Jean-Baptiste Comby : « La lutte écologique est avant tout une lutte sociale »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Rendez-vous est don­né dans une bras­se­rie, à l’est de Nantes. Le socio­logue Jean-Baptiste Comby, auteur de La Question cli­ma­tique, genèse et dépo­li­ti­sa­tion d’un pro­blème public, nous pré­sente les alen­tours : un des quar­tiers les plus pauvres de la ville, d’un côté ; un éco­quar­tier, de l’autre — une illus­tra­tion des pro­blé­ma­tiques qu’il sou­lève dans ses recherches. L’écologie est une ques­tion pro­fon­dé­ment sociale et maté­rielle, explique-t-il, mais d’au­cuns mènent un tra­vail sans relâche pour la repeindre en « crois­sance verte » et autre « déve­lop­pe­ment durable ». L’inoffensive « morale éco-citoyenne », pro­mue par les élites admi­nis­tra­tives, poli­tiques, média­tiques et scien­ti­fiques, fait peser tout le poids de l’ur­gence éco­lo­gique sur les seuls indi­vi­dus : à tort. Dépolitiser ces pro­blé­ma­tiques, c’est évi­ter que se pose la ques­tion, pour­tant cru­ciale, de la com­pa­ti­bi­li­té des exi­gences d’un monde sou­te­nable avec les logiques propres au capitalisme…


Vous avez étu­dié l’évolution du trai­te­ment des ques­tions cli­ma­tiques dans les médias. Que tirez-vous du vision­nage et de l’analyse de cen­taines de repor­tages dif­fu­sés dans les jour­naux télé­vi­sés de TF1 et France 2 durant une dizaine d’années ?

J’ai effec­ti­ve­ment étu­dié les repor­tages des jour­naux télé­vi­sés du soir consa­crés entre 1996 et 2011 aux enjeux cli­ma­tiques et aux éco­no­mies d’énergie. Mais ce n’est qu’une par­tie de mon tra­vail ; ce qui m’est appa­ru le plus fon­da­men­tal a été de com­prendre com­ment s’est construite socia­le­ment la ques­tion cli­ma­tique dans le débat public — et donc de pen­ser cette média­ti­sa­tion comme le résul­tat de rap­ports de classe. En regar­dant à la fois les condi­tions sociales de la construc­tion du pro­blème, d’une part, et les condi­tions sociales de son appro­pria­tion (c’est-à-dire les rap­ports des indi­vi­dus à ces enjeux), de l’autre, j’ai pu mon­trer com­ment les cadrages domi­nants de la ques­tion cli­ma­tique servent cer­tains inté­rêts sociaux plus que d’autres. L’idée est ain­si de resi­tuer cette étude de la média­ti­sa­tion dans une ana­lyse socio­lo­gique plus géné­rale. J’ai donc obser­vé les per­sonnes qui, depuis le milieu des années 1990, se mobi­lisent sur le cli­mat en France et essaient d’en faire un pro­blème impor­tant : quelles sont leurs tra­jec­toires et coor­don­nées sociales ? Quelles rela­tions entre­tiennent-ils entre eux ? Quelles visions poli­tiques du cli­mat ont-ils ?

« Ces experts, hauts fonc­tion­naires ou mili­tants d’as­so­cia­tions envi­ron­ne­men­tales ne sont pas dans une pers­pec­tive de cri­tique sociale. »

Pour reve­nir un ins­tant au trai­te­ment média­tique : un des prin­ci­paux constats est que plus on va par­ler des chan­ge­ments cli­ma­tiques dans les médias, moins on va expli­quer leurs causes et plus on va par­ler de leurs consé­quences. Or quand on traite des causes, on peut en venir assez vite à des expli­ca­tions struc­tu­relles rele­vant de l’ordre social, et donc poli­tique — ce qui n’est pas le cas avec les consé­quences du pro­blème. Cette ten­dance s’ex­plique par les modes de fonc­tion­ne­ment du champ jour­na­lis­tique et la néces­si­té de rendre la ques­tion cli­ma­tique audible pour tout le monde, d’en faire un pro­blème omni­bus, sans aspé­ri­tés idéo­lo­giques. Ce n’est donc pas le résul­tat d’un cal­cul inten­tion­nel. Cela cor­res­pond aus­si à ce que sont poli­ti­que­ment les pro­mo­teurs de la cause cli­ma­tique au cours des années 2000 : confor­mistes et dis­po­sés à pro­po­ser des lec­tures des enjeux cli­ma­tiques com­pa­tibles avec l’ordre éta­bli. Ces experts, hauts fonc­tion­naires ou mili­tants d’as­so­cia­tions envi­ron­ne­men­tales, ne sont pas dans une pers­pec­tive de cri­tique sociale : ils veulent avant tout en faire un pro­blème impor­tant, quitte à le net­toyer de ses aspé­ri­tés idéo­lo­giques… Alors que cette ques­tion est au départ sus­cep­tible de remettre fon­da­men­ta­le­ment en cause les bases sociales du capitalisme !

