Cartouches (67)


Un bocage humide, des ours et une val­lée, des centres de réten­tion admi­nis­tra­tive, la nais­sance des dieux, une Saint-Barthélémy colo­niale, une vieille femme sur une île, le Moscou des années 1930, un anti­li­bé­ra­lisme consé­quent, les biblio­thé­caires et les gilets jaunes incar­cé­rés : nos chro­niques du mois de juillet.


L’Amitié des abeilles, de Jean-Loup Trassard

Là où écrit Jean-Loup Trassard, « Les arbres sont dépouillés, l’herbe est pour­rie », le cidre a « le goût de bois rin­cé » et des hommes s’en­foncent dans leur soli­tude pay­sanne. Dans un livre com­po­sé d’au­tant de por­traits qu’il y a de récits, l’au­teur explore son très proche ter­ri­toire par l’in­ter­mé­diaire de ceux qui l’ha­bitent. Juvigné a quit­té « le métier d’é­crire » en même temps que la capi­tale pour mou­rir par­mi les abeilles ; Buttavent, gar­çon de ferme, « vit à hau­teur d’é­paule avec les che­vaux », « n’a pour logis que l’ombre rete­nue par sa cas­quette dans le four­ré des sour­cils » et sup­porte « son dos gourd comme un manche de bêche » ; Mieuzais, un tau­pier qui boit « la sève mous­sante sur les serpes », vit « dans les gale­ries que les taupes ont creu­sées dans sa tête ». L’Amitié des abeilles, pre­mier recueil de nou­velles de l’au­teur paru en 1961, donne à voir un pays de bocage où dominent l’hu­mide et la boue, où l’on fait « entrer la pluie dans les lettres » que l’on envoie, où geais, ramiers et san­son­nets indiquent les sai­sons. Le patois, cette « vieille par­lure qui [a] pris aux choses leur bruit » selon les mots de Pierre Bergounioux, s’in­vite dans les textes de Trassard sans qu’on ne s’in­quiète de l’o­ri­gine des mots — ceux qui les entourent sont là pour en don­ner le sens. Si l’au­teur se risque par­fois hors des cam­pagnes de l’Ouest (Maud, « petite pierre dure », charme ain­si, à Paris, un étu­diant en droit « pas encore reve­nu à la mai­son d’en­fance qui fut ma racine la plus tendre »), c’est bien dans les flaques et dans les rus qu’il trouve la matrice de ses récits. Se glis­ser dans ce recueil est comme attendre le som­meil dans la fraî­cheur d’un fos­sé. [E.M.]

Le temps qu’il fait, 2007

Embrasse l’ours et porte-le dans la mon­tagne, de Marc Graciano

Une ourse se tient sur ses pattes arrière, puis s’as­soit, et regarde ce qui s’offre à sa vue. Un pay­sage, dirions-nous ; son ter­ri­toire, pour­rait-elle rétor­quer. « Ils l’ap­pe­laient la Grand-ourse ou la Dame ». Oui, tous ceux qui pou­vaient nom­mer la nom­maient comme cela, mais cer­tains sou­hai­taient sa mort et celle de son engeance tan­dis que d’autres se met­taient en quête de la pro­té­ger. Ainsi débute ce roman de Marc Graciano : un mam­mi­fère en ses lieux propres, que l’on suit d’un œil émer­veillé, depuis sa grotte où elle finit par enfan­ter, jusque dans les ber­ge­ries sises en contre­bas, dans la val­lée. Voici qu’on la pour­chasse, et même qu’on la tue. L’histoire se serait arrê­tée là si un ancien chas­seur, maître dans le pié­geage — un « lou­tier » —, n’a­vait pas usé de son savoir pour empor­ter l’un des nou­veaux-nés, afin d’en faire don à une troupe de « bala­dins » qui sont « en par­faite conni­vence avec le monde ani­mal », pour qu’ils en prennent soin. Après un détour éru­dit par le quo­ti­dien d’une bête qu’on s’en vient déran­ger, c’est à l’our­son de deve­nir savant. Aussi faut-il entendre par là une bête de foire, que l’on montre à l’i­mage d’un tour de jon­glage ou d’une danse. Mais ces gens-ci et cet our­son-là ne res­semblent en rien aux images qu’on pour­rait s’en faire. L’ours se vêt, touille la soupe et s’en repaît. L’ours est pares­seux, couard et peu­reux ; c’est un « ours débon­naire, un ours tendre et res­pec­tueux, un ours domes­tique, une bête intel­li­gente qui vou­lait imi­ter les hommes, ou une bête qui se pre­nait vrai­ment pour un homme ». Il a été éle­vé au même sein qu’une humaine enfant, auprès d’une troupe qui « vagabond[ait] au pied de ces farouches et antiques mon­tagnes ensyl­vées ». Rien ne sau­rait sépa­rer l’ours de l’en­fant, pas même la langue amère d’un évêque qui voit dans la bohème une tare. De nou­veau, on sonne la chasse à l’ours — et l’is­sue de nous sur­prendre. [R.B.]

