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Cartouches (68)


Un porte-conte­neurs, la guerre dans un pays en paix, un syn­di­ca­lisme de trans­for­ma­tion sociale, le métier de la cor­rec­tion, la récon­ci­lia­tion natio­nale, la phi­lo­so­phie libé­rale anti­to­ta­li­taire, un ouvrier plâ­trier en Bretagne, le mot « éman­ci­pa­tion », l’a­ven­ture Socialisme ou Barbarie et le roman du monde indus­triel : nos chro­niques du mois de septembre.


Traversée, de Francis Tabouret

« Hébété d’eau et d’horizon » après une tra­ver­sée de l’Atlantique à bord d’un porte-conte­neurs, Francis Tabouret, convoyeur de che­vaux, décide de repar­tir afin de consi­gner cette expé­rience si sin­gu­lière. Traversée est rédi­gé comme un jour­nal de bord, depuis Rouen jusqu’à Fort-de-France. Dans une prose pré­cise et dis­crè­te­ment mélan­co­lique, l’auteur raconte la len­teur du tra­jet, la mono­to­nie alliée à la splen­deur. On pour­rait presque par­ler de voyage immo­bile, image chère à Giono, pour décrire cette tra­ver­sée sans pay­sage, où la route avance avec soi (« le grand ruban défile », disent les pilotes). Récit d’un voyage, donc, mais récit d’un tra­jet sans exo­tisme, aux échanges réduits au maxi­mum. Ce qui fas­cine avant tout, c’est le porte-conte­neurs, mas­to­donte cubique qui forme micro­cosme : « ce qui chaque jour est grand, déme­su­ré, ce n’est pas l’océan, c’est tou­jours le bateau ». Cette arche de Noé moderne accueille des hommes de tous hori­zons, « des hommes sur l’eau qui partent pour ne presque jamais reve­nir, et sans jamais arri­ver ailleurs », qui mènent cette vie de marin com­bien ritua­li­sée (horaires fixes, pla­ce­ment à table pré­dé­fi­ni, repos et karao­ké le dimanche après-midi). Qu’il soit pas­sa­ger ou soi­gnant, l’auteur se fait obser­va­teur dis­cret de la vie sus­pen­due du bateau, regard expert du convoyeur atten­tif au bien-être de chaque ani­mal. Ce jour­nal de bord est aus­si un texte poé­tique ; c’est que le voyage sur la mer est une expé­rience ver­bale : le port est un « monde de mots », le porte-conte­neurs pos­sède sa langue et les cartes de navi­ga­tion invitent à la rêve­rie sur les noms. Poétique est aus­si la des­crip­tion de l’expérience vécue de la tra­ver­sée, qui induit un cer­tain rap­port au temps — une tra­ver­sée de l’Atlantique impose un chan­ge­ment horaire per­ma­nent — et à l’espace : « on n’est pas sur l’eau, on vogue au-des­sus ». Au milieu du voyage, Francis Tabouret se demande pour­quoi il n’y a pas de lit­té­ra­ture des mers calmes : ce qui est sûr, c’est que son livre en est une émou­vante illus­tra­tion. [L.M.]

