Quelle révolution au Rojava ?


Texte du site Rojavan Puolesta, traduit par Ballast

Qu’est-ce qu’une révo­lu­tion ? Une mon­tagne de contra­dic­tions. D’impairs, de recu­lades, de com­pro­mis­sions, voire d’exac­tions. Le Rojava, estime l’es­sayiste liber­taire Noam Chomsky, tente, dans la limite des condi­tions fixées par la guerre en Syrie, d’ins­tau­rer une « socié­té assez décente » — rai­son pour laquelle, pour­suit-il, ces révo­lu­tion­naires « méritent assu­ré­ment sou­tien ». Nous tra­dui­sons cet entre­tien de l’an­glais : un anar­chiste occi­den­tal a inté­gré les Unités de pro­tec­tion du peuple (YPG) afin de prendre part à la révo­lu­tion autant qu’à la lutte contre Daech. Il tenait à res­ter ano­nyme. Un bilan — pro­vi­soire — à la fois enthou­siaste et cri­tique.


Qu’est-ce qui vous a ame­né à vous rendre au Rojava et à rejoindre les YPG ?

Différentes rai­sons, toutes liées, pour moi comme pour d’autres, à nos racines his­to­riques — notam­ment l’an­ti­fas­cisme et l’in­ter­na­tio­na­lisme révo­lu­tion­naire.

Étiez-vous dans le Bataillon inter­na­tio­nal ?

Je n’ai été dans aucun bataillon inter­na­tio­nal, seule­ment avec les taburs YPG/YPJ [bataillons kurdes, ndlr], com­pos­sé prin­ci­pa­le­ment de Kurdes (mais éga­le­ment d’in­ter­na­tio­naux). Il y a aus­si le Bataillon inter­na­tio­nal Liberté, un tabur inté­gré à la struc­ture des YPG/YPJ, auquel par­ti­cipent dif­fé­rents volon­taires, socia­listes ou com­mu­nistes. Personnellement, je n’ai eu aucun contact avec eux. Ils sont en majo­ri­té mar­xistes-léni­nistes.

Quelle place tiennent les concep­tions poli­tiques du confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique dans les YPG ?

« Dans ce modèle, l’i­dée est que la force de défense n’est pas une armée, mais une milice popu­laire, une force de gué­rilla. »

Il existe des groupes très divers au sein des YPG. La jeu­nesse du Rojava, par exemple, est por­teuse d’i­dées nou­velles, mais elle n’est pas encore très au fait de la poli­tique ni por­tée vers une pers­pec­tive glo­bale : elle reste natio­na­liste. Les Kurdes de Bakur ou de Qandil, en revanche, sont déjà très révo­lu­tion­naires — la plu­part d’entre eux témoignent d’un haut degré de conscience poli­tique et de capa­ci­té d’a­na­lyse.

Pouvez-vous nous par­ler de la vie quo­ti­dienne dans les YPG, et de sa struc­ture de com­man­de­ment ?

