulte. Que cette période demeure trai­tée avec négli­gence. Vous par­ta­gez ce constat ?

Se débar­ras­ser d’une illu­sion, même lorsqu’on sait qu’elle en est une, c’est une chose extra­or­di­nai­re­ment dif­fi­cile et dou­lou­reuse. Mon per­son­nage, dans Le Météorologue, Alexéï Féodossévitch Vangengheim, je ne sais pas s’il a cru, jusqu’à la fin, en l’infaillibilité du Parti et de Staline. Je pense qu’il com­men­çait à avoir des doutes, mais s’il allait jusqu’au bout de ses doutes, il était per­du. Les intel­lec­tuels de gauche avaient pro­ba­ble­ment des doutes quant au fait qu’il se pas­sait des choses ter­ribles un URSS (et je ne parle pas des francs salauds comme Aragon !), mais ils pré­fé­raient fer­mer les yeux. Quand on pense que Sartre trou­vait les pays de l’Est pré­fé­rables aux États-Unis ! Lorsque l’URSS exis­tait, il ne fal­lait pas en par­ler, et main­te­nant qu’elle n’existe plus, aucun tra­vail de rétros­pec­tion ne semble néces­saire à la plu­part. La Kolyma, on sait un peu ce que c’est – et encore… – mais je ne connais pas grand monde, y com­pris dans mon entou­rage, qui pour­rait citer le nom d’un des camps de la Kolyma. Cette his­toire a été niée hon­teu­se­ment quand il eût fal­lu la faire écla­ter et, main­te­nant, on consi­dère que c’est du pas­sé, n’en par­lons plus ! Dire que Lénine était un des­pote, ce n’est pas tou­jours pos­sible à gauche. Mais ce n’est plus pour pré­ser­ver quelque chose (la for­te­resse du Prolétariat, disons), c’est par igno­rance et paresse intel­lec­tuelle et morale.

Par igno­rance, vrai­ment ? Ce n’est pas plu­tôt pour conser­ver une mémoire, une gloire, un sym­bole ? Lorsque vous écri­vez que le sta­li­nisme est une « consé­quence inévi­table » du léni­nisme, ça peut faire grin­cer encore beau­coup de dents dans les rangs com­mu­nistes !

En effet, c’est sans doute pour pré­ser­ver quelque espoir. Tout a foi­ré ensuite, mais l’acte ini­tial était grand et pur ! Or ce n’est pas la véri­té… La poli­tique de Lénine n’était ni géné­reuse, ni pure. Les pre­miers camps datent de son gou­ver­ne­ment. On conti­nue de pen­ser qu’on peut arra­cher 70 pages sur les 100 pour se féli­ci­ter des 30 pre­mières et se dire qu’on peut recom­men­cer l’Histoire…

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Diriez-vous, avec Orwell, que les intel­lec­tuels sont bien plus ten­tés par le tota­li­ta­risme que les gens ordi­naires ?

Oui, je crois. Je suis enclin, de toute façon, à par­ta­ger bien des choses qu’Orwell a pu dire. Après, comme toutes les phrases défi­ni­tives de ce genre, qui brassent des caté­go­ries très larges (« les intel­lec­tuels », « les gens ordi­naires »), on peut trou­ver mille contre-exemples : l’exécuteur du NKVD, dans Le Météorologue, ce n’est pas un intel­lec­tuel, c’est un ex-ouvrier ser­ru­rier ; les SS n’avaient pas tous sui­vi l’enseignement d’Heidegger… Cette phrase n’est pas for­cé­ment tou­jours vraie, mais qu’il y ait, contrai­re­ment à ce qu’on pour­rait croire, une grande dis­po­si­tion au tota­li­ta­risme chez les intel­lec­tuels, ça me semble exact.

On a pu lire dans la presse des paral­lèles entre le mou­ve­ment mon­dial de jeunes vers la Syrie, par­tant pour lut­ter, se dépas­ser, trou­ver un abso­lu, et les Brigades inter­na­tio­nales ou les mili­tants radi­caux de votre géné­ra­tion. Comment réagis­sez-vous à ça ?

« Cette com­pa­rai­son est mons­trueuse. Je ne vois pas le rap­port entre les idéaux socia­listes et ce que prône l’État isla­mique. »

C’est pro­pre­ment effa­rant ! Que des types aient envie de se rendre en Syrie ou en Irak parce qu’ils ont vu sur Internet des égor­ge­ments d’otages age­nouillés, c’est effa­rant. Ceux qui allaient se battre en Espagne n’y allaient pas pour ce genre d’« idéal » ignoble. Bien sûr, je connais les exac­tions au sein des forces répu­bli­caines, sta­li­niennes et anar­chistes, mais ça n’a tout de même rien à voir. Ils par­taient pour lut­ter contre le fas­cisme et pour défendre un régime répu­bli­cain ou socia­liste. Cette com­pa­rai­son est mons­trueuse. Je ne vois pas le rap­port, mal­gré le peu de sym­pa­thie que j’ai pour le « socia­lisme réel », entre les idéaux socia­listes et ce que prônent l’État isla­mique et les bandes d’Al-Nosra ou d’Al-Qaïda. Il n’y a rien de com­mun. La seule chose, soit, c’est qu’ils partent pour l’aventure… Et alors ?

L’espérance col­lec­tive et socia­liste revient sur le devant de la scène, on le voit avec Syriza et Podemos. Suivez-vous encore l’actualité ? Que cela vous ins­pire-t-il ?

Il est vrai que je ne me pas­sionne plus autant pour l’actualité, mais, tout de même, ça m’intéresse… Je suis scep­tique mais j’espère qu’ils ont rai­son d’espérer. Mais, pour vous dire la véri­té, je n’en ai aucune idée… J’espère, tout en ayant des doutes, que les Grecs et les Espagnols ont rai­son de mettre de l’espoir dans ces mou­ve­ments. Mais oui, ce serait bien qu’ils aient rai­son.


Toutes les pho­to­gra­phies sont © Stéphane Burlot (pour Ballast)

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« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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