Cartouches (64)


L’envers des parcs natio­naux, l’au­to­ri­ta­risme néo­li­bé­ral, la socié­té tech­ni­cienne, une artiste alle­mande dans la guerre, Ulysse et Faulkner, la mino­ri­té chi­noise de France, le retour de la révo­lu­tion sociale, les intel­lec­tuels iden­ti­taires, la Commune de A à Z et le scan­dale des déchets nucléaires : nos chro­niques du mois d’avril.


Crimes contre la nature — Voleurs, squat­teurs et bra­con­niers : l’his­toire cachée de la conser­va­tion de la nature aux États-Unis, de Karl Jacoby 

Après avoir déjà publié Des ombres à l’aube et L’Esclave qui devint mil­lion­naire, les édi­tions Anacharsis ont eu la bonne idée d’éditer un troi­sième ouvrage de l’his­to­rien Karl Jacoby, dont on retrouve ici l’érudition minu­tieuse et le grand talent nar­ra­tif. À la fron­tière de l’histoire envi­ron­ne­men­tale et des subal­tern stu­dies, Crimes contre la nature revient sur l’histoire sociale de la pro­tec­tion de la nature aux États-Unis et sur les exac­tions aux­quelles celle-ci a don­né lieu. Car lorsque les parcs natio­naux du Yellowstone, du Grand Canyon et des Adirondacks furent créés, leurs ter­ri­toires res­pec­tifs étaient tous habi­tés : par des popu­la­tions autoch­tones (les Shoshone et les Havasupai), dans les deux pre­miers cas, et par des popu­la­tions blanches pauvres dans le troi­sième. Tous ces habi­tants avaient l’habitude d’y chas­ser, d’y cueillir, d’y pêcher, d’y ramas­ser du bois ou d’y culti­ver des ali­ments avec une grande liber­té : ce leur fut subi­te­ment inter­dit par la loi au moment de la créa­tion des parcs, les obli­geant par la suite à deve­nir des « voleurs », des « squat­teurs » et des « bra­con­niers » sur leurs propres terres. L’enquête de Jacoby s’ajoute donc aux nom­breux tra­vaux récents (par exemple ceux de Guillaume Blanc) qui ont mis en avant les sou­bas­se­ments colo­niaux de l’histoire de la conser­va­tion. Mais l’historien éta­su­nien ne s’arrête pas là : en choi­sis­sant judi­cieu­se­ment de tenir compte des ruraux blancs qui furent eux aus­si vic­times des pre­mières mesures de pro­tec­tion de la forêt dans l’État de New York, il montre que ces pra­tiques de dépos­ses­sion ne sau­raient être appré­hen­dées exclu­si­ve­ment au prisme de formes d’exclusion colo­niales et raciales, et qu’elles s’inscrivent plus pro­fon­dé­ment dans la longue his­toire des enclo­sures. Et si les pre­mières d’entre elles furent ins­tau­rées en Grande-Bretagne à la fin du XVIe siècle avaient pour but de per­mettre aux riches pro­prié­taires fon­ciers de faire paître leurs trou­peaux, celles-ci ouvrirent la voie à l’exploitation tou­ris­tique des ter­ri­toires concer­nés. [P.M.]

Anacharsis, 2021

Le Choix de la guerre civile — Une autre his­toire du néo­li­bé­ra­lisme, de Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre

