Jean-Baptiste Fressoz : « Désintellectualiser la critique est fondamental pour avancer »


Entretien inédit pour le site de Ballast

C’est un mot qui a trou­vé sa place dans les débats envi­ron­ne­men­taux : Anthropocène. Les humains seraient ain­si deve­nus une force géo­lo­gique à même de modi­fier le sys­tème Terre. Si le concept a un cer­tain mérite, il a tou­te­fois la fâcheuse ten­dance d’u­ni­fier l’humanité de manière indif­fé­ren­ciée : dési­gner l’espèce humaine comme res­pon­sable de la crise envi­ron­ne­men­tale, c’est oublier les rap­ports éco­no­miques, sociaux et colo­niaux qui, sous l’ef­fet de la classe domi­nante, ont condi­tion­né le chan­ge­ment cli­ma­tique. Co-auteur, avec Christophe Bonneuil, de L’Événement Anthropocène, Jean-Baptiste Fressoz est his­to­rien des sciences et des tech­niques : en inter­ro­geant les caté­go­ries et les récits qui nous per­mettent de pen­ser la crise cli­ma­tique, il sou­haite repo­li­ti­ser l’histoire longue de l’Anthropocène. Nous ren­con­trons l’historien dans une librai­rie toulousaine. 


L’histoire de la crise envi­ron­ne­men­tale est sou­vent racon­tée sur le mode de « la prise de conscience » des pro­blèmes, avec un avant — pas­sé obs­cur où l’être humain igno­rait les consé­quences de ses actes — et un après — où il dis­pose des connais­sances et ne peut plus igno­rer les effets de ses acti­vi­tés. En quoi ce « récit d’éveil » est-il une fable ?

C’est d’abord un constat d’his­to­rien. En thèse, en bos­sant sur les plaintes et les pro­cès contre les usines pol­luantes aux XVIIIe et XIXe siècles, j’avais été très frap­pé par l’omniprésence des argu­ments liant l’environnement à la san­té. Les péti­tions par­laient de l’air, des miasmes et des éma­na­tions, les méde­cins par­laient quant à eux de cir­cum­fu­sa — des « choses envi­ron­nantes », en latin — pour expli­quer à quel point les fumées avaient des effets délé­tères sur la san­té des popu­la­tions, et même, à long terme, sur la forme des corps. En un sens, l’environnement était beau­coup plus impor­tant au tour­nant des XVIIIe et XIXe siècles que pour nous main­te­nant. Pourtant, mal­gré ces théo­ries médi­cales qui fai­saient de l’environnement quelque chose de très impor­tant, l’industrialisation, avec son cor­tège inouï de pol­lu­tion, a bien eu lieu. L’histoire est plu­tôt celle d’une dés­in­hi­bi­tion que d’une prise de conscience. Ce constat s’applique à bien d’autres dimen­sions, y com­pris glo­bale. Avec mon col­lègue Fabien Locher, on achève une enquête au long cours qui retrace tous les savoirs qui ont exis­té sur le chan­ge­ment cli­ma­tique depuis le XVIe siècle. Ça peut paraître étrange ou ana­chro­nique, mais le cli­mat a été un lieu cen­tral pour pen­ser les consé­quences de l’agir humain sur l’environnement, et en retour ce que l’environnement fait sur les humains. C’est un lieu cru­cial de la réflexi­vi­té envi­ron­ne­men­tale des socié­tés pas­sées. Depuis le XVIIe siècle et sur­tout à la fin du XVIIIe, on estime que le déboi­se­ment menace le cycle de l’eau, un cycle glo­bal reliant les océans à l’atmosphère et au sol, un cycle pro­vi­den­tiel, aus­si, qui assure la fer­ti­li­té des régions tem­pé­rées. À tra­vers la ques­tion du déboi­se­ment, celle du chan­ge­ment cli­ma­tique s’insinue au cœur des pré­oc­cu­pa­tions poli­tiques de l’é­poque, pour une rai­son très simple : toute l’énergie ou presque pro­vient jus­te­ment du bois. Dans les éco­no­mies que les his­to­riens qua­li­fient « d’organiques », il y a en effet un arbi­trage constant à faire entre la forêt et les champs, entre l’énergie pour pro­duire des choses et le grain pour nour­rir la population.

« Le pro­blème patent est qu’il ne s’est rien pas­sé depuis qu’on a fait cette soi-disant révo­lu­tion envi­ron­ne­men­tale : les modes de pro­duc­tion conti­nuent sur leur lan­cée, le taux de CO2 n’a fait qu’augmenter. »