Mais com­ment don­ner une vision com­plète d’un pro­blème aus­si abs­trait et dif­fus autre­ment qu’avec sta­tis­tiques et graphiques ?

Peut-être que le pro­blème était abs­trait au début des années 2000, auquel cas cela pou­vait jus­ti­fier un tra­vail de mise en image, en forme, en sen­si­bi­li­té, en concret de cette thé­ma­tique. Mais de là à ne faire que cela, c’est autre chose — et c’est ce que j’interroge. Qu’est-ce qui a fait qu’il est deve­nu obses­sion­nel pour les jour­na­listes et leurs sources de rendre pal­pables ces enjeux ? Cette pré­oc­cu­pa­tion en dit déjà long sur la façon dont ils conçoivent le pro­blème. Elle s’illustre par exemple avec le suc­cès de l’ex­pres­sion « réchauf­fe­ment cli­ma­tique », qui réduit le pro­blème à une seule variable (la tem­pé­ra­ture) et à une seule varia­tion (la hausse de celle-ci), alors que les cli­mats sont aus­si com­po­sés des régimes des vents ou plu­vio­mé­triques — et que ces dif­fé­rents élé­ments peuvent se déré­gler de diverses manières. Mais tout le monde s’est mis d’accord sur l’efficacité sup­po­sée de l’expression « réchauf­fe­ment cli­ma­tique », qui avait le mérite de tra­duire sim­ple­ment le pro­blème auquel a été asso­ciée toute une gram­maire et une ima­ge­rie du réchauf­fe­ment (cou­leurs vives, ther­mo­mètre, séche­resses, etc.). Rien ne per­met, pour­tant, de dire que les gou­ver­nés n’é­taient pas capables d’en­tendre des choses un peu plus sub­tiles et de com­prendre qu’il y a des chan­ge­ments cli­ma­tiques — les­quels prennent des tour­nures dif­fé­rentes selon les lieux et les périodes. Ce qui per­met d’ex­pli­quer qu’ils puissent se tra­duire par des vagues de froid plus fré­quentes et plus intenses, par exemple. C’est là une illus­tra­tion par­mi d’autres de l’effet de clô­ture du dicible engen­dré par l’impératif de sen­si­bi­li­sa­tion : il fal­lait prio­ri­tai­re­ment rendre sen­sible pour faire prendre conscience. Tout ce qui ris­quait de contra­rier cette dyna­mique était écar­té. Cela nous dit aus­si des choses sur ce qu’est deve­nu le « bon » jour­na­lisme : c’est celui qui, confor­mé­ment aux exi­gences com­mer­ciales de l’audience maxi­male, est cen­sé « concer­ner » en entrant immé­dia­te­ment en réso­nance avec le quo­ti­dien des indi­vi­dus. C’est là une logique pro­fes­sion­nelle pro­fon­dé­ment dépo­li­ti­sante, puis­qu’on invite ces der­niers à rap­por­ter les pro­blèmes à leur quo­ti­dien et non à l’or­ga­ni­sa­tion sociale au sein de laquelle ils évoluent.

Journalistes, scien­ti­fiques et poli­tiques agissent confor­mé­ment à ce que vous appe­lez la « doxa sen­si­bi­li­sa­trice », avec pour objec­tif de faire prendre conscience aux indi­vi­dus de la crise éco­lo­gique afin qu’ils modi­fient leurs com­por­te­ments — prendre les trans­ports en com­mun, faire le tri, man­ger bio, etc. En quoi cela empêche-t-il un trai­te­ment poli­tique de la ques­tion cli­ma­tique en parallèle ?