Quelle fut la place réelle de la dic­ta­ture chi­lienne dans l’histoire du néo­li­bé­ra­lisme ? Quel lien le libé­ra­lisme entre­tient-il avec l’État, avec le droit, avec le conser­va­tisme ou encore avec l’autoritarisme ? À la faveur de quelles stra­té­gies a‑t-il pu s’imposer à tra­vers le monde ? En quoi des régimes comme ceux de Trump ou de Bolsonaro relèvent-ils eux aus­si du néo­li­bé­ra­lisme ? Ce livre dense et sti­mu­lant apporte un éclai­rage pré­cieux à toutes ces ques­tions. Et les réponses ne sont pas tou­jours celles que l’on atten­dait. Contrairement à une vul­gate encore trop répan­due, les prin­ci­paux théo­ri­ciens du néo­li­bé­ra­lisme n’en ont jamais appe­lé à un État mini­mal ; ils ont tou­jours plai­dé pour un État fort capable d’instaurer et de garan­tir la liber­té d’entreprendre et d’échanger sur le mar­ché, par un usage mas­sif du droit mais aus­si par la force et la répres­sion la plus bru­tale lorsque le besoin s’en fait sen­tir. Foncièrement anti­dé­mo­cra­tique et « démo­phobe », le néo­li­bé­ra­lisme ne connaît pas aujourd’hui de « dérive auto­ri­taire » — pour la bonne rai­son qu’il a depuis tou­jours été intrin­sè­que­ment et irré­duc­ti­ble­ment auto­ri­taire. Par tous les moyens, il a cher­ché à consti­tu­tion­na­li­ser ses prin­cipes fon­da­teurs afin de ver­rouiller le jeu poli­tique et d’annuler toute pos­si­bi­li­té de chan­ge­ment sub­stan­tiel, y com­pris dans le cadre des régimes par­le­men­taires et élec­to­ra­listes. Enfin, à l’encontre de théo­ries en vogue selon les­quelles il exis­te­rait un lien indis­so­luble entre le libé­ra­lisme éco­no­mique et le libé­ra­lisme cultu­rel, entre les dyna­miques d’accumulation du capi­tal et la libé­ra­li­sa­tion des mœurs ou l’octroi de droits sans cesse plus nom­breux aux « mino­ri­tés », ce livre montre de façon convain­cante que le « néo­li­bé­ra­lisme consti­tue un véri­table Janus pré­sen­tant d’un côté une face moder­niste et dyna­mique, de l’autre une face conser­va­trice confé­rant une place nodale à la tra­di­tion, à la famille, voire à la tra­di­tion chré­tienne ». [P.M.]

Lux, 2021

L’Empire du non-sens, de Jacques Ellul

Gare à celui ou celle qui péné­tre­ra dans ce dédale d’improvisations géniales, d’intuitions péné­trantes, de cri­tiques puis­santes, mais aus­si d’insultes gra­tuites, de rac­cour­cis déso­lants et par­fois même d’une mau­vaise foi confon­dante. Car disons-le fran­che­ment : ceci n’est pas un livre fait pour convaincre. En revanche, cette prose furieuse puise sa force dans son sta­tut d’ultime réca­pi­tu­la­tion face au désert crois­sant du non-sens, dont notre époque rend compte à tra­vers sa dif­fu­sion mas­sive de simu­lacres et le règne, depuis long­temps déplo­ré, du spec­ta­cu­laire. Tout comme Günther Anders peu avant lui, Ellul pra­tique avec éner­gie la méthode de l’exagération : l’art du XXe siècle serait, dans sa qua­si-tota­li­té, un reflet du triomphe de la Technique. Révolutionnaires ou réac­tion­naires, esprits posi­ti­vistes ou pri­mi­ti­vistes, peintres ou musi­ciens, sculp­teurs ou roman­ciers… Tal Coat ou Boulez, Robbe-Grillet ou Picasso, Stockhausen ou Mondrian, voi­là autant de miroirs polis du non-sens tech­ni­cien. Non-sens qui se mani­feste déses­pé­ré­ment à tra­vers plu­sieurs carac­té­ris­tiques essen­tielles : la pseu­do-sub­ver­sion et la pseu­do-cri­tique, la théo­ri­sa­tion à l’excès et qui se sub­sti­tue à l’œuvre elle-même, une recherche de l’originaire se confon­dant avec son envers (l’adhésion à la Technique, encore et tou­jours), ou encore la gra­tui­té du jeu : « Jouez, jouez, de la flûte, de la pein­ture ou du théâtre, pen­dant ce temps le béton se pour­suit. » Tout cela pour­ra paraître outran­ciè­re­ment sché­ma­tique et sys­té­ma­tique, mais il faut recon­naître qu’Ellul met le doigt, en pas­sant, sur des pro­blèmes fon­da­men­taux dont est aujourd’hui affec­tée la créa­tion artis­tique. Entre l’insignifiance reven­di­quée de cer­taines « œuvres », d’ailleurs sou­vent scan­da­leu­se­ment oné­reuses, et la fas­ci­na­tion média­tique qu’exerce une cer­taine esthé­tique de la pro­vo­ca­tion — il n’y a qu’à son­ger à la récente démarche « artis­tique » d’un Piotr Pavlenski —, l’on peut en effet se deman­der si le concept d’art n’a pas reçu quelque coup fatal. [A.C.]