Éditions Corti, 2019

CRA, 115 pro­pos d’hommes séques­trés, de Mathieu Gabard

Les « centres de réten­tion admi­nis­tra­tive » sont des pri­sons qui ne disent pas leur nom. Des étran­gers se retrouvent par­qués dans ces bâti­ments pla­cés sous le contrôle de la police, pour une durée pou­vant atteindre quatre-vingt-dix jours. L’administration fran­çaise parle de « réten­tion », pas d’in­car­cé­ra­tion. L’objectif est pour­tant clair : immo­bi­li­ser, contraindre et sur­veiller des indi­vi­dus jugés indé­si­rables, qu’il s’a­git de main­te­nir enfer­més le temps d’or­ga­ni­ser leur expul­sion du ter­ri­toire. Car ceux et celles que les CRA para­lysent ne sont cou­pables que du fait de vivre en France sans dis­po­ser d’une vali­da­tion admi­nis­tra­tive : ils et elles sont « sans papiers ». Pas besoin de voler, d’a­gres­ser ou de com­mettre un délit pour vous retrou­ver dans un CRA. Ce qui vous y mène, c’est la mes­qui­ne­rie poli­cière — une convo­ca­tion en pré­fec­ture où des agents vous attendent et vous emmènent —, l’a­char­ne­ment aux fron­tières, la poli­tique d’État en matière de migra­tion. Alors on vous attrape, on vous retient, puis on vous expulse ou vous déporte ailleurs. C’est de ces trois temps dont rend compte le livre de Mathieu Gabard, un « recueil de paroles » qui relaie des mots issus d’en­tre­tiens et qui trans­forme autant le poème en témoin que les témoins en poètes. Sur chaque page, numé­ro­tées 1 à 115, une parole est impri­mée — celle d’un « rete­nu » de CRA. Autour d’elle, tou­jours concise, frag­men­taire et retrans­crite dans son ora­li­té, le blanc du papier prend de la place et, bien­tôt, à la lec­ture, le vide pèse. On voit, on entend les jour­nées longues, l’es­prit embru­mé, les corps fati­gués. Le vide gagne les têtes, comme les esto­macs : pour ten­ter d’é­chap­per au CRA, les séques­trés s’y affament, avalent des pièces de mon­naie ou des piles, se mutilent. Les grèves de la faim sont légion, les humi­lia­tions aus­si, par­fois assor­ties de coups lais­sés à la dis­cré­tion de camé­ras éteintes, ou d’i­so­le­ments au mitard. Au fil des pages on devine et on com­prend qu’« ici c’est pire que la pri­son » : rien à faire, rien à y faire, et c’est à rendre fou. [L.M.]