POL, 2018

Entre les deux il n’y a rien, de Mathieu Riboulet

Il y aurait deux vio­lences, celle, légi­time, de l’État, et une autre, réprou­vée parce que ter­ro­riste : « Entre les deux il n’y a rien. » Ainsi fal­lait-il choi­sir durant les dix années qui sui­virent 1968 de quel côté on se situait. Mathieu Riboulet n’a pas tar­dé à trou­ver sa place et s’en fait ici le témoin. Pour lui, alors, révo­lu­tion sociale et révolte des corps vont de pair : « Conscience sexuelle et conscience poli­tique c’est tout un, être pédé ça vous déclasse en un rien de temps. » Et c’est cette double édu­ca­tion qui, fina­le­ment, semble for­mer ces rives entre les­quelles plus aucun fleuve ne coule. Sur le lit désor­mais nu, des noms s’é­grainent : ceux, répé­tés, des jeunes gens morts en Allemagne, en France ou en Italie, parce qu’ils étaient en lutte ou parce qu’ils venaient d’ailleurs ; ceux, aus­si, des hommes aimés âpre­ment, pen­dant ces quelques années qui ont pré­cé­dé l’hé­ca­tombe du sida. Scènes intimes et publiques se téles­copent : « L’Italie, en 1978, c’est Massimo plan­té en moi et par­tout la tié­deur, c’est mai et Aldo Moro meurt. » On entend déjà les voix cour­rou­cées trou­ver gros­sier ou mal­sain de telles col­lu­sions. Mais, nous rap­pelle Riboulet, l’obs­cé­ni­té ne se situe pas là où on la croit la mieux ins­tal­lée. Il est bien obs­cène, oui, de « mou­rir en guerre dans un pays en paix », comme il est obs­cène de voir les images de cama­rades aux gueules fra­cas­sées, à tra­vers l’Europe, sans que l’on s’en inquiète, comme est obs­cène, enfin, le trai­te­ment infli­gé quo­ti­dien­ne­ment à ce qui est poreux, sale ou sali. « Ce ne sont ni les putes, ni les pédés, ni les cas­seurs qui agissent contre la morale, ce sont les bâtis­seurs de la Sonacotra, les régis­seurs de bidon­villes, la jus­tice qui tri­cote à l’ombre des assem­blées, les assem­blées qui tri­cotent à l’ombre des élec­teurs. » Aussi Entre les deux il n’y a rien dresse-t-il une stèle à la joie et à la colère de ces années-là : « en dehors des livres on ne bâtit jamais de monu­ments aux morts pour les morts de la paix ». [E.M.]

Verdier, 2015

En luttes ! — Les pos­sibles d’un syn­di­ca­lisme de contes­ta­tion, de Sophie Béroud et Martin Thibault

Le taux de syn­di­ca­li­sa­tion s’é­ta­blit autour de 11 % aujourd’­hui. Quant à l’ac­tion syn­di­cale, elle connaît des dif­fi­cul­tés : excep­tées quelques vic­toires locales indé­niables, les mou­ve­ments sociaux d’am­pleur patinent voire échouent depuis plu­sieurs années. Il est dès lors oppor­tun de « réflé­chir au deve­nir d’un syn­di­ca­lisme de contes­ta­tion », à même de peser dans le rap­port de force aus­si bien face aux gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs qu’au patro­nat. Fruit d’une enquête enta­mée en 2008, les auteur⋅es étu­dient le cas de l’Union syn­di­cale Solidaires. La créa­tion des SUD émane ini­tia­le­ment d’an­ciens mili­tants de la CFDT venant de la branche auto­ges­tion­naire — des diver­gences étant pré­sentes dès les années 1970 entre la direc­tion et des cou­rants de gauche. Mais c’est le recen­trage com­plet de la CFDT, l’abandon de toute réfé­rence au socia­lisme auto­ges­tion­naire par la direc­tion et l’ex­clu­sion de mili­tants PTT qui les poussent à créer la pre­mière fédé­ra­tion SUD en 1988. D’autres sui­vront dans les années 1990 avec pour fon­de­ment de faire vivre un « syn­di­ca­lisme atta­ché aux pra­tiques démo­cra­tiques à la base », réso­lu­ment « tour­né vers la lutte et la redé­fi­ni­tion d’un pro­jet d’émancipation sociale ». Autonomie et fédé­ra­lisme carac­té­risent dès lors la nou­velle Union syn­di­cale qui doit se faire recon­naître dans le champ syn­di­cal exis­tant d’une part, tout en affron­tant le patro­nat d’autre part. Solidaires se montre sen­sible aux pro­blèmes posés par l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du syn­di­cat et aux ques­tions liées à l’in­ves­tis­se­ment dans le jeu élec­to­ral sans perdre ses fon­da­men­taux. Les auteur⋅es pré­sentent aus­si les par­cours de plu­sieurs militant·es afin d’a­na­ly­ser les évo­lu­tions, les dif­fi­cul­tés, les contra­dic­tions et les dés­illu­sions qui, par­fois, accom­pagnent l’en­ga­ge­ment dans un tel syn­di­cat. Enfin, la place de Solidaires vis-à-vis des gilets jaunes est abor­dée : si le mou­ve­ment a effec­ti­ve­ment bous­cu­lé les syn­di­cats et leurs moyens d’ac­tion, la construc­tion d’un « syn­di­ca­lisme de trans­for­ma­tion sociale » s’avère plus que jamais néces­saire. [M.B.]

