Luttes animales et luttes sociales


Série « Luttes animales, luttes sociales »

La ques­tion ani­male s’est impo­sée dans le débat fran­çais : simple constat. Des vidéos clan­des­tines explosent au grand jour, des éle­vages sont condam­nés pour mau­vais trai­te­ment, des marches sont orga­ni­sées pour récla­mer la fer­me­ture des abat­toirs, les livres sur le sujet ne se comptent plus. Un grand quo­ti­dien le notait : les ani­maux étaient pré­sents « dans la qua­si-tota­li­té des pro­grammes des can­di­dats » de la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle. Un par­ti dit « ani­ma­liste » a même vu le jour en 2016, atti­rant à lui un demi-mil­lion de voix seule­ment trois ans plus tard. Le gou­ver­ne­ment met­tait alors en place une cel­lule de gen­dar­me­rie entiè­re­ment dédiée à la répres­sion des lan­ceurs d’a­lerte. Cet inté­rêt n’est pour­tant pas nou­veau. Du moins pour qui suit l’his­toire du mou­ve­ment socia­liste, qu’il s’a­vance sous les cou­leurs de l’a­nar­chisme, de la social-démo­cra­tie ou du com­mu­nisme. Depuis ses ori­gines, la ques­tion ani­male irrigue — certes à la marge — ses réflexions et même ses pra­tiques. « Que la jus­tice ne puisse plus se for­mu­ler sans faire cas des ani­maux » : c’est à quoi invite cet article, pre­mier volet intro­duc­tif d’une série tout entière consa­crée aux luttes ani­males et sociales. ☰ Par Roméo Bondon


La parole est à Angela Davis. Elle l’as­sure : la cause ani­male sera « l’une des com­po­santes de la pers­pec­tive révo­lu­tion­naire » à venir. L’assertion, enten­due dans la cap­ta­tion qui a été faite d’une confé­rence don­née voi­ci dix ans, a pu sur­prendre alors. Celle qui fut et reste une figure du mou­ve­ment de libé­ra­tion noir aux États-Unis fai­sait géné­ra­le­ment peu cas de son régime ali­men­taire ou de ses posi­tions ani­ma­listes : pour­tant, ce jour, les ani­maux s’in­sèrent dans un dis­cours por­tant sur la révo­lu­tion. C’est un fatras de sabots et de palmes et de pattes que l’on entend. On serait tou­te­fois en droit d’ap­por­ter une nuance : la cause ani­male est déjà l’une des com­po­santes de la pers­pec­tive révo­lu­tion­naire. Bien plus, elle l’est depuis long­temps — quoique de façon mino­ri­taire. Des mots d’Angela Davis et de leur actua­li­sa­tion his­to­rique dérivent deux pro­po­si­tions. La pre­mière est qu’il n’est plus pos­sible d’en­vi­sa­ger l’his­toire de la cause ani­male sans faire une place pour la pen­sée socia­liste. La seconde, que cette même pen­sée socia­liste ne peut plus s’en­vi­sa­ger sans qu’elle prenne en compte ce qu’il est désor­mais com­mun d’ap­pe­ler « le vivant ».

Nous enten­dons par socia­lisme cet idéal d’or­ga­ni­sa­tion social qui s’est consti­tué au XIXe siècle en oppo­si­tion au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Communisme (mar­xiste ou non), anar­chisme (et ses divers cou­rants) et réfor­misme social (social-démo­cra­tie) en sont tous trois issus. Allons jus­qu’à l’os et gar­dons-en ses termes cen­traux : éga­li­té et jus­tice. Comment nier aux ani­maux ces prin­cipes qui nous animent ? Nous ne sommes pas les pre­miers à poser la ques­tion. Ainsi ne se lasse-t-on pas de rap­por­ter les mots du géo­graphe Élisée Reclus, les mieux à même, sûre­ment, de des­si­ner une ligne de conduite que l’on se doit de tenir pour avan­cer l’hypothèse d’un socia­lisme fai­sant la part belle aux ani­maux. « Si nous devions réa­li­ser le bon­heur de tous ceux qui portent figure humaine et des­ti­ner à la mort tous nos sem­blables qui portent museau et ne dif­fèrent de nous que par un angle facial moins ouvert, nous n’aurions cer­tai­ne­ment pas réa­li­sé notre idéal. Pour ma part, j’embrasse aus­si les ani­maux dans mon affec­tion de soli­da­ri­té socia­liste1. » Un socia­lisme pour tout ce qui vit et sent, donc, à rebours d’un mar­xisme pro­duc­ti­viste — entiè­re­ment tour­né vers l’hu­main et ses réa­li­sa­tions — comme d’un ani­ma­lisme volon­tiers libé­ral, par­fois misan­thrope et sou­vent bour­geois. Cette posi­tion tierce, de plus en plus bruyante, n’est, on l’a dit, pas nou­velle. Voici près de cent cin­quante années qu’elle est développée.