La ques­tion du lien entre déboi­se­ment et chan­ge­ment cli­ma­tique est très pré­sente à la fin du XVIIIe siècle ; la France a joué un rôle pivot dans sa dif­fu­sion glo­bale. Pour une rai­son assez conjonc­tu­relle : après la natio­na­li­sa­tion des biens du cler­gé en 1789, pour sol­der les dettes de la monar­chie, l’État fran­çais se trouve à la tête d’un immense domaine fores­tier par rap­port aux autres États euro­péens. À chaque fois qu’on dis­cute de la vente d’un bout de forêt natio­nale pour désen­det­ter, on reparle de cli­mat. Le résul­tat est que dès 1792, à l’Assemblée natio­nale, on parle de déboi­se­ment, de chan­ge­ment cli­ma­tique, d’érosion des sols, d’inondations… Attention, ça ne veut sur­tout pas dire « rien de nou­veau sous le soleil » ! Le chan­ge­ment cli­ma­tique en ques­tion n’est pas le même que le nôtre pour une rai­son prin­ci­pale : l’enjeu était alors le cycle de l’eau et pas celui du car­bone. Évidemment, il y a eu entre temps le déve­lop­pe­ment d’un énorme équi­pe­ment scientifique1. Mais il y a aus­si des conti­nui­tés impres­sion­nantes : au début du XIXe siècle, on pense déjà le cli­mat comme la moyenne des tem­pé­ra­tures, on le pense déjà au niveau glo­bal, on fait de la très bonne science sur cette ques­tion (c’est à ce moment qu’on étu­die l’évolution des gla­ciers, les bans des ven­danges, etc.). Enfin, on pense le chan­ge­ment comme irré­ver­sible, car en cou­pant les forêts, on pro­duit un chan­ge­ment cli­ma­tique qui va rendre impos­sible la crois­sance ulté­rieure des forêts. Le déboi­se­ment peut donc pro­duire une dégra­da­tion conjointe des cli­mats et des popu­la­tions qui les habitent.

Si on raconte l’histoire de la trans­for­ma­tion des envi­ron­ne­ments comme celle des socié­tés qui agissent sur eux sans trop s’en sou­cier, ce n’est pas très inté­res­sant : c’est plus une éco­lo­gie his­to­rique qu’une his­toire éco­lo­gique. On a donc besoin de voir com­ment les gens per­ce­vaient les trans­for­ma­tions qu’ils opé­raient sur l’environnement. Racontée comme cela, l’histoire envi­ron­ne­men­tale nous sort des théo­ries de la moder­ni­té réflexive à la Ulrich Beck. D’après elles, on aurait eu une pre­mière phase moder­niste, aveugle et depuis les années 1970 ; on aurait une sorte de révé­la­tion, une rup­ture fon­da­men­tale de la moder­ni­té — un chan­ge­ment his­to­rique au même titre que le pas­sage du féo­da­lisme au capi­ta­lisme. Le pro­blème patent est qu’il ne s’est rien pas­sé depuis qu’on a fait cette soi-disant « révo­lu­tion envi­ron­ne­men­tale » : les modes de pro­duc­tion conti­nuent sur leur lan­cée, il n’y a pas eu de grand chan­ge­ment, le taux de CO2 n’a fait qu’augmenter, etc. Ce n’est donc pas une affaire de prise de conscience. L’enjeu est de dé-idéa­li­ser ces ques­tions, de sor­tir la ques­tion de la crise envi­ron­ne­men­tale d’un récit cli­ché de la moder­ni­té prise comme un bloc res­pon­sable : à chaque étape de celle-ci on avait bien conscience des consé­quences de ce qu’on fai­sait. Ça nous sort aus­si de l’idée très gra­ti­fiante que nous sommes la pre­mière géné­ra­tion ou presque à nous pré­oc­cu­per d’environnement et que la prise de conscience est une rédemp­tion — main­te­nant qu’on a com­pris, tout va aller pour le mieux. Eh bien non, pas du tout : ça empire plutôt.

[Klaus Leidorf | www.leidorf.de

Le dis­cours domi­nant est celui d’un dépas­se­ment de la poli­tique clas­sique par la ques­tion éco­lo­gique : il fau­drait avan­cer ensemble au-delà des cli­vages… Ceci car l’Anthropocène regrou­pe­rait indif­fé­rem­ment tout le monde, abo­li­rait cer­taines fron­tières (nature et culture, vivant et non vivant, etc.). Vous pen­sez au contraire qu’il faut réaf­fir­mer cer­taines oppositions…

Complètement. Sur ce point encore, la ques­tion de l’ancienneté de la réflexi­vi­té est impor­tante. En France, la ques­tion envi­ron­ne­men­tale a été prise en charge dans les années 1980–1990 par deux phi­lo­sophes majeurs : Michel Serres et Bruno Latour. Dans Le Contrat natu­rel, le pre­mier ins­cri­vait la ques­tion envi­ron­ne­men­tale à l’intérieur de la phi­lo­so­phie poli­tique. Le pro­jet a été repris et appro­fon­di par le deuxième (Politiques de la nature). On a un cadrage essen­tiel­le­ment phi­lo­so­phique et ins­ti­tu­tion­nel. La moder­ni­té aurait secré­té une vision duale du monde avec d’un côté la socié­té, de l’autre, la nature ; d’un côté la poli­tique avec ses ins­ti­tu­tions, de l’autre, la science avec d’autres ins­ti­tu­tions. En gros, la crise envi­ron­ne­men­tale néces­si­te­rait de nou­veaux Rousseau, une nou­velle consti­tu­tion : faire un « par­le­ment des choses », don­ner des porte-paroles aux non-humains, ima­gi­ner aus­si des formes dia­lo­giques entre les experts, les citoyens, les indus­triels. Tout cela est extrê­me­ment inté­res­sant mais pose quand même plu­sieurs pro­blèmes. Premièrement, je ne crois pas que la moder­ni­té ait sépa­ré nature et socié­té. Au contraire, on n’a pas ces­sé de pen­ser les deux de manière intri­quée et d’agir en fonc­tion ; on n’a pas été ren­du « aveugles » par un « grand par­tage » moderne. Depuis le XVIIe, on n’a pas arrê­té de se poser des ques­tions sur l’environnement, sur le cli­mat, sur l’épuisement des sols, sur le sta­tut des animaux2, etc. Dans une cos­mo­lo­gie soi-disant moderne, les juristes ont aus­si su faire preuve de beau­coup de créa­ti­vi­té. Par exemple au XIXe, en Angleterre, pour faire payer les com­pa­gnies de che­min de fer en cas d’accident, ils res­sortent un outil du droit médié­val, le deo­dand, qui per­met de décla­rer des objets cou­pables ! Bref, si Latour a par­fai­te­ment rai­son de dire que « Nous n’avons jamais été modernes », il faut ajou­ter soit qu’on l’a tou­jours su, soit que toute cette affaire de moder­ni­té est un « homme de paille » philosophique.