Raisons d’a­gir, 2021

Correcteurs et cor­rec­trices — Entre pres­tige et pré­ca­ri­té, de Guillaume Goutte

On ne les voit pas, ou seule­ment quand une erreur nous saute aux yeux : cruel métier que celui qui ne devient visible que lors­qu’il faillit. Correctrices et cor­rec­teurs : on ima­gine une rédac­tion bruyante ou les bureaux apai­sés d’une mai­son d’é­di­tion qui nous plaît. Or, pour la plu­part d’entre elles et eux, « la réa­li­té de l’é­di­tion et de la presse, c’est le tra­vail payé à la tâche, les bas reve­nus, l’ex­clu­sion du sala­riat, les inéga­li­tés de trai­te­ment et, à la clé, une piètre consi­dé­ra­tion ». Guillaume Goutte, cor­rec­teur de presse lui-même et repré­sen­tant du Syndicat du Livre CGT, revient sur les ori­gines de sa pro­fes­sion et sur l’é­vo­lu­tion récente qu’elle a subie. Un court lexique ouvre le livre et c’est heu­reux : cas­se­tin, morasse, réglette, rou­leur, autant de mots qui font cas d’un lan­gage com­mun, marque d’une culture pro­fes­sion­nelle. Un métier et une culture qui se trouvent sérieu­se­ment mis en dan­ger du fait de la géné­ra­li­sa­tion du tra­vail à domi­cile et des assauts légis­la­tifs suc­ces­sifs qui les visent. Si la presse jouit encore de quelques garde-fous héri­tés d’une défense plus struc­tu­rée, ces ultimes bar­rières ont dis­pa­ru du monde de l’é­di­tion : « un métier fémi­nin, très pré­caire et peu rému­né­ra­teur : c’est la défi­ni­tion la plus exacte du métier de cor­rec­teur d’é­di­tion ». Qu’ajouter au terme d’un si sombre tableau ? Après avoir dénon­cé, l’au­teur s’at­tache à défendre, voire atta­quer. Des pistes d’ac­tion sont avan­cées : toute publi­ca­tion qui peut être cor­ri­gée se doit de l’être ; la chute des tirages dans la presse écrite laisse place à un espace numé­rique en expan­sion conti­nue — à charge aux cor­rec­teurs et cor­rec­trices de s’en sai­sir. Là où la poly­va­lence et l’au­toen­tre­pre­neu­riat sont de plus en plus exi­gés, condui­sant à l’i­so­le­ment et à l’é­pui­se­ment, Guillaume Goutte avance la carte du syn­di­cat, seule orga­ni­sa­tion à même de por­ter des reven­di­ca­tions col­lec­tives et effi­caces. Espérons qu’il soit enten­du. [R.B.]

Libertalia, 2021

La Réconciliation natio­nale après les vio­lences — Arguments pour la décon­ci­liance, d’Anouk Colombani

