Cartouches (61)


La rura­li­té ouvrière, la mémoire de la Commune, une uto­pie post-occi­den­tale, les yeux des États, une vie chi­noise, un regard com­mu­niste sur le XXe siècle, un manuel anti­ra­ciste et fémi­niste, un clo­chard céleste, l’ur­gence de la grève et l’his­toire des reven­di­ca­tions bre­tonnes : nos chro­niques du mois de janvier.


La Scierie, ano­nyme

« Tout est hos­tile : la fer­raille du ruban, les planches et la sciure gelée — et le bois, tou­jours là, pas plu­tôt dis­pa­ru qu’il est rem­pla­cé, le bois inerte, qui ne souffre pas, lui, et qui est le roi du chan­tier. » Ainsi l’au­teur ano­nyme de ce récit décrit-il, par un matin plu­vieux et froid, le lieu de son labeur. Cela fait quelques mois qu’il s’é­chine, avec d’autres, à « four­nir » assez pour suivre le rythme que la concur­rence et l’or­gueil imposent. Nous sommes au début des années 1950, sur les bords de la Loire, non loin de Blois. L’homme qui écrit vient d’é­chouer au bac­ca­lau­réat, ne veut pas s’employer avec des pay­sans qui le « font chier avec leurs plaintes et leurs gros sous qu’ils cachent comme des salauds », mais se sait assez fort pour tra­vailler avec son corps. Et sur les bords de Loire, non loin de Blois, seules les scie­ries embauchent alors. L’homme en connaî­tra plu­sieurs, tâte­ra de toutes les tâches et de chaque outil ; même, il sui­vra ce Garnier qu’il admire tant mais déteste éga­le­ment pour mon­ter de toute pièce une nou­velle fabrique. Le récit est âpre. Les corps sont décrits avec une fas­ci­na­tion qui confine à l’é­ro­tisme, dans ce petit monde com­bien viril — les bles­sures se trouvent tan­tôt glo­ri­fiées, tan­tôt rabrouées : perdre un doigt est cou­rant. Des hommes uni­que­ment : une mère et une femme seule­ment dans ce récit. L’attention au tra­vail serait trop forte pour se sou­cier d’autre chose : les grumes por­tées semblent gigan­tesques et la cadence de découpe inte­nable. Tous se trouvent abru­tis par le labeur. Et, par­fois, l’au­teur lève ou baisse les yeux, et contemple : « Ce sang sur les copeaux, ça fait beau. » On connaît peu ces vies de la rura­li­té ouvrière. Si l’au­teur n’est res­té que deux années à tra­vailler ain­si, il n’en décrit pas moins une tra­jec­toire, la sienne, et informe sur celle de ses cama­rades. Se des­sine une soli­da­ri­té qui sou­vent ne se passe pas de coups bas, mais per­siste : « Il m’en reste un immense res­pect pour le tra­vailleur, quel qu’il soit et quoi qu’il fasse. » [R.B.]