« Ce qu’il faut faire est assez évident : mater les lob­bys et les entre­prises pol­luantes et extrac­ti­vistes, lais­ser le car­bone dans le sol, stop­per l’agriculture indus­trielle, mettre en place un ration­ne­ment écologique. »

Deuxièmement, ce grand récit est à la fois très radi­cal et très consen­suel : en remet­tant tout en cause, on ne s’attaque à rien, ni à per­sonne pré­ci­sé­ment. Comment faire adve­nir une révo­lu­tion cos­mo­lo­gique et onto­lo­gique ? Par l’esthétique ? par la culture ? Ça donne une grande place aux intel­lec­tuels et aux artistes, moins aux ouvriers, aux pay­sans ou aux che­mi­nots, qui sont pour­tant ceux qui orga­nisent et mani­pulent la matière. Bref, j’ai peur que ce soit un dis­cours assez aca­dé­mique, fas­ci­nant mais peu concret. Dans sa ver­sion plus prag­ma­tique, l’idée est de don­ner une per­son­na­li­té juri­dique aux rivières et aux forêts. C’est sans aucun doute un pas en avant, mais on connaît le gouffre entre les grands prin­cipes et leur appli­ca­tion. Si on s’est moder­ni­sés depuis deux siècles en dépit de la prise de conscience, ça veut aus­si dire que le capi­ta­lisme est très effi­cace pour ingé­rer, digé­rer la cri­tique, nor­ma­li­ser les situa­tions, limi­ter les cas extrêmes à la Nauru tout en nous don­nant l’impression d’avoir tout com­pris. Par exemple, ins­crire dans la consti­tu­tion des grands prin­cipes sans consi­dé­rer les modes de pro­duc­tion et de vie, c’est être sûr que le capi­ta­lisme ava­le­ra tout cru les droits de la nature. Je suis déso­lé si ça semble intel­lec­tuel­le­ment peu enthou­sias­mant com­pa­ré aux grandes refon­da­tions cos­mo­lo­giques pro­po­sées par les phi­lo­sophes, mais étant don­né l’urgence des enjeux, le fait qu’il faille agir par­tout et main­te­nant, la crise envi­ron­ne­men­tale contem­po­raine oblige à agir dans le monde poli­tique et géo­po­li­tique tel qu’il existe actuel­le­ment. Ce qu’il faut faire est assez évident : mater les lob­bys et les entre­prises pol­luantes et extrac­ti­vistes, lais­ser le car­bone dans le sol, stop­per l’agriculture indus­trielle, mettre en place un ration­ne­ment éco­lo­gique (sur le CO2 par exemple), chan­ger le sys­tème fis­cal, chan­ger les modes de trans­port et d’alimentation, punir avec une égale sévé­ri­té les atteintes à l’environnement que les atteintes aux biens et aux per­sonnes. Ça ne paraît pas révo­lu­tion­naire com­pa­ré aux « uto­pies concrètes » et aux pro­jets de chan­ge­ment cos­mo­lo­gique, mais ça l’est fina­le­ment peut-être davantage.

Vous uti­li­sez le concept de Capitalocène : en quoi serait-il plus appro­prié que celui d’Anthropocène ?

Anthropocène, c’est le pire nom pos­sible pour dési­gner la crise envi­ron­ne­men­tale puisque ça char­rie des relents mal­thu­siens : l’anthro­pos en tant qu’espèce bio­lo­gique serait un pro­blème. Or la démo­gra­phie joue évi­dem­ment un rôle mais ce n’est sans doute pas le fac­teur déter­mi­nant. Entre 1800 et 2000 on passe de un à six mil­liards d’individus sur la pla­nète, alors que la consom­ma­tion d’énergie est mul­ti­pliée par 40 et le capi­tal par 134 (si on prend les chiffres de Thomas Piketty). Il y a donc plein de gran­deurs qui sont beau­coup plus impor­tantes et déter­mi­nantes. S’il ne fal­lait qu’un seul mot pour expli­quer la crise envi­ron­ne­men­tale, c’est pro­ba­ble­ment « Capitalocène ». C’est sans doute mieux qu’Anthropocène — évi­dem­ment, les géo­logues n’adopteront jamais le terme Capitalocène… Maintenant, ce n’est pas un débat très inté­res­sant et il n’y a aucune rai­son de se limi­ter à un seul mot, une seule lor­gnette. Dans le livre avec Christophe Bonneuil, L’Événement anthro­po­cène, j’insiste beau­coup sur le rôle de la Seconde Guerre mon­diale, qui ne peut pas être sim­ple­ment sub­su­mée dans l’histoire du capi­ta­lisme. On en parle beau­coup moins que le Capitalocène mais le Thanatocène est aus­si impor­tant — et c’est sans doute l’interaction des deux qui joue un rôle essentiel.

