Rojava : des révolutionnaires ou des pions de l’Empire ?


Texte de Kurdsihquestion traduit par Ballast

Il serait fau­tif de réduire le Rojava à une expé­rience anar­chiste — une bri­gade inter­na­tio­nale spé­ci­fi­que­ment liber­taire a d’ailleurs été fon­dée il y a peu en réac­tion, notam­ment, à la pré­sence de fau­cilles et de mar­teaux sur les dra­peaux. Plusieurs tra­di­tions gra­vitent bel et bien autour du Confédéralisme démo­cra­tique por­té par le PKK, le PYD et les uni­tés majo­ri­tai­re­ment kurdes du nord de la Syrie. Un repor­ter amé­ri­cain, com­mu­niste, s’est ren­du sur place et revient sur un point ô com­bien polé­mique : l’implication de son pays dans le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire qui s’y déploie. Le secré­taire états-unien adjoint aux affaires euro­péennes et eur­asiennes a récem­ment décrit les rela­tions entre Washington et le Rojava, dans le cadre de la lutte menée de concert contre Daech, comme « tem­po­raires, tran­sac­tion­nelles et tac­tiques ». Realpolitik assu­mée de part et d’autre ou din­dons de la farce socia­liste ? C’est ce que l’auteur a vou­lu savoir. Nous tra­dui­sons son ana­lyse — fût-ce sa char­pente idéo­lo­gique dif­fé­rente de la nôtre — afin de contri­buer aux débats fran­co­phones. ☰ Par Marcel Cartier


L’activiste kurde Hawzhin Azeez a lan­cé : « Les YPJ [Unités de pro­tec­tion de la femme] — écrit Becky1Il s’agit là d’une figure arché­ty­pique, à valeur d’illustration, et non d’une per­sonne pré­cise, ndt., cette fémi­niste anti-impé­ria­liste occi­den­tale — auraient dû choi­sir une déca­pi­ta­tion digne, des viols col­lec­tifs et le mas­sacre de toutes les femmes, des Kurdes et des peuples de la Syrie du Nord plu­tôt que d’accepter les armes des impé­ria­listes cras­seux afin de se défendre contre Daech !!! Son doigt fra­casse le bou­ton point d’exclamation dans le but de mettre en relief son opi­nion, tan­dis qu’elle prend une déli­cate gor­gée de son Fraise à la crème de soja Frappuccino avant de recom­men­cer à tapo­ter sur son iPad 7. Je les aurais sou­te­nues sans aucun doute, alors ! Mais cer­tai­ne­ment plus main­te­nant ! Elle toise la ser­veuse mexi­caine qui lui apporte sa com­mande — un chee­se­cake au camem­bert, à la myr­tille et au mas­car­pone — et l’interrompt dans son ana­lyse poli­tique révo­lu­tion­naire de la Syrie. Dehors, la pluie tombe à verse. Becky est confor­ta­ble­ment assise, tout à son aise, dans quelque coin de son café Starbucks. Elle ignore briè­ve­ment son iPhone, qui tout à coup sonne pour lui rap­pe­ler de chan­ger l’heure de son cours de « hot yoga » afin qu’il ne se téles­cope pas avec la nomi­na­tion de son caniche au Salon du chien. Puis conclut son sta­tut, accom­pa­gné d’un sou­rire d’autosatisfaction en coin, par cette phrase : L’esclavage dans les rues de Raqqa et d’Alep, même sexuel, aurait mieux valu que les armes des impé­ria­listes ! C’est le genre de fémi­nisme que je sou­tiens, pour les femmes arabes, musul­manes, noires et indi­gènes du monde ! »

« Après tout, le sou­tien nord-amé­ri­cain aux groupes liés ou proches de l’extrémisme sala­fiste et wah­ha­bite n’a stric­te­ment rien de nou­veau. »

