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Cartouches (58)


Le numé­rique néo­li­bé­ral, le silence de la guerre, le colo­nia­lisme vert, l’é­co­lo­gie du sau­vage, le libé­ra­lisme auto­ri­taire, le Parnasse incre­vable, la vie en luttes, la socié­té sans exploi­ta­tion ani­male, un com­mu­niste liber­taire kabyle et le fas­cisme fos­sile : nos chro­niques du mois.


La Photo numé­rique, une force néo-libé­rale, d’André Rouillé

Dégainer, cap­tu­rer, par­ta­ger : depuis la com­mer­cia­li­sa­tion des pre­miers smart­phones en 2007, la sai­sie pho­to­gra­phique a pris les traits de la bana­li­té. Tout est, par­tout et à toute heure, poten­tiel­le­ment pho­to­gra­phiable, modi­fiable et par­ta­geable. Il n’en a pour­tant pas tou­jours été ain­si, et le pas­sage de l’ère argen­tique à l’ère numé­rique s’est accom­pa­gné d’un bou­le­ver­se­ment géné­ral des pro­cé­dures de repré­sen­ta­tion, du sta­tut des images et de leur régime de véri­té. D’un siècle l’autre, nous sommes pas­sés des sels d’argent aux lignes de code, du labo­ra­toire où nais­saient les images aux réseaux sociaux où elles foi­sonnent désor­mais sans limite, du cadre à l’é­cran, du docu­ment à l’in­for­ma­tion, d’une logique de sélec­tion à une logique de pro­fu­sion. Chacun·e se trouve aujourd’­hui en posi­tion de géné­rer des images et de les dif­fu­ser : la figure du grand repor­ter qui a émer­gé au XXe siècle s’est vue sup­plan­ter par une masse d’« infra-ama­teurs » — déten­teurs de smart­phones ou d’ap­pa­reils pho­to numé­riques — qui engendre, sans néces­saire sou­ci tech­nique ou esthé­tique, tou­jours plus d’i­mages. Or, « contrai­re­ment à la pho­to argen­tique, qui a été docu­men­taire et qui avait les formes d’un savoir, la pho­to-numé­rique est pro­ces­suelle et com­mu­ni­ca­tion­nelle, elle a les formes d’un pou­voir ». André Rouillé, spé­cia­liste de l’his­toire de la pho­to­gra­phie et des images, explore ain­si les impli­ca­tions d’une muta­tion tech­nique majeure, laquelle a entraî­né dans son sillage un « séisme esthé­tique » autant qu’une (r)évolution des tech­no­lo­gies de pou­voir. Car la pho­to numé­rique et son don d’u­bi­qui­té par­ti­cipent plei­ne­ment de la fabrique d’in­di­vi­dus néo­li­bé­raux, en ins­cri­vant nos pra­tiques dans un prin­cipe de modu­la­tion constante. Par le flux et reflux des images — celles qui nous arrivent et celles que nous pro­dui­sons — la pho­to numé­rique « inves­tit visuel­le­ment le monde, tan­dis que le capi­ta­lisme néo-libé­ral l’in­ves­tit finan­ciè­re­ment ». [L.M.]

L’Echappée, 2020

« Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? » — Enquête sur un silence fami­lial, de Raphaëlle Branche

