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Cartouches (59)


Le cli­mat sous la Révolution fran­çaise, l’ar­naque du « consom’acteur », l’expérimentation sociale per­ma­nente, des poèmes et des com­pa­gnons, une péda­go­gie radi­cale, l’é­quipe de France de foot­ball, les savoirs du Sud, les algues de la Bretagne, les réflexions d’un sino­logue et l’ex­ploi­ta­tion en milieu asso­cia­tif : nos chro­niques du mois de novembre.


Les Révoltes du ciel — Une his­toire du chan­ge­ment cli­ma­tique XVe-XXe siècle, de Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher

« [L]’histoire du chan­ge­ment [cli­ma­tique] glo­bal n’est en rien celle d’une décou­verte » : telle est l’une des thèses défen­dues par les his­to­riens de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher. Pour la démon­trer, ils ont mené une enquête au long cours en s’appuyant sur de nom­breux docu­ments his­to­riques. Nulle recherche d’une quel­conque « ori­gine » de la « conscience » éco­lo­gique, mais une his­to­ri­ci­sa­tion des ques­tion­ne­ments sur les évo­lu­tions du cli­mat et les pos­sibles influences des humains sur celui-ci. De la colo­ni­sa­tion de l’Amérique du Nord (accom­pa­gnée de l’idée de liens entre la nature et les civi­li­sa­tions) aux for­mu­la­tions de l’en­jeu cli­ma­tique sous des termes plus contem­po­rains, en pas­sant par la thèse d’un refroi­dis­se­ment des cli­mats (qui s’avèrera inva­lide) de Buffon, la nais­sance de la cli­ma­to­lo­gie his­to­rique, ou encore l’éruption du vol­can Tambora en 1815, le livre retrace les mul­tiples débats de leurs époques sur les trans­for­ma­tions du cli­mat. Les dis­cus­sions ne por­taient évi­dem­ment pas sur le taux de CO2 dans l’atmosphère, mais n’en témoi­gnaient pas moins de pré­oc­cu­pa­tions réelles : cycle de l’eau, inon­da­tions, varia­tions subites dans les sai­sons ou déboi­se­ment n’ont ces­sé d’être au cœur des inter­ro­ga­tions. « La Révolution fran­çaise fut aus­si une révo­lu­tion cli­ma­tique », expliquent les auteurs, car la natio­na­li­sa­tion des forêts met au centre des débats poli­tiques leur rôle, leur deve­nir et les ques­tions de pro­prié­tés. En 1821, c’est même une enquête de grande ampleur menée en France auprès des pré­fets pour cher­cher à savoir si le déboi­se­ment ne serait pas la cause d’événements cli­ma­tiques, posant ain­si « une pos­sible res­pon­sa­bi­li­té de l’Homme dans cette dyna­mique en cours ». Si « la convic­tion en un agir cli­ma­tique humain a mar­qué pro­fon­dé­ment, sur le long terme, les socié­tés euro­péennes », cet oubli n’a alors rien d’anodin. Car en occul­tant les débats poli­tiques et sociaux sur l’agir cli­ma­tique, le récit de la « prise de conscience » joue aus­si le rôle d’une forme de dépo­li­ti­sa­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique. [M.B.]