Éditions des Lisières, 2019

La Naissance des dieux, de Marc Richir

À la croi­sée de la phé­no­mé­no­lo­gie et de l’anthropologie, cet ouvrage en marge de l’œuvre colos­sale du phi­lo­sophe belge Marc Richir s’at­taque de front à la ques­tion sui­vante : com­ment les dieux ont-ils fait leur appa­ri­tion dans la pen­sée humaine ? S’agissant du cas de la Grèce antique étu­dié ici par Richir, la nais­sance des dieux appa­raît comme indis­so­ciable de la trans­for­ma­tion du maté­riau mythi­co-mytho­lo­gique en cor­pus mytho­lo­gique, devant assu­rer à la socié­té coer­ci­tive désor­mais ins­ti­tuée sa fon­da­tion : « il s’agit chaque fois de la fon­da­tion théo­lo­gi­co-poli­tique de la royau­té — donc d’un État ou d’une cité — légi­time », en ce que « la légi­ti­ma­tion du des­pote est bien l’origine anthro­po­lo­gique des dieux ». C’est en effet au terme d’un pro­ces­sus extrê­me­ment com­plexe de « mytho­lo­gi­sa­tion » que les héros se muent en dieux, et se dotent dès lors d’un véri­table pou­voir. La réflexion de Richir fait donc écho et donne chair aux tra­vaux de Pierre Clastres et de Claude Lévi-Strauss por­tant sur les socié­tés d’a­vant l’État ou plu­tôt « contre l’État », les­quelles conjurent l’ap­pa­ri­tion d’un pou­voir sépa­ré et trans­cen­dant, notam­ment à tra­vers la dis­per­sion indé­fi­nie des mythes qui, contrai­re­ment au récit de fon­da­tion mytho­lo­gique, ne traitent jamais de la sou­ve­rai­ne­té mais seule­ment de ques­tions locales tou­jours réso­lues har­mo­ni­que­ment au terme d’une intrigue sym­bo­lique com­plexe. La rela­tive briè­ve­té de l’ouvrage ne sau­rait dis­si­mu­ler sa grande ingé­nio­si­té, notam­ment dans l’a­na­lyse « sur le vif » du maté­riau mythi­co-mytho­lo­gique, mais aus­si son extrême pro­fon­deur, par exemple lorsqu’il met au jour les apo­ries de la fon­da­tion pla­to­ni­cienne de la royau­té. Nul doute que cet ouvrage consti­tue, moins dans les réponses qu’il livre que dans son atten­tion inces­sante aux ques­tions de sens, un modèle pour pen­ser la nais­sance des dieux dans toutes les socié­tés humaines. Il invite en effet à réin­ter­ro­ger la façon dont est per­çu et sym­bo­li­que­ment expli­qué le sur­gis­se­ment de l’État au sein d’autres grandes tra­di­tions tex­tuelles. [A.C.]