L’Échappée, 2021

Mais il faut pour­tant que je tra­vaille, de Käthe Kollwitz

D’abord, on appré­cie l’ob­jet — le soin appor­té par les édi­tions L’Atelier contem­po­rain à la confec­tion et l’im­pres­sion. Ensuite, on entre dans le cahier d’illus­tra­tions. Les lignes séduisent autant qu’elles troublent : un réa­lisme sen­sible, expres­sion­niste. Une marche de tis­se­rands : regards de colère, de peine, hagards ; des ouvriers à l’a­qua­relle ; des femmes qui dansent à la pointe sèche ; des pay­sans don­nant l’as­saut à l’arme blanche ; une femme à l’en­fant mort ne fai­sant plus qu’un même corps meur­tri de pierre et d’é­corce. Les mains sont noueuses, les corps tor­tueux, l’au­to­por­trait grave en toute occa­sion. Et puis, on lit les textes de Käthe Kollwitz, née Schmidt à Königsberg un jour de 1867. L’ouvrage ras­semble des « sou­ve­nirs » (près de 20 ans), un « jour­nal » (près de 40) et dix textes divers (articles, lettres, dis­cours). Journal en dix cahiers de toile cirée noire que l’é­di­teur avait déjà publié un an plus tôt, sépa­ré­ment et dans une autre tra­duc­tion, sous le titre Journal, 1908–1943. Le même soin, un autre objet. Elle a 47 ans quand sa vie s’é­croule — « je suis en miettes » : son jeune fils est tom­bé au front, en Flandres, contre l’ar­mée fran­çaise. Son huma­nisme s’ai­guise en socia­lisme ; elle écrit dans la presse mili­tante et, durant deux ans, tra­vaille à une image en hom­mage à Karl Liebknecht, chef de file com­mu­niste et paci­fiste assas­si­né en même temps que Rosa Luxemburg lors de l’é­cra­se­ment du sou­lè­ve­ment spar­ta­kiste au len­de­main de la Première Guerre mon­diale. « La guerre révèle un abîme de haine, de bar­ba­rie, de bêtise et de men­songe », note-t-elle. « Je sen­tais que je n’a­vais pas le droit de me sous­traire à mon devoir : je dois repré­sen­ter les souf­frances des humains », ajoute-t-elle cinq ans plus tard. La guerre marque son esprit et donc son œuvre ; elle la pour­suit jusque dans les années 1930 et 40 : Hitler au pou­voir, la « dic­ta­ture abso­lue » et les menaces de la Gestapo ; son petit-fils qui tombe aux abords de Stalingrad. Kollwitz s’é­teint deux mois après le bom­bar­de­ment de Dresde. Ces deux livres éclairent, de l’in­té­rieur, une œuvre encore mécon­nue de ce côté-ci de la fron­tière — l’é­di­tion, alors, a tout d’une main ten­due. [C.L.]