Anouk Colombani, phi­lo­sophe et syn­di­ca­liste, par­ti­sane d’une phi­lo­so­phie de ter­rain, aux prises avec le réel, essaie « de construire une résis­tance qui ne se fonde pas sur une sépa­ra­tion sans cesse répé­tée de l’in­tel­lec­tuel et du concret ». La ques­tion de l’é­cri­ture de l’Histoire au ser­vice de l’a­ve­nir l’a ame­née à se pen­cher sur ces temps de récon­ci­lia­tion sur­ve­nus au len­de­main des crimes de masse. Elle prend comme sujet d’é­tude l’Afrique du Sud et la créa­tion de la Commission de la véri­té et de la récon­ci­lia­tion, qui devait per­mettre de « libé­rer à la fois oppres­seur et oppri­mé » en vue de construire une nou­velle nation. Au cœur de son tra­vail figure donc une réflexion sur la vio­lence et les mas­sacres de popu­la­tions : un impen­sé pro­fond, pense-t-elle, de la phi­lo­so­phie occi­den­tale. Elle met en lumière le fait que la vio­lence, tou­jours prise sous l’angle de son aug­men­ta­tion, de son omni­pré­sence, est au centre de la poli­tique. Elle montre que la « récon­ci­lia­tion des temps modernes est un détour­ne­ment poli­tique » au ser­vice du libé­ra­lisme et du capi­ta­lisme, les­quels masquent leur vio­lence à tra­vers, notam­ment, l’u­ti­li­sa­tion de la jus­tice tran­si­tion­nelle comme outil de paci­fi­ca­tion. Elle pro­pose à la place le concept de « décon­ci­lia­tion », « un acte volon­taire de refus de l’u­na­ni­mi­té sur le pas­sé et le refus de se conten­ter du dis­sen­sus faible pro­po­sé par le libé­ra­lisme », dépla­çant ain­si l’é­tude de la vio­lence vers le concret de celle-ci et refu­sant de la situer sur un ter­rain moral. Finalement, elle ouvre, avec ce livre, une réflexion sur la sor­tie du capi­ta­lisme, avec pour pers­pec­tive la néces­saire déco­lo­ni­sa­tion des savoirs et « un décen­tre­ment radi­cal du monde » en « [pro­vin­cia­li­sant] l’Europe » et en « [mino­ri­sant] le Blanc », seul moyen d’a­na­ly­ser concrè­te­ment ce qui se joue. La fin de l’ou­vrage esquisse quelques pistes, en s’in­té­res­sant notam­ment au pro­jet de confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique théo­ri­sé par Abdullah Öcalan, lea­der du PKK empri­son­né depuis 1999 en Turquie, « qui a per­mis à des mil­lions de per­sonnes de se sou­le­ver ». [L.]

L’Harmattan, 2020

Lettre d’un « révol­tiste » à Marcel Gauchet conver­ti à la « poli­tique nor­male », de Miguel Abensour

Il est rare que les pam­phlets les plus viru­lents touchent leur cible ; la plu­part ne sont en effet que simples diver­tis­se­ments à des­ti­na­tion de lec­teurs déjà acquis à la cause. Celui de Miguel Abensour, diri­gé contre Marcel Gauchet, fait excep­tion. Car, contrai­re­ment à cer­tains cri­tiques de Gauchet qui se bornent à consta­ter qu’il est un pen­seur « conser­va­teur » ou « réac­tion­naire », Abensour connaît bien son adver­saire et, sur­tout, sait d’où il vient. Les deux hommes sont en effet issus de la même gauche anti­to­ta­li­taire, celle des revues Textures et Libre, qui pla­çaient au cœur de leur réflexion la ques­tion du poli­tique et ont signé ensemble, dans les années 1970, une mémo­rable pré­sen­ta­tion du Discours de la ser­vi­tude volon­taire d’Étienne de la Boétie. Au-delà de la polé­mique, la brève réplique d’Abensour est puis­sante pré­ci­sé­ment parce qu’elle affronte Gauchet sur son propre ter­rain, celui du poli­tique et de la démo­cra­tie. Dans l’extrait de La Condition his­to­rique auquel réagit Abensour, Gauchet affirme en sub­stance que la démo­cra­tie est incom­pa­tible avec ce qu’il appelle « l’imaginaire de la radi­ca­li­té sub­ver­sive », ou plu­tôt que la com­bi­nai­son des deux conduit à un aban­don de la ques­tion de l’institution glo­bale de la socié­té et à une « esthé­tique de l’intransigeance », qu’il condamne sous le nom de « révol­tisme ». Le pré­sup­po­sé social-his­to­rique d’une telle concep­tion est que la Révolution, selon le mot de François Furet, serait tout bon­ne­ment « finie », et donc que la démo­cra­tie ne serait plus qu’un « régime », un cadre qui accueille les conflits. Contre cette vision cynique de l’avènement de la démo­cra­tie, Abensour défend l’idée d’une révo­lu­tion démo­cra­tique tou­jours inache­vée et inache­vable au sein de l’Histoire se fai­sant — idée qui se pla­ce­rait sous le signe de l’utopie. Chemin fai­sant, il se demande éga­le­ment com­ment un pen­seur si péné­trant du poli­tique dans ses jeunes années peut-il se conten­ter de concepts si pauvres, tels que « révol­tisme » et « poli­tique nor­male » ? Constat amer qui invite à réin­ter­ro­ger en pro­fon­deur l’histoire d’une cer­taine phi­lo­so­phie poli­tique fran­çaise issue de la tra­di­tion anti­to­ta­li­taire. [A.C.]