Héros-Limite, 2013

La Commune n’est pas morte, d’Éric Fournier

Si le devoir de mémoire s’est impo­sé dans les col­lèges et lycées comme une com­pé­tence à acqué­rir pour les éco­liers, les objets de cette mémoire et le trai­te­ment qui en est fait ne cessent d’in­ter­ro­ger. D’autant que l’é­vo­lu­tion même des suites d’un évé­ne­ment se doit d’être com­prise pour en rete­nir, au-delà des faits, leurs inter­pré­ta­tions enchâs­sées. Ainsi de la Commune de Paris, délais­sée par les pro­grammes sco­laires. D’où vient qu’on se sou­vienne de la mise à bas de la colonne Vendôme, de la danse apo­cryphe de Lénine pas­sés les 72 jours de la Révolution d’oc­tobre ou que l’on s’é­charpe encore sur le nombre de vic­times civiles de la répres­sion ver­saillaise ? Quelle place pour la Commune dans l’i­ma­gi­naire poli­tique des par­tis de gauche comme de droite ? Tandis que l’on com­mé­more cette année les 150 ans de l’é­vé­ne­ment, il est utile de lire l’his­toire des deve­nirs de la Commune qu’a dres­sée Éric Fournier pour ana­ly­ser les célé­bra­tions actuelles (ou l’ab­sence de ces der­nières). Partant du constat qu’il y a une « dis­cor­dance entre l’his­toire et les mémoires de la Commune », l’au­teur aborde chro­no­lo­gi­que­ment les mani­fes­ta­tions pro­vo­quées par cette séquence. Si les années qui font suite à la répres­sion sont celles d’une « mise en forme fré­né­tique de la mémoire des vain­queurs », un équi­libre se réta­blit peu à peu après l’am­nis­tie puis par le biais des par­tis poli­tiques qui se consti­tuent alors — socia­listes et com­mu­nistes. Tenants de l’ordre poli­cier et héri­tiers des com­mu­nards se livrent alors à une « concur­rence des mar­tyrs », qui invite les contem­po­rains à « insis­ter sur la répres­sion plus que sur les réa­li­sa­tions ou les idéaux de la Commune » — en somme, « sur mai plus que sur mars ». La publi­ca­tion récente aux édi­tions Libertalia de témoi­gnages de l’é­poque, de femmes notam­ment, com­plète une telle approche, appro­fon­dis­sant par le récit indi­vi­duel les usages col­lec­tifs de 1871. Et il ne fait pas de doute que, dans les célé­bra­tions de cette année, Fournier trou­ve­ra une matière nou­velle à étu­dier. [E.M.]

Libertalia, 2013

☰ AFROPEA — Utopie post-occi­den­tale et post-raciste, de Léonora Miano

« L’identité, peu importe la manière dont elle est com­prise et pré­sen­tée, est aujourd’­hui l’ul­time ancrage que la socié­té laisse à une par­tie de la popu­la­tion. » Cette réa­li­té freine la pos­si­bi­li­té d’en­trer dans une nou­velle ère : c’est que l’État fran­çais conti­nue de regar­der ce qui vient de son his­toire sub­sa­ha­rienne comme un simple « bazar his­to­rique » ; il en refuse les consé­quences et les « sacri­fices ». Pétain a été débou­lon­né : il devrait donc en être de même pour Colbert. L’ouvrage convie à une « uto­pie post-occi­den­tale et post-raciste » ; ce pas de côté pro­po­sé par l’é­cri­vaine came­rou­naise Léonora Miano n’est pas seule­ment cou­ra­geux : il est néces­saire. En plus de n’être pas fait pour plaire. Nous n’avons en effet pas l’habitude d’être regar­dés au micro­scope, afri­cain avec ça. « Nous » ? Les Afrodescendant·es, les per­sonnes qui tra­ver­sons la vie fortes d’une double conscience, bri­co­lées par les col­li­sions colo­niales, ran­gées dans le tiroir des « mino­ri­tés » dans un pays ou le « racisme cor­dial » étouffe et tue. « Nous » ? Les Français et les Françaises aveugles au fait que l’en­tre­prise colo­niale les concerne jusque dans chaque geste du quo­ti­dien. Léonora Miano vit au Togo et son par­cours se conjugue en plu­sieurs langues : fran­çais, anglais, doua­la. Mais c’est en France qu’elle publie ses ouvrages, et en fran­çais qu’elle écrit. Si les enjeux iden­ti­taires de l’Hexagone ne la concernent pas direc­te­ment, c’est à sa fille, citoyenne afro­péenne, qu’elle tend ici des clés. Pour l’oc­ca­sion, Miano se fait ento­mo­logue : froide, scien­ti­fique et mesu­rée, elle met à plat l’Histoire et ses consé­quences. Expose les limites des mots que nous avons cou­tume de mobi­li­ser dans les champs théo­riques et mili­tants. Pique la rigi­di­té radi­cale qui nous guette. On retien­dra avant tout la lec­ture qu’elle pro­pose de la notion d’« occi­den­ta­li­té » — qu’elle s’emploie à démem­brer : elle n’est pas l’Europe mais le visage téné­breux de « l’Euramérique » ; le Vieux Continent, lui, il convient d’en faire plei­ne­ment sa demeure. L’Occident, « son visage de conquête, son esprit de com­pé­ti­tion », est le masque de l’Europe impé­riale qu’il importe de com­battre sans relâche. Il a notam­ment un nom : capi­ta­lisme. [M.M.]