La vie quo­ti­dienne dans les uni­tés de défense kurdes ne res­semble à rien de ce que l’on peut voir dans les autres armées. On va jus­qu’à oublier qu’il s’a­git d’une guerre grâce à l’a­mi­tié, la joie… et la danse ! Le sen­ti­ment de la révo­lu­tion est vrai­ment vivant. Les uni­tés accordent une grande impor­tance aux rela­tions com­mu­nau­taires fon­dées sur le confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique. Dans ce modèle, l’i­dée est que la force de défense n’est pas une armée, mais une milice popu­laire, une force de gué­rilla. La struc­ture de com­man­de­ment relève d’une res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive. Le komu­tan (« com­man­dant ») est ain­si le seul grade exis­tant. Il fau­drait d’ailleurs plu­tôt dire « co-com­man­dant » car cette fonc­tion, à un niveau supé­rieur à celui du groupe, est par­ta­gée entre un homme et une femme. Que vous soyez le com­man­dant d’un groupe de 5 per­sonnes ou celui d’un tabur, celle-ci est conçue comme une tâche à rem­plir par­mi d’autres. Les amis feront vos choix et vos conseils parce qu’il existe un res­pect de la struc­ture. Vous occu­pez cette posi­tion à la suite d’un consen­sus et parce que vous avez de l’ex­pé­rience ; vous êtes recon­nu comme étant la per­sonne la plus à même de mener à bien cette tâche. Le komu­tan consti­tue la base, la fon­da­tion de la struc­ture, car il repré­sente le lien, l’ar­ti­cu­la­tion entre le corps et le cer­veau du col­lec­tif. C’est une res­pon­sa­bi­li­té énorme d’être komu­tan, quel que soit le nombre d’a­mis sous vos ordres. Cela explique que sa figure soit si res­pec­tée et qu’il n’ait même pas besoin, en prin­cipe, de don­ner des ordres directs. Ce n’est pas néces­saire. Ils doivent, au mini­mum, faire preuve d’é­thique et de dis­ci­pline, d’in­tel­li­gence et de cou­rage dans la bataille. Leurs ordres seront sui­vis au com­bat ; tout le monde par­ti­cipe aus­si au Tekmil, l’as­sem­blée d’au­to­cri­tique mili­taire, afin de dis­cu­ter de la tac­tique à envi­sa­ger et des erreurs com­mises. Bien sûr, les amis-com­man­dants sont humains… et peuvent com­mettre des erreurs. C’est le moment de les ame­ner à chan­ger de posi­tion ou de leur octroyer du repos pour étu­dier l’i­déo­lo­gie et la stra­té­gie. Cette orga­ni­sa­tion mili­taire, issue des écoles de la gué­rilla kurde de Qandil, est la plus avan­cée de l’his­toire des gué­rillas et de la révo­lu­tion en matière d’art de la guerre. Par ailleurs, il n’existe pas de mani­fes­ta­tion for­melle de hié­rar­chie — comme les déco­ra­tions ou le salut : le seul usage en vigueur est le mot « ami » devant le nom de cha­cun, parce que cela rap­pelle que nous sommes, avant tout, tous amis. Nous nous res­pec­tons les uns les autres et nous résol­vons nos conflits en toute ami­tié.

(Kurdishstruggle / Flickr)

Qu’est-ce que l’as­sem­blée mili­taire, le Tekmil ?

C’est une assem­blée dédiée à la cri­tique : une cri­tique ami­cale et construc­tive vis-à-vis de son com­man­dant ou d’autres per­sonnes de son uni­té. On peut aus­si y pra­ti­quer son auto­cri­tique. Mais, sur­tout, on y reçoit des cri­tiques, qu’on doit pou­voir com­prendre et inté­grer afin de s’a­mé­lio­rer. Le rôle du Tekmil est de se pen­cher sur des situa­tions posant pro­blème, évi­ter les conflits per­son­nels ou les petits pro­blèmes de com­por­te­ment sus­cep­tibles de dégé­né­rer en conflit. J’ai vu peu de puni­tions ou de mesures répres­sives. S’il y a conflit, cela sus­cite au contraire beau­coup de dis­cus­sion. Bien sûr, il s’a­git là d’un modèle. La plu­part des amis du Rojava sont confron­tés à tout cela pour la pre­mière fois ; c’est leur pre­mier contact avec la mise en pra­tique d’i­dées poli­tiques. Mais on peut dire ce que l’on veut en s’a­dres­sant à qui on veut au Tekmil. Son but essen­tiel est de per­mettre à cha­cun de pro­po­ser au débat son point de vue et de se dis­tan­cier de son ego. Énoncer une cri­tique s’a­vère dès lors une grande res­pon­sa­bi­li­té — pour soi et pour la per­sonne à qui on l’a­dresse. Cela implique de cher­cher une solu­tion et d’en assu­mer ensuite la res­pon­sa­bi­li­té. C’est très simi­laire au type de cri­tique qui a lieu au Tev-Dem, l’as­sem­blée de l’au­to­gou­ver­ne­ment, où une ques­tion d’ordre pra­tique va débou­cher sur une dis­cus­sion phi­lo­so­phique. C’est là qu’on peut vrai­ment mesu­rer l’é­vo­lu­tion du mou­ve­ment kurde.