Cela ras­semble au para­doxe de tous les para­doxes. Les États-Unis et leurs alliés occi­den­taux sont enga­gés dans une guerre impi­toyable et impla­cable contre le gou­ver­ne­ment syrien de Damas, celui-là même qui vit ces soi-disant « défen­seurs de la démo­cra­tie et de la liber­té » sou­te­nir l’une des plus ignobles et réac­tion­naires orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes que la pla­nète ait comp­tée dans l’histoire récente. Il y a peu, le pré­sident Donald Trump est, pour la pre­mière fois, inter­ve­nu mili­tai­re­ment contre les forces gou­ver­ne­men­tales syriennes : un bar­rage de mis­siles de croi­sière ayant pour effet d’aider les groupes qui opèrent dans le sillage idéo­lo­gique d’al-Qaïda, au nord-ouest du pays. Mais, non, cela n’est pas le para­doxe ultime. Après tout, le sou­tien nord-amé­ri­cain aux groupes liés ou proches de l’extrémisme sala­fiste et wah­ha­bite n’a stric­te­ment rien de nou­veau — n’oublions jamais l’appui des États-Unis aux « moud­ja­hi­dins » en Afghanistan, dans les années 1980. Ce qui s’avère autre­ment plus para­doxal est que les États-Unis apportent leur sou­tien mili­taire à une orga­ni­sa­tion, située au nord de la Syrie, qui non seule­ment n’est pas réac­tion­naire, mais affirme en plus être socia­liste et fémi­niste, tout en nour­ris­sant des liens idéo­lo­giques avec le Parti des tra­vailleurs du Kurdistan, le PKK — ce même PKK était, du reste, en guerre avec la deuxième plus grande armée de l’OTAN, la Turquie, depuis plus de trois décen­nies.

Le fait que le Parti de l’union démo­cra­tique (PYD) et ses com­po­santes armées, les Unités de pro­tec­tion du peuple et les Unités de pro­tec­tion de la femme (YPG et YPJ), mènent une véri­table révo­lu­tion sociale en plein milieu du chaos syrien ne fait pas l’ombre d’un doute. Le mois que j’ai pas­sé à voya­ger à tra­vers les zones qu’ils contrôlent fut plus que lar­ge­ment suf­fi­sant pour me convaincre du carac­tère unique de cette expé­rience révo­lu­tion­naire, qui dépasse l’imagination et pré­sente une large dimen­sion démo­cra­tique et socia­liste. J’ai été constam­ment impres­sion­né par ce que j’y ai vu : des struc­tures com­mu­na­listes aux coopé­ra­tives, des orga­ni­sa­tions de femmes aux flo­ris­santes aca­dé­mies cultu­relles et artis­tiques. L’honnêteté et la fran­chise du mou­ve­ment vis-à-vis des nom­breuses contra­dic­tions qui sur­gissent lors d’un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion radi­cale de la socié­té m’ont frap­pé. Je peux aus­si affir­mer que, pour la pre­mière fois de ma vie et mal­gré tous les voyages que j’ai effec­tués dans des pays qui s’engagèrent, à divers degrés, dans la construc­tion du socia­lisme (le Venezuela, Cuba ou la Corée du Nord), j’ai tou­ché du doigt l’existence d’une socié­té pro­fon­dé­ment vivante, démo­cra­tique et popu­laire, que j’avais tou­jours ima­gi­né pou­voir — et devoir — naître un jour.

Combattants de Daech (DR)