[Klaus Leidorf | www.leidorf.de

Attardons-nous un ins­tant sur ce terme, Thanatocène. Lorsque l’on parle des rela­tions entre envi­ron­ne­ment et guerre, la pre­mière image qui vient est sou­vent la guerre du Viêtnam. Mais, au-delà des des­truc­tions, l’environnement est pen­sé mili­tai­re­ment en tant qu’espace à amé­na­ger : qu’est-ce que l’histoire mili­taire peut nous dire sur l’histoire environnementale ?

Ce qui m’a frap­pé en écri­vant ce livre, c’est que l’histoire de la crise envi­ron­ne­men­tale est déjà en grande par­tie écrite, mais il ne faut pas néces­sai­re­ment la cher­cher dans l’histoire envi­ron­ne­men­tale en tant que telle ou chez les his­to­riens éco­lo­gistes. Les livres les plus éclai­rants pour com­prendre l’Anthropocène sont sou­vent ceux d’his­to­riens éco­no­mistes du fait mili­taire. Je pense notam­ment à Alan Milward, qui a écrit un livre sur la mobi­li­sa­tion mili­taire indus­trielle aux États-Unis pour la Seconde Guerre mon­diale, à Adam Tooze, avec les mêmes ques­tions sur le IIIe Reich, ou à David Edgerton, sur l’économie anglaise et la Seconde Guerre mon­diale. Évidemment, la façon dont on agit sur l’environnement de l’ennemi pour le détruire est très ancien, même s’il prend des pro­por­tions indus­trielles et tech­no­lo­giques consi­dé­rables avec la guerre du Viêtnam. Le plus impor­tant, c’est à quel point le fait mili­taire conta­mine les tech­no­lo­gies civiles. Et comme celui-ci s’oriente vers le choix de la puis­sance plu­tôt que celui du ren­de­ment, ça fait bifur­quer vers des tech­no­lo­gies très éner­gi­vores, très pol­luantes. Les mêmes tech­no­lo­gies de des­truc­tion contre les humains sont ensuite appli­quées sur les vivants en géné­ral : les pes­ti­cides, le fil à nylon uti­li­sé pour la pêche vient des para­chutes, l’aviation, les auto­routes, autant d’éléments très pol­luants qui viennent des mili­taires. L’interaction de tout ceci avec le capi­ta­lisme est le nœud de l’affaire.

L’histoire de l’énergie semble accom­pa­gnée d’une recherche de meilleure effi­ca­ci­té. Vous pre­nez un exemple qui bat en brèche cette idée : l’agriculture inten­sive et méca­ni­sée est moins effi­cace — éner­gi­que­ment par­lant — que l’agriculture tra­di­tion­nelle, puisqu’il faut four­nir plus de calo­ries pour pro­duire une calo­rie ali­men­taire. Le pro­grès éner­gé­tique est-il un mythe ?

« Le fait mili­taire conta­mine les tech­no­lo­gies civiles. Et comme celui-ci s’oriente vers le choix de la puis­sance plu­tôt que celui du ren­de­ment, ça fait bifur­quer vers des tech­no­lo­gies très éner­gi­vores, très polluantes. »

Le sys­tème éner­gé­tique peut ne pas être effi­cace sans que ça n’ait d’importance : s’il y a de l’énergie en abon­dance pour pas cher, on s’en fiche, c’est ça le pro­blème. Tant qu’il y a du pétrole bon mar­ché, on peut trans­for­mer beau­coup de pétrole pour récu­pé­rer un pro­duit agri­cole qui contient peu d’énergie… L’agriculture, c’est exac­te­ment ça : la culture indus­trielle peut être défi­ci­taire éner­gé­ti­que­ment — il y a tout de même des débats, selon ce qu’on com­pare, quelles céréales, quels pro­duits — mais ça ne l’empêche aucu­ne­ment de conqué­rir le monde. C’est aus­si pour ça que le dis­cours des éner­gé­ti­ciens disant que c’est la fin de la fête parce que l’EROI (l’Energy return on invest­ment, le taux de retour éner­gé­tique) dimi­nue — il faut de plus en plus de calo­ries pour récu­pé­rer une calo­rie de pétrole —, ne m’a jamais sem­blé très concluant. Si on prend l’EROI des pre­mières mines de char­bon, il est désas­treux : il fal­lait pom­per de l’eau et il y avait beau­coup d’humains qui tra­vaillaient dans ces mines (pas loin d’un mil­lion de mineurs en Angleterre à la fin du XIXe siècle). Pourtant, ce sont ces mines de char­bon éner­gi­que­ment peu effi­caces qui ont lan­cé le capi­ta­lisme fos­sile. Il y a donc eu des tra­jec­toires qui se sont enclen­chées sur des EROI très mau­vais. Quelque soit l’EROI, tant qu’il y a un inté­rêt finan­cier à le faire, on le fera. À la fin des années 2000, les firmes pétro­lières ont sérieu­se­ment envi­sa­gé d’installer des cen­trales nucléaires pour récu­pé­rer les pétroles bitu­mi­neux de la pro­vince de l’Alberta, au Canada. Et si le cours du pétrole remonte, il y a des chances que ces pro­jets réap­pa­raissent. Il faut prendre en compte l’EROI mais aus­si rela­ti­vi­ser cette vision pure­ment éner­gé­ti­cienne de l’histoire de l’énergie. Ce que je trouve inté­res­sant, ce sont plu­tôt les his­toires poli­tiques de l’énergie3 qui montrent les enjeux stra­té­giques, capi­ta­lis­tiques, etc., qui sont des fac­teurs expli­ca­tifs beau­coup plus importants.