L’Atelier contem­po­rain, 2019

Le Style comme expé­rience, de Pierre Bergounioux

« La lit­té­ra­ture est tra­ver­sée, elle aus­si, par la lutte des classes. » Si d’au­cuns énoncent pareille asser­tion pour tout champ social, il convient de la répé­ter là où le génie, l’ins­pi­ra­tion ou la sen­si­bi­li­té l’emportent sou­vent una­ni­me­ment sur les condi­tions de pro­duc­tion d’une œuvre. Car avant de faire livre par le biais de carac­tères ser­rés sur une page, l’é­cri­ture a essen­tiel­le­ment été comp­table et son éty­mo­lo­gie — pilier, pieux, poin­çon — en est le stig­mate. Ainsi Pierre Bergounioux, écri­vain atten­tif au façon­ne­ment de sa matière, en vient-il à défendre une approche his­to­rique du style, là où théo­ri­ciens et théo­ri­ciennes avaient impo­sé son auto­no­mie dans les années 1970. Depuis les tablettes d’ar­gile voi­ci 5 000 ans à l’é­mer­gence du roman bour­geois, « le fait sty­lis­tique semble insé­pa­rable de la culture gra­phique, donc de l’i­né­ga­li­té, de l’op­pres­sion et de l’ex­ploi­ta­tion ». S’ils sont de chair et d’ac­tion, les per­son­nages d’é­po­pées, de tra­gé­dies ou de romans n’ont pas de voix propre. À tra­vers eux ergotent des nar­ra­teurs ou (rare­ment) des nar­ra­trices d’une même classe aris­to­crate, puis bour­geoise. Si L’Odyssée a tout du mythe, Ulysse n’en est pas moins « un pro­prié­taire fon­cier qui aime à par­ler de ses trou­peaux de bœufs et de porcs ». Pour Bergounioux, deux moments récents ont inflé­chi une construc­tion, faite conven­tion, et qui, avec le temps, s’est conso­li­dée au point de se pré­sen­ter comme natu­relle. L’essor d’une bour­geoi­sie urbaine implique celui d’une cer­taine lit­té­ra­ture : le roman. Puis Proust, Joyce et Kafka, cha­cun à leur manière, en signalent l’ac­mé puis la mort. Il faut alors une sin­gu­lière per­sonne pour don­ner l’in­flexion sup­plé­men­taire — Faulkner, « un homme jeune, à l’ins­truc­tion limi­tée, [né] dans un hameau du Mississippi ». Avec lui l’au­teur ou l’au­trice « rétro­cède la conduite du récit » aux acteurs de celui-ci, et cesse la divi­sion sociale du tra­vail lit­té­raire. Il n’est dès lors plus affaire d’om­ni­science mais de rela­tion et « c’est l’en­semble de ceux qui sont et font le monde, hommes et bêtes, qui entre dans le récit ». On en revient alors au style : celui-ci est une expé­rience vécue par les per­son­nages, per­son­nages vécus préa­la­ble­ment par celui ou celle qui écrit. Qu’on repense aux voix pay­sannes et rurales de l’œuvre de Bergounioux et l’on se convainc de l’a­cui­té avec laquelle ce der­nier observe son métier. [R.B.]

L’Olivier, 2009

Une mino­ri­té modèle ? — Chinois de France et racisme anti-Asiatiques, de Ya-Han Chuang

Voici un livre qui comble une lacune impor­tante dans la lit­té­ra­ture socio­lo­gique fran­çaise, qui s’est étran­ge­ment dés­in­té­res­sée de la popu­la­tion chi­noise. Cela s’explique, il est vrai, par la bar­rière de la langue et la réti­cence de cer­tains immi­grés chi­nois à se livrer. Il fal­lait, pour par­ve­nir à une étude satis­fai­sante, non seule­ment être sino­phone mais aus­si une connais­sance immer­gée de cette mino­ri­té sou­vent fan­tas­mée comme « modèle ». Mais modèle, il va sans dire, en com­pa­rai­son avec d’autres mino­ri­tés : car « le Chinois » est sou­vent per­çu comme tra­vailleur, docile et plus inté­gré que d’autres mino­ri­tés « concur­rentes » dans l’imaginaire raciste. Grâce à un tra­vail d’enquête et de recherches de plus de dix ans, Chuang Ya-Han nous four­nit une vue détaillée de l’une des décen­nies les plus impor­tantes dans l’histoire de l’immigration chi­noise en France (ou plu­tôt à Paris). Les années 2010 consti­tuent en effet un moment déci­sif dans la conscience col­lec­tive fran­co-chi­noise, avec une poli­ti­sa­tion bal­bu­tiante ren­due inévi­table par cer­tains évé­ne­ments révé­lant un racisme anti-asia­tique, mais aus­si une inté­gra­tion tant espé­rée par la jeune géné­ra­tion. Le livre ne se limite pour­tant pas à cet aspect et retrace aus­si le par­cours, semé d’embûches, de cer­tains migrants chi­nois rêvant d’une car­rière d’entrepreneur en France. La dimen­sion du tra­vail — des sans-papiers jusqu’aux patrons qui ont « réus­si » — est abor­dée et ana­ly­sée dans sa dyna­mique socio­lo­gique et ses contra­dic­tions. Ainsi voit-on se déployer cer­taines ten­sions entre la CGT et les sans-papiers, ou encore les diver­gences au sein même de la com­mu­nau­té chi­noise, entre des reven­di­ca­tions sécu­ri­taires d’un côté et le rêve d’une socié­té mul­ti­cul­tu­relle de l’autre. L’enquête décons­truit ain­si l’image erro­née — et en fin de compte raciste — de la mino­ri­té « modèle ». [A.C.]