Faire l’his­toire des silences sur la guerre d’Algérie, voi­là le moteur de cette enquête que Raphaëlle Branche a démar­rée il y a plus de 15 ans auprès des anciens appe­lés et de leurs proches. Remarquable tra­vail, où aucune géné­ra­li­sa­tion ou rac­cour­ci ne point. L’effort est à la pré­sen­ta­tion de la réa­li­té dans toute sa diver­si­té et sa com­plexi­té, lais­sant place à ce qui échappe, ne cher­chant pas quelque illu­soire et pleine com­pré­hen­sion. De l’a­na­lyse que l’au­teure fait de ces « struc­tures de silence » his­to­riques, on sai­sit l’ar­ti­cu­la­tion — même dans son absence — entre les récits indi­vi­duels, les trans­mis­sions fami­liales et le récit col­lec­tif. Quelle parole pos­sible de la vio­lence col­lec­tive, sur soi et les autres ? Lorsque la grande Histoire tait ce qu’il se passe, le cache ou le dénie, quels sont les effets sur les indi­vi­dus et quelles sont les pos­sibles trans­mis­sions fami­liales ? Partis en guerre après leurs pères et leurs grands-pères, avec en tête une repré­sen­ta­tion spé­ci­fique de ce qu’est une guerre, com­ment ces jeunes hommes de 20 ans ont-ils fait face à la vio­lence et la bar­ba­rie de l’ar­mée fran­çaise — que la plu­part assi­mi­lait à celle nazie, tout juste dépas­sée ? Cet ouvrage relate les stra­té­gies indi­vi­duelles des uns (pour résis­ter, témoi­gner ou sim­ple­ment sup­por­ter), tout comme les com­pli­ci­tés pas­sives ou actives des autres. Mais sur­tout les silences, qui, eux, en dépit de leurs formes et leurs moti­va­tions, se pro­pagent et se ren­forcent. En cas­cade, ils ne ces­se­ront de pro­duire des effets sur ces plus d’un mil­lion et demi d’hommes envoyés « faire leur ser­vice mili­taire en Afrique du Nord », pour la majo­ri­té en Algérie : avant leur départ, pen­dant leur pré­sence sur place, à leur retour, tout comme des décen­nies plus tard. L’articulation entre grande et petite his­toire appa­raî­tra à nou­veau dans les témoi­gnages et les paroles qui se libè­re­ront lorsque la France admet­tra offi­ciel­le­ment avoir mené une guerre en Algérie — ou peut-être sont-ce ces voix qui l’y ont contrainte ? Les effets de cette guerre colo­niale long­temps cachée et déniée sont encore bien là, dans la France d’au­jourd’­hui. En fili­grane, c’est aus­si cette ques­tion essen­tielle que l’on peut y entendre : quelle parole, mais aus­si quelles résis­tances sont pos­sibles quand des faits de vio­lence éta­tique sont offi­ciel­le­ment et mas­si­ve­ment silen­ciés ? [C.G.]

La Découverte, 2020

L’Invention du colo­nia­lisme vert — Pour en finir avec le mythe de l’é­den afri­cain, de Guillaume Blanc

Dès le XIXe siècle, les colons sont per­sua­dés que les Africains sont res­pon­sables de la dis­pa­ri­tion de la faune sau­vage sur le conti­nent. Bien que les chiffres et les sta­tis­tiques manquent, un véri­table récit décli­niste s’instaure : les Africains seraient inca­pables de pré­ser­ver l’environnement dans lequel ils vivent et les Européens devraient — mis­sion civi­li­sa­trice oblige — agir pour évi­ter cette des­truc­tion de la nature. La fin de la colo­ni­sa­tion ne met pas un terme à cette vision colo­niale. Elle est effec­ti­ve­ment por­tée par les prin­ci­pales agences conser­va­tion­nistes : « Après les théo­ries racistes qui légi­ti­maient le far­deau civi­li­sa­tion­nel de l’homme blanc, l’heure est au colo­nia­lisme vert, né des théo­ries décli­nistes qui légi­ti­ment le far­deau éco­lo­gique de l’expert occi­den­tal, dans toute l’Afrique », explique le cher­cheur Guillaume Blanc. C’est ain­si que l’Afrique est « mise en parc » : les habi­tants de ces zones se font expul­ser et sont bien sou­vent cri­mi­na­li­sés. Trois ins­ti­tu­tions jouent un rôle clé dans ces pro­ces­sus : l’Unesco, l’Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature (UICN) et le WWF. La pro­tec­tion d’une nature fan­tas­mée les mène à jus­ti­fier « l’oppression des popu­la­tions ». Si les recon­fi­gu­ra­tions post­co­lo­niales font évo­luer les rap­ports entre ces ins­ti­tu­tions et les pays, les idées ne changent guère, ni même les pra­tiques des « experts », qui res­tent « marquée[s] par l’ignorance des réa­li­tés locales, doublée[s] d’une convic­tion selon laquelle les Africains n’ont pas leur place dans la nature ». Deux consul­tants euro­péens sont ain­si capables d’envoyer à l’Unesco un rap­port sur le parc du Simien, en Éthiopie, après une semaine de tra­vail et sans avoir même mis un pied dans le parc… Ces (mau­vais) tra­vaux se font au mépris des popu­la­tions locales, les­quelles sont tou­jours vues à tra­vers un prisme néo­mal­thu­sien. L’ouvrage est aus­si essen­tiel qu’é­di­fiant ; l’au­teur porte un coup — que l’on aime­rait fatal — au récit du colo­nia­lisme vert qui façonne encore l’Afrique aujourd’hui. [M.B.]