Grasset, 2020

L’Œil de l’État — Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, de James C. Scott

Voici enfin tra­duit en fran­çais le tra­vail monu­men­tal mené par l’an­thro­po­logue James C. Scott dans les années 1990 — et qui, de l’aveu même de l’auteur, aurait pu l’occuper toute sa vie. La tâche est en effet immense : il s’agit en quelque sorte de déga­ger les inva­riants propres aux États modernes, à leur regard sou­ve­rain et sur­plom­bant. De la France abso­lu­tiste du XVIIe siècle jusqu’à la Tanzanie post­co­lo­niale de Nyerere, en pas­sant par le « haut-moder­nisme » de Lénine ou de Le Corbusier, règne un même impé­ra­tif de « lisi­bi­li­té » abso­lue sup­po­sée favo­ri­ser tant le déve­lop­pe­ment éco­no­mique que le contrôle éta­tique. Mais Scott montre que cette pré­ten­tion à tout voir et savoir se tra­duit dans les faits par une for­mi­dable myo­pie : c’est que, tant dans la réa­li­té natu­relle que sociale, vibrent une infi­ni­té de phé­no­mènes et de para­mètres qui, par essence, échappent à toute grille de lec­ture a prio­ri. Cette illu­sion éta­tique, au lieu d’aiguiser le regard, conduit dès lors à une sim­pli­fi­ca­tion théo­rique outran­cière de ce qu’est la vie humaine. Les stan­dards de mesure et pro­jets de pla­ni­fi­ca­tion sociale sont tout sim­ple­ment inca­pables de sai­sir la nature mou­vante des choses — à telle enseigne que, même dans les usines tay­lo­ristes, la pra­tique et l’expérience humaines finissent tou­jours par remé­dier aux défi­ciences des pré­vi­sions théo­riques. La ratio­na­li­té fan­tas­mée des experts et des diri­geants ne voit pas tous ces gestes qui s’apprennent sur le vif, et qui consti­tuent le cœur de la métis, cet art dif­fi­ci­le­ment des­crip­tible consis­tant à impro­vi­ser et créer des moyens de faire face à des situa­tions impré­vi­sibles. L’incroyable réser­voir d’exemples, de des­crip­tions et d’analyses dont regorge cette somme ouvrent à des réflexions consi­dé­rables, tant phi­lo­so­phiques qu’anthropologiques, sur la rela­tion énig­ma­tique entre l’expérience humaine et les formes par­ti­cu­lières d’institution de la socié­té. Réflexions déjà amor­cées par Scott, tout au long du livre, mais qui ne font qu’ouvrir un chan­tier. [A.C.]