Pourtant, le sen­ti­ment d’une ultime contra­dic­tion ne m’a jamais vrai­ment quit­té. Elle me per­tur­bait. Je ne savais que faire de ce que les YPG/J nomment une « coopé­ra­tion mili­taire tac­tique » avec les États-Unis. Comme qui­conque ayant atteint la matu­ri­té poli­tique après avoir usé ses fonds de culotte sur les bancs de l’école du mar­xisme révo­lu­tion­naire et de l’anti-impérialisme, on m’avait appris à consi­dé­rer avec la plus grande méfiance tout ce qui venait, de près ou de loin, du Pentagone ou de la CIA — il y a de bonnes rai­sons à cela. Les États-Unis n’ont, de fait, pas pour habi­tude de sou­te­nir les véri­tables révo­lu­tions qui ont lieu aux quatre coins de la pla­nète… Après avoir conve­nu que le pro­jet por­té par le Rojava rele­vait bel et bien d’une authen­tique révo­lu­tion sociale — au sein de ce que j’ai long­temps tenu pour une opé­ra­tion de chan­ge­ment de régime, sou­te­nue par les États-Unis, contre un gou­ver­ne­ment, celui de Damas, ayant refu­sé de jouer selon les règles du néo­li­bé­ra­lisme mon­dia­li­sé —, j’ai déses­pé­ré­ment res­sen­ti le besoin d’obtenir des réponses à mes ques­tions : est-ce que les YPG/J ne font qu’utiliser les États-Unis ? Les États-Unis ne font-ils qu’utiliser les YPG/J ? Ces Kurdes n’aident-ils pas, objec­ti­ve­ment, de façon notable l’impérialisme amé­ri­cain si l’on prend du recul ? L’impérialisme amé­ri­cain sou­tien­drait-il sciem­ment, com­plexi­té de la guerre oblige, un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire socia­liste ? Ou bien la véri­té se situe-t-elle quelque part entre les deux ? Y a-t-il des élé­ments de réponse dans cha­cune des réponses pos­sibles, ou bien n’est-il pas pos­sible, aujourd’hui, d’avoir de réponse claire ? Mieux : mes ques­tions, même per­ti­nentes, seraient-elles le reflet d’un sta­tut pri­vi­lé­gié ou de pré­ju­gés occi­den­taux ?

Pendant et après Kobané

« L’impérialisme des États-Unis aide­rait-il sciem­ment, com­plexi­té de la guerre oblige, un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire socia­liste ? »

Ce fut lors de l’étape finale de l’avancée des YPG/J à Kobané, début 2015, que la coa­li­tion amé­ri­caine consen­tit in fine — sous l’énorme pres­sion inter­na­tio­nale — à appuyer les forces kurdes au moyen de frappes aériennes afin de repous­ser Daech. Depuis, les États-Unis n’hésitent jamais à affir­mer com­bien impor­tant fut leur rôle dans la libé­ra­tion de Kobané — mes ren­contres avec les com­bat­tants des YPG/J, dans cette même ville, m’ont tou­te­fois per­mis d’apprendre qu’ils ne voient pas tout ceci de la même façon ! Leur sen­ti­ment géné­ral ? De la colère, contre les États-Unis, à qui ils reprochent de n’être pas inter­ve­nus plus tôt et d’avoir fer­mé les yeux sur les souf­frances du peuple aux mains de Daech. Cela suf­fit à les convaincre que leur inter­ven­tion n’a ser­vi que leurs propres objec­tifs géos­tra­té­giques, sans consti­tuer un véri­table sou­tien des YPG/J. Les mots de l’activiste et uni­ver­si­taire kurde Dilar Dirik2Nous avons tra­duit l’un de ses articles dans le n° 6 de notre revue papier, paru en mai 2017. sont très éclai­rants sur ce point. Elle a récem­ment écrit un article, dans les colonnes de ROAR, inti­tu­lé « La démo­cra­tie radi­cale : la ligne de front contre le fas­cisme »3« Radical Democracy : The First Line Against Fascism », Dilar Dirik, ROAR Magazine. ; il sou­lève la ques­tion de l’incapacité d’une par­tie impor­tante de la gauche occi­den­tale à sou­te­nir les YPG/J, en par­ti­cu­lier à la suite de l’appui aérien des États-Unis au cours de la deuxième bataille de Kobané : « L’image publique des forces armées du Rojava a brus­que­ment chan­gé aux yeux des sec­tions de la gauche après la libé­ra­tion de Kobané. Bien que ce fût indé­nia­ble­ment une bataille his­to­rique, rem­por­tée par une com­mu­nau­té orga­ni­sée et grâce au pou­voir de femmes libres, la sym­pa­thie géné­ra­li­sée dont elles béné­fi­ciaient s’est effon­drée dès l’instant où les forces au sol ont reçu le sou­tien aérien de la coa­li­tion sous com­man­de­ment amé­ri­cain. Après avoir long­temps figu­ré au nombre des vic­times les plus lésées de l’impérialisme au Moyen-Orient, les Kurdes et leurs voi­sins n’ont vrai­ment plus besoin d’être davan­tage éclai­ré à pro­pos des fléaux de l’empire. Les mas­sacres et les géno­cides per­pé­trés par des forces impé­ria­listes, agis­sant en col­la­bo­ra­tion, sont encore dans les mémoires. Les visions dog­ma­tiques du monde et les cri­tiques sim­plistes et bor­nées ne four­nissent aucune réponse aux per­sonnes qui se battent pour leur vie, sur le ter­rain. Plus impor­tant encore : elles ne sauvent aucunes vies. »