Au début des années 2000, les médias ont consti­tué un lieu de mobi­li­sa­tion pri­vi­lé­gié pour les scien­ti­fiques, les experts, les mili­tants et les hauts fonc­tion­naires qui portent la cause du cli­mat. Autrement dit, les jour­na­listes occupent une place cen­trale dans la confi­gu­ra­tion qu’ils forment — et ce jus­qu’au Grenelle de l’en­vi­ron­ne­ment, qui va avoir pour effet de détour­ner ces acteurs de l’a­rène média­tique. Cette réorien­ta­tion per­met d’ailleurs d’expliquer pour­quoi on parle moins du cli­mat à par­tir des années 2008–2010. On a sou­vent mis en avant le fait qu’il y avait une las­si­tude du public. Certainement que cela joue, mais c’est sur­tout le fait que les acteurs qui dépen­saient beau­coup d’éner­gie et de moyens pour entre­te­nir une actua­li­té jour­na­lis­tique sur le cli­mat vont, à par­tir de cette période, se consa­crer au tra­vail admi­nis­tra­tif et législatif.

« Les défi­nis­seurs auto­ri­sés de la ques­tion cli­ma­tique appar­tiennent aux groupes privilégiés. »

Alors pour­quoi une telle mobi­li­sa­tion au sein des médias au cours des années 2000 ? Ce que je montre, c’est que les poli­tiques publiques sur le cli­mat mettent l’ac­cent sur la com­mu­ni­ca­tion, les rela­tions presse et la néces­si­té de fabri­quer un débat public consé­quent. Le pro­blème cli­ma­tique est pas­sé à la mou­li­nette des pré­ceptes néo­li­bé­raux, qui centrent l’action sur les indi­vi­dus en vue de gou­ver­ner leurs conduites, pour par­ler comme le phi­lo­sophe Michel Foucault. Afin de légi­ti­mer ces poli­tiques essen­tiel­le­ment inci­ta­tives, il faut donc pou­voir dire que les Français sont hau­te­ment res­pon­sables du pro­blème. Sont convo­quées à cette fin des sta­tis­tiques publiques sou­te­nant qu’ils émettent « 50 % des émis­sions de gaz à effet de serre », mais aus­si des spé­cia­listes de la com­mu­ni­ca­tion ou des cher­cheurs en psy­cho-socio­lo­gie de l’en­ga­ge­ment, affir­mant qu’on peut chan­ger les com­por­te­ments par la « sen­si­bi­li­sa­tion », l’information, la péda­go­gie — donc par la com­mu­ni­ca­tion, les médias, l’école ou les pro­duc­tions cultu­relles. C’est à nou­veau une façon de détour­ner l’at­ten­tion des causes struc­tu­relles, en déployant une vision néo­li­bé­rale et post-moderne de l’in­di­vi­du (qui serait auto­nome, car en ape­san­teur du social, res­pon­sable de ses actes car doué d’une réflexi­vi­té sans faille, dis­po­sé à avoir des rai­son­ne­ments comp­tables car ration­nel). Une concep­tion plus socio­lo­gique et poli­tique de l’in­di­vi­du oppose à ces croyances que les com­por­te­ments des indi­vi­dus sont d’abord le résul­tat de l’in­té­rio­ri­sa­tion dif­fé­ren­ciée de struc­tures sociales, de contraintes maté­rielles et d’enjeux sym­bo­liques, comme le montre un cer­tain nombre de travaux.1

Ce n’est pas sim­ple­ment un aveu d’échec face à l’impossibilité de modi­fier les causes struc­tu­relles du chan­ge­ment climatique ?

Je ne pense pas que ce soit une action par défaut. Il y a une adhé­sion forte à cette entre­prise poli­tique de sen­si­bi­li­sa­tion des indi­vi­dus pour les faire chan­ger de com­por­te­ment. Cette indi­vi­dua­li­sa­tion relève d’une dépo­li­ti­sa­tion — plus exac­te­ment d’une forme dépo­li­ti­sante de poli­ti­sa­tion, de prise en charge poli­tique. Rien, ou presque, dans l’histoire sociale des pro­mo­teurs des enjeux cli­ma­tiques ne les incline à agir sur les causes struc­tu­relles du pro­blème, lequel est pour­tant géné­ré par l’ordre social capi­ta­liste. Ce der­nier est mis à l’abri de la cri­tique. Et avec lui les logiques qui assurent aux domi­nants leurs pri­vi­lèges. Or les défi­nis­seurs auto­ri­sés de la ques­tion cli­ma­tique appar­tiennent aux groupes pri­vi­lé­giés. Ils ne cherchent donc pas à trans­for­mer l’ordre social mais plu­tôt à l’améliorer pour rendre durable sa dési­ra­bi­li­té. Ériger l’individu en échelle d’action per­ti­nente per­met cela, en dra­pant le conser­va­tisme des ver­tus du progressisme.