Flammarion, 2020

Politiques du fla­mant rose — Vers une éco­lo­gie du sau­vage, de Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet

Il s’a­git d’a­bord d’une marche au prin­temps, celle de deux natu­ra­listes, l’un géo­graphe, l’autre éco­logue, dans le « pay­sage hori­zon­tal » de la Camargue. Vaste zone humide, le lieu accueille nombre d’oi­seaux migra­teurs. Parmi eux, le fla­mant rose, drôle d’es­pèce mon­tée sur échasse dont le cou se courbe autant que le bec. Il s’a­git d’une marche, donc, au cours de laquelle les auteurs tombent sur un objet incon­gru dans un tel espace : « Un canon à gaz et et sa bou­teille aux cou­leurs fati­guées gisent aux abords de la culture. » Ici on pro­duit le riz et le tou­risme ; on accueille les fla­mants et on les fait fuir, à coups de canons répé­tés ; on aime et on déteste tout à la fois cette même espèce. L’histoire imbri­quée d’un ter­ri­toire et d’un oiseau est plus com­plexe qu’il peut sem­bler de prime abord. Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet content celle des fla­mants roses camar­guais, et les consé­quences poli­tiques, éco­no­miques et éco­lo­giques qui ont décou­lé de leur prise en charge. Si l’a­ni­mal au plu­mage rose est aujourd’­hui le sym­bole de tout un estuaire, « les para­doxes sont nom­breux : le marais que l’on croit natu­rel, le canard sau­vage et le fla­mant libre peuvent être arti­fi­ciels, domes­tiques et alié­nés ». Car si le fla­mant a une his­toire longue de 23 mil­lions d’an­nées, celle que l’es­pèce a entre­te­nue avec la Camargue s’est sin­gu­liè­re­ment embal­lée au siècle der­nier. Le gar­dien­nage des indi­vi­dus s’est géné­ra­li­sé : les oiseaux concur­rents et les poten­tiels pré­da­teurs se voient contrô­lés et un amé­na­ge­ment ter­ri­to­rial dédié se des­sine. En même temps que le pay­sage se stan­dar­dise autour de la rizi­cul­ture, le rap­port à l’oi­seau se nor­ma­lise. Des ten­sions entre acteurs se font jour. Les fla­mants n’é­chappent plus à l’in­ter­ven­tion humaine et en redes­sinent sans cesse les contours. S’inscrivant à rebours de cette his­toire, c’est « pour pré­ser­ver le poten­tiel évo­lu­tif du fla­mant et de la Camargue toute entière » que Mathevet et Béchet militent : res­pec­ter la sou­ve­rai­ne­té ter­ri­to­rial de l’es­pèce, res­tau­rer son auto­no­mie vis-à-vis des amé­na­ge­ments humains et des inter­ven­tions ges­tion­naires. La Camargue pour­rait dès lors être un de ces lieux où « on s’ef­for­ce­rait d’an­ni­hi­ler toute volon­té humaine de pilo­ter la nature » ; un sou­hait par­ti­ci­pant d’une juste ques­tion : « Pourquoi et com­ment inté­grer les ani­maux à la socié­té des humains ? ». Et ces der­niers de répondre au nom d’un réci­proque atta­che­ment. [R.B.]