Seuil, 2020

☰ Nous n’i­rons plus poin­ter chez Gaïa, du col­lec­tif Le Grimm

Nombreux sûre­ment sont celles et ceux qui ont un jour ache­té un petit sachet de graines avec la convic­tion de faire un geste mili­tant. Sur le sachet, un arbre aux racines aus­si denses que ses branches. La men­tion d’une asso­cia­tion, aus­si — presque une marque : Kokopelli. Popularisée par des docu­men­taires peu ori­gi­naux dans le choix de leurs pro­ta­go­nistes et par un long pro­cès, l’as­so­cia­tion Kokopelli dif­fuse depuis 1999 des graines non ins­crites au cata­logue offi­ciel des semences. Un geste dis­si­dent, pense-t-on, sanc­tion­né par l’État fran­çais en pre­mière ins­tance et atta­qué par un grand semen­cier pour concur­rence déloyale. Un geste com­mer­cial dou­blé d’une vic­toire média­tique, cor­rige le col­lec­tif Le Grimm, consti­tué d’ancien⋅nes salarié⋅es écoeuré⋅es par les pra­tiques de leur employeur. Collecte de témoi­gnages, Nous n’i­rons plus poin­ter chez Gaïa s’at­tache à décor­ti­quer la struc­ture éco­no­mique et sociale d’une asso­cia­tion pilo­tée de manière pater­na­liste, sous cou­vert d’un dis­cours spi­ri­tua­liste de mau­vais goût qui s’ar­range fort bien avec les impé­ra­tifs d’un mar­ché se ver­dis­sant. Baignés par la chan­son rance du « consom’ac­teur », « ache­ter Kokopelli devien­drait un acte mili­tant : à chaque com­mande de graines on pren­drait notre petite part à la conser­va­tion ». « Or les semences sont le fruit d’une orga­ni­sa­tion sociale » et c’est cette der­nière que se sont atta­chés à mettre à jour anciens et, sur­tout, anciennes employées d’une asso­cia­tion très lucra­tive. « Trop rares sont les cri­tiques for­mu­lées dans le milieu asso­cia­tif », rap­pellent-elles. Plus rares encore sont celles décriant des acteurs sup­po­sés en marge des normes et ins­ti­tu­tions. On apprend alors que la cam­pagne « Semence sans fron­tière » a des accents de « colo­nia­lisme cari­ta­tif » — refour­guer des pro­duits péri­mées à des pays du Sud, stra­té­gie écu­lée d’un huma­ni­ta­risme délé­tère ; que le local ne dure guère lorsque des gros­sistes étran­gers baissent les prix ; que les convic­tions de paysan⋅nes et de jardinier⋅ères sont usi­tées, usées puis relé­guées à l’é­tat de folk­lore par une direc­tion oppor­tu­niste. Pourtant, le jar­di­nage serait pour les auteur⋅ices une forme d’au­to­no­mie à culti­ver. On ne peut qu’en­cou­ra­ger une telle pra­tique à s’é­man­ci­per de néfastes tuteurs. [R.B.]

Les édi­tions du bout de la ville, 2017

☰ Contre la révo­lu­tion poli­tique — Netchaïev, Bakounine, Dostoïevski, de Nicola Massimo De Feo

C’est là un texte rare, nous pré­vient-on en avant-pro­pos. Texte écrit par un phi­lo­sophe du poli­tique qui infor­ma sa pen­sée par la fré­quen­ta­tion des mou­ve­ments auto­nomes de son temps. Ce furent les années 1970 et l’Autonomia ita­lienne, les années 1980 et « la gué­rilla dif­fuse contre la métro­pole » dans quelques zones sau­va­ge­ment occu­pées de Berlin (comme l’é­crit son ami Marcello Tarì). S’il a dis­ser­té sur l’au­to­no­mie poli­tique de l’é­poque, De Feo s’est sur­tout atta­ché à en pré­ci­ser les contours depuis les mots et les actes de révo­lu­tion­naires du siècle pré­cé­dent. Et par­mi eux, Netchaïev et Bakounine. Le pre­mier fait par­tie des oubliés de l’his­toire révo­lu­tion­naire, de ceux dont on recon­naît l’im­por­tance mais qu’on ne met trop en avant — sachant les risques que cela com­porte. Attaqué par Marx, recher­ché par la police secrète russe, l’homme ter­mi­ne­ra sa vie en pri­son après avoir par­ti­ci­pé à la Commune et ten­té d’in­suf­fler par la conspi­ra­tion et l’ac­tion directe une révolte inter­na­tio­nale. Le second cri­ti­qua les dérives auto­ri­taires de Netchaïev et éri­gea en prin­cipe car­di­nal la révo­lu­tion sociale, faite par et pour le peuple. Tous deux furent dépeints dans Les Démons de Dostoïevski, roman qui fixa l’i­mage des nihi­listes russes pour les années à suivre. En par­tant d’une contro­verse théo­rique entre les deux révo­lu­tion­naires, De Feo s’est atta­ché à décrire les limites d’une « action révo­lu­tion­naire qui n’a plus d’autre fin qu’elle-même », met­tant en avant les condi­tions « pour libé­rer la révo­lu­tion sociale de la révo­lu­tion poli­tique ». Sont ain­si posés les jalons de ce que Julien Allavena appelle une « auto­no­mie non reven­di­ca­tive » ou « des­ti­tuante », pas­sant par l’ex­pé­ri­men­ta­tion sociale per­ma­nente. Concluant ce court essai — seul un cha­pitre de l’ou­vrage ori­gi­nal a été ici tra­duit —, Marcello Tarì rap­pelle à quel point « l’a­mi­tié révo­lu­tion­naire », la recon­nais­sance des défaites et les fes­ti­vi­tés saluant les conflits ouverts sont à retrou­ver pour, contre la poli­tique, renou­ve­ler tou­jours les pra­tiques de l’au­to­no­mie. [R.B.]