Qu’avez-vous pen­sé lorsque vous avez rejoint le YPG ? Quels sont les entraî­ne­ments aux­quels vous avez par­ti­ci­pé ?

« L’assemblée doit aus­si res­pec­ter des quo­tas de genre — l’é­ga­li­té des femmes est pré­sente dans tous les aspects de la socié­té. »

L’académie du YPG accorde une place majeure à la for­ma­tion idéo­lo­gique, poli­tique et his­to­rique. Elle com­prend aus­si des cours de phi­lo­so­phie et de « jinéo­lo­gie », la science des femmes. Elle fonc­tionne exac­te­ment comme une école. Les for­ma­tions peuvent être courtes ou longues, ça dépend. J’y suis res­té un mois et demi. La for­ma­tion dis­pen­sée à l’a­ca­dé­mie mili­taire est avant tout pra­tique. Elle porte sur la vie quo­ti­dienne : com­ment vivre en groupe et tra­vailler ensemble — donc sur l’au­to­dis­ci­pline —, com­ment entre­te­nir les armes. Il existe en outre des aca­dé­mies spé­cia­li­sées dans cer­taines com­pé­tences mili­taires, comme le sabo­tage ou le tir d’é­lite.

Avez-vous pas­sé tout votre temps dans les uni­tés de com­bat ? Avez-vous par­ti­ci­pé à un aspect révo­lu­tion­naire de l’or­ga­ni­sa­tion sociale ?

Non. Mais c’est dif­fi­cile de pla­cer la limite entre struc­ture « civile » et « sociale » dans une situa­tion révo­lu­tion­naire. Tout le monde est sou­mis à un pro­ces­sus de for­ma­tion et d’au­to­for­ma­tion pour construire les outils de l’au­to­gou­ver­ne­ment. Chaque ins­ti­tu­tion pos­sède son auto­no­mie propre — par­fois ses inté­rêts propres. Ça pour­rait res­sem­bler à un gigan­tesque chaos plein de contra­dic­tions : mais grâce au sys­tème confé­dé­ral, il y a auto­ré­gu­la­tion. Le Tev-Dem et l’au­to­dé­fense popu­laire, le HPC (Hêza Parastina Cewherî), sont selon moi les deux aspects les plus révo­lu­tion­naires de l’or­ga­ni­sa­tion : ils four­nissent au peuple ses propres outils pour se défendre, par­fois même contre l’in­té­rêt du YPG, des ins­ti­tu­tions du can­ton ou de son gou­ver­ne­ment.

Avez-vous assis­té à une assem­blée Tev-Dem ?

Oui, mais je n’y ai pas par­ti­ci­pé. J’étais plu­tôt enga­gé dans les assem­blées du Tekmil, dans le contexte mili­taire. Le modèle d’au­to­gou­ver­ne­ment de l’as­sem­blée est en passe de don­ner une base vrai­ment solide à la Révolution. Comment crée-t-on une assem­blée ? Quand un pro­blème sur­git, ou un nou­veau groupe social ou d’in­té­rêt, on doit consti­tuer une assem­blée. Si un nou­veau sujet ou pro­blème appa­raît, on peut créer une assem­blée au sein de la pre­mière. L’assemblée doit aus­si res­pec­ter des quo­tas de genre — l’é­ga­li­té des femmes est pré­sente dans tous les aspects de la socié­té. Lorsqu’un groupe social, une tri­bu ou un vil­lage crée une assem­blée, celle-ci dépend de la coor­di­na­tion du can­ton — pour la ges­tion d’une ferme en coopé­ra­tive, par exemple. Ils doivent aus­si réunir une assem­blée de femmes afin que le point de vue de ces der­nières sur le sujet abor­dé soit pris en compte. La per­sonne en charge de la créa­tion de l’as­sem­blée ne doit pas non plus se trou­ver toute seule : c’é­tait le rôle du patriarche avant la Révolution ; désor­mais, il doit y avoir le co-lea­der­ship d’un homme et d’une femme. Il existe aus­si une direc­tion par­ta­gée pour les codé­lé­gués, où la femme repré­sente le mou­ve­ment auto­nome des femmes local. Impliquer les gens dans un sys­tème d’as­sem­blées pour résoudre leurs propres pro­blèmes est le meilleur moyen de pen­ser à la Révolution… Et cela les éloigne de la télé­vi­sion !