Sens & Tonka, 2008

Compagnons, de Louis Guilloux

De Louis Guilloux, Camus dira qu’il est « un des grands témoins de son époque », même si son œuvre « n’est jamais tout à fait sor­tie de la pénombre ». Socialiste, anti­fas­ciste et anti­mi­li­ta­riste cri­tique de la guerre de 1914–1918, l’é­cri­vain raconte sans emphase ni misé­ra­bi­lisme les classes popu­laires dont il est issu, avec un père cor­don­nier socia­liste qui peine à joindre les deux bouts — il racon­te­ra ses efforts pour ouvrir une Maison du Peuple, titre de son pre­mier roman. Ses his­toires prennent sou­vent pour cadre la Bretagne, sans la citer expli­ci­te­ment, en par­ti­cu­lier sa région natale de Saint-Brieuc, et consti­tuent à ce titre un témoi­gnage des condi­tions de vie des classes popu­laires bre­tonnes. C’est le cas de Compagnons, court roman publié en 1931, qui raconte l’a­go­nie de Jean Kernevel, ouvrier plâ­trier d’une cin­quan­taine d’an­nées. L’écriture est aus­si sobre que Jean l’est ; ses com­pa­gnons res­tent pudiques face à la mala­die et à la mort qui approche. En quelques pages, Guilloux par­vient à évo­quer la soli­da­ri­té ouvrière, la Grande Guerre qui a bri­sé les hommes et han­té leurs cau­che­mars, le tra­vail haras­sant qui les casse au quo­ti­dien, les familles écla­tées et les frères et sœurs dont on n’a plus de nou­velles parce qu’il faut s’en aller cher­cher de quoi gagner sa vie, qui en mer, qui à la capi­tale… « V’là un homme qu’é­tait sain de corps autant que moi avant la guerre. [O]n est venu le cher­cher, pour­quoi ? », s’ex­clame son com­pa­gnon Fortuné dans un accès de colère face à une mort sem­blant désor­mais inévi­table. Jean peut tou­te­fois comp­ter sur l’aide de ses deux com­pa­gnons qui l’ac­com­pagnent jus­qu’au bout, fai­sant preuve d’une ten­dresse peu habi­tuée à s’ex­pri­mer dans un milieu où on ne dit pas les émo­tions. Elle sur­git ain­si quand Fortuné, avec « des gestes rudes et gauches », rase la barbe de celui qu’il aura sui­vi de l’en­fance aux tran­chées, dans le plâtre des chan­tiers. C’est cette ami­tié qui accom­pa­gne­ra Jean jus­qu’à la fin : « Le reste ne comp­tait pas. » [L.]