Wildproject, 2020

Du libé­ra­lisme auto­ri­taire, de Carl Schmitt et Hermann Heller

En nous pré­sen­tant et tra­dui­sant le débat entre Carl Schmitt et Hermann Heller, Grégoire Chamayou nous four­nit une pièce essen­tielle pour com­prendre la genèse de ce que le second des deux juristes bap­ti­sa en son temps « libé­ra­lisme auto­ri­taire » — et dont l’ombre ne semble tou­jours pas s’être dis­si­pée près d’un siècle plus tard. À la veille de l’accession au pou­voir d’Hitler, le conseiller du prince Carl Schmitt énonce devant une assem­blée de patrons et d’administrateurs les fon­de­ments concep­tuels de ce monstre poli­tique, alliant auto­ri­ta­risme poli­tique et libé­ra­lisme éco­no­mique ; soit, de façon expli­cite, l’écrasement de toutes les reven­di­ca­tions sociales. Loin d’entrer en contra­dic­tion, les deux aspects sont même essen­tiel­le­ment soli­daires, comme le montre Chamayou dans son ana­lyse de la conver­gence entre Schmitt et Rüstow, dont le pro­jet se résu­mait à « Économie libre, État fort ». Ce qui ne pou­vait que plaire à Schmitt, dont la confé­rence de 1932 avait pour titre « État fort et éco­no­mie saine ». Cette conver­gence fon­da­men­tale est pos­sible grâce à cet axiome par­ta­gé : « Un État fort est l’indispensable condi­tion d’une éco­no­mie assai­nie ou libé­rée. » Ainsi, contre le plu­ra­lisme des par­tis, qui ne peut pro­duire rien d’autre que l’affaiblissement et la déli­ques­cence de l’État, il faut ins­ti­tuer un État auto­ri­taire, puis­sant, impar­tial — bref, un État total, au sens nou­veau que lui donne Schmitt, c’est-à-dire un État total qua­li­ta­tif, « total au sens de la qua­li­té et de l’énergie, tout comme l’État fas­ciste se fait appe­ler un sta­to tota­li­ta­rio », et non cet État total quan­ti­ta­tif, « au sens du simple volume », poli­ti­sant des aspects de la socié­té qui ne devraient pas l’être. L’on com­prend donc pour­quoi, mal­gré ses ini­tiales réti­cences, Schmitt n’eut que peu de peines à se ral­lier à Hitler un an plus tard. Face à cette volon­té d’annihiler le poli­tique, Heller montre bien que l’ennemi dési­gné par le libé­ra­lisme auto­ri­taire et l’État total schmit­tien n’est autre que la démo­cra­tie. Car celui-ci, en ins­tau­rant une sépa­ra­tion entre l’État et l’économie, n’est que le signe d’une fai­blesse fon­da­men­tale. Et ce pour une rai­son très simple : sans une poli­tique auto­ri­taire et anti-démo­cra­tique, jamais le peuple alle­mand n’acceptera une telle dés­éta­ti­sa­tion de l’économie. Et c’est bien grâce à l’échec annon­cé du libé­ra­lisme auto­ri­taire qu’un homme pro­vi­den­tiel, Hitler, a pu s’instituer maître du des­tin de l’Allemagne. [A.C.]