Si la quan­ti­fi­ca­tion et la mise à prix de la nature s’étendent lar­ge­ment aujourd’hui, cer­tains prin­cipes, comme celui du « pol­lueur-payeur », sont anciens. À quand remonte cette idée ?

Cette affaire de com­pen­ser pour les dom­mages dont on est res­pon­sable est une vieille idée du droit romain reprise par les élites du capi­ta­lisme indus­triel au début du XIXe siècle. Dès le début de la révo­lu­tion indus­trielle, il y a un pro­jet très impor­tant de sta­bi­li­sa­tion des pro­prié­tés indus­trielles, avec des droits de pro­prié­té solides. Et donc, quelles que soient les plaintes contre la pol­lu­tion, l’industriel doit être garan­ti dans son droit d’exercice et ne doit pas être contraint de démé­na­ger. La « solu­tion » qui se met en place, avec le décret de 1810 sur les éta­blis­se­ments clas­sés, consiste à accor­der des dom­mages et inté­rêts à ceux qui subissent des nui­sances. Comme on le sait, ça ne règle pas le pro­blème de la pol­lu­tion mais ça apaise les conflits de voi­si­nage. C’est un enfu­mage évident. Aujourd’hui, ça prend des formes beau­coup plus impres­sion­nantes, plus sub­tiles, avec l’idée qu’on peut même com­pen­ser la perte des ser­vices éco-sys­té­miques (com­bien vaut non pas une prai­rie, mais l’activité de pol­li­ni­sa­tion des insectes qui y vivent, par exemple) ; la logique reste assez équi­va­lente — et le résul­tat final aus­si. Ce qui est dan­ge­reux dans ces affaires de com­pen­sa­tion éco-sys­té­mique, c’est la mise au même niveau des valeurs finan­cières et de la nature : l’idée qu’on peut aller détruire du bocage en Vendée puis ache­ter des « bons » bio­di­ver­si­té ailleurs en France. Ceci repose en fait sur des ter­rains qu’une ins­ti­tu­tion (par exemple la Caisse des dépôts et consi­gna­tions Biodiversité) s’engage pour un temps limi­té à conser­ver (de l’ordre de 20 à 30 ans) : c’est un mode de dés­in­hi­bi­tion, on se donne bonne conscience en disant « On va béton­ner ici et pro­té­ger là-bas ». La réa­li­té ? On risque de béton­ner ici et là bas.

[Klaus Leidorf | www.leidorf.de

Comment sor­tir d’une telle vision comp­table, économiciste ?

Depuis le XIXe, on a inven­té plein de choses pour pro­té­ger la nature : l’interdiction de pêcher, de déboi­ser, de trop pol­luer, etc. Ce sont des outils très anciens. Au XIXe siècle, on a créé, sur­tout aux États-Unis, les parcs natu­rels avec la volon­té de pré­ser­ver un endroit en dehors de la logique éco­no­mique. Le parc a été énor­mé­ment cri­ti­qué par les his­to­riens et les phi­lo­sophes post-modernes. Par les his­to­riens, parce qu’au XIXe, les parcs ont aus­si ser­vi à chas­ser les gens qui y habi­taient, les Indiens aux États-Unis notam­ment, et on leur piquait leur terre sous pré­texte de pré­ser­va­tion de la nature. Par les post modernes puisque cela reve­nait à sépa­rer la nature de l’Homme. Je com­prends leurs argu­ments, mais ça reste un outil de pro­tec­tion de l’environnement effi­cace et il est impor­tant de le réha­bi­li­ter. De même, tous les cor­ri­dors pour per­mettre aux ani­maux de migrer, de bou­ger, de se repro­duire : il n’y a pas de finan­cia­ri­sa­tion de la nature, on n’essaye pas de valo­ri­ser un ser­vice éco-sys­té­mique — on réflé­chit à la bonne orga­ni­sa­tion des acti­vi­tés humaines pour évi­ter qu’elles empiètent trop fon­da­men­ta­le­ment sur celles des autres espèces.

La notion de « déve­lop­pe­ment durable » est doré­na­vant assez cri­ti­quée, mais une autre expres­sion est moins ques­tion­née, celle de « tran­si­tion éner­gé­tique » : qu’en est-il ?