Un soutien militaire — mais non politique

Il y a aujourd’hui plus de deux ans que les fas­cistes [de Daech, ndlr] ont été chas­sés de Kobané. Les États-Unis conti­nuent de sou­te­nir les forces kurdes ain­si que leur para­pluie mili­taire éten­du, les Forces démo­cra­tiques syriennes (SDF) — au début du mois de mai [2017], l’administration Trump a don­né le feu vert pour l’envoi d’armes lourdes. Les Forces démo­cra­tiques comptent nombre de milices arabes qui se battent elles aus­si pour la mise en place de struc­tures démo­cra­tiques, ins­pi­rées par les suc­cès des admi­nis­tra­tions plu­ri-eth­niques et des Communes mises en place au Rojava. Les États-Unis n’ont pas fait que se mettre à four­nir les Forces démo­cra­tiques en armes lourdes : on dénombre près de 1 000 hommes des Forces spé­ciales amé­ri­caines opé­rant à leurs côtés sur le ter­rain, en plus d’un déploie­ment de Marines. Ces troupes, qui com­battent au sein des Forces démo­cra­tiques syriennes, ne sont-elles que les acteurs de la contre-révo­lu­tion sur les­quels ont parié les États-Unis, compte-tenu de l’effondrement des troupes de l’Armée syrienne libre, que la Turquie semble à tout prix vou­loir res­sus­ci­ter ? On ne peut four­nir de réponse défi­ni­tive à cette ques­tion, mais il est impor­tant de noter que, si les États-Unis sou­tiennent mili­tai­re­ment l’avancée des Forces démo­cra­tiques syriennes sur Raqqa, la capi­tale de Daesh, sous la ban­nière de l’opération La colère de l’Euphrate, Washington a tout entre­pris pour main­te­nir le PYD — le bras poli­tique des YPG/J — loin de la table des négo­cia­tions lors des pour­par­lers de paix de Genève. En outre, le sys­tème fédé­ral mis en place par le PYD et le Mouvement pour une socié­té démo­cra­tique (TEV-DEM) du Rojava n’ont reçu aucune sorte de sou­tien, pas plus qu’une once de consi­dé­ra­tion de la part des États-Unis qui, constam­ment, ont sou­li­gné que le « fédé­ra­lisme ad hoc » n’est pas encou­ra­gé par Washington.

AP/AFP/Reporters

La Russie a volon­tiers pris le contre­pied de la posi­tion états-unienne sur le Rojava. Alors que Moscou est géné­ra­le­ment consi­dé­ré comme le bras mili­taire épau­lant le gou­ver­ne­ment baa­siste [d’el-Assad, ndlr], ces mêmes Russes ont, récem­ment, pro­po­sé l’établissement d’une nou­velle consti­tu­tion pour la Syrie — basée, au moins en par­tie, sur la fédé­ra­li­sa­tion pré­co­ni­sée par le PYD et leur réflexion sur le carac­tère mul­tieth­nique du pays (sug­gé­rant en l’occurrence de chan­ger le nom du pays de « République arabe syrienne » en « République syrienne »). La Russie a éga­le­ment pré­co­ni­sé l’inclusion du PYD dans la troi­sième série de pour­par­lers de Genève — une pro­po­si­tion bat­tue en brèche par les États-Unis. En outre, le pre­mier bureau du PYD ouvert à l’étranger le fut à Moscou, en février 2016, et ce fut l’État russe qui faci­li­ta les pour­par­lers entre le gou­ver­ne­ment syrien et le PYD au sujet d’un règle­ment du conflit sus­cep­tible de débou­cher sur la paix entre les forces en pré­sence. Depuis peu, la Russie s’est enga­gée à tra­vailler mili­tai­re­ment avec les YPG/J, à éta­blir dans la ville d’Afrin à la fin du mois de mars [2017] une base des­ti­née à entraî­ner les forces des uni­tés kurdes et les Forces démo­cra­tiques syriennes, et d’y créer, enfin, une zone-tam­pon pour empê­cher les forces turques de les atta­quer. Il sem­ble­rait que Moscou ait misé sur eux, après le suc­cès durable des forces mili­taires, du pro­jet poli­tique et de l’endurance du Rojava.