La Découverte, 2020

Le Deuil de la lit­té­ra­ture, de Baptiste Dericquebourg

Qu’attendons-nous aujourd’hui des facul­tés de Lettres et de Philosophie ? Plus grand-chose, il est vrai, tant l’enseignement qui y est livré s’est éloi­gné de la vie, et en par­ti­cu­lier de la vie de l’esprit. Nous n’y appre­nons sou­vent plus qu’à conser­ver : des textes, des doc­trines et bien enten­du quelques pro­cé­dés ingé­nieux légués par les géné­ra­tions pré­cé­dentes, dont les plus habiles se servent pour se dis­tin­guer sym­bo­li­que­ment de la foule des igno­rants. C’est du moins à par­tir d’un tel diag­nos­tic que Baptiste Dericquebourg nous appelle à faire « le deuil de la lit­té­ra­ture ». Deuil de ce que l’auteur nomme le « Parnasse incre­vable », figeant les œuvres en auto­ri­tés indé­pas­sables ou en excré­ments fos­si­li­sés. Le résul­tat en est une accu­mu­la­tion inter­mi­nable de gloses sur celles-ci, puis de gloses sur ces mêmes gloses… Mais à quoi bon ? L’immortalité des œuvres n’est pour l’auteur que l’envers de la mort spi­ri­tuelle des vivants. Rares sont ceux qui, exer­çant la pro­fes­sion d’exégète, se livrent aus­si à la créa­tion. Et l’auteur a rai­son, à la fin de son livre, d’appeler tout sim­ple­ment les jeunes let­trés à lire, écrire et échan­ger — bref, à don­ner et trou­ver du sens dans ce qu’ils font. Il est cepen­dant dom­mage qu’à la jus­tesse du diag­nos­tic réponde une solu­tion fan­tas­ma­go­rique : la dis­so­lu­tion des facul­tés de lettres et de phi­lo­so­phie. Car dans l’état actuel de déla­bre­ment des uni­ver­si­tés, une telle pro­po­si­tion ne revien­drait-elle pas à occul­ter la ques­tion infi­ni­ment com­plexe de l’enseignement lit­té­raire et phi­lo­so­phique ? D’autant que les pro­po­si­tions fort inté­res­santes de l’auteur sur l’enseignement de la rhé­to­rique géné­rale ne concernent prin­ci­pa­le­ment que les enfants et ado­les­cents. En fin de compte, ce qui fait sans doute tant la force et la fai­blesse de ce livre, c’est qu’il se fonde entiè­re­ment sur une expé­rience per­son­nelle de dés­illu­sion, de telle sorte qu’il exprime en acte le cœur de son pro­pos, à savoir une inci­ta­tion à la libre-parole et à la renais­sance de l’ardeur et la pas­sion que nous avons tous pour la vie de l’esprit. [A.C.]

Allia, 2020

Constellations — Trajectoires révo­lu­tion­naires du jeune 21e siècle, du col­lec­tif Mauvaise troupe

Lorsqu’il appa­raît urgent de faire un pas de côté, il est utile de pou­voir se tour­ner vers de simi­laires expé­riences. Constellations offre une somme de « tra­jec­toires » telles, sou­vent col­lec­tives, par­fois indi­vi­duelles, tou­jours révo­lu­tion­naires. Depuis les mou­ve­ments anti­mon­dia­li­sa­tion au début des années 2000, jus­qu’aux luttes ter­ri­to­riales dans le Val de Suse ou à Notre-Dame-des-Landes (NDDL), il s’est agi pour celles et ceux impli­qués de « conjoin­te­ment vivre et lut­ter ». Que ce soit lors d’un ras­sem­ble­ment sur une place, sur un trot­toir pour ani­mer une can­tine sau­vage, les pieds dans la boue pour sim­ple­ment habi­ter et construire ensemble, ou dans un squat aux mille visages, l’as­ser­tion s’est sans cesse vue actua­li­sée. La socio­logue Sylvaine Bulle ne s’est pas trom­pée dans sa ten­ta­tive de faire une socio­lo­gie prag­ma­tique de l’au­to­no­mie poli­tique dans les occu­pa­tions de Bure et NDDL. Car les récits déli­vrés dans cet ouvrage se veulent « au ras des évé­ne­ments, au ras de l’exis­tant » — prag­ma­tiques, donc. Ainsi navigue-t-on d’une séquence révo­lu­tion­naire à l’autre en pas­sant par des récits, témoi­gnages ou entre­tiens en prise avec des thèmes com­muns : déser­ter, savoir-faire, habi­ter, s’or­ga­ni­ser par-delà les orga­ni­sa­tions, ima­gi­ner, fêter, inter­ve­nir ou hacker. Contre la « dépos­ses­sion orga­ni­sée », on apprend des tech­niques loin­taines et des gestes anciens ; pour ne pas accep­ter la stan­dar­di­sa­tion des manières d’être et « conser­ver ce déca­lage » avec l’é­tat des choses, on dis­pa­raît et reprend pied ailleurs ; se pas­ser des par­tis et des hié­rar­chies implique de se grou­per, « de la bande au réseau, en pas­sant par l’as­sem­blée ou le col­lec­tif infor­mel ». « Ce livre ne sera jamais, nous l’es­pé­rons, un objet clos, fini, uni­voque », nous rap­pelle-t-on à son seuil. Que l’on songe aux textes du même col­lec­tif qui y ont fait suite Contrées, Défendre la zad, Saisons, et plus récem­ment Borroka, sur la Pays baque insou­mis — et l’on pense que ce désir n’est pas res­té lettre morte. [R.B.]