La Découverte, 2021

Le Tour de Chine en 80 ans, de Jacques Pimpaneau

Amazon.fr - Le tour de Chine en 80 ans - Pimpaneau, Jacques, Denès, Hervé - LivresNé en 1934 et par­ti étu­dier en Chine en 1958, le sino­logue Jacques Pimpaneau a, sa vie durant — et tou­jours libre­ment —, par­cou­ru l’his­toire, la langue et la pen­sée chi­noises. Il a ain­si contri­bué à les faire décou­vrir en France, bien au-delà de l’entre-soi uni­ver­si­taire. En 2017, dans un livre mali­cieux qui fait retour sur ce par­cours de « 80 ans », l’au­teur nous engage à le suivre, à écou­ter ses his­toires mêlant anec­dotes et éru­di­tion. Pimpaneau fut d’a­bord un étu­diant pari­sien aux sen­si­bi­li­tés anar­chistes, qui trou­va à tra­vailler chez Gallimard, côtoya Robert Antelme et Georges Bataille, et devint ensuite le secré­taire du peintre Jean Dubuffet. Il découvre la Chine au len­de­main de la Campagne des Cent Fleurs et sa fré­quen­ta­tion du pré­sent maoïste comme de l’his­toire chi­noise plu­ri-sécu­laire lui a per­mis de « mieux com­prendre la poli­tique, celle-ci non pas au sens des poli­ti­ciens, mais de la vie dans la socié­té »La Chine qu’il a côtoyée (phy­si­que­ment ou en pen­sée) est tout autant celle des espoirs déme­su­rés et de la folie tra­gique du maoïsme que celle du confu­cia­nisme, du taoïsme ou du réper­toire de l’o­pé­ra tra­di­tion­nel. Les réflexions sur la poli­tique s’al­lient donc ici à une his­toire de la pen­sée chi­noise, dans laquelle se pro­duisent par­fois des « cata­clysmes aus­si dan­ge­reux et cau­sant plus de morts que l’ex­plo­sion d’une cen­trale nucléaire » : ain­si en fut-il par exemple de la doc­trine néo­con­fu­cia­niste, éla­bo­rée à par­tir du XIIe siècle. Mais c’est aus­si aux figures de mar­gi­naux que s’in­té­resse Pimpaneau : les « che­va­liers redres­seurs de torts » de l’Antiquité, les ban­dits et bouf­fons, les liber­tins, les femmes plus ou moins puis­santes ou redou­tées dans une socié­té vio­lem­ment patriar­cale… Bref, ce petit livre nous invite sur­tout à adop­ter en toute cir­cons­tance une éthique mini­male : face aux doc­trines, morales ou idéo­lo­gies qui nous cha­touillent, évi­tons de ran­ger notre intel­li­gence au pla­card ! [L.M.]

L’Insomniaque, 2017

Fragments radio­pho­niques — 12 entre­tiens pour inter­ro­ger le ving­tième siècle, de Daniel Bensaïd

Une radio asso­cia­tive pari­sienne a, en 2007, l’heureuse idée de convier Daniel Bensaïd à reve­nir sur 12 séquences poli­tiques essen­tielles du XXe siècle. Le phi­lo­sophe com­mu­niste, qui publie­ra sous peu son der­nier ouvrage, Marx, mode d’emploi, laisse à ses inter­lo­cu­teurs le choix des évé­ne­ments qu’il lui revient donc de com­men­ter. Il dis­pose de quelques notes devant lui et, à la lec­ture de cette retrans­crip­tion publiée une décen­nie plus tard par les édi­tions du Croquant (et pré­fa­cée par Michael Löwy), les fami­liers du pen­seur-mili­tant ne man­que­ront pas d’entendre la voix sin­gu­lière du Toulousain. C’est sans grande sur­prise que le siècle s’ouvre sur la Révolution russe — pour s’a­che­ver avec la chute du mur de Berlin, 72 ans plus tard. Entre : l’é­cra­se­ment du sou­lè­ve­ment spar­ta­kiste, la lutte contre le putsch fran­quiste, la Libération, l’in­sur­rec­tion indé­pen­dan­tiste algé­rienne, la vic­toire des bar­bu­dos à Cuba, l’as­sas­si­nat de Lumumba, mai 68, le dépôt d’une gerbe fémi­niste sur la tombe du sol­dat incon­nu, le coup d’État de Pinochet et l’é­lec­tion de Mitterrand. Autant de jalons et de sym­boles. Si Bensaïd, on l’i­ma­gine, n’en­tend pas jeter le bébé révo­lu­tion­naire avec l’eau du bain « tota­li­taire », c’est la « nuance » qu’il convoque pour ce faire : il réha­bi­lite la révo­lu­tion d’Octobre contre l’his­to­rio­gra­phie domi­nante et esquisse un « Lénine très liber­taire » tout en rap­pe­lant que la bureau­cra­ti­sa­tion et la pro­fes­sion­na­li­sa­tion du pou­voir exis­taient avant Staline ; recon­naît le « mau­vais côté » de Trotsky sur le ter­rain du plu­ra­lisme poli­tique et regrette s’être, quant à lui, mon­tré sec­taire à l’en­droit du « réfor­miste » Allende. On retrouve au fil des pages sa cri­tique du déter­mi­nisme, du pro­gres­sisme et du posi­ti­visme : tout est affaire de « bifur­ca­tions » ; l’Histoire n’est jamais écrite avant l’heure. Ainsi, qu’en aurait-il été du nazisme si les sociaux-démo­crates alle­mands n’a­vaient pas broyé le sou­lè­ve­ment de 1919 ? de l’Europe des années 1940 si l’État fran­çais avait armé en masse les résis­tants espa­gnols ? Une fresque pas­sion­nante, autre­ment dit pro­pice à la dis­cus­sion — et si l’é­co­lo­gie pèse par son absence tout au long de cette dizaine de tableaux, on appré­cie­ra le rat­tra­page en annexe : un rap­pel de ce que fut « l’é­co-com­mu­nisme » ben­saï­dien. [E.B.]