Vous expli­quez que l’injonction à un com­por­te­ment éco-citoyen relève d’une morale de classe por­tée par des per­sonnes appar­te­nant à des caté­go­ries de popu­la­tion qui, bien que plus sen­si­bi­li­sées, ont un mode de vie plus pol­luant. Comment entendre ce paradoxe ?

Effectivement, il y a une cer­taine homo­gé­néi­té sociale de ces entre­pre­neurs de la cause cli­ma­tique, au début des années 2000, dans le sens où ils appar­tiennent aux classes domi­nantes tout en y occu­pant des posi­tions secon­daires, domi­nées. Ce sont des domi­nés chez les domi­nants. En ayant cette don­née socio­lo­gique en tête, on com­prend mieux pour­quoi ils portent un dis­cours qui est cri­tique, mais modé­ré­ment. Ils ont fait de la ques­tion éco­lo­gique un for­mi­dable labo­ra­toire du réfor­misme contem­po­rain. Cela per­met aus­si de com­prendre pour­quoi la ques­tion cli­ma­tique est construite sur le registre du consen­sus. On aurait pu s’at­tendre à ce qu’il y ait des conflits, des débats assez vio­lents, des contro­verses, des affaires ou d’autres registres moins consen­suels met­tant à par­ti dif­fé­rentes frac­tions des classes domi­nantes. Mais il y a quand même un accord qui s’é­ta­blit entre frac­tions domi­nées et frac­tions domi­nantes des classes supé­rieures sur la per­ti­nence d’une « cri­tique » suf­fi­sam­ment dépo­li­ti­sée pour être gérable et digé­rable par les pou­voirs éco­no­miques et poli­tiques. Car, rap­pe­lons-le : la ques­tion cli­ma­tique porte en elle de puis­sants germes de remise en cause des inté­rêts (des) domi­nants. La « doxa sen­si­bi­li­sa­trice » va alors mettre tout le monde d’accord et per­mettre de relé­guer au second plan d’éventuelles divergences.

« Au sein des classes popu­laires, la morale éco-citoyenne et les dis­cours domi­nants sur le cli­mat sont per­çus comme rele­vant d’une éco­lo­gie de bonne conscience ou de riches. »

Ces condi­tions sociales ne sont alors pas sans inci­dences sur la manière dont les com­por­te­ments indi­vi­duels sont ensuite incri­mi­nés. On va mettre en avant des modi­fi­ca­tions de petits gestes ou de com­por­te­ments com­par­ti­men­tés (ali­men­ta­tion, loge­ment, mobi­li­té, consom­ma­tion), ce qui per­met, tout en gar­dant le même style de vie, de valo­ri­ser le ver­dis­se­ment, ici ou là, de cer­tains com­por­te­ments. On peut donc inté­grer la morale éco-citoyenne tout en gar­dant un style de vie com­pa­tible avec les stan­dards des classes supé­rieures. Cette réforme de soi n’est pas une trans­for­ma­tion de soi — qui, elle, sup­po­se­rait aus­si une trans­for­ma­tion des struc­tures sociales : mar­ché du tra­vail, modes de dépla­ce­ment, amé­na­ge­ment du ter­ri­toire, répar­ti­tion des richesses, etc. On entend tout le temps un dis­cours sur ces éco­los pétris de contra­dic­tions, avec une lec­ture morale du type « Tu es éco­lo mais, quand même, tu fais ça… ». Tant que les struc­tures sociales seront celles-là, et tant qu’on cherche à s’y inté­grer, les normes du com­por­te­ment éco­lo­giste ren­tre­ront effec­ti­ve­ment à un moment don­né en contra­dic­tion, non pas avec des choix indi­vi­duels, mais avec les struc­tures sociales qui déter­minent et qui orientent ces choix. C’est donc une contra­dic­tion entre des aspi­ra­tions éthiques et dépo­li­ti­sées, d’un côté, et l’ordre social dans lequel on vit, de l’autre. Si on poli­ti­sait cette contra­dic­tion, au lieu de la pen­ser dans un registre moral, peut-être pour­rait-elle géné­rer davan­tage de contes­ta­tion de l’ordre éta­bli. Quand on veut gagner en recon­nais­sance sociale, on est géné­ra­le­ment conduit à déve­lop­per un rap­port à l’argent, à la mobi­li­té ou au temps qui ne favo­rise pas une mise en cohé­rence pous­sée de ses pra­tiques avec une morale éco­lo­giste. C’est notam­ment pour cela que ceux qui cherchent réel­le­ment cette cohé­rence sont contraints de sor­tir des jeux sociaux conven­tion­nels en allant dans des éco-vil­lages ou en s’organisant col­lec­ti­ve­ment « en marge ».