Combattantes YPJ (DR)

On rap­porte que la construc­tion d’une socié­té éco­lo­gique est l’un des prin­ci­paux enjeux de la révo­lu­tion au Rojava. Qu’avez-vous obser­vé en la matière ?

Ils n’y entendent pas grand-chose, de ce que j’ai vu. Les gens des mon­tagnes ou de Bakur savent ce que cela signi­fie d’a­gir de manière rai­son­nable en pré­ser­vant la nature, pas tel­le­ment au Rojava, ni en Syrie en géné­ral. J’ai sou­vent enten­du dire « Le Rojava est beau ! » tout en voyant brû­ler des sacs plas­tiques. Qamislo a un réel pro­jet de sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire et Kobane dif­fé­rentes pro­po­si­tions — et dif­fé­rents besoins. Mais ils manquent de volon­taires. Ils ont besoin de gens ! Pas seule­ment qui viennent les voir, mais qui mènent des pro­jets sérieux et éla­borent des pro­po­si­tions afin de construire une socié­té nou­velle et des infra­struc­ture neuves. Cela dit, beau­coup de gens ori­gi­naires de Bakur et d’Iran sont mobi­li­sés dans le sou­tien de pro­jets sociaux et éco­lo­giques au Rojava.

Quid du mou­ve­ment d’é­co­no­mie coopé­ra­tive ? Avez-vous visi­té des fermes coopé­ra­tives, des usines ou des lieux de tra­vail ?

« Peut-être va-t-il fal­loir encore attendre 50 années de luttes pour voir ces graines por­ter leurs fruits. »

J’ai consta­té que les grands pro­prié­taires ter­riens avaient fui pour échap­per au régime [d’el-Assad], à l’État isla­mique ou à Barzani [pré­sident du gou­ver­ne­ment régio­nal du Kurdistan, en Irak, ndlr]. Leurs terres ont été col­lec­ti­vi­sées par le YPG/YPJ. Cela inclut quelques gigan­tesques fabriques de ciment gérées par des com­pa­gnies étran­gères turques et fran­çaises, qui employaient des tra­vailleurs syriens des régions ouest du pays. Cela fai­sait par­tie du pro­gramme d’a­ra­bi­sa­tion des régions kurdes sous le régime syrien. Il y a aus­si des vil­lages vides ; les orga­ni­sa­tions kurdes ont appe­lé les réfu­giés à ne pas fuir vers l’Europe mais à venir s’y ins­tal­ler pour deve­nir des pro­prié­taires coopé­ra­tifs de leurs propres terres et de leur propre tra­vail. Mais toutes ces expé­riences sont limi­tées. Il n’y a pas assez de gens et la guerre fra­gi­lise tout : l’embargo a stop­pé tous les inves­tis­se­ments dans les infra­struc­tures ; un per­son­nel qua­li­fié et dévoué, comme des tech­ni­ciens et ingé­nieurs volon­taires, fait défaut ; le sol est ren­du exsangue par des années de mono­cul­ture inten­sive ; les gens eux-mêmes sont, socia­le­ment et cultu­rel­le­ment, détruits… Et puis il y a des inté­rêts diver­gents au sein de la réa­li­té « kurde ». Il y a quelque temps, j’ai lu un texte sur Internet, une sorte d’ap­pel à l’ac­tion pour aider les Kurdes à se for­mer, étu­dier et mettre en pra­tique dif­fé­rents modèles de socia­li­sa­tion his­to­riques ou poli­tiques. Je ne me sou­viens plus si cela éma­nait d’un syn­di­cat socia­liste ou anar­cho-syn­di­ca­liste. Les mou­ve­ments et les struc­tures « révo­lu­tion­naires » tra­di­tion­nels consi­dèrent les évé­ne­ments du Kurdistan de loin ; ils ne sont pas com­plè­te­ment enga­gés parce que c’est un para­digme de révo­lu­tion sociale tota­le­ment nou­veau. J’ai eu connais­sance de nom­breuses cri­tiques de l’é­co­no­mie « mixte » au Rojava, du capi­ta­lisme et des inté­rêts de classe qui doivent gui­der la Révolution pour qu’elle devienne une révo­lu­tion. Il y a beau­coup de socia­listes et d’a­nar­chistes de dif­fé­rents cou­rants ou ten­dances qui parlent là-des­sus sur des forums et dans des réunions, mais très peu se rendent sur place pour tra­vailler avec eux à construire le socia­lisme. Même si les gens du Rojava n’ont pas besoin de socia­listes étran­gers pour leur apprendre ce qu’il faut faire ! Ils ont plu­tôt besoin de construire leur propre réa­li­té par et pour eux-mêmes.