Éditions Divergences, 2020

☰ Nous sommes main­te­nant nos êtres chers, de Simon Johannin

On connaît Simon Johannin pour ses deux romans parus aux édi­tions Allia, res­pec­ti­ve­ment en 2017 pour L’Été des cha­rognes et en 2019 pour Nino dans la nuit, coécrit avec sa com­pagne Capucine. Ici, le détour poé­tique offre une entrée en dia­go­nale dans cette œuvre à la nais­sance furieuse. Dégagées de la prose emme­née et éner­gique propres aux romans de l’au­teur, les images récur­rentes et retour­nantes qui les par­courent prennent ici une ampleur nou­velle. La sen­sua­li­té amère de vies jeunes, pré­caires, où les corps s’ex­té­nuent à vivre un désir lan­ci­nant, côtoie l’â­pre­té d’un réel asphyxié. La révolte, par à‑coups, tape dans les poèmes : « Un com­mis­sa­riat, vide / Où l’on fume en cel­lule une herbe pois­seuse et forte / Une mater­ni­té / Où les gens meurent et ne naissent plus / J’y ai jeté des cock­tails de flammes / Du pétrole, un tis­su et du verre / Pour puri­fier cet air qui sen­tait la tor­ture ». À d’autres moments éclosent des scènes ser­rées dans l’é­tau quo­ti­dien : « J’ai le fond de la gorge qui moi­sit / Un euro sym­bo­lique pour soi­gner de vrais maux / La déli­ca­tesse qu’il a / De dire que c’est un geste, / Entre voi­sins ». Et par­fois la drogue, ou l’a­mour ou la vio­lence ouvrent des brèches fur­tives comme infer­nales. Les poèmes tendent des fils sur les­quels tout vacille, les images renou­vellent et résorbent une chute tou­jours en deve­nir : « Les mains sur la rampe / Trempées de risque / Je fixe / Comment ne pas dire non au diable / Quand on sait qui il est ». On croise dans le recueil des figures aux visages déro­bés, belles peut-être et dévas­tées sans doute : Chloé, un com­pa­gnon de manche, « toi », des pros­ti­tuées, Louis, Clovis, un dea­ler, Ayme, beau­coup d’autres encore, des « eux », et un « je » qui fraye avec le néant comme avec l’im­pos­sible le plus flam­boyant. « T’ai-je déjà caché la crasse qui, me recou­vrant, / Ouvre les portes vers d’autres mondes ? ». Il y a quelque chose peut-être ici de Calaferte ou de Genet : la crasse, la vio­lence et la beau­té ne s’an­nulent guère, mais com­posent. [L.M.]