La Découverte, 2021

☰ Pour un anar­chisme révo­lu­tion­naire, du Collectif Mur par Mur

S’opposant à l’idée selon laquelle il exis­te­rait « une logique d’ensemble dans le monde social en sorte que les luttes devraient conver­ger vers un point cen­tral », le socio­logue Geoffroy de Lagasnerie affir­mait récem­ment que ce qui marque au contraire nos socié­tés, c’est « l’hétérogénéité du temps poli­tique et des luttes », car « les sys­tèmes de pou­voir sont écla­tés et ils ont tou­jours été écla­tés ». Aux yeux du Collectif Mur par Mur, cette posi­tion « post­mo­derne » a désor­mais enva­hi la plu­part des milieux mili­tants et sin­gu­liè­re­ment les milieux liber­taires (sous la forme du « post-anar­chisme ») : « l’État et le Capitalisme ont per­du leur cen­tra­li­té théo­ri­co-poli­tique, ils sont jugés trop géné­raux. […] Le but n’est plus de s’opposer au pou­voir recon­nu dans l’exploitation orga­ni­sée par l’État au ser­vice de la classe capi­ta­liste, mais de prendre conscience de tous les pou­voirs et micro-pou­voirs qui s’exercent par­tout entre nous, et d’essayer de les neu­tra­li­ser ». Contre cette évo­lu­tion qu’ils jugent délé­tère, les auteurs consi­dèrent qu’il est néces­saire d’en reve­nir pour par­tie à l’anarchisme clas­sique et à sa visée tota­li­sante, en se don­nant pour but de « détruire le capi­ta­lisme et l’État par la révo­lu­tion sociale et la lutte des classes ». Les temps ayant cepen­dant beau­coup chan­gé depuis le XIXe siècle, une grande par­tie de l’ouvrage est consa­crée à libé­rer les thèses anar­chistes clas­siques de leur scien­tisme et de leur pro­duc­ti­visme, en reven­di­quant une pers­pec­tive anti-indus­trielle radi­cale et une remise en cause de la « dimen­sion spa­tiale du capi­ta­lisme » : « il faut bien voir qu’un usage modé­ré de l’industrie est une contra­dic­tion dans les termes. […] L’usine est d’emblée un sys­tème de machines, mais aus­si un sys­tème d’usines ». Forts de cette orien­ta­tion nou­velle et néan­moins fidèle aux grands prin­cipes du com­mu­na­lisme et du confé­dé­ra­lisme, les auteurs se demandent enfin à quoi pour­rait res­sem­bler dans ses grandes lignes une socié­té anar­chiste. [P.M.]