Sens & Tonka, 2014

Ici on noya les Algériens, de Fabrice Riceputi

Le 17 octobre 1961, pas moins de dix mille offi­ciers de police, sous les ordres du pré­fet Maurice Papon, s’a­vancent vers trente mille manifestant·es qualifié·es par le pou­voir en place de « Français musul­mans d’Algérie », discriminé·es pour cette rai­son. Ces dernier·es pro­testent, paci­fi­que­ment, contre le couvre-feu les concer­nant — eux et per­sonne d’autre — ain­si que la vio­lence qui s’a­bat au hasard depuis des mois. Entre deux et trois cents mour­ront, battu·es, ou noyé·es dans la Seine. Des dizaines de mil­liers pas­se­ront des jours parqué·es dans des « centres d’i­den­ti­fi­ca­tion ». Le récit de cette jour­née est sidé­rant. Pourtant, le 17 octobre 1961, « une Saint-Barthélémy colo­niale », selon les mots d’Edwy Plenel, est long­temps res­té « un évé­ne­ment sans his­to­rien » — et d’au­cuns ont sou­hai­té que ça le reste. Historien, Jean-Luc Einaudi n’en a pas eu la for­ma­tion et a pei­né à être consi­dé­ré comme tel. Mais c’est lui qui a fait la lumière sur ce mas­sacre, ce qui, plus lar­ge­ment, a concou­ru à « une rup­ture des digues mémo­rielles, mais aus­si his­to­rio­gra­phiques » sur la guerre d’Algérie. Car son tra­vail, celui de toute une vie, a débou­ché tant sur des ouvrages que sur la mise en accu­sa­tion du prin­ci­pal tenant de ce mas­sacre. Maurice Papon, par ailleurs res­pon­sable de la dépor­ta­tion de Juifs fran­çais pen­dant l’Occupation, a, « dès sa nomi­na­tion en mars 1958, pro­gres­si­ve­ment impor­té à Paris les méthodes de répres­sion colo­niale qu’il avait lui-même mises en œuvre en Algérie […] : rafles, tor­ture, dépor­ta­tions, dis­pa­ri­tions, sans oublier la dis­si­mu­la­tion de ces exac­tions devant l’o­pi­nion publique ». Il fau­dra attendre la fin du siècle et deux pro­cès pour que de telles exac­tions soient recon­nues et condam­nées, cela en grande par­tie grâce à l’ab­né­ga­tion d’Einaudi. Les obs­tacles étaient alors pour­tant nom­breux : pas d’his­to­riens pour cet évé­ne­ment, donc, et peu d’ar­chives dis­po­nibles — secret d’État oblige. De cette soi­rée meur­trière, « les seules pièces sont les récits des témoins » — autant de paroles qu’il a fal­lu col­lec­ter. On doit à Fabrice Riceputi d’a­voir exhu­mé le par­cours et le com­bat d’un confrère, dans le mili­tan­tisme comme dans la rigueur scien­ti­fique. Un tra­vail des plus impor­tants, réédi­té avec une utile mise à jour de l’au­teur. [R.B.]

Le pas­sa­ger clan­des­tin, 2021

L’Anse des coque­li­cots, de Océane Madelaine

Vita est vieille et vit sur l’île de Favitas, par­mi ses chèvres, les pierres et l’eau de la mer. Une robe de lin, des paniers à tres­ser, des fro­mages à saler et sur­tout une sep­tième vie à enta­mer : voi­là de quoi sont faits les jours de cette « Vita des Ombres ». La vieille femme est forte, sau­vage et tenace, mais elle est sur­tout alour­die des ombres de nom­breux dis­pa­rus de l’île. Elle les porte sur son dos, les observe se rap­pe­ler à elle, en même temps qu’elle laisse mon­ter à son esprit des sou­ve­nirs plus ou moins lumi­neux qui tissent, mêlés aux des­crip­tions sen­suelles de son corps tan­tôt relâ­ché, tan­tôt à l’ef­fort, la trame de la nar­ra­tion. Plus exac­te­ment, de la moi­tié de la nar­ra­tion, car un autre per­son­nage, furieux de souffle et de vitesse (un ath­lète qui dévore les kilo­mètres) se trouve sur l’île : le « fils de Yann », qui scande la prose du roman par sa course effré­née, par ses ques­tions, ses sou­ve­nirs et ombres à lui. Ce sont donc leurs deux voix qui créent, en balan­ce­ment, l’é­qui­libre et la force dyna­mique du livre, qui en sculptent la puis­sance sug­ges­tive : par elles on voit, on sent, on écoute et on touche. Les per­son­nages s’en­tre­choquent comme les sou­ve­nirs qui leurs reviennent, sou­ve­nirs d’a­mours incan­des­centes ou de pertes rava­geuses. Car au-delà de l’île, dans le Pays au trois Noms, la lutte sourd. On com­prend que l’Histoire et la guerre sont là, non loin, tra­giques et dévo­rantes, qu’elles ont englou­ti des hommes comme Yann (qui com­bat­tait pour l’ex­trême droite) et qu’elles conti­nuent d’en consu­mer. C’est un gamin bles­sé, exi­lé et rava­gé par la mer qui mène­ra Vita à ren­con­trer un nou­veau mort — un mort comme nos mers en Europe en comptent aujourd’­hui des mil­liers. Le gamin, la vieille femme, le fou de course for­me­ront alors un bal­let obs­ti­né autour de cet être dis­pa­ru, non pas pour dire que la vie gagne ou que la mort n’est rien, mais peut-être pour dire que les morts aus­si ont droit à la parole. [L.M.]