Il n’y a pas plus d’é­co­no­mie socia­liste au Rojava que ce que veulent les gens qui y vivent — les coopé­ra­tives, qui fonc­tionnent comme des com­mu­nau­tés socia­listes, en sont une par­tie. Les gou­ver­ne­ments de can­tons et les orga­ni­sa­tions armées ne sont pas en mesure d’im­po­ser la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion et de l’é­co­no­mie. Ils ne peuvent pas le faire, et ne veulent pas le faire. En ayant cela en tête, on peut se faire une meilleure idée de la réa­li­té au Rojava. Il y a bien des régu­la­tions dans l’é­co­no­mie, et des pro­grammes de pla­ni­fi­ca­tion sociale ; mais si les gens per­sistent à vou­loir vivre des rela­tions capi­ta­listes, il n’existe pas tel­le­ment d’autres pos­si­bi­li­tés que l’in­ter­ven­tion péda­go­gique pour chan­ger leurs points de vue. Il y a émer­gence d’un inté­rêt coopé­ra­tif et col­lec­tif auquel la Révolution apporte un sou­tien. On n’en est qu’au début d’un pro­ces­sus d’é­du­ca­tion et de construc­tion de nou­velles rela­tions sociales. Peut-être va-t-il fal­loir encore attendre 50 années de luttes pour voir ces graines por­ter leurs fruits.

(DR)

Le mou­ve­ment kurde témoigne d’un grand res­pect pour ses mar­tyrs. Que pen­sez-vous ?

Les mar­tyrs et le mar­tyre sont par­tie pre­nante de la vie quo­ti­dienne pour le peuple kurde et les révo­lu­tion­naires. Même si cela a été per­du en Europe, au Moyen-Orient, la concep­tion phi­lo­so­phique selon laquelle les mar­tyrs ne meurent pas est vivante dans l’es­prit com­mun. Parce que les mar­tyrs ont sacri­fié leur vie pour tous ; ils se sont sacri­fiés pour la vie et la liber­té de cha­cun. C’est sacré, et c’est spi­ri­tuel car cela dépasse l’in­té­rêt maté­riel de l’in­di­vi­du. Beaucoup mani­festent leur res­pect pour les mar­tyrs en mon­trant une image d’eux dans les ras­sem­ble­ments, et les évoquent au cours de salu­ta­tions. Je sais que c’est cho­quant pour nos esprits indi­vi­dua­listes ; nous pré­fé­rons faire atten­tion à nos fesses… La notion de mar­tyr nous semble rele­ver du fana­tisme. Ce n’est pas vrai­ment la plus haute dis­tinc­tion à laquelle une per­sonne puisse pré­tendre, disons. Mais il est vrai que nos mar­tyrs ne meurent pas et que leur sang ne touche jamais terre !

Mais le Rojava est-il vrai­ment si idéal ? Avez-vous des cri­tiques à émettre sur le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire en cours ?