« On ne passe pas du bois au char­bon, puis du char­bon au pétrole, puis du pétrole à autre chose : on n’a fait qu’additionner ces sources d’énergies les unes aux autres. »

Le terme de « tran­si­tion éner­gé­tique » appa­raît en anglais vers 1975, pour rem­pla­cer la notion de crise éner­gé­tique : c’est beau­coup plus ras­su­rant et ça donne l’impression qu’il y a une sorte de ratio­na­li­té ges­tion­naire. Ça vient des éner­gé­ti­ciens et des pro­fes­sion­nels de l’énergie nucléaire. Ils disent que s’il n’y a pas assez de pétrole — on a pas­sé le pic de pétrole conven­tion­nel aux États-Unis —, on fera du nucléaire, du coal to fuel (liqué­fac­tion du char­bon pour en faire du pétrole), du pétrole de schiste. Cette notion de tran­si­tion éner­gé­tique est ensuite réuti­li­sée dans les années 1980, sur­tout en Allemagne (« tour­nant éner­gé­tique »), pour dési­gner la tran­si­tion vers les éner­gies renou­ve­lables avec le solaire, l’éolien — même si, der­rière, c’est une idée très naïve de ce qu’est un sys­tème éner­gé­tique. C’est une notion qui a ser­vi à apai­ser les craintes. Le second pro­blème est qu’historiquement il n’y jamais vrai­ment eu de « tran­si­tion éner­gé­tique » mais sur­tout des « addi­tions éner­gé­tiques ». On ne passe pas du bois au char­bon, puis du char­bon au pétrole, puis du pétrole à autre chose : on n’a fait qu’additionner ces sources d’énergies les unes aux autres. Le pic du char­bon n’a pas eu lieu au XIXe, ni même au XXe, espé­rons qu’il aura lieu bien­tôt au XXIe siècle… Quand on parle un peu trop légè­re­ment de « tran­si­tion éner­gé­tique », il faut bien voir qu’il s’agit d’une trans­for­ma­tion sans précédent.
Reste la ques­tion de l’innovation : il ne faut pas être tech­no­phobe car il n’y a pas de rai­son de se méfier davan­tage d’une tech­nique nou­velle que des vieilles tech­niques qui nous ont mis dans la situa­tion que l’on connaît. Mais il ne faut pas être naïf non plus : étant don­né l’inertie consi­dé­rable des sys­tèmes tech­niques, étant don­née une fois encore l’urgence (réduire de 75 % les émis­sions glo­bales avant 2050), la pro­ba­bi­li­té que « l’innovation verte » nous sorte de la crise me paraît proche de zéro.

La phi­lo­sophe Catherine Larrère affirme que le suc­cès du concept d’Anthropocène « tient sans doute à son nom : il nous plaît qu’une époque géo­lo­gique (rien de moins !) porte le nom des humains4 ». L’Anthropocène est-il en train de deve­nir un nou­vel anthropocentrisme ?

Ça peut l’être effec­ti­ve­ment, sur­tout dans le dis­cours du « bon Anthropocène ». Il y a tout un groupe de savants qui popu­la­risent le concept, les éco-moder­nistes, et ont ten­dance à rame­ner ça à des pro­ces­sus très anciens en disant que, depuis le Néolithique, on serait entrés dans l’Anthropocène (l’augmentation du méthane vers ‑4000 n’est pas natu­relle) et qu’il faut main­te­nant entrer dans un « bon Anthropocène » éclai­ré par les sciences du sys­tème Terre. Le scien­tisme se res­source dans l’écologie. Ce thème du « bon Anthropocène » est très anthro­po­cen­trique. Ces éco-moder­nistes sont pes­si­mistes en par­tant du prin­cipe que l’on n’arrivera pas à inflé­chir la tra­jec­toire de déve­lop­pe­ment — en un sens, ils n’ont pas tout à fait tort — et qu’il faut ouvrir la porte à la géo-ingé­nié­rie. Les sciences du sys­tème Terre nous per­met­traient de gérer la pla­nète au niveau glo­bal par des solu­tions tech­no­lo­giques : l’Homme se consi­dère alors comme garant de l’équilibre pla­né­taire. Une idée assez délirante…

[Klaus Leidorf | www.leidorf.de

Mon expli­ca­tion du suc­cès du concept d’Anthropocène tient à l’esthétique qu’il char­rie. L’Anthropocène n’est pas une avan­cée scien­ti­fique ni un nou­veau para­digme, c’est juste une manière brillante de renom­mer les acquis des sciences du sys­tème Terre, depuis les années 1960 jusqu’aux années 1990. L’Anthropocène uti­lise les res­sorts très clas­siques de l’esthétique du sublime, un concept théo­ri­sé par le phi­lo­sophe conser­va­teur anglais du XVIIe Edmund Burke : c’est le sen­ti­ment de ter­reur face à la vaste nature, mais qui est aus­si mêlé de plai­sir. Il prend un exemple : si Londres était dévas­tée par un trem­ble­ment de terre, plein de gens vien­draient voir ça et y pren­draient un cer­tain plai­sir5. Le sublime de l’Anthropocène reporte le plai­sir esthé­tique qu’on avait à contem­pler la vaste nature — trem­ble­ments de terre, vol­cans, etc. — sur l’espèce humaine. Donc ça inverse les pola­ri­tés. Dorénavant, l’espèce humaine se com­pare avec des forces géo­lo­giques, qu’on avait appris à craindre mais aus­si à révé­rer. L’idée surfe avec une autre branche du sublime : le tech­no­lo­gique, c’est-à-dire l’ad­mi­ra­tion face aux immenses réa­li­sa­tions humaines (pen­sez au via­duc de Millau). Le dis­cours de l’Anthropocène, tout comme la géo-ingé­nie­rie, réac­tive cette jonc­tion entre la grande nature et une tech­no­lo­gie qui riva­lise avec elle, puis­qu’elle est désor­mais à cette échelle. De plus, les phi­lo­sophes et théo­ri­ciens de la moder­ni­té nous seri­naient qu’il n’y avait plus de « grand récit », que la moder­ni­té était finie, que le com­mu­nisme n’était plus une pers­pec­tive : l’Anthropocène a per­mis de remettre en place un grand récit majes­tueux, où on sait ce qu’il va se pas­ser. Ça plaît aus­si à cer­tains phi­lo­sophes, pour qui il s’est pro­duit quelque chose de méta­phy­sique puisque l’humanité serait deve­nue un agent géo­lo­gique conscient6.