L’Échappée, 2021

Les Empoisonneurs — Antisémitisme, isla­mo­pho­bie, xéno­pho­bie, de Sébastien Fontenelle

Alors que le pou­voir macro­niste « et de gauche et de droite » est main­te­nant bien iden­ti­fié comme le maré­cage poli­tique d’une droite débri­dée, pour­sui­vant l’œuvre de décom­plexion droi­tière (vis-à-vis des thèses de l’extrême droite) de Nicolas Sarkozy, il est bon de scru­ter les racines et relais média­tiques, pseu­do-intel­lec­tuels, œuvrant à ins­tal­ler cette étouf­fante chape réac­tion­naire. L’essayiste et jour­na­liste Sébastien Fontenelle nous aide dans cette démarche avec un opus­cule ner­veux, pré­cis, concis et d’une redou­table effi­ca­ci­té. La gros­siè­re­té des dis­cours tenus par la gale­rie de per­son­nages qu’il étrille est ana­ly­sée pour ce qu’elle est : l’exaltation d’une guerre civile sur des bases iden­ti­taires et xéno­phobes. L’auteur relie les points entre Renaud Camus, Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Éric Zemmour ou les auteurs des atten­tats de Pittsburgh : tous s’expriment dans des termes bru­taux envers les immi­grés et l’« isla­mo-gau­chisme » por­teur de haine contre les Juifs. Et Fontennelle de mettre au jour, par une lec­ture trans­ver­sale et non sans iro­nie, leur défé­rence et défense d’auteurs anti­sé­mites et/ou liés à la Seconde Guerre mon­diale. En plus des édi­to­crates de pla­teaux, on croise ain­si l’éditeur Gallimard, fervent céli­nien, pour qui seule l’immigration magh­ré­bine est cou­pable de pas­sion anti­sé­mite. Fontenelle met aus­si en lumière l’équivoque entre­te­nue par Macron au sujet de Pétain et Maurras, qui n’est pas sans rap­pe­ler les élu­cu­bra­tions de Finkielkraut, ani­ma­teur et pro­duc­teur sur France Culture, visant à défendre coûte que coûte Renaud Camus, pro­mo­teur de la théo­rie du Grand Remplacement, comme auteur « auda­cieux et cou­ra­geux » même lorsque ce der­nier déplore « une nette sur­re­pré­sen­ta­tion des ani­ma­teurs juifs ». Fontenelle, en expo­sant cette abjecte tar­tuf­fe­rie dans un style lim­pide, fait œuvre de péda­go­gie anti­fas­ciste bien­ve­nue. [J.C.]

Lux, 2020

Dictionnaire de la Commune, de Bernard Noël

Poète, essayiste, cri­tique d’art, Bernard Noël a été tout cela sa vie durant. La cou­ver­ture rouge de son Dictionnaire de la Commune, réédi­té cette année par les édi­tions L’Amourier, prend sûre­ment place par­mi d’autres aux cou­leurs diverses sur des tables dédiées à l’au­teur dans de nom­breuses librai­ries. C’est que Bernard Noël est décé­dé au cours de ce mois. Projeté 150 ans en arrière, il n’au­rait ain­si vu de la Commune que son « exis­tence en acte », pour citer Marx, et rien de sa répres­sion san­glante. Existence en acte ou, pour le dire avec ses mots, l’« avoir lieu » d’un fait : voi­là jus­te­ment ce que l’au­teur a sou­hai­té sai­sir lors de la com­po­si­tion de ce livre au début des années 1970. Constatant la linéa­ri­té qu’im­pose tout acte d’é­cri­ture en pas­sant par le récit, Noël a opté pour la forme ency­clo­pé­dique afin de lais­ser libres lec­teurs et lec­trices de se faire historien·nes à leur tour. Le dic­tion­naire serait « un texte sans hié­rar­chie, sans chro­no­lo­gie et, par nature, plu­riel », à même de pro­po­ser à celle ou celui qui l’ouvre une somme de par­ties dont le tout ne peut être que de son fait. Une forme qui est venue dans la prise de note et l’ac­cu­mu­la­tion des docu­ments : c’est en com­pul­sant l’en­semble des jour­naux de la séquence com­mu­narde — 141, rap­pelle-t-il — que s’est impo­sée l’i­dée « que le dic­tion­naire pou­vait chan­ger la lec­ture de l’his­toire ». Alors de A à Z, bien sûr, de la vie d’un bri­que­tier du nom de « Aab » à la poé­sie de la « Zone ». Entre ces deux extré­mi­tés, des entrées sur les jour­naux cités, mais aus­si les femmes et les hommes de la Commune, les idées dis­cu­tées, la répres­sion ou l’ar­mée, la vie quo­ti­dienne et intel­lec­tuelle, les groupes sociaux et les évé­ne­ments qui ont mar­qué la pos­té­ri­té ou qui ont été oubliés. Si les détails bio­gra­phiques ou fac­tuels dominent les notices, on devine les sen­si­bi­li­tés de l’au­teur en maint endroit. Ainsi de « Littérature » : « La lit­té­ra­ture de la Commune, ce sont ses jour­naux, qui la pensent et la vivent au jour le jour. » Définition qu’on peut aisé­ment décli­ner pour le pré­sent ouvrage. Sa réédi­tion affirme la néces­si­té de cette parole dont on se sai­si­ra à l’en­vi, au hasard de la suc­ces­sion alpha­bé­tique. [E.M.]