Des ennemis idéologiques

« Nous savons qu’une fois leurs objec­tifs stra­té­giques atteints, ils nous aban­don­ne­ront. »

Il n’est pas néces­saire de cher­cher au-delà d’un élé­men­taire et prag­ma­tique ins­tinct de sur­vie pour expli­quer pour­quoi les YPG/J acceptent la coopé­ra­tion mili­taire avec les États-Unis — ce que quelques guer­riers occi­den­taux du cla­vier et autres mili­tants du fau­teuil rejettent, ai-je enten­du, sous cou­vert de la for­mule, fort sim­pliste, de « danse avec le diable ». Après tout, pour­quoi des socia­listes révo­lu­tion­naires feraient-ils équipe avec les États-Unis, sauf à, bien sûr, n’être en rien des révo­lu­tion­naires ? Mes obser­va­tions m’ont conduit à esti­mer que ces forces sont, de fac­to, réel­le­ment révo­lu­tion­naires. Tout au long de mon séjour, j’ai été obsé­dé par l’idée de détec­ter des opi­nions diver­gentes dans les rangs des YPG ou des orga­ni­sa­tions poli­tiques sur la manière d’appréhender cette coopé­ra­tion avec les États-Unis — dans le cadre de l’opération Inherent Resolve, menée contre Daech. Que font-ils, ces radi­caux, des moti­va­tions de Washington, que ce soit sous l’administration de Barack Obama ou celle de Donald Trump, lorsqu’ils tra­vaillent côte à côte avec eux ? Ainsi que je l’avais men­tion­né dans un pré­cé­dent article sur les dif­fé­rentes ten­dances pré­sentes au sein de la poli­tique kurde, un com­man­dant YPG, Cihan Kendal, a décla­ré au début de l’année que « l’Amérique vou­drait nous avoir comme prin­ci­pal allié, mais ils savent que ce n’est pas pos­sible : sur le plan mili­taire, il nous arrive de col­la­bo­rer, mais, idéo­lo­gi­que­ment, nous sommes enne­mis.» C’est une opi­nion que Cihan Kendal m’a répé­tée lorsque je l’ai ren­con­tré au nord de la Syrie. Il m’a dit : « Nous sommes enga­gés dans une révo­lu­tion démo­cra­tique, mais cette révo­lu­tion est aus­si diri­gée par un par­ti socia­liste, donc, bien sûr, il s’agit d’une révo­lu­tion socia­liste. Dès lors, natu­rel­le­ment, c’est quelque chose que les États-Unis ne vont jamais sou­te­nir. »