Éditions des Busclats, 2020

Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov

Imaginons que le diable arrive dans le Moscou des années 1930. Accompagné de trois aco­lytes et d’un chat mali­cieux, il pro­voque troubles et scan­dales, exhibe la vie terne des Moscovites et vient en aide à un écri­vain en dis­grâce inter­né, le maître, et à Marguerite, sa bien-aimée. Voici en quelques mots l’intrigue du Maître et Marguerite, le chef‑d’œuvre de Boulgakov dont Markowicz et Morvan pro­posent une nou­velle tra­duc­tion. Ce roman-monde, dont l’ambition n’empêche jamais le plai­sir de lec­ture, annonce les grands romans du XXe siècle asso­ciés au réa­lisme magique, de García Marquez à Rushdie, qui asso­cient tou­jours une réflexion poli­tique au récit fan­tas­tique. Le Maître et Marguerite fas­cine par les varia­tions qu’il pro­pose entre les styles et les registres : si la satire de Moscou — et notam­ment du Moscou lit­té­raire de l’époque — est sou­vent féroce, esquis­sant une cri­tique dégui­sée du sta­li­nisme, le lyrisme domine dans les bou­le­ver­sants cha­pitres consa­crés au couple sépa­ré. L’onirisme et le baroque viennent constam­ment contre­ba­lan­cer la tona­li­té grin­çante qui reste tou­jours en fili­grane. Boulgakov pro­pose éga­le­ment une énig­ma­tique mise en abyme en don­nant à lire des extraits du livre du maître qui réécrit l’Évangile, et notam­ment le face-à-face entre Ponce Pilate et le Christ, ce texte orches­trant les dif­fé­rents arcs nar­ra­tifs du roman. Le tra­vail des deux tra­duc­teurs est impres­sion­nant : ils rendent au texte sa viva­ci­té et ses dif­fé­rentes tona­li­tés et réus­sissent la prouesse de tra­duire les noms de famille ridi­cules inven­tés par l’auteur (Krapulnikov, Fofrerovski). C’est ain­si qu’en tra­dui­sant le nom de plume du poète raté qui ouvre et ferme le roman, Sans-Logis, ils éclairent cette ques­tion du foyer, de la mai­son, qui hantent qua­si­ment tous les per­son­nages du livres. C’est cet espace pri­vé que Pouchkine, explique Markowicz, oppo­sait à l’histoire, à l’espace public, que le sta­li­nisme tente d’annihiler. Ainsi, le repos enfin offert au maître et à Marguerite, la trans­cen­dance énig­ma­tique à laquelle se confrontent Pilate et la ville de Moscou sont autant de formes d’une lit­té­ra­ture résis­tante, éma­nant de celui qui se disait « le seul et unique loup lit­té­raire » d’URSS, tra­qué et haï. [L.M.]