« Nous sommes arri­vés avec un sac rem­pli de visions idéa­listes et roman­tiques sur la Révolution : en réa­li­té, elle reste à construire. »

Aujourd’hui, en regar­dant en arrière, ça semble idéal. Mais on peut aus­si faire le constat d’une réa­li­té dif­fi­cile et de beau­coup de contra­dic­tions. On peut par­fois avoir l’im­pres­sion qu’il y a davan­tage de pro­pa­gande et de pro­jets dans l’air que de réa­li­sa­tions effec­tives. Il existe un pro­ces­sus, nour­ri d’in­ten­tions louables, mais qui ren­contre beau­coup de dif­fi­cul­tés confron­té à la réa­li­té. Notre per­cep­tion de la réa­li­té a été sou­mise à un choc au Rojava. Nous y sommes arri­vés avec un sac rem­pli de visions idéa­listes et roman­tiques sur la Révolution : en réa­li­té, elle reste à construire, si c’est ce qu’on veut, et cela implique par­fois d’ac­cep­ter que tout le monde autour de vous n’ait pas la même idée de la Révolution — quel­que­fois, les gens ne com­prennent même pas pour­quoi vous êtes venu pour com­battre. On est enga­gés dans une révo­lu­tion démo­cra­tique, au sens où per­sonne ne va impo­ser quoi que ce soit à qui­conque. Cela va tota­le­ment à l’en­contre d’une concep­tion de la révo­lu­tion impli­quant une « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat » — défi­ni­ti­ve­ment. Cette concep­tion démo­cra­tique per­met de tra­vailler avec d’autres ten­dances, sou­vent for­te­ment oppo­sées à notre concep­tion de la Révolution, ou qui ont des pra­tiques contraires à notre éthique. Oui, les gangs de Daech et de l’État turc sont des gens mau­vais, tout le monde est d’ac­cord là-des­sus, mais il existe aus­si des com­por­te­ments racistes envers les Arabes. Et il y a toutes ces « alliances cir­cons­tan­cielles » d’un jour, avec les États-Unis1En octobre 2016, les États-Unis ont ins­tal­lé une base mili­taire au Rojava. En mars 2017, l’un des cadres des YPG, Redur Khalil, confiait avoir grand espoir en Trump pour lut­ter contre Daech., avec la Russie et le régime syrien. Et cer­tains visent des posi­tions de pou­voir — comme n’im­porte où dans le monde…

Le confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique va à l’en­contre du natio­na­lisme… mais l’i­dée natio­na­liste demeure bien vivante pour la majo­ri­té du peuple kurde. Cela ne concerne pas seule­ment les droits natio­naux des Kurdes (qui doivent être res­pec­tés et défen­dus), mais des posi­tions et points de vue qui ne peuvent être impor­tés depuis les réa­li­tés et les luttes des autres. Une autre cri­tique porte sur l’u­sage oppor­tu­niste du capi­ta­lisme et de la soi-disant « éco­no­mie mixte » — mais je ne sais pas quel autre sys­tème éco­no­mique serait pos­sible dans cette situa­tion. Si je men­tionne cette cri­tique, c’est parce que nous avons des cama­rades qui insistent là-des­sus. Il est éga­le­ment impor­tant de com­prendre que l’or­ga­ni­sa­tion armée des Kurdes, issue d’une tra­di­tion sta­li­nienne, a fait l’ob­jet d’une auto­cri­tique col­lec­tive appro­fon­die. Elle est enga­gée dans un pro­ces­sus qui mène à une éthique liber­taire, grâce à l’i­dée confé­dé­rale et à la culture de la cri­tique — mais c’est un pro­ces­sus long. Et même si une large par­tie du mou­ve­ment ne se conforme plus au modèle sta­li­nien, il est encore pré­sent dans cer­taines pra­tiques — comme le goût de la hié­rar­chie ou de cer­taines pré­séances.

Avez-vous le pro­jet d’y retour­ner ?