Éditions du Croquant, 2020

Petit manuel anti­ra­ciste et fémi­niste, de Djamila Ribeiro

D’emblée, le titre l’in­dique : l’ou­vrage se veut didac­tique. Chroniqueuse pour le grand quo­ti­dien Folha de S. Paolo, cher­cheuse en phi­lo­so­phie et figure des mou­ve­ments fémi­nistes et anti­ra­cistes au Brésil, Djamila Ribeiro cherche, au moyen d’une écri­ture acces­sible et d’un texte court, à don­ner des clés pour ini­tier « une révi­sion cri­tique pro­fonde de notre per­cep­tion de nous même et du monde ». L’enjeu ? Comprendre que « lorsque l’on parle de racisme [il] s’a­git sur­tout d’un débat struc­tu­rel », « d’un sys­tème d’op­pres­sion qui nie des droits et non pas la simple de volon­té d’un indi­vi­du ». D’où l’ur­gence d’une pra­tique anti­ra­ciste, jusque « dans les atti­tudes les plus quo­ti­diennes ». « Ce petit manuel expose des stra­té­gies pour com­battre le racisme contre les per­sonnes noires. […] Son objec­tif est de pré­sen­ter quelques pistes de réflexion. […] Il est des­ti­né à ceux qui sou­haitent appro­fon­dir leur per­cep­tion des dis­cri­mi­na­tions struc­tu­relles, et assu­mer leur res­pon­sa­bi­li­té pour la trans­for­ma­tion de notre socié­té. » Si cer­tains des points abor­dés sont spé­ci­fiques à la socié­té bré­si­lienne, une bonne par­tie des ana­lyses struc­tu­relles du racisme et des pistes de réflexion offertes par l’au­trice s’ap­pliquent à la France, fai­sant de ce livre un outil de for­ma­tion effi­cace pour les allié⋅es des luttes anti­ra­cistes. Il répond à des ques­tions sou­vent posées — sur l’in­ter­sec­tion­na­li­té ou « le pri­vi­lège de la blan­chi­té », par exemple. S’autoformer sur la ques­tion de l’an­ti­ra­cisme (ou sur d’autres luttes contre des oppres­sions struc­tu­relles) consti­tue éga­le­ment un pre­mier pas dans la lutte anti­ra­ciste : cela contri­bue en effet à allé­ger la charge men­tale des premièr⋅es concerné⋅es de la tâche consis­tant à devoir sans cesse réex­pli­quer les méca­nismes de domi­na­tion. Et le texte de ren­voyer vers la lec­ture de nombreux·ses intellectuel⋅les noir⋅es, et a été com­plé­té par l’a­jout d’une biblio­gra­phie d’ou­vrages en fran­çais, contri­buant à lut­ter contre l’in­vi­si­bi­li­sa­tion de leurs auteur⋅es. [L.]