Grasset, 1931

Émancipation, de Federico Tarragoni

La mai­son d’é­di­tion Anamosa agran­dit sa col­lec­tion Le mot est faible — qui ambi­tionne de « s’emparer d’un mot dévoyé par la langue au pou­voir, de l’ar­ra­cher à l’i­déo­lo­gie qu’il sert et à la sou­mis­sion qu’il com­mande pour le rendre à ce qu’il veut dire ». Dans cet ouvrage, Federico Tarragoni, socio­logue du poli­tique, s’at­taque au mot « éman­ci­pa­tion ». Il pro­pose de suivre son his­toire juri­dique, poli­tique et sociale des plé­béiens de la Rome antique jus­qu’au mou­ve­ment ouvrier des XIXe et XXe siècles en pas­sant par la Révolution fran­çaise et les luttes d’in­dé­pen­dance. Des archives émergent tour à tour esclaves, citoyens en deve­nir, femmes, ouvriers ou sujets colo­niaux ; celles et ceux « remet­tant en cause le péri­mètre admis de la com­mu­nau­té démo­cra­tique ». L’auteur cri­tique la découpe nette entre les luttes uni­ver­sa­listes d’hier et celles dites mino­ri­taires d’au­jourd’­hui. La « signi­fi­ca­tion socio­cul­tu­relle » de l’é­man­ci­pa­tion — exi­geant la « libé­ra­tion d’une norme jugée oppres­sante, pla­çant un groupe social dans l’in­fé­rio­ri­té, le stig­mate et l’in­vi­si­bi­li­té » — n’est pas neuve ; au point de faire de cette remarque du socia­liste Abel Transon le MeToo de 1832 : « Eût-elle empri­son­né sa vie dans la chas­te­té chré­tienne ou bien eût-elle dans la boue rou­lé sa liber­té, pour sa voix affran­chie, j’ob­tien­drai le silence. » Federico Tarragoni pro­pose un pas de côté : ne pas foca­li­ser l’at­ten­tion sur (l’ab­sence) de grands pro­jets d’é­man­ci­pa­tion ou sur les moyens de lutte mais sur ces innom­brables « sauts dans le vide » ; « les indi­vi­dus renoncent aux places qui leur ont été attri­buées et en reven­diquent d’autres ». [A.G.]

Anamosa, 2021

Socialisme ou Barbarie — L’aventure d’un groupe (1946–1969), de Dominique Frager

Curieusement, un livre man­quait pour racon­ter l’his­toire de cette orga­ni­sa­tion plus ou moins mythique. On savait l’an­crage trots­kyste et l’i­déal auto­ges­tion­naire, les têtes de proue — Castoriadis et le pre­mier Lefort — et les idées fortes, mais le détail des choses fai­sait défaut. La guerre à peine ache­vée, « de jeunes intel­lec­tuels et ouvriers vont ravi­ver l’i­dée d’une révo­lu­tion pos­sible autant que néces­saire en ani­mant une revue et un groupe poli­tique ». L’auteur, ancien pro­fes­seur d’his­toire, a mili­té dans les années 1960 au sein du col­lec­tif Pouvoir ouvrier, issu de la deuxième scis­sion de Socialisme ou Barbarie ; il s’a­vance donc en ces pages comme témoin, acteur et his­to­rien. Bâti de façon chro­no­lo­gique (du pre­mier numé­ro de la revue Socialisme ou Barbarie, paru en 1949 et s’af­fi­chant comme « la conti­nua­tion vivante du mar­xisme », à l’au­to-dis­so­lu­tion de Pouvoir ouvrier au len­de­main de Mai 68 et de la prise de dis­tance de Castoriadis d’a­vec la théo­rie mar­xiste), l’ou­vrage expose les thèses défen­dues deux décen­nies durant par le groupe, les contro­verses poli­tiques avec les autres espaces intel­lec­tuels cri­tiques (notam­ment avec Les Temps modernes et Sartre plus par­ti­cu­liè­re­ment), les inflexions idéo­lo­giques et les sépa­ra­tions franches. De brefs por­traits de mili­tants mécon­nus émaillent le texte. L’ensemble, lim­pide et soli­de­ment struc­tu­ré, n’en­tend pas séduire le lec­teur de pas­sage : l’é­cri­ture est sèche, réfé­ren­cée et linéaire. En manière de conclu­sion, Dominique Frager s’é­tend sur le Castoriadis fai­sant cava­lier seul, celui qui, en 1992, écri­vait : « L’écologie est sub­ver­sive car elle met en ques­tion l’imaginaire capi­ta­liste qui domine la pla­nète. Elle en récuse le motif cen­tral selon lequel notre des­tin est d’augmenter sans cesse la pro­duc­tion et la consom­ma­tion. » Trente ans plus tard, le péril cli­ma­tique frappe chaque jour un peu plus les deux hémi­sphères ; face à quoi, s’im­pose une cer­ti­tude : socia­lisme ou bar­ba­rie, jamais cette alter­na­tive n’a aus­si bien por­té son nom. [B.A.]