Éditions Inculte, 2020

Les Dépossédés, de Daniel Bensaïd

1842. Le jeune Marx vient de cou­per les ponts avec la phi­lo­so­phie idéa­liste alle­mande. Au sein d’une revue d’op­po­si­tion rhé­nane, il com­met une série d’ar­ticles sur les évo­lu­tions du droit à l’é­gard des usages cou­tu­miers de la forêt. Premier essai à pro­pos des pro­blèmes maté­riels des plus dému­nis ; pre­mier pas vers le socia­lisme et l’é­co­no­mie poli­tique. Pour Marx, c’est là « le point de départ d’une cri­tique radi­cale de la pro­prié­té pri­vée des moyens de pro­duc­tion et d’é­change », qui sera cen­trale dans le futur Manifeste du Parti com­mu­niste. À cent cin­quante années de dis­tance, cette série de textes est pour Bensaïd l’oc­ca­sion de reprendre la concep­tion mar­xienne de la pro­prié­té et d’in­ves­tir le dia­logue enga­gé avec Proudhon sur la ques­tion. Comme le titre l’in­dique, il est ques­tion d’une dépos­ses­sion : celle des pauvres, défaits des droits cou­tu­miers qui leur avaient jus­qu’a­lors été concé­dés. Si Bensaïd rap­pelle, avec Marx, que la tra­di­tion est per­cluse de rap­ports de domi­na­tion, il s’é­tend néan­moins sur les droits qui sont attri­bués aux plus dému­nis : droit à l’exis­tence, droit de sub­sis­tance, que les biens com­muns contri­buent à main­te­nir. Parmi ceux-là, la forêt, la vigne, la terre : un « type de pro­prié­té [au] carac­tère indé­cis qui ne déter­mi­nait pas si, en der­nière ins­tance, cette pro­prié­té était pri­vée ou com­mune ». De cette indé­ci­sion, Bensaïd fait la base d’une dis­tinc­tion entre pos­ses­sion et pro­prié­té, ain­si qu’entre pro­prié­té pri­vée et pro­prié­té indi­vi­duelle. Le contexte contem­po­rain d’ex­ten­sion de la pri­va­ti­sa­tion à tout bien mar­chand, maté­riel ou non, reprend ces débats à nou­veau frais : que faire de la pro­prié­té intel­lec­tuelle à l’heure où tout se bre­vette ? des biens inap­pro­priables, tels l’eau ou l’air, en un temps où leur qua­li­té se dégrade ? À par­tir d’un litige ancien sur l’u­sage du bois, Bensaïd invite à remo­bi­li­ser les notions de bien public et de bien com­mun, pour défendre « un anti­li­bé­ra­lisme consé­quent », qui ne ferait pas l’é­co­no­mie de l’é­preuve de force. En guise de conclu­sion, un mot d’ordre : « Debout, les dépos­sé­dés du monde ! » [E.M.]

La fabrique, 2007

La Mission du biblio­thé­caire, de José Ortega Y Gasset

Les livres pro­li­fèrent et les mai­sons d’édition accu­mulent les pro­fits — il faut le recon­naître, le livre comme mar­chan­dise ne s’est jamais aus­si bien por­té qu’aujourd’hui, y com­pris dans les cou­rants de pen­sée situés à « gauche ». À tel point qu’il est deve­nu rigou­reu­se­ment impos­sible au lec­teur, même aver­ti, voire pro­fes­sion­nel, de suivre le rythme quo­ti­dien des paru­tions. Mais savons-nous mieux, pour autant, ce qu’est un livre ? Est-ce en lisant beau­coup que nous pou­vons pré­tendre acqué­rir une connais­sance plus appro­fon­die de la vie humaine ? Telles sont les ques­tions que Ortega Y Gasset posait déjà en 1935, dans cette confé­rence pro­non­cée devant une assem­blée de biblio­thé­caires. Si le phi­lo­sophe espa­gnol s’adresse avant tout à ces pro­fes­sion­nels du livre, l’essentiel de son pro­pos réside en réa­li­té dans l’ébauche d’une théo­rie de la lec­ture, renouant ain­si avec l’ancestral ques­tion­ne­ment pla­to­ni­cien sur la nature du dis­cours écrit — qu’est-ce qui fait la vie d’un texte, son épais­seur humaine sans laquelle aucun sens n’est pos­sible ? Cette brève médi­ta­tion de Ortega Y Gasset n’est pas non plus sans faire écho au grand pen­seur de l’Antiquité chi­noise, Zhuangzi, qui qua­li­fiait les écrits cano­niques réci­tés sot­te­ment par les hommes de son temps de « déjec­tions des anciens ». Le risque est grand d’oublier que les mots ne sont en effet rien sans les hommes qui les pro­noncent et les lisent, que les dis­cours sont tou­jours tra­ver­sés de blancs, de lacunes et d’indétermination. Face au constat d’une sur­pro­duc­tion de livres, Ortega Y Gasset veut assi­gner au biblio­thé­caire une nou­velle mis­sion qui serait, pré­ci­sé­ment, de « régu­ler la pro­duc­tion des livres », car, dit-il, « l’heure est venue d’organiser col­lec­ti­ve­ment la pro­duc­tion de livres. C’est, pour le livre lui-même, comme expres­sion humaine, une ques­tion de vie et de mort ». Tout l’enjeu, dès lors, est de savoir « qui » pour­ra déci­der du carac­tère super­flu ou non d’un livre : entre sens et cen­sure, réside un écart voué à être sans cesse redé­fi­ni. [A.C.]