Écoutons l’é­cho qui résonne d’un siècle à l’autre.

« Un socia­lisme pour tout ce qui vit et sent, donc, à rebours d’un mar­xisme pro­duc­ti­viste — entiè­re­ment tour­né vers l’hu­main et ses réa­li­sa­tions — comme d’un ani­ma­lisme volon­tiers libéral. »

Il y a d’abord un inves­tis­se­ment dans la cause socia­liste qui trans­cende les bar­rières d’espèces, ou du moins les ques­tionne ; il y a, aus­si, des argu­ments proches, où les intui­tions se sont vues ren­for­cées par les concepts ; il y a, enfin, des stra­té­gies com­munes, qui vont se géné­ra­li­sant. Ainsi, mal­gré l’écart des années, des pra­tiques simi­laires éma­nant de la pra­tique anar­chiste, réfor­miste ou col­lec­ti­viste ont été mises en œuvre pour défendre les ani­maux d’un siècle à un autre. D’une facul­té pari­sienne à quelque abat­toir de Russie, des forêts picardes aux « por­co­po­lis2 » éta­su­niennes, explo­rons quelques-unes de ces correspondances.

Rendre visible l’insupportable

En ce jour de l’an­née 1892, celui qui règne sur les lettres russes depuis les œuvres que l’on sait n’é­crit plus que de longues nou­velles. Son bas­cu­le­ment cer­tain vers les prin­cipes de pre­miers chré­tiens l’a emme­né loin de l’in­tel­li­gent­sia de son pays. Seul, il médite. Ses réflexions morales le conduisent à reje­ter la vio­lence, celle envers les humains, d’a­bord, mais aus­si celle envers les bêtes. Il sem­ble­rait que ces­ser de tuer ces der­nières rédui­raient les risques de s’en prendre aux pre­miers. Ce jour de l’an­née 1892, Tolstoï veut voir.

[William Hawkins]

Voir ce que les ani­maux subissent chaque jour dans les tous proches abat­toirs, eux qui sont construits « de façon à ce que les ani­maux abat­tus souffrent le moins pos­sible3 ». Voir, donc, pour ensuite dire — aus­si­tôt écrit, une revue accueille­ra son témoi­gnage. Ce désir pro­cède chez l’é­cri­vain d’un rai­son­ne­ment éthique l’ayant conduit à adop­ter un régime végé­ta­rien. Toutefois, l’abs­ti­nence lui paraît encore trop abs­traite. Il convient de se figu­rer : « si on mange de la viande, il faut voir aus­si com­ment on l’a­bat », explique-t-il à un ami. Et tant que d’autres conti­nuent de le faire, il importe de ne pas fer­mer les yeux.

La scène se déroule dans la ville de Toula, située à 200 kilo­mètres à l’est de Moscou. Tolstoï gagne seul les abat­toirs, par deux fois. Il décrit les bâti­ments, les hommes qui y offi­cient et, sur­tout, l’« odeur fade de sang chaud » qui imprègne les lieux. Il y a des che­vaux qui tirent des char­rettes pleines de bœufs, qu’ils soient morts ou bien vivants. Autour, on dis­cute des prix sans se sou­cier des ani­maux ni de cet étrange obser­va­teur. Tolstoï entre dans le bâti­ment et dépeint minu­tieu­se­ment la tue­rie, le sang recueilli dans une bas­sine, la découpe de la peau et des chairs mises à nu. Les des­crip­tions se suc­cèdent jus­qu’à la nau­sée. À l’is­sue de cette jour­née, l’é­cri­vain com­mente : « [on] ne peut pas ne pas cau­ser de souf­france aux ani­maux, par ce simple fait qu’[on] les mange ». Néanmoins, il ne dénonce pas ; c’est le che­min vers une vie bonne qu’il pour­suit. Et, pour que celle-ci advienne, c’est « la sobrié­té » qui doit s’imposer.