Syllepse, 2021

Le Tapis volant de Patrick Deville, entre­tien avec Pascaline David

D’abord, il y eut cinq romans aux édi­tions de Minuit. Mais c’est pour son grand œuvre, son cycle Abracadabra, qu’on connaît sur­tout Patrick Deville : ouvert en 2004 par Pura Vida, huit romans ont paru à ce jour — quatre sui­vront. Encore faut-il pré­ci­ser qu’il y a romans et romans : ceux du pre­mier Deville cor­res­pon­daient à ce qu’on attend du mot (des per­son­nages, une his­toire que la qua­trième de cou­ver­ture est en mesure de résu­mer, ce genre de choses) ; ceux du second Deville ne s’en­tendent qu’à la condi­tion d’ac­cep­ter la défi­ni­tion toute sin­gu­lière que l’au­teur en pro­pose (il y a du roman sans fic­tion et le terme « récit » — qui, d’or­di­naire, qua­li­fie les entre­prises proches de la sienne — ne sus­cite nul­le­ment son adhé­sion). Ce livre d’en­tre­tien per­met de mieux sai­sir la longue tâche qui l’oc­cupe : racon­ter le monde depuis 1860. L’objectif n’est pas dénué d’au­dace. « Je trempe la pla­nète en per­ma­nence dans le temps », confie-t-il ain­si. Mais il est, à l’é­vi­dence, autant de mondes que de conteurs ; celui de Deville est far­ci d’of­fi­ciers de marine, d’ex­plo­ra­teurs, de mar­chands d’es­claves, de révo­lu­tion­naires, de poètes, d’al­coo­liques, de peintres et de scien­ti­fiques. Et tous d’é­vo­luer dans l’ère de l’ex­pan­sion indus­trielle, capi­ta­liste, colo­niale et mili­taire moderne. Militant maoïste dans sa jeu­nesse pour le compte de l’or­ga­ni­sa­tion Vive la révo­lu­tion, atta­ché d’am­bas­sade par après, écri­vain enfin : voi­là qui, sans doute, donne le goût des vastes choses. Ses livres sont autant de fresques où se per­cutent fron­tières et points de bas­cule, masses en mou­ve­ment et des­tins soli­taires ; à l’heure de la sub­jec­ti­vi­té impé­riale, du soi sou­ve­rain abso­lu, la focale grand angle dénote. L’entretien est éga­le­ment l’oc­ca­sion pour lui d’ou­vrir les portes de son ate­lier : il y est, par exemple, ques­tion du « contrat » qu’il passe avec ses lec­teurs en matière de véra­ci­té des faits et de son peu d’al­lant pour le pas­sé com­po­sé. Et puis, aus­si, de cette curieuse affaire qu’on appelle lit­té­ra­ture : les « bon­heurs immenses entre la majus­cule et le point ». [L.T.]

Seuil / Diagonale, 2021


Photographie de ban­nière : Chris Killip, com­té de Northumberland (Angleterre), 1982


REBONDS

Cartouches 67, juillet 2021
Cartouches 66, juin 2021
Cartouches 65, mai 2021
Cartouches 64, avril 2021
Cartouches 63, mars 2021

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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couverture du 11

Notre onzième et dernier numéro est disponible en librairie ! Vous pouvez également le commander sur notre site. Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Adèle, mettre au monde et lutter (Asya Meline) ▽ Quand on ubérise les livreurs (Rosa Moussaoui et Loez) ▽ Rencontre avec Álvaro García Linera ▽ Une laïcité française ? (avec Jean-Paul Scot et Seloua Luste Boulbina) ▽ Le communalisme comme stratégie révolutionnaire (Debbie Bookchin et Sixtine Van Outryve) ▽ Quand le poids est politique (Élise Sánchez) ▽ Regards (Aurélie William Levaux) ▽ La corrida d'Islero (Éric Baratay) ▽ Des jardins urbains et du béton (Camille Marie et Roméo Bondon) ▽ Dépasser l'idéologie propriétaire (Pierre Crétois) ▽ André Léo, toutes avec tous (Élie Marek) ▽ Des portes comme des frontières (Z.S.) ▽ Combien de fois (Claro) ▽ ode à ahmed (Asmaa Jama) ▽ La brèche (Zéphir)

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