Anacaona, 2020

Gary Snyder — Biographie poé­tique, de Kenneth White

Jack Kerouac, l’un des plus fameux repré­sen­tants de la Beat Generation, disait des ori­gines de cette expres­sion que « c’est le bat­te­ment à tenir, c’est le bat­te­ment de cœur, c’est être bat­tu et abat­tu aux yeux du monde et comme le bout de la nuit autre­fois et comme dans les civi­li­sa­tions antiques les esclaves enchaî­nés au bat­te­ment des rames des galères ». Tout est dit : la poé­sie, l’er­rance, la curio­si­té pour des sys­tèmes de pen­sée non occi­den­taux. Et Gary Snyder, dont le poète Kenneth White livre une sin­gu­lière bio­gra­phie, est de ceux qui se sont recon­nus dans ces mots. Pour Kerouac, de nou­veau, Snyder était en effet « le clo­chard céleste numé­ro un » ; pour Allen Ginsberg, qui se réfé­ra constam­ment à lui lors de ses per­for­mances et inter­ven­tions, c’é­tait rien de moins qu’un « anthro­po­logue anar­chiste boud­dhiste zen ». Kenneth White reprend cha­cun de ces termes et les déploie en une poi­gnée de pages. Selon lui, Snyder est un « mélange d’é­ru­di­tion, de radi­ca­lisme social et de goût pour la vie dans les bois, tout cela entre-tis­sé de poé­sie ». Aussi le bio­graphe revient-il sur les mythes et pen­sées qui influen­cèrent la poé­sie vécue de Snyder, au pre­mier des­quels son « cha­ma­nisme amé­ri­ca­no-asia­tique » tout per­son­nel, infor­mé tant par son frayage avec des com­mu­nau­tés amé­rin­diennes que par sa vaste connais­sance des textes fon­da­teurs du taoïsme et du boud­dhisme. Des ermites chi­nois, Snyder garde une poé­sie dénu­dée, ouverte au monde : « moins d’ar­te­facts, éco­no­mie de mots / peu à peu la vie qui sourd / un don pour le déta­che­ment ». Mais il n’est pas ques­tion de s’abs­traire du dehors. S’il se fait nomade dans les mon­tagnes éta­su­niennes, c’est pour reprendre pied dans un ter­ri­toire par­cou­ru depuis des mil­lé­naires plu­tôt que pour se perdre dans la wil­der­ness. « Poète orien­té vers la com­mu­nau­té » selon White, proche de l’Industrial Workers of the World (IWW), l’in­fluent syn­di­cat inter­na­tio­na­liste, Snyder s’est dis­tin­gué de ses cama­rades lit­té­raires par une conscience sociale aiguë, tein­tée de tout ce qu’il a connu durant sa vie. Ainsi, com­mu­nistes, poètes et yogis se croisent-ils dans une pen­sée à laquelle il convient de se frot­ter. [R.B.]

Wildproject, 2021

Du cap aux grèves — Récit d’une mobi­li­sa­tion 17 novembre 2018–17 mars 2020, de Barbara Stiegler

Ce récit, ou plu­tôt ce jour­nal de bord d’une uni­ver­si­taire jetée dans la mêlée des mobi­li­sa­tions récentes (les gilets jaunes, d’a­bord, puis la lutte contre la réforme des retraites), pour­rait éga­le­ment faire office de manuel théo­ri­co-pra­tique pour nous autres lec­teurs. Barbara Stiegler nous raconte quelles ont été les étapes de sa réflexion et de son enga­ge­ment mili­tant, en même temps qu’elle fait une pro­po­si­tion forte, ados­sée à un ensemble d’a­na­lyses et réflexions théo­riques : pour contrer l’ordre néo­li­bé­ral et le cap impo­sé (celui d’une « adap­ta­tion pro­gres­sive à la divi­sion mon­dia­li­sée du tra­vail »), il nous faut « minia­tu­ri­ser nos luttes ». Car si l’au­teure a d’a­bord endos­sé dis­crè­te­ment son gilet jaune les same­di après-midi, sans sou­te­nir ouver­te­ment le mou­ve­ment dans les médias, elle a fini par entrer plei­ne­ment dans l’a­rène de la lutte. Or se mobi­li­ser implique certes d’i­den­ti­fier et de com­prendre l’en­ne­mi (ce néo­li­bé­ra­lisme qui prend forme dans les années 1930 et va depuis en s’af­fir­mant), mais il faut sur­tout savoir le débus­quer ici et main­te­nant. Car cet enne­mi, qui nous mène vers un « monde où nous vou­drons nous-mêmes tra­vailler jus­qu’à la mort », n’est pas hors de por­tée : il s’im­misce au creux de nos rap­ports, d’où la néces­si­té de défendre sans attendre « une autre vision des rythmes de la vie ». Ce livre se pro­pose donc à la fois de « diag­nos­ti­quer nos fai­blesses » et d’a­van­cer diverses hypo­thèses stra­té­giques, tirant par­ti des grandes leçons de Marx ou de Dewey. À l’é­chelle de la phi­lo­so­phie poli­tique, il nous reste encore à nous déta­cher d’un fan­tasme escha­to­lo­gique récal­ci­trant. À l’é­chelle de nos vies, « l’i­dée est de blo­quer une par­tie de ce qui nous arrive, sans nous blo­quer nous-mêmes, et pour déblo­quer tout le reste, à com­men­cer par notre ima­gi­naire ». L’essentiel est d’« en finir avec l’ailleurs et aus­si avec le plus tard » : face aux assauts répé­tés des gou­ver­ne­ments néo­li­bé­raux, la grève est néces­saire, mul­tiple, inven­tive et en tout lieu recon­duc­tible. [L.M.]