Pour reve­nir au para­doxe que je décris, il part du constat que ceux-là mêmes dont les styles de vie émettent le plus de gaz à effet de serre, à l’é­chelle d’une année, sont aus­si les plus dis­po­sés à adhé­rer à la morale éco-citoyenne, à la mettre en œuvre et à faire valoir leur bonne conscience éco­lo­gique. Les poli­tiques publiques dont nous par­lions, cen­trées sur les indi­vi­dus, valo­risent par exemple un ethos comp­table (son­geons aux cré­dits d’impôts et aux com­pé­tences admi­nis­tra­tives qu’il requiert) qui cor­res­pond aux manières dont les classes moyennes (et) supé­rieures tendent à gérer leurs bud­gets domes­tiques. L’orientation sociale de l’éco-citoyenneté appa­raît plus net­te­ment encore quand on met en pers­pec­tive sa consé­cra­tion au sein des franges pri­vi­lé­giées de la popu­la­tion, avec la lec­ture qu’en font les membres des classes popu­laires. Pour ces der­niers, ce qui saute aux yeux, ce sont d’abord les coûts maté­riels de ces pres­crip­tions morales — ce qui per­met de rap­pe­ler les sou­bas­se­ments maté­riels de l’é­co­lo­gie qui, n’en déplaisent à cer­tains pen­seurs post­mo­dernes, n’est pas vrai­ment un « nou­veau mou­ve­ment social post-maté­ria­liste ». J’expose dans le livre un cer­tain nombre de fac­teurs qui expliquent pour­quoi, au sein des classes popu­laires, la morale éco-citoyenne et les dis­cours domi­nants sur le cli­mat sont per­çus comme rele­vant d’une éco­lo­gie de « bonne conscience » ou « de riches ».

Malgré tout, les thé­ma­tiques met­tant l’accent sur les inéga­li­tés envi­ron­ne­men­tales, notam­ment por­tées par les mou­ve­ments de « jus­tice cli­ma­tique », sont plu­tôt en vogue — que ce soit pour mon­trer les inéga­li­tés entre pays riches et pauvres ou celles entre classes supé­rieures et infé­rieures dans un même pays…

Oui. On parle sou­vent d’inégalités envi­ron­ne­men­tales, mais essen­tiel­le­ment des inéga­li­tés d’ex­po­si­tion aux nui­sances envi­ron­ne­men­tales, aux catas­trophes natu­relles, aux pol­lu­tions, etc. Il est bien étayé que les plus dému­nis sont les plus vul­né­rables et les plus expo­sés aux dégâts envi­ron­ne­men­taux du sys­tème capi­ta­liste — les tra­vaux de Romain Huret sur Katrina le montrent très bien2. Ce qui a en revanche été très peu fait, c’est d’analyser les contri­bu­tions des dif­fé­rentes classes sociales aux pol­lu­tions. Ces inéga­li­tés-là sont encore peu visibles. Certes, on les dis­cute au niveau inter­na­tio­nal du fait de la tour­nure prise par les négo­cia­tions diplo­ma­tiques, où on a essayé de trou­ver un équi­libre entre les pays du Sud qui émettent moins de gaz à effet de serre que les pays du Nord. Il y a donc un dis­cours assez éta­bli au niveau des pays. Mais pas au niveau des classes sociales. Or, quand on pense en termes d’inégalités d’exposition et de contri­bu­tion aux pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux à l’échelle d’un pays, on s’aperçoit que c’est la double peine pour les milieux popu­laires. Ceux-ci, dont les modes de vie contri­buent le moins à la dété­rio­ra­tion des éco­sys­tèmes, sont non seule­ment les pre­mières vic­times des nui­sances envi­ron­ne­men­tales, mais sont aus­si (tenus) à dis­tance de ces enjeux sur les­quels ils ont pour­tant bien des choses à dire. La morale éco­lo­gique pro­mue par l’écologie mains­tream, qui se pré­sente volon­tiers comme étant l’af­faire de tous, concer­nant tout le monde et devant par­ler à tout le monde, pro­fite à l’inverse à des per­sonnes qui ont des pro­fils sociaux proches de ceux qui la mettent en place, c’est-à-dire prompts à pré­ser­ver les struc­tures sociales qui célèbrent des styles de vie éner­gi­vores. Pour eux, c’est coup double.