Éditions de l’é­clat, 2014

Solidarité ani­male — Défaire la socié­té spé­ciste, d’Axelle Playoust-Braure et Yves Bonnardel

Pourquoi choyer un labra­dor et déca­pi­ter un veau âgé d’à peine huit mois ? Pourquoi s’é­mou­voir de la tor­ture d’un chat mais ne pas s’é­le­ver contre celle qui, en labo­ra­toire, s’exerce sur tant de lapins, de singes ou de sou­ris ? Pourquoi condam­ner la vio­lence phy­sique et tenir pour accep­table le meurtre, chaque jour en France, de trois mil­lions d’in­di­vi­dus dans les abat­toirs ? Pourquoi consi­dé­rer qu’être trai­té comme du bétail est indigne pour son espèce mais défen­dable pour les autres ? Affaire d’i­déo­lo­gie. L’ouvrage s’at­tache à pen­ser celles qui pré­valent en Occident : le spé­cisme, le dogme huma­niste et l’an­thro­po­cen­trisme. « L’immensité du car­nage s’offre à nous en per­ma­nence. Les végé­ta­riens, les véganes et les anti­spé­cistes ne vivent plus dans le même monde que les autres. Ils et elles visua­lisent cet envers du décor dont parle Victor Hugo : L’enfer n’existe pas pour les ani­maux, ils y sont déjà. » Mais loin de s’e­nor­gueillir de cette luci­di­té, les auteurs enjoignent à refu­ser l’i­so­le­ment et le purisme : c’est une force de masse, popu­laire, qu’il convient de consti­tuer. En com­plé­ment de la lutte idéo­lo­gique (cultu­relle), le livre pro­meut dès lors une approche dite « com­por­te­men­tale ». Entendre : rendre l’a­li­men­ta­tion végé­tale acces­sible, fixer des objec­tifs à court et moyen terme, for­mer des coa­li­tions larges (y com­pris avec les petits pay­sans), tra­vailler à la mise en place ici et main­te­nant d’une zoo­po­lis. Si l’en­jeu final est de nature toute révo­lu­tion­naire — rompre avec « la tra­di­tion mul­ti­mil­lé­naire des éthiques (et des poli­tiques) fon­dées sur les appar­te­nances et les hié­rar­chies » ; refer­mer le « cycle mau­dit » (Lévi-Strauss) ouvert par l’hu­ma­nisme, en tant qu’il fait de l’Homo Sapiens la mesure de toute chose ; inter­dire la chasse, la pêche, l’é­le­vage, l’ex­ploi­ta­tion et le com­merce des ani­maux —, c’est une pers­pec­tive réfor­miste qui se des­sine en ces pages. Ouvertement reliée au mou­ve­ment liber­taire, tra­di­tion anti­spé­ciste oblige, et plei­ne­ment arti­cu­lée aux luttes sociales, fémi­nistes, anti­ra­cistes et éco­lo­gistes. Le mou­ve­ment ani­ma­liste occupe désor­mais le devant de la scène poli­tique ; ce livre en est l’une des voix signi­fi­ca­tives. [E.B.]

La Découverte, 2020

Mohamed Saïl, l’é­trange étran­ger — Écrits d’un anar­chiste kabyle, textes réunis et pré­sen­tés par Francis Dupuis-Déri