Allia, 2021

Je ne pen­sais pas prendre du ferme — des Gilets jaunes face à la justice

Et puis un jour, l’ex­plo­sion démo­cra­tique. Les invi­sibles ont pris la rue, vêtus d’un gilet jaune, et le régime macro­niste a trem­blé. Les forces de police ont per­mis à l’oc­cu­pant de l’Élysée de conser­ver sa place ; on se sou­vient à quel prix : des yeux cre­vés, des membres arra­chés, des vies bri­sées. Ainsi que de nom­breuses incar­cé­ra­tions. Le mou­ve­ment de masse, écra­sé, a pro­gres­si­ve­ment dis­pa­ru — cer­tains de ses par­ti­sans réap­pa­raissent aujourd’­hui, à la faveur de la mise en place du « Pass sani­taire » et de la lutte contre l’ins­ti­tu­tion, par ce même régime, d’un sta­tut de sous-citoyen­ne­té. Cet ouvrage ras­semble onze témoi­gnages d’an­ciens déte­nus. Une parole rare. Romain, plom­bier, confie qu’il n’é­tait pas enga­gé poli­ti­que­ment. « On a beau crier notre ras-le-bol, per­sonne ne nous entend. » Alors il s’est joint aux émeutes popu­laires. Libéré, il ne regrette rien ; sa colère est intacte. « Je suis sor­ti encore plus déter­mi­né : ils m’ont encore plus mis la haine, encore plus ouvert les yeux. » Jean se défi­nit, lui, comme un « esclave du sys­tème » : lors­qu’il a vu que le sou­lè­ve­ment des gilets jaunes s’o­rien­tait vers une cri­tique du capi­ta­lisme, il l’a rejoint. Le mou­ve­ment pro­ve­nait « du plus pro­fond des entrailles du peuple », voi­là qui l’a séduit. Et Romain n’a pas man­qué de consta­ter que de la révolte spon­ta­née au bas­cu­le­ment révo­lu­tion­naire, il s’en est fal­lu de peu. « C’était vrai­ment impres­sion­nant. » En pri­son — dans « l’en­fer de la pri­son » —, les gilets jaunes sont per­çus comme des résis­tants et des révo­lu­tion­naires : le « res­pect », raconte-t-il, que les déte­nus de droit com­mun témoignent à l’en­droit des déte­nus poli­tiques est cer­tain. Ce qu’Abdelaziz et Bruno confirment. « D., avant, il votait FN et il était pour la police, mais main­te­nant c’est fini : il a man­gé et il a com­pris », se sou­vient le pre­mier, pré­ci­sant que, pour la pre­mière fois, les tra­vailleurs blancs décou­vraient la vio­lence que l’État déployait ordi­nai­re­ment dans les quar­tiers popu­laires sur les héri­tiers de l’im­mi­gra­tion. Mike tient pour sa part à rap­pe­ler que les gilets jaunes sont « tou­jours là ». « Combattre pour vivre », tel était, dit-il, le mot d’ordre de cette insur­rec­tion inédite. Un ouvrage en manière d’hom­mage, vou­lu pour que les vain­queurs ne soient plus les seuls à écrire l’Histoire. [L.T.]

Les édi­tions du bout de la ville, 2021


Photographie de ban­nière : Johannes Pääsuke


REBONDS

Cartouches 66, juin 2021
Cartouches 65, mai 2021
Cartouches 64, avril 2021
Cartouches 63, mars 2021
Cartouches 62, février 2021

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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