Parmi les sources qui co-construisent la ques­tion cli­ma­tique avec les jour­na­listes, il y a notam­ment les scien­ti­fiques. Vous met­tez en avant le nombre de fonc­tions exer­cées par de nom­breux spé­cia­listes du cli­mat, que ce soit dans les grandes entre­prises, les admi­nis­tra­tions, ou les médias. Doivent-ils se can­ton­ner à leur rôle de cher­cheur ou inter­ve­nir dans le débat public et ten­ter d’influencer les décideurs ?

« La par­ti­ci­pa­tion des scien­ti­fiques au débat public est venue don­ner une cau­tion aca­dé­mique aux logiques de dépolitisation. »

Cette ques­tion est en fait celle de l’au­to­no­mie du champ scien­ti­fique. Premièrement, les com­pé­tences d’un scien­ti­fique ne sont pas les mêmes que celles d’un expert. Quand le scien­ti­fique joue l’ex­pert, il doit déve­lop­per un cer­tain nombre de com­pé­tences et de res­sources qui ne sont pas celles valo­ri­sées dans le champ scien­ti­fique : capa­ci­té à par­ler sim­ple­ment, à syn­thé­ti­ser et à hié­rar­chi­ser le pro­pos… Les scien­ti­fiques qui se sont inves­tis dans le débat public avaient fait leur preuve dans leur domaine et avaient donc le loi­sir de déve­lop­per d’autres com­pé­tences, d’in­ves­tir du temps pour autre chose. Ils n’é­taient d’ailleurs pas si nom­breux que cela. Deuxièmement, et c’est plu­tôt cela que j’in­ter­roge, à par­tir du moment où ils s’in­ves­tissent dans le débat public, ils prennent inévi­ta­ble­ment posi­tion. Et en même temps, ce qui les pousse à le faire, c’est pré­ci­sé­ment le sen­ti­ment de ne pas prendre posi­tion. Les scien­ti­fiques du cli­mat sont peu poli­ti­sés : ils n’ont pas vrai­ment de lec­ture idéo­lo­gique du débat public. Ils sont donc dis­po­sés à prendre les choses telles qu’elles sont. Ils ne vont pas tel­le­ment s’in­ter­ro­ger sur le fait que ceux qui les sol­li­citent le plus sont ceux qui ont les moyens, maté­riels et poli­tiques, de les sol­li­ci­ter, c’est-à-dire des domi­nants dans le champ poli­tique. De ce point de vue, leurs hési­ta­tions éthiques à coopé­rer avec des ONG éti­que­tées comme mili­tantes sont signi­fi­ca­tives d’un sou­ci d’indépendance à géo­mé­trie variable. Car pour faire avan­cer leur cause, ils n’éprouvent en revanche guère de scru­pules à ajus­ter peu à peu leurs dis­cours et leurs sché­mas de pen­sée à une vision poli­tique de l’é­co­lo­gie qui se pré­sente comme apo­li­tique, mais qui est, de fait, conser­va­trice et confor­miste. La par­ti­ci­pa­tion des scien­ti­fiques au débat public est donc venue don­ner une cau­tion aca­dé­mique aux logiques de dépo­li­ti­sa­tion qu’ils ont fini par intérioriser.

Selon vous, l’alliance entre jour­na­listes et scien­ti­fiques pour exclure les cli­ma­to-scep­tiques — d’ailleurs très faibles en France — du débat public per­met aus­si d’écarter d’autres approches de la ques­tion cli­ma­tique. N’est-ce pas un mal, ou du moins une étape, nécessaire ?