Allia, 2020

Apprendre à trans­gres­ser, de bell hooks

Militante afro­fé­mi­niste aux États-Unis, bell hooks, nom de plume choi­si en hom­mage à sa grand-mère et à sa mère, est connue pour ses écrits sur l’in­ter­sec­tion­na­li­té. Mais elle est éga­le­ment une grande ensei­gnante, qui a déve­lop­pé la péda­go­gie cri­tique de Paulo Freire dans une pers­pec­tive fémi­niste et anti­ra­ciste. Paru ini­tia­le­ment en 1994, Apprendre à trans­gres­ser reste d’une sai­sis­sante actua­li­té. Ses 14 cha­pitres sont autant d’es­sais indé­pen­dants, avec une écri­ture pen­sée pour être la plus acces­sible pos­sible. L’ouvrage n’a pas voca­tion à don­ner des recettes toutes prêtes, car « pré­tendre offrir un modèle dis­cré­di­te­rait la convic­tion selon laquelle chaque salle de classe est dif­fé­rente ». Plusieurs essais abordent la ques­tion de l’en­sei­gne­ment en milieu mul­ti­cul­tu­rel, notam­ment le fait qu’« une péda­go­gie radi­cale doit insis­ter sur la recon­nais­sance de la pré­sence de tou⋅tes. Cette insis­tance ne peut pas seule­ment être affir­mée. Elle doit être démon­trée par des prin­cipes péda­go­giques ». La ques­tion de la pen­sée fémi­niste et de la soro­ri­té au sein d’une classe est éga­le­ment déve­lop­pée. « Mes pra­tiques édu­ca­tives ont émer­gé d’un jeu entre les péda­go­gies anti­co­lo­niales, cri­tiques et fémi­nistes, qui se sont éclai­rées mutuel­le­ment », explique ain­si bell hooks, laquelle réflé­chit à la manière dont une salle de classe peut deve­nir un espace d’é­man­ci­pa­tion. Le cha­pitre 10 prend la forme d’un dia­logue avec l’é­du­ca­teur Ron Scapp, avec qui l’au­trice a vou­lu « remettre en ques­tion l’hy­po­thèse qu’il était impos­sible d’é­ta­blir un point de connexion ou de cama­ra­de­rie entre des intel­lec­tuels blancs et des groupes mar­gi­na­li­sés », à une époque où ses tra­vaux étaient atta­qués par nombre d’intellectuel⋅les blanc⋅hes. Elle se penche aus­si sur le rôle du lan­gage dans la lutte contre les oppres­sions, sur l’es­pace phy­sique de la classe et la place qu’y occupe le corps de l’enseignant⋅e. Apprendre à trans­gres­ser est une bouf­fée d’air, une invi­ta­tion à se repen­ser qui « insiste sur le plai­sir d’en­sei­gner comme acte de résis­tance et un bar­rage à l’en­nui écra­sant, le dés­in­té­rêt, l’a­pa­thie que si sou­vent les enseignant⋅es et les étudiant⋅es res­sentent ». [L.]

Syllepse, 2019

☰ Les Bleus et la Coupe — De Kopa à Mbappé, de François da Rocha Carneiro

L’équipe de France de foot­ball, un objet d’étude pour his­to­rien ? C’est l’ambition de l’auteur, François da Rocha Carneiro, en s’ar­rê­tant sur quatre glo­rieuses Coupes du Monde : la troi­sième place de 1958, la demi-finale per­due (ou volée) contre la RFA en 1982 et les vic­toires de 1998 et 2018. La sin­gu­la­ri­té de chaque par­cours est minu­tieu­se­ment déployée, des récits de matchs clés jus­qu’aux choix tac­tiques des sélec­tion­neurs. Mais ce sont les constances qui inter­pellent. À chaque fois, la pré­pa­ra­tion de la com­pé­ti­tion est ratée et les espoirs des sup­por­ters au plus bas. À chaque fois, la presse spé­cia­li­sée entre­tient des rela­tions conflic­tuelles avec le groupe quand elle n’af­fiche pas son clas­sisme au grand jour : en 1954, le jour­nal L’Équipe s’en pre­nait à des joueurs qui « n’ont abso­lu­ment rien dans le crâne ni dans les jambes ». À chaque fois, les joueurs issus de l’im­mi­gra­tion se retrouvent au centre de polé­miques : la défense cen­trale com­po­sée de Marius Trésor et Jean-Pierre Adams, sur­nom­mée « la garde noire » en 1982, ou l’é­vic­tion de Karim Benzema sur fond de débat public hys­té­rique. À chaque fois, des ten­sions géo­po­li­tiques se réper­cutent sur le rec­tangle vert : Rachid Mekhloufi et Mustapha Zitouni décident de rejoindre l’é­quipe du FLN en 1958 ou le réveil d’une ger­ma­no­pho­bie latente après la grave faute du gar­dien alle­mand sur l’at­ta­quant fran­çais, Patrick Battiston, en 1982. Des par­cours sin­gu­liers, des constantes et une trans­for­ma­tion : les per­dants magni­fiques de 1958 et 1982 ont lais­sé place aux gagnants réa­listes de 1998 et 2018, les sélec­tion­neurs adeptes de la soli­di­té défen­sive (Aimé Jacquet et Didier Deschamps) rem­pla­çant le jeu offen­sif et créa­tif (Albert Batteux et Michel Hidalgo). [A.G.]