Un autre com­man­dant YPG que j’ai ren­con­tré à Kobané n’a pas mâché ses mots : « Il y a ceux qui disent que parce que nous col­la­bo­rons tac­ti­que­ment avec les États-Unis, il ne s’agit pas d’une véri­table révo­lu­tion. Mais, dites-moi, com­ment sommes-nous cen­sés vaincre Daech et défendre notre révo­lu­tion sans armes lourdes ? Nous savons qu’ils vont nous don­ner des armes pour prendre Raqqa mais, dans le même temps, ils ne veulent pas que nous gou­ver­nions Raqqa à notre manière. Nous savons qu’une fois leurs objec­tifs stra­té­giques atteints, ils nous aban­don­ne­ront. » Quelques jours plus tard, j’ai eu la chance de ren­con­trer un autre idéo­logue, impres­sion­nant, qui se révé­la, avec ses cama­rades, pos­sé­der une connais­sance très appro­fon­die de l’histoire des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires. Au mur, der­rière lui, un por­trait d’Abdullah Öcalan [lea­der empri­son­né du PKK et théo­ri­cien du Confédéralisme démo­cra­tique, reven­di­qué par le Rojava, ndlr]. Dessous, un autre de Vladimir Ilitch Lénine par­lant aux masses de Petrograd en 1917. Désignant le por­trait de Lénine, il me dit : « Lui, c’est un homme qui, il y a un siècle, accep­ta de mon­ter dans un train blin­dé de l’État alle­mand impé­ria­liste pour ren­trer en Russie et mener la révo­lu­tion bol­che­vik. Devons-nous aujourd’hui le consi­dé­rer comme un agent de l’impérialisme alle­mand ? » Savoir si cette com­pa­rai­son est vrai­ment per­ti­nente est une ques­tion en soi, mais le point sou­le­vé par le com­man­dant a fait mouche. Il m’a éga­le­ment assu­ré, avec une clar­té sans appel : « Nous ne sommes pas des pions ni des marion­nettes des États-Unis. Nous sommes des révo­lu­tion­naires avant tout. »

Rojava, Flickr offi­ciel des YPG.

Des ultra-gauchistes opportunistes ou d’authentiques révolutionnaires ?

La ques­tion de savoir com­ment fini­ra la coopé­ra­tion mili­taire entre la super­puis­sance la plus san­gui­naire et les révo­lu­tion­naires les plus radi­caux du monde est loin d’être aujourd’hui réglée ; il serait absurde de croire que les révo­lu­tion­naires du mou­ve­ment de libé­ra­tion kurde, mou­ve­ment fort de quatre décen­nies d’expérience de lutte contre ces mêmes impé­ria­listes, ont sou­dai­ne­ment oublié leurs vices. D’aucuns, au sein de la gauche occi­den­tale, peuvent reje­ter d’un revers de la main les YPG/J comme autant d’ultra-gauchistes qui ral­lient, tout à leur oppor­tu­nisme, les forces de l’Empire. Cette ana­lyse ne cor­res­pond en rien à la réa­li­té. Il est néces­saire de réflé­chir plus pro­fon­dé­ment à ce qu’écrit Dilar Dirk : « Pour les per­sonnes dont les familles ont été mas­sa­crées par Daech, la faci­li­té avec laquelle les gau­chistes occi­den­taux ont paru plai­der en faveur d’un rejet de l’aide mili­taire, au pro­fit de notions roman­tiques telles que la pure­té révo­lu­tion­naire, était incom­pré­hen­sible. Pour dire le moins. Ce plai­doyer en faveur d’un anti-impé­ria­lisme incon­di­tion­nel, déta­ché de l’existence humaine réelle et des réa­li­tés concrètes, est un luxe que seuls ceux qui vivent loin du trau­ma­tisme de la guerre peuvent se per­mettre. Bien conscientes du dan­ger d’être ins­tru­men­ta­li­sées par les grandes puis­sances que sont les États-Unis et la Russie pour mieux être aban­don­nées ensuite, mais coin­cés entre le mar­teau et l’enclume, les Forces démo­cra­tiques syriennes avaient pour prio­ri­té — et elle le demeure — de sur­vivre, d’abord, et de mettre un terme à la plu­part des menaces immé­diates visant l’existence même de cen­taines de mil­liers de per­sonnes à tra­vers les vastes éten­dues du ter­ri­toire qu’elles contrôlent. »