Non, mais qui sait… La situa­tion au Rojava n’est pas confor­table, c’est une guerre dure. Il faut avoir ses propres moti­va­tions pour s’y enga­ger. J’avais besoin d’y aller pour trou­ver un hori­zon et un sens à nos luttes et nos vies mais, main­te­nant, le temps est venu pour d’autres de le faire. Nous avons besoin d’une géné­ra­tion avec de nou­velles pers­pec­tives puisque nos mou­ve­ments et nos entou­rages ont depuis long­temps per­du tout hori­zon. De nom­breux amis kurdes m’ont répé­té la même chose, dans dif­fé­rentes situa­tions : « Retourne vers ton peuple et conti­nue le même com­bat qu’i­ci. Nous n’a­vons pas besoin de mar­tyrs occi­den­taux, nous avons besoin d’une révo­lu­tion dans les pays occi­den­taux ! » Alors, main­te­nant que j’ai béné­fi­cié à titre per­son­nel de l’ap­pren­tis­sage et de l’ex­pé­rience du Rojava, il est temps de voir ce qui se passe dans nos pays occi­den­taux confron­tés à la mon­tée du racisme et du fas­cisme.

Combattant de Daech (Balkis Press / ABACA)

Pouvez-vous nous en dire plus sur les autres volon­taires inter­na­tio­naux — y avait-il par­mi eux beau­coup de femmes ?

De nom­breux étran­gers dénués d’i­dées poli­tiques, ou encore d’an­ciens mili­taires, deviennent là-bas des révo­lu­tion­naires. Il est utile de rap­pe­ler que les gens peuvent prendre conscience de ces idées une fois dans le bain de la Révolution, et qu’ils peuvent alors se battre pour elles et les répandre. Quelques femmes étran­gères viennent com­battre, mais pour ma part je n’en ai vu aucune. Mais com­pa­rée à celle des hommes, leur pro­por­tion est très faible, anec­do­tique. Il existe une femme inter­na­tio­nale mar­tyr, une mar­xiste afro-euro­péenne qui com­bat­tait dans le Bataillon inter­na­tio­nal. Et il y en a cer­tai­ne­ment beau­coup plus qui viennent de pays non-occi­den­taux : des Turques, des Arabes ou des Iraniennes, par exemple. C’est un point faible pour le fémi­nisme « blanc occi­den­tal » : il n’y a pas assez d’en­ga­ge­ment de sa part dans cette révo­lu­tion des femmes, mal­heu­reu­se­ment…

Que pen­sez-vous de la jinéo­lo­gie et du fémi­nisme ?

« La jinéo­lo­gie est en rup­ture avec la tra­di­tion du fémi­nisme libé­ral occi­den­tal. »

La science sociale de la jinéo­lo­gie démontre à quel point l’hu­ma­ni­té a per­du en rai­son de socié­tés hié­rar­chi­sées et de la rup­ture avec la vie com­mu­nau­taire — les hommes deve­nant des sol­dats, des prêtres, des tra­vailleurs, etc. — même des esclaves, d’ailleurs, qui res­taient cepen­dant maîtres de leur mai­son et de leur femme. La jinéo­lo­gie explique que l’hu­ma­ni­té a pu retrou­ver sa nature grâce à la libé­ra­tion des femmes et la vie com­mu­nau­taire. Cependant, c’est une ques­tion sur laquelle je ne suis pas vrai­ment pen­ché. C’est très com­plexe, mais très inté­res­sant à étu­dier et à dis­cu­ter. C’est une idée neuve pour l’hu­ma­ni­té. Nous avons com­pris l’Histoire comme celle de l’homme, et la socio­lo­gie comme la science sociale d’une socié­té patriar­cale. Mais aujourd’­hui, à la suite d’an­nées d’é­tude et de débats menés par l’Union des femmes libres dans les mon­tagnes, un nou­vel outil émerge qui per­met de com­prendre l’é­vo­lu­tion du pou­voir dans l’Histoire — et le rôle tenu par les femmes. La jinéo­lo­gie est un outil de libé­ra­tion parce que l’Histoire est aus­si l’his­toire de la résis­tance des femmes, que nous devons connaître et apprendre. La jinéo­lo­gie est en rup­ture avec la tra­di­tion du fémi­nisme libé­ral occi­den­tal. Celles et ceux qui s’ins­pirent de la jinéo­lo­gie sont en rup­ture avec le fémi­nisme occi­den­tal parce que, pour elles et eux, la jinéo­lo­gie va bien plus loin dans son ana­lyse : elle n’est pas par­tiale et ne com­porte pas de ten­dances, inter­pré­ta­tions dif­fé­rentes ou groupes d’in­té­rêts — elle est inté­grale et uni­ver­selle.