Verdier, 2020

Histoire de la reven­di­ca­tion bre­tonne, de Michel Nicolas

Le concept d’État-nation — oppres­sif par nature, selon la tra­di­tion liber­taire — est, du Chiapas au Rojava, remis en cause par des peuples en recherche d’une alter­na­tive poli­tique. Avec cet ouvrage, le pro­fes­seur émé­rite et spé­cia­liste de l’au­to­no­mie bre­tonne Michel Nicolas ques­tionne plus près de nous la construc­tion d’un État fran­çais jaco­bin cen­tra­liste et inter­roge la reven­di­ca­tion des iden­ti­tés dites « mino­ri­taires ». « Le pro­ces­sus de réa­li­sa­tion de la nation fran­çaise […] découle d’une poli­tique visant à anéan­tir [toutes les mino­ri­tés et tous les mino­ri­sés] », indique-t-il ain­si en pré­am­bule. Le mou­ve­ment bre­ton, regrou­pé sous l’ap­pel­la­tion Emsav (« sou­lè­ve­ment »), n’est pas une uni­té clai­re­ment défi­nie mais plu­tôt « un mou­ve­ment social de résis­tance à l’as­si­mi­la­tion dont la Bretagne fait l’ob­jet dans l’es­pace fran­çais ». Il n’a pas « le mono­pole du par­ti­cu­la­risme bre­ton » et « ne se réduit pas à un régio­na­lisme ». L’auteur se garde des construc­tions mytho­lo­giques pro­po­sées par le mou­ve­ment lui-même et situe ses ori­gines à la fin du XIXe siècle, quand l’a­ris­to­cra­tie voit ses pri­vi­lèges mena­cés par le déve­lop­pe­ment de l’é­co­no­mie libé­rale. Écrire l’his­toire de l’Emsav n’est pas chose simple : elle est source de ten­sions, notam­ment du fait de la col­la­bo­ra­tion d’une par­tie des intel­lec­tuels du mou­ve­ment avec l’oc­cu­pant nazi pen­dant la Seconde Guerre mon­diale. Plutôt que le décou­per en période, Michel Nicolas prend le par­ti de faire appa­raître, jus­qu’aux années 1980, les inva­riants de l’Emsav — qu’il s’a­gisse de son mode de fonc­tion­ne­ment ou de la pro­duc­tion de ses dis­cours. Alors qu’on assiste au renou­veau d’une gauche indé­pen­dan­tiste bre­tonne qui lutte pour une auto­no­mie qui n’a rien de folk­lo­rique, la lec­ture du pré­sent ouvrage donne des clés de com­pré­hen­sion d’une his­toire sou­vent mécon­nue, et igno­rée. [L.]

Coop Breizh, 2007


Photographie de ban­nière : Chris Killip


REBONDS

Cartouches 60, décembre 2020
Cartouches 59, novembre 2020
Cartouches 58, octobre 2020
Cartouches 57, sep­tembre 2020
Cartouches 56, juillet 2020

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Au sommaire :
Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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