Éditions du Détour, 2020

☰  Algues vertes, l’histoire inter­dite, d’Inès Léraud et Pierre Van Hove

Chaque été sur les côtes bre­tonnes pro­li­fèrent des algues vertes qui, en se putré­fiant, déve­loppent un gaz com­pa­rable au cya­nure, le H2S, et deviennent un dan­ger mor­tel. Si, ces der­nières années, elles ont entraî­né l’interdiction d’accès à des kilo­mètres de plages, elles seraient res­pon­sables, depuis les années 1980, de plu­sieurs décès sus­pects — dont celui de Thierry Morfoisse, sur­ve­nu quelques heures après avoir déchar­gé des bennes d’algues vertes. En recons­ti­tuant et syn­thé­ti­sant une enquête de ter­rain menée par la jour­na­liste Inès Léraud, cette bande des­si­née, illus­trée par Pierre Van Hove, consti­tue l’aboutissement d’un tra­vail d’investigation d’une rare qua­li­té. À par­tir de mul­tiples témoi­gnages et de docu­ments scien­ti­fiques, ce tra­vail met en lumière com­ment les enjeux éco­lo­giques et sani­taires sont pas­sés au second plan face aux enjeux éco­no­miques colos­saux que repré­sente l’agriculture inten­sive. C’est que la moder­ni­sa­tion du sys­tème pro­duc­tif agri­cole bre­ton et son adop­tion à une logique pro­duc­ti­viste a été ren­du pos­sible grâce à l’utilisation mas­sive d’engrais d’azote miné­ral. Une fois dans le sol, celui-ci se trans­forme en nitrate, fer­ti­li­sant effi­cace des cultures qui, par ruis­sel­le­ment, abou­tit à la mer, entraî­nant la mul­ti­pli­ca­tion des algues vertes. En fai­sant dia­lo­guer dif­fé­rents pro­ta­go­nistes, l’auteur montre de quelle manière ce pro­blème social est par­ve­nu à ne pas deve­nir un scan­dale sani­taire et éco­lo­gique : dis­si­mu­la­tion des élus, mise à l’écart d’experts, pres­sion des lob­bies de l’agro-industriel, pièces chaudes reti­rées des dos­siers, dis­pa­ri­tion d’échantillons, menaces qui pèsent sur les lan­ceurs d’alerte. Précise et docu­men­tée, cette bande des­si­née contex­tua­lise et explique non sans clar­té les enjeux du pro­blème : pro­té­ger l’économie locale et les pro­fits des agro-indus­triels au détri­ment de la san­té publique. [M.T.] 