Un autre fac­teur impor­tant : la jinéo­lo­gie est mise en pra­tique par des orga­ni­sa­tions de femmes auto­nomes et par l’en­tre­mise de la codé­lé­ga­tion dans la ges­tion poli­tique et admi­nis­tra­tive des com­mu­nau­tés. C’est une réelle pra­tique sociale, pas la thèse de quelque intel­lec­tuelle bour­geoise ou le style de vie de jeunes hédo­nistes. La jinéo­lo­gie et le mou­ve­ment des femmes kurdes au Rojava cri­tiquent ain­si le fémi­nisme occi­den­tal parce qu’il s’est construit au sein de la moder­ni­té et du posi­ti­visme, parce qu’il a rom­pu les liens avec la vie com­mu­nau­taire pour deve­nir indi­vi­dua­liste. Je pense que la jinéo­lo­gie est un bon outil, à même de pro­vo­quer une restruc­tu­ra­tion du fémi­nisme occi­den­tal — libé­ral et radi­cal —, en par­ti­cu­lier parce qu’au­cune idée nou­velle n’est appa­rue dans les der­nières décen­nies sur les femmes et la Révolution. On a des cama­rades fémi­nistes révo­lu­tion­naires, mais le fémi­nisme lui-même n’est plus révo­lu­tion­naire. C’est la pra­tique réelle qui est révo­lu­tion­naire, bien plus que les idées ou l’es­thé­tique. À cela, il faut ajou­ter que le Mouvement des femmes libres du Kurdistan témoigne d’une conscience poli­tique bien supé­rieure, dans l’a­na­lyse radi­cale qu’il fait de la civi­li­sa­tion hié­rar­chique et de la domi­na­tion mas­cu­line, que les hommes du Mouvement. Et c’est grâce à l’é­tude de la jinéo­lo­gie et à l’exemple de la gué­rilla menée par les femmes kurdes. Cependant, le mou­ve­ment des femmes kurdes doit apprendre davan­tage du fémi­nisme moderne, spé­cia­le­ment en ce qui concerne l’in­di­vi­dua­li­té et la libé­ra­tion sexuelle. Il existe une répres­sion sociale dans ce domaine, car, je crois, les hommes comme les femmes ont eu à construire une orga­ni­sa­tion mili­taire révo­lu­tion­naire qui devait se défendre contre les inté­rêts indi­vi­duels et la domi­na­tion sexuelle au Moyen-Orient. Mais dans cer­taines situa­tions, selon moi et avec tout le res­pect que je leur dois, eux comme elles repro­duisent des tabous reli­gieux du Moyen-Orient en matière de corps et de sexe.


Le texte ori­gi­nal a paru sur le site Rojavan Puolesta, sous le titre « Experiences in Rojava. Interview with an anar­chist YPG volun­teer » — tra­duc­tion réa­li­sée par Jean Ganesh pour Ballast.
Photographie de ban­nière : Flickr offi­ciel du YPG, Kurdishstruggle ; pho­to­gra­phie de vignette : Giuseppe Cacace/AFP/Getty Images.


REBONDS

☰ Lire notre tra­duc­tion « De retour de la révo­lu­tion du Rojava », mars 2017
☰ Lire notre article « Une coopé­ra­tive de femmes au Rojava »Hawzhin Azeez, jan­vier 2017
☰ Lire notre entre­tien avec David Graeber : « Nos ins­ti­tu­tions sont anti­dé­mo­cra­tiques », décembre 2015
☰ Lire notre article « Bookchin : éco­lo­gie radi­cale et muni­ci­pa­lisme liber­taire », Adeline Baldacchino, octobre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Abbas Fahdel : « En Irak, encore dix ans de chaos », sep­tembre 2015

NOTES   [ + ]

1.En octobre 2016, les États-Unis ont ins­tal­lé une base mili­taire au Rojava. En mars 2017, l’un des cadres des YPG, Redur Khalil, confiait avoir grand espoir en Trump pour lut­ter contre Daech.
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