C’est là une voix confi­den­tielle. Campons briè­ve­ment notre homme : né en Kabylie à la fin du XIXe siècle, chauf­feur-méca­ni­cien de pro­fes­sion puis répa­ra­teur de faïences, insou­mis et déser­teur lors de la Première Guerre mon­diale, pri­son­nier 11 années durant en divers lieux, volon­taire inter­na­tio­na­liste dans la colonne Durruti lors de la guerre d’Espagne, fabri­cant de faux papiers sous l’Occupation. Puis louons les édi­tions Lux d’a­voir publié les écrits du mili­tant anar­chiste et com­mu­niste liber­taire, ras­sem­blés pour l’oc­ca­sion par l’es­sayiste qué­bé­cois Francis Dupuis-Déri. Le capi­ta­lisme, l’im­pé­ria­lisme et l’op­pres­sion colo­niale tracent un fil rouge entre ces pages : Saïl, le verbe haut, n’en finit pas de dénon­cer la sujé­tion des indi­gènes et d’ap­pe­ler au sou­lè­ve­ment. Et c’est d’un même élan qu’il pour­fend le com­mu­nisme d’État — ren­voyant dos à dos les bagnes colo­niaux et les camps sovié­tiques — et la reli­gion. Ainsi, s’il n’hésite pas à évo­quer « la grande civi­li­sa­tion musul­mane » et ses « frères musul­mans », son peuple, assure-t-il, n’a embras­sé l’islam que par la force des armes. « La grande masse des tra­vailleurs kabyles sait qu’un gou­ver­ne­ment musul­man, à la fois reli­gieux et poli­tique, ne peut revê­tir qu’un carac­tère féo­dal, donc pri­mi­tif. Tous les gou­ver­ne­ments musul­mans l’ont jusqu’ici prou­vé. » Dieu, dans tout ça ? Un par­rain de « l’obscurantisme ». « N’attendez rien d’Allah, les cieux sont vides, et les dieux n’ont été créés que pour ser­vir l’exploitation et prê­cher la rési­gna­tion », va-t-il jus­qu’à lan­cer en 1935 dans La Voix liber­taire. Un poète donne son titre au pré­sent recueil : « Étranges étran­gers / Vous êtes de la ville / vous êtes de sa vie / même si mal en vivez / même si vous en mou­rez. » Un cer­tain Jacques Prévert, dédiant en son temps ces vers à Saïl. [E.C.]

LUX, 2020

☰ Fascisme fos­sile — L’extrême droite, l’énergie, le cli­mat, de Zetkin Collective

« Drill, baby, drill ! », « Fore, ché­ri, fore ! » : ce mot d’ordre, au cœur de la cam­pagne répu­bli­caine éta­su­nienne de 2008 (avant d’être régu­liè­re­ment repris), serait-il révé­la­teur d’un lien étroit entre les com­bus­tibles fos­siles et le fas­cisme ? Telle est en tout cas la thèse défen­due par le Zetkin Collective dans ce livre. Analysant les res­sorts du cli­ma­to-néga­tion­nisme, aus­cul­tant les liens entre capi­tal fos­sile et natio­na­lisme dans le monde contem­po­rain — l’Amérique de Trump, le Brésil de Bolsonaro, les par­tis natio­na­listes euro­péens —, reve­nant sur le culte de la vitesse, des moteurs et du pétrole autre­fois au cœur du nazisme et du fas­cisme ita­lien, les dif­fé­rents auteurs affirment qu’il existe « un lien entre le pro­jet eth­no­na­tio­na­liste et le socle éner­gé­tique fos­sile ». Soucieux de ne pas dis­tin­guer « le fas­cisme en tant qu’ensemble d’idées et le fas­cisme en tant que force his­to­rique réelle », ils sou­lignent éga­le­ment que l’existence d’une crise dans la dyna­mique d’accumulation du capi­tal est la pre­mière des condi­tions pour que ce der­nier s’épanouisse. Paraphrasant le phi­lo­sophe et socio­logue Max Horkheimer, le col­lec­tif rap­pelle qu’il existe des liens entre le capi­ta­lisme libé­ral et la dérive « car­bo-fas­ciste » : « celui qui ne sou­haite pas par­ler du capi­tal fos­sile ni de l’idéologie libé­rale qui conti­nue de l’alimenter devra éga­le­ment taire le fas­cisme fos­sile et ses pre­mières secousses ». Même si l’on peut regret­ter que l’ouvrage se consacre essen­tiel­le­ment au lien entre fas­cisme et capi­tal fos­sile, n’explorant pas davan­tage la façon dont cer­taines franges de l’extrême droite arti­culent cri­tique du capi­ta­lisme et reven­di­ca­tions éco­lo­gistes, saluons la paru­tion du pré­sent livre, le pre­mier entiè­re­ment consa­cré à cette ques­tion en France. [P.M.]

La Fabrique, 2020


Photographie de ban­nière : Roiter Fulvio, 1948


REBONDS

Cartouches 57, sep­tembre 2020
Cartouches 56, juillet 2020
Cartouches 55, juin 2020
Cartouches 54, mai 2020
Cartouches 53, avril 2020

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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