« Objecter à l’agir anthro­po­cé­nique », dites-vous, revient à opé­rer une contes­ta­tion géné­ra­li­sée (défendre la forêt, ques­tion­ner les machines, les inno­va­tions et l’industrialisme, s’opposer aux pol­lu­tions et nui­sances), repre­nant et pro­lon­geant des cri­tiques (Gorz, Illich, Ellul, etc.). Quels espaces concrets de luttes trou­ver sans se retrou­ver dans une mar­gi­na­li­sa­tion totale, dont le sys­tème s’accommode très bien ?

« Quand un moteur dégueu­lasse vous péta­rade des fumées noires à la figure, il n’y a pas besoin de chan­ger nos cos­mo­lo­gies pour com­prendre que ça pose un problème. »

Personnellement je tiens au contraire à sor­tir de la glo­riole qu’on donne à quelques intel­lec­tuels cri­tiques des années 1950–1970. En tant qu’historien, ce qui me frappe c’est l’extraordinaire bana­li­té de la cri­tique des tech­niques et sur­tout des plus dégueu­lasses. Je prends un exemple essen­tiel : la voi­ture. Au début, tout le monde s’en plaint, tout le monde râle contre la voi­ture, c’est une nui­sance pour 99 % de la popu­la­tion et un luxe pour 1 %7. Les enfants se font écra­ser en masse et dans les années 1920, on érige même des monu­ments aux morts en leur hon­neur. Il y a des défi­lés immenses contre les voi­tures en ville. Donc ce ne sont pas du tout des petits groupes mar­gi­naux, roman­ti­co-éco­lo­giques, qui mènent ces com­bats. Face aux tech­no­lo­gies les plus impor­tantes de l’Anthropocène — celles qui nous ont vrai­ment fait bas­cu­ler — l’op­po­si­tion était géné­rale tant elles trans­for­maient les modes de vie, les envi­ron­ne­ments. Sur l’automobile, c’est typi­que­ment le genre de chan­tier éco­lo­gique où on pour­rait ima­gi­ner un front poli­tique très large : il n’y a aucune rai­son qu’elle soit can­ton­née à quelques groupes sociaux. Je pré­fère insis­ter là des­sus que mettre en avant quelques intel­lec­tuels qui auraient soi-disant tout com­pris avant tout le monde. Après, on peut trou­ver quelques argu­ments inté­res­sants, chez Illich et Gorz, sur la contre-pro­duc­ti­vi­té de cer­taines tech­no­lo­gies et ça doit encore fer­ti­li­ser nos ima­gi­naires. Il y a plein de tech­no­lo­gies qui s’imposent et qui sont contre-pro­duc­tives — pen­sons à la voi­ture élec­trique, en terme de pol­lu­tion, d’efficacité éner­gé­tique. Mais dés­in­tel­lec­tua­li­ser la cri­tique est fon­da­men­tal pour avancer.

Il faut aus­si faire jus­tice de la décence envi­ron­ne­men­tale com­mune, pour détour­ner l’expression d’Orwell. Dans l’affaire des émis­sions du CO2, on peut ima­gi­ner qu’on aurait besoin d’un nou­vel objet intel­lec­tuel qui serait Gaïa, qui réagi­rait à nos actions, etc. On peut aus­si se dire : n’est-ce pas bizarre d’aller prendre de la matière qui a été putré­fiée pen­dant des mil­lions d’années et d’aller cra­mer ça au milieu de tout un cha­cun ? Du XVIIe au XIXe siècle, il parais­sait évident que c’était dan­ge­reux ! Les Français accu­saient même le char­bon d’avoir ren­du les Anglais har­gneux ! Il y a une sen­si­bi­li­té qua­si­ment hygié­niste qu’il fau­drait remettre au goût du jour : quand un moteur dégueu­lasse vous péta­rade des fumées noires à la figure, il n’y a pas besoin de chan­ger nos cos­mo­lo­gies pour com­prendre que ça pose un pro­blème. On nous a appris à nous méfier des microbes, à avoir peur de la sale­té — au XIXe siècle, c’est ce que les ins­ti­tu­tions ont réus­si à faire. Réactiver des bons schèmes hygié­nistes sépa­rant le propre du sale, le sain du mal­sain, c’est le genre d’opération qu’il faut réa­li­ser. Le mou­ve­ment anti-extrac­ti­viste est aus­si un lieu clé : l’im­por­tant est de ne pas sor­tir le car­bone du sol. Les luttes anti-extrac­ti­vistes, qui sont d’ailleurs anciennes, sont peut-être la chose la plus impor­tante pour le cli­mat. Au Nigeria, le del­ta du Niger a com­plè­te­ment été sac­ca­gé par l’industrie pétro­lière, par Exxon, allié au gou­ver­ne­ment fédé­ral en par­ti­cu­lier. Il y a un mou­ve­ment ogo­niste, le MEND, qui a réus­si à faire recu­ler les pétro­liers : la pro­duc­tion a bais­sé d’un tiers dans les années 2000. Mais c’est une qua­si guerre civile, avec des vio­lences et des morts des deux côtés. Après, dans un pays comme l’Arabie saou­dite, je ne vois pas trop la lutte anti-extrac­ti­viste réus­sir à s’imposer… Mais en termes sim­ple­ment logiques, c’est ça qu’il fau­drait faire.