Delcourt, 2020

☰ Épistémologies du Sud — Mouvements citoyens et polé­mique sur la science, de Boaventura De Sousa Santos

Docteur en socio­lo­gie du droit et pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té de Coimbra au Portugal, Boaventura de Sousa Santos pro­pose dans le pré­sent ouvrage une théo­ri­sa­tion de concepts à même de per­mettre l’é­mer­gence des savoirs du Sud, ain­si qu’une rapide mise en pra­tique des théo­ries déve­lop­pées (à tra­vers le « mini­feste » et le « Manifeste » qui closent ce volume). L’auteur y auto­cri­tique d’ailleurs son livre comme une énième pro­duc­tion depuis « l’autre côté ». De Sousa Santos résume sa thèse prin­ci­pale en cette phrase : « Il n’existe pas de jus­tice mon­diale sans jus­tice cog­ni­tive mon­diale ; c’est-à-dire qu’il doit y avoir de l’é­qui­té entre dif­fé­rentes façons de connaître et dif­fé­rents types de savoir. Cette thèse a été cou­plée à deux argu­ments : pre­miè­re­ment la com­pré­hen­sion du monde va bien au delà de la com­pré­hen­sion occi­den­tale du monde ; deuxiè­me­ment, les trans­for­ma­tions éman­ci­pa­toires dans ce monde peuvent suivre des gram­maires et des scé­na­rios autres que ceux déve­lop­pés par la théo­rie cri­tique occi­den­ta­lo-cen­trique, et cette diver­si­té doit être valo­ri­sée. » Ce livre ouvre une réflexion essen­tielle sur com­ment le Nord a tra­cé une « ligne abys­sale » déter­mi­nant les savoirs, les savoir-faire, les croyances dignes de consi­dé­ra­tion et les autres, et pro­pose, à tra­vers une « socio­lo­gie des absences » et une « socio­lo­gie des émer­gences », des pistes en vue de per­mettre la recon­nais­sance des savoirs du Sud. Le concept de « tra­duc­tion inter­cul­tu­relle » joue ici un rôle fon­da­men­tal, en réflé­chis­sant à la dif­fu­sion pos­sible des­dits savoirs. C’est là un outil impor­tant, tant pour celles et ceux qui se battent pour une déco­lo­ni­sa­tion du monde que pour les édu­ca­teurstrices qui peuvent y trou­ver de quoi prendre du recul sur leurs pra­tiques d’en­sei­gne­ment. [L.]

Desclée de Brouwer, 2016

☰  Pourquoi l’Europe — Réflexions d’un sino­logue, de Jean François Billeter

Avec sa clar­té et sa conci­sion habi­tuelles, le sino­logue suisse revient en quelques dizaines de pages sur près de 3 000 ans de tra­di­tion poli­tique en Chine — de la loin­taine dynas­tie des Zhou jusqu’au règne de Xi Jinping. Loin d’être une démons­tra­tion dog­ma­tique, cet ouvrage est bien plu­tôt une invi­ta­tion à la réflexion, sur la Chine contem­po­raine mais aus­si sur l’Europe et son ave­nir. Le sino­logue insiste sur un point : il faut au conti­nent euro­péen un pro­jet et une orien­ta­tion — tout comme la Chine a théo­ri­sé le sien. S’il nous est per­mis de dis­cu­ter de la nature de ce même pro­jet — Billeter est par­ti­san d’une « République euro­péenne », qu’il a défen­due dans Demain l’Europe —, nul doute que la dés­in­té­gra­tion orga­ni­sée par nos actuels diri­geants euro­péens paraît pour le moins s’accommoder d’une dépen­dance crois­sante au mar­ché capi­ta­liste. Les diri­geants de la République popu­laire de Chine jouent quant à eux sur plu­sieurs tableaux : si le pou­voir « com­mu­niste » déclare ouver­te­ment la guerre aux « valeurs occi­den­tales », il n’en va pas de même dans le rap­port de force qu’il engage sur le ter­rain des rela­tions inter­na­tio­nales — le monde s’offrant à lui comme une immense par­tie de go qui ne pren­dra fin qu’une fois l’adversaire étouf­fé. « Notre igno­rance les aide gran­de­ment », pense Billeter. C’est que l’Europe se trouve comme pié­gée par la ten­ta­tion du « rela­ti­visme » et sa dépen­dance crois­sante à l’é­gard de ladite République. L’universalisme qu’elle pro­meut, sous cou­vert de coopé­ra­tion paci­fique, ques­tionne ain­si l’au­teur. Et d’a­van­cer : « L’universalisme chi­nois n’en est pas un parce qu’il n’a pas rom­pu avec l’autochtonie. On ne peut s’y ral­lier qu’en fai­sant allé­geance au pou­voir chi­nois. » Billeter va donc pro­po­sant un double pro­jet, poli­tique et phi­lo­so­phique, dont la maxime pour­rait se résu­mer ain­si : « le besoin-désir essen­tiel de l’être humain est de réa­li­ser son auto­no­mie ». Ceci pour mieux sor­tir du capi­ta­lisme (l’« assu­jet­tis­se­ment de toute la vie sociale à l’accroissement sans fin du capi­tal »). Un pro­jet à même de concer­ner tout un cha­cun, les Européens autant que les Chinois. Mais il est vrai qu’avant de réa­li­ser un tel pro­jet, peut-être faut-il, comme nous y invite le sino­logue, com­men­cer de le conce­voir. [A.C.]