Si les cli­ma­to-scep­tiques sont aus­si faibles en France, c’est notam­ment parce qu’il y a eu une très forte résis­tance — notam­ment de la part de tous ces acteurs dont on parle depuis tout à l’heure. D’une cer­taine façon, ils ont réus­si, et on peut s’en réjouir sur un plan poli­tique et moral. Les choses deviennent un peu plus sus­pectes quand on regarde les motifs et les argu­ments avec les­quels ils ont com­bat­tu les cli­ma­to-scep­tiques. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils étaient les fers de lance du capi­ta­lisme le plus néo­li­bé­ral, mais parce qu’ils ris­quaient de venir semer le doute et le trouble dans la conscience des indi­vi­dus : il y avait la crainte de perdre la bataille de l’o­pi­nion publique. La bataille contre les cli­ma­to-scep­tiques a donc été enga­gée pour des motifs davan­tage com­mu­ni­ca­tion­nelles voire moraux, que poli­tiques. Ensuite, cela leur a per­mis de se faire pas­ser pour ceux qui, contre les cli­ma­to-scep­tiques, allaient sau­ver la pla­nète, et donc de dis­si­mu­ler der­rière un paravent pro­gres­siste le fait qu’ils œuvrent aus­si à la per­pé­tua­tion d’un sys­tème capi­ta­liste socia­le­ment et éco­lo­gi­que­ment insou­te­nable. Car les oppo­sants au cli­ma­to-scep­ti­cisme ne conçoivent pas le capi­ta­lisme comme une orga­ni­sa­tion sociale. Ils n’envisagent donc pas la trans­for­ma­tion sociale néces­saire au ver­dis­se­ment d’économies décar­bon­nées car sor­ties de l’emprise des logiques capi­ta­listes. La bataille contre les cli­ma­to-scep­tiques est louable, à la grosse nuance près qu’elle est moti­vée par la convic­tion conser­va­trice selon laquelle on ne pour­ra pas chan­ger le sys­tème si on n’a pas d’abord chan­gé les indi­vi­dus. C’est là, comme nous l’avons dit, un rai­son­ne­ment car­di­nal de l’i­déo­lo­gie néo­li­bé­rale, un sché­ma de pen­sée qui n’est d’ailleurs pas sans prises dans les milieux écologistes.

On entend sou­vent que, puisque les grosses orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales suivent le dis­cours domi­nant, c’est à la marge, dans des pro­jets plus modestes et locaux, que se trou­ve­raient les alter­na­tives. Beaucoup mettent l’accent sur l’accumulation des petites actions indi­vi­duelles (par exemple, les mou­ve­ments qui s’or­ga­nisent autour de Pierre Rabhi et Cyril Dion, réa­li­sa­teur du film Demain). Vous esti­mez quant à vous qu’elles « ne peuvent que dif­fi­ci­le­ment être autre chose qu’une cau­tion rafraî­chis­sante de l’ordre éta­bli3 ». Où se trouve le juste milieu ?

« Tant que l’é­co­lo­gie ne sera pas pen­sée d’abord comme une lutte idéo­lo­gique contre le capi­ta­lisme, elle aura tou­jours le souffle un peu court. »

Il y a en effet une confu­sion idéo­lo­gique entre les logiques néo­li­bé­rales d’individualisation et le per­son­na­lisme du mou­ve­ment éco­lo­giste, qui met régu­liè­re­ment l’accent sur la dimen­sion per­son­nelle de ce mili­tan­tisme et se satis­fait par­fai­te­ment de dis­cours du type « Il faut être soi-même le chan­ge­ment qu’on veut voir dans le monde4 ». Discours dont l’i­déo­lo­gie capi­ta­liste se délecte. Je pense que cette ten­dance est d’au­tant plus forte que ce mou­ve­ment est lar­ge­ment peu­plé de per­sonnes peu dis­po­sées à une cri­tique radi­cale de l’ordre social, alors que les pen­seurs de l’é­co­lo­gie poli­tique his­to­rique, eux, pou­vaient l’être — que ce soit les pen­seurs Illich, Charbonneau, Gorz, Ellul ou d’autres. Il faut cepen­dant se don­ner les moyens de ne pas mettre dans le même sac social et idéo­lo­gique les dis­po­si­tifs de chan­ge­ment de com­por­te­ment indi­vi­duel d’ins­pi­ra­tion néo­li­bé­rale et la volon­té mili­tante de modi­fier les modes de vie, parce qu’effectivement la seconde est plus poli­tique que les pre­miers. On voit d’ailleurs que les efforts et les manières de modi­fier les habi­tudes ne sont pas les mêmes. Mais, en même temps, un mili­tant éco­lo­giste qui se conten­te­rait de réduire son empreinte car­bone ne pose­rait fina­le­ment pas un gros pro­blème au capi­ta­lisme, d’au­tant qu’on a main­te­nant un véri­table mar­ché éco­no­mique du geste écologique.