[Klaus Leidorf | www.leidorf.de

Que pen­sez-vous des pistes avan­cées par l’in­gé­nieur Philippe Bihouix, qui pro­pose d’utiliser des low-tech, des « basses tech­no­lo­gies » très durables, faci­le­ment recy­clables, cher­chant moins la puis­sance et la per­for­mance que l’efficacité éner­gé­tique et la sobriété ?

Le livre de Bihouix — et l’idée de low-tech — est très inté­res­sant car il nous sort du dis­cours conve­nu de l’in­no­va­tion verte. Le pro­blème est qu’il déve­loppe son argu­men­ta­tion dans la pers­pec­tive du pic. Il trans­pose la pers­pec­tive du pic du pétrole au pic des métaux rares et des terres rares (néces­saires à la pro­duc­tion d’énergies renou­ve­lables). Le pro­blème est qu’il est pro­bable qu’on ait le même phé­no­mène sur les terres rares que sur le pétrole. À par­tir du moment où ça se met­tra à coû­ter cher, on rou­vri­ra des mines, on pros­pec­te­ra, on creu­se­ra plus pro­fond, on inves­ti­ra, etc. La ques­tion du manque d’énergie a pris une place déme­su­rée alors que celle du chan­ge­ment cli­ma­tique va se poser bien avant. Il faut lais­ser les trois quarts des réserves de char­bon, de pétrole et de gaz éco­no­mi­que­ment exploi­table pour ne pas dépas­ser +2°C en 2100. Dire que c’est la nature qui se met­trait à nous impo­ser des limites, c’est ris­quer de dépo­li­ti­ser la ques­tion. Il faut qu’on arrive à s’imposer nous même des limites. Le plus dépri­mant est que le capi­ta­lisme extrac­ti­viste se porte bien, il peut conti­nuer encore long­temps comme ça, il peut bou­siller la pla­nète bien avant de man­quer de car­bu­rant. La ques­tion des limites c’est plu­tôt des fron­tières molles qu’on enfonce lar­ge­ment, sans se rendre compte que sur plein de domaines on a déjà pas­sé « des limites » et qu’on conti­nue sur notre lan­cée, en rece­vant les effets retours bien plus tard, et de manière dif­fé­ren­ciée. C’est aus­si tout le thème de la col­lap­so­lo­gie et d’une cer­taine décrois­sance, héri­tée du choc du pic du pétrole et du Club de Rome. C’est un peu une éco­lo­gie de « riches », pas for­cé­ment au sens néga­tif du terme ; ce sont les pays riches qui angoissent à l’idée de leur effon­dre­ment éner­gé­tique. Le pic de cer­tains métaux rares qui empê­che­ra les voi­tures élec­triques de rou­ler, pour un pay­san du Bengladesh mena­cé par la mon­tée des eaux, ce n’est pas très grave. Il ne faut pas faire des que­relles de cha­pelles avec des alliés objec­tifs, c’est évident, mais c’est impor­tant d’avoir une éco­lo­gie poli­tique qui ne se fonde pas sur des bases fragiles.


Photographie de ban­nière : Klaus Leidorf


  1. Bien racon­té par Paul Edwards dans A Vast Machine.
  2. Voir le livre de Pierre Serna, L’Animal en République sur les réflexions révo­lu­tion­naires sur les ani­maux.
  3. Comme le fait Timothy Mitchell.
  4. « Anthropocène : mais qu’est-ce que c’est ? », Catherine Larrère, AOC, 10 avril 2018.
  5. « Nous jouis­sons à voir des choses que, bien loin de les occa­sion­ner, nous vou­drions sin­cè­re­ment empê­cher… Je ne pense pas qu’il existe un homme assez scé­lé­rat pour dési­rer [que Londres] fût ren­ver­sée par un trem­ble­ment de terre… Mais sup­po­sons ce funeste acci­dent arri­vé, quelle foule accour­rait de toute part pour contem­pler ses ruines. » E. Burke, Recherche phi­lo­so­phique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, Paris, Pichon, 1803 (1757), p. 85.
  6. C’est exac­te­ment la même esthé­tique que la der­nière scène de 2001, Odyssée de l’espace, où on voit un embryon voguant dans l’espace orbi­tal contem­plant la Terre.
  7. C’est ce que raconte très bien Peter Norton dans le cas des villes amé­ri­caines, voir Fighting traf­fic, MIT Press, 2008

REBONDS

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