Allia, 2020

☰ Te plains pas c’est pas l’u­sine — L’exploitation en milieu asso­cia­tif, de Lily Zalzett et Stella Fihn

Parce que la mis­sion est d’u­ti­li­té publique, il n’y aurait pas à comp­ter les heures pas­sées à tra­vailler pour une struc­ture asso­cia­tive ; parce que les asso­cia­tions ne sont pas lucra­tives, tou­jours sans le sou, être sous-payé n’au­rait rien d’a­nor­mal ; parce que ça n’est pas l’u­sine, il n’y aurait pas à se plaindre. Peu d’en­quêtes ont été consa­crées au tra­vail asso­cia­tif sous pré­texte que ça ne serait pas un tra­vail comme les autres. Pourtant, la pré­ca­ri­té y règne, tant pour une majo­ri­té des struc­tures que pour celles et ceux qui les font vivre, soit en France 1 800 000 per­sonnes sala­riées. Ce sont ces der­nières qui ont inter­pel­lé deux autrices, elles-mêmes impli­quées dans des asso­cia­tions et col­lec­tifs. Depuis leur expé­rience et par le biais de témoi­gnages, elles rap­pellent l’his­toire de la cap­ta­tion éta­tique des asso­cia­tions depuis les années 1970 et sou­lignent la dépen­dance qui s’est induit aux sub­ven­tions publiques puis aux appels à pro­jet, qui concentrent aujourd’­hui l’es­sen­tiel des dota­tions attri­buées. Il s’a­git désor­mais de se faire aus­si élas­tique que les appels d’offre émis par les struc­tures publiques. Si les asso­cia­tions elles-mêmes en pâtissent, leurs béné­voles et salarié⋅es plus encore. Ainsi revient-on sur les contrats aidés, aides finan­cières qui fluc­tuent au gré des annonces gou­ver­ne­men­tales cen­sées per­mettre aux asso­cia­tion d’embaucher ; aides, aus­si, qui assoient les per­sonnes concer­nées dans des situa­tions pré­caires : temps par­tiels, contrats non recon­duits, volon­ta­riat subi… Autant de situa­tions inac­cep­tables qui le sont parce que la cause serait louable et qu’un salaire, aus­si faible soit-il, en est tou­jours un. Les autrices invitent dès lors à pen­ser la mobi­li­sa­tion col­lec­tive ima­gi­nable dans ce contexte — et les options sont peu nom­breuses. Pour que ce « sous-pro­lé­ta­riat asso­cia­tif » se recon­naisse au nom d’une com­mune condi­tion, il convien­drait de « dépla­cer les rap­ports de loyau­té qui lient les tra­vailleurs à leur struc­ture […] vers des rap­ports de soli­da­ri­té de classe » entre sta­giaires, ser­vices civiques, contrac­tuels ou volon­taires, toutes et tous unis contre un État qui « main­tient les gens dans la pau­vre­té et l’é­cra­se­ment ». [R.B.]

Niet ! édi­tions, 2020


Photographie de ban­nière : Shirley Baker


REBONDS

Cartouches 58, octobre 2020
Cartouches 57, sep­tembre 2020
Cartouches 56, juillet 2020
Cartouches 55, juin 2020
Cartouches 54, mai 2020

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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Au sommaire :
Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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