Un ensei­gne­ment poli­tique majeur des alter­na­tives éco­lo­giques est que pour déve­lop­per un style de vie res­pec­tueux des éco­sys­tèmes, il faut s’or­ga­ni­ser col­lec­ti­ve­ment pour s’extraire dura­ble­ment des logiques sociales domi­nantes. Cela montre bien que c’est quelque chose qui relève d’abord du col­lec­tif, donc du poli­tique et du vivre-ensemble, pour ensuite per­mettre des chan­ge­ments indi­vi­duels. Pour sché­ma­ti­ser un peu les choses, on a : « faire de l’in­té­rieur » (réfor­miste) et « faire à côté » (tran­si­tions et alter­na­tives). Il existe un troi­sième posi­tion­ne­ment poli­tique pos­sible, qui consiste « à faire à côté » tout en cher­chant, sans relâche, à « défaire » ce qui existe pour « faire de, et à la place ». L’objectif devient dès lors de vrai­ment tenir ensemble le vivre autre­ment avec la cri­tique du capi­ta­lisme, d’être à la fois pour des alter­na­tives et contre l’institué, et d’es­sayer d’é­qui­li­brer les deux. Je crois que c’est la force des luttes contre les grands pro­jets inutiles impo­sés et des résis­tances de type ZAD. Ce sont des lieux où se conjuguent au quo­ti­dien une gram­maire de la lutte et du conflit, avec l’ex­pé­ri­men­ta­tion d’al­ter­na­tives. De mon point de vue, le juste milieu est là. Cela implique aus­si de rai­son­ner en termes de conver­gence des luttes et de bien voir en quoi la lutte éco­lo­gique est avant tout une lutte sociale, poli­tique, contre des inté­rêts domi­nants et contre des logiques réfor­mistes qui visent à faire per­du­rer un ordre social qui détruit la pla­nète autant que les classes subal­ternes. Tant que l’é­co­lo­gie ne sera pas pen­sée d’abord comme une lutte idéo­lo­gique contre le capi­ta­lisme, elle aura tou­jours le souffle un peu court. Elle sera peu gênante. Il faut que le lan­gage des luttes sociales imprègne beau­coup plus le lan­gage écologiste.


Toutes les pho­to­gra­phies sont tirées du blog Ride into the sun : Båstnäs, en Suède


  1. Philippe Coulangeon, Les méta­mor­phoses de la dis­tinc­tion. Inégalités cultu­relles dans la France d’aujourd’hui, Paris, Grasset, 2011.
  2. Romain Huret, Katrina, 2005. L’ouragan, l’État et les pauvres aux États-Unis, Paris, EHESS, 2010.
  3. Jean-Baptiste Comby, « Des alter­na­tives à géo­mé­trie variables », Savoir/Agir, n° 38, 2016.
  4. Pour para­phra­ser un célèbre pro­pos de Gandhi, inva­ria­ble­ment repris dans les milieux éco­lo­gistes.

REBONDS

☰ Lire notre article « L’écosocialisme, qu’est-ce donc ? », Pierre-Louis Poyau, décembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Hervé Kempf : « On redé­couvre ce qu’est la poli­tique », juillet 2016
☰ Lire notre article « Le Buen vivir : qu’est-ce donc ? », Émile Carme, juillet 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Jean Malaurie : « Nous vivons la crise mon­diale du pro­grès », juin 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Vincent Liegey : « Avoir rai­son tout seul, c’est avoir tort », avril 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Razmig Keucheyan : « C’est à par­tir du sens com­mun qu’on fait de la poli­tique », février 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Naomi Klein : « Le chan­ge­ment cli­ma­tique génère des conflits », décembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Paul Ariès : « La poli­tique des grandes ques­tions abs­traites, c’est celle des domi­nants », mars 2015

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