De retour en Europe, ces textes m’ont frap­pé. Il est incroya­ble­ment facile — sinon hon­teux, à cer­tains égards — de s’asseoir dans le confort de nos mai­sons occi­den­tales et de cri­ti­quer la « tra­hi­son » d’un mou­ve­ment au nom de sa « col­la­bo­ra­tion » avec l’impérialisme lorsque la vie de tant de per­sonnes est, lit­té­ra­le­ment, en jeu. Une fois que l’on prend le temps d’enquêter sur le ter­rain et que l’on voit à quoi les YPG/J sont confron­tés — un blo­cus de la Turquie, de Daech et des natio­na­listes kurdes bor­nés du Parti démo­cra­tique du Kurdistan, en Irak —, une tout autre image devrait émer­ger. Le révo­lu­tion­na­risme et la soli­da­ri­té de fau­teuil, uni­que­ment condi­tion­nés par les notions de « pure­té » n’ont aucun sens dans le monde réel. Observer la région — et le monde — comme si cela n’était rien d’autre qu’un jeu d’échecs peut aisé­ment conduire à adop­ter la poli­tique de « l’ennemi de mon enne­mi est mon ami » : une poli­tique pro­fon­dé­ment viciée et pares­seuse, qui peut ame­ner à sou­te­nir des mou­ve­ments extrê­me­ment réac­tion­naires et non pas ceux qui mènent en réa­li­té le type de poli­tique que nous aime­rions voir en œuvre dans nos propres pays. Les paroles du n° 2 des com­man­dants YPG, que j’ai ren­con­tré et qui a répon­du à mes pré­oc­cu­pa­tions au sujet des États-Unis, ont réson­né ô com­bien en moi lorsque je suis ren­tré dans mon pays. « Il nous serait bien sûr utile que Trump nous envoie deux Humvees. Cela nous aide­rait clai­re­ment dans notre lutte contre Daech. Mais sou­ve­nons-nous que l’un des F-16 ven­dus par Trump à la Turquie pour­rait anéan­tir ces véhi­cules en une seconde. Nous savons de quel côté les États-Unis se situe­ront s’ils doivent un jour choi­sir, et ce ne sera pas du nôtre. »


Texte tra­duit de l’anglais, par Ballast, avec l’aimable auto­ri­sa­tion de son auteur (ori­gi­nal : « YPG and YPJ : Revolutionists or pawns of the Empire ? », Kurdishquestion, 16 mai 2017)
Photographies de cou­ver­ture et de vignette : Flickr offi­ciel des YPG


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Chris Den Hond : « Les Kurdes sont en train d’écrire leur propre his­toire », mai 2017
☰ Lire notre entre­tien « Quelle révo­lu­tion au Rojava ? » (tra­duc­tion), avril 2017
☰ Lire notre article « Newroz, entre enthou­siasme et incer­ti­tudes », Laurent Perpigna Iban, avril 2017
☰ Lire notre entre­tien « De retour de la révo­lu­tion du Rojava » (tra­duc­tion), mars 2017
☰ Lire notre article « Une coopé­ra­tive de femmes au Rojava »Hawzhin Azeez, jan­vier 2017
☰ Lire notre article « Assad, éta­ti­ser la ter­reur », Sarah Kilani, jan­vier 2017

☰ Lire notre entre­tien avec Patrice Franceschi : « Être un idéa­liste réa­liste, c’est-à-dire agir », février 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Gérard Chaliand : « Nous ne sommes pas en guerre », décembre 2015
☰ Lire notre car­net de route « Retour en Syrie », Fares et Sarah Kilani, décembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Janet Biehl : « Bookchin a été mar­gi­na­li­sé », octobre 2015
☰ Lire notre article « Bookchin : éco­lo­gie radi­cale et muni­ci­pa­lisme liber­taire », Adeline Baldacchino, octobre 2015

NOTES   [ + ]

1.Il s’agit là d’une figure arché­ty­pique, à valeur d’illustration, et non d’une per­sonne pré­cise, ndt.
2.Nous avons tra­duit l’un de ses articles dans le n° 6 de notre revue papier, paru en mai 2017.
3.« Radical Democracy : The First Line Against Fascism », Dilar Dirik, ROAR Magazine.
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Marcel Cartier
Marcel Cartier

Journaliste indépendant, militant anti-impérialiste et rappeur américain ; membre du PSL (Parti pour le socialisme et la libération), il partage sa vie entre l'Angleterre et les États-Unis.

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Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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