L’Amourier, 2021

Cent mille ans — Bure ou le scan­dale enfoui des déchets nucléaires, de Gaspard d’Allens, Pierre Bonneau et Cécile Guillard

Une bande des­si­née qui s’attaque au sujet du nucléaire, voi­là qui nous per­met de sai­sir ce qui se joue pour de vrai, au-delà du vacarme des rhé­to­riques adverses. Il était une fois : Cigéo, un géant de béton sous-ter­rain qui devait conte­nir ce que la socié­té indus­trielle a pro­duit de plus dan­ge­reux. C’est dans la petite com­mune de Bure, en Meuse, que s’abat depuis plus de 20 ans la folie d’un tech­ni­cisme déme­su­ré : il est ques­tion d’y construire un immense site des­ti­né à l’enfouissement des déchets « ultimes » de la filière nucléaire fran­çaise, déchets dont la durée de toxi­ci­té est esti­mée à plus de 100 000 ans. Sur place, la lutte se joue à deux niveaux. Sous terre, des ingé­nieurs et tech­ni­ciens s’affairent à creu­ser des kilo­mètres de gale­rie — les tra­vaux dure­ront 130 ans. À la sur­face, l’industrie nucléaire et son fer de lance l’Andra (maître d’œuvre du pro­jet Cigéo), porte allé­gre­ment la main au por­te­feuille pour bros­ser les élus locaux dans le sens du poil ou pour éla­bo­rer des cam­pagnes de com­mu­ni­ca­tion for­ce­née auprès des enfants meu­siens (on découvre les aven­tures de « Tom l’atome » à l’occasion de quelque sor­tie sco­laire). Des habi­tants, asso­cia­tions et mili­tants tentent alors de résis­ter à la des­truc­tion de leurs forêts, de leurs sols, au sac­cage d’un ter­ri­toire déjà abî­mé. Ces der­nières années, ils se sont heur­tés à une répres­sion insen­sée : une cel­lule de la police judi­ciaire de Nancy est spé­cia­le­ment dédiée à leur sur­veillance ! On com­prend vite dès lors que le nucléaire, au-delà d’être une éner­gie, « est un ordre social » aujourd’hui impo­sé. Et à l’échelle de dizaines voire cen­taines de mil­liers d’années, l’enfouissement des déchets nucléaires (et donc la ques­tion de la pro­duc­tion même de ces déchets) implique un véri­table « pro­jet de civi­li­sa­tion ». Pouvons-nous — vou­lons-nous — vrai­ment répondre de ces choix indus­triels qui engagent une huma­ni­té future si loin­taine que nous ne pou­vons pas même l’imaginer ? [L.M.]

Seuil, 2020


Photographie de ban­nière : Ismo Hölttö


REBONDS

Cartouches 63, mars 2021
Cartouches 62, février 2021
Cartouches 61, jan­vier 2021
Cartouches 60, décembre 2020
Cartouches 59, novembre 2020

Ballast

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