*

« La camé­ra a lar­ge­ment rem­pla­cé la plume et s’infiltre à son tour der­rière les murs opaques des abat­toirs comme pour mieux en per­cer la coque. »

Rendre visible n’implique plus seule­ment de décrire, mais sur­tout de dévoi­ler. Littéralement, d’expo­ser à la vue. Tolstoï, comme un peu plus tard le liber­taire Reclus ou le roman­cier socia­liste Upton Sinclair, ont usé des moyens de leur temps — le récit, la polé­mique jour­na­lis­tique, le feuille­ton. Les mots devaient sug­gé­rer les odeurs et les sons pour que des images soient figu­rées. Aujourd’hui, la camé­ra a lar­ge­ment rem­pla­cé la plume et s’infiltre à son tour der­rière les murs opaques des abat­toirs comme pour mieux en per­cer la coque.

Viennent sans doute à l’es­prit quelques séquences qui s’y ont impré­gnées : le refus répé­té d’un veau, pris en étau entre deux murs pour qu’il marche avec allant vers la tue­rie ; des cochons en nombre, gisant les uns sur les autres, hale­tant, le regard inerte ; des oies entas­sées, dont les palmes ne fou­le­ront que des grilles dans l’at­tente du gavage puis de l’a­bat­tage. Ces extraits ont pour la plu­part été enre­gis­trés clan­des­ti­ne­ment au sein d’a­bat­toirs dont le fonc­tion­ne­ment ne res­pec­tait pas les règles édic­tées pour garan­tir un introu­vable « bien-être ani­mal ». L214, la prin­ci­pale asso­cia­tion qui mène ces actions et dif­fuse les images récu­pé­rées, entend sen­si­bi­li­ser le plus grand nombre et ain­si faire pres­sion sur les déci­sions poli­tiques à même de régle­men­ter de manière plus dras­tique les acti­vi­tés exploi­tant des ani­maux. En somme, mon­trer l’in­vi­sible et faire entendre l’i­nau­dible pour contraindre la réac­tion. Toutefois, si les motifs étaient dif­fé­rents, l’in­tru­sion de camé­ras au sein d’a­bat­toirs a une his­toire. Il y a eu des pré­cé­dents — Le Sang des bêtes (1949) de Georges Franju est l’un d’eux — et, si on les connaît moins, des épi­gones méritent atten­tion. Parmi ces der­niers, un essai, entre docu­men­taire et fic­tion : Gorge cœur ventre (2016), de Maud Alpi.

Sans détour, la réa­li­sa­trice affir­mait dans un entre­tien : « La bou­ve­rie d’un abat­toir est un défi­lé de condam­nés » – condam­nés dont il convient de prendre la défense. Son film nous montre un employé inté­ri­maire, un chien qui le suit en tous lieux et, sur­tout, des cen­taines de vaches de réforme conduites jus­qu’au mata­dor à coups de décharge dans les flancs. Le jeune homme s’ar­rose d’une eau qu’il a d’a­bord appor­té aux bêtes, elles qu’il sait pour­tant sur le point d’être abat­tues ; le chien jappe en rythme des chaînes qui cli­quettent ; les vaches rechignent, renâclent, mais finissent par pas­ser le por­tique final. Les images donnent à voir une rési­gna­tion par­ta­gée par les humains et les ani­maux qu’ils élèvent, rési­gna­tion qui, par­fois, est secouée à deux mains ou deux pattes pour que le cours des choses s’infléchisse.

Entraver et combattre

Quittons la bour­gade indus­trieuse de Toula et ses abat­toirs pour un cos­su café pari­sien. Assis à une table, un homme se gausse à la lec­ture des pre­mières pages du Gaulois, feuille concur­rente du Figaro et fidè­le­ment bona­par­tiste. L’homme se gausse, oui, car il vient de ter­mi­ner l’entrefilet qui s’y est glis­sé à pro­pos d’un « scan­dale au Collège de France ». Lisons par-des­sus son épaule avant qu’il ne froisse puis jette son journal.

[William Hawkins]

Coincée entre un article sur les rela­tions entre l’Allemagne et le Vatican et un autre reve­nant sur les der­nières nou­velles par­le­men­taires en France, l’affaire est expé­diée en quelques lignes. Il s’agit d’une expé­rience à but médi­cal menée dans l’amphithéâtre d’une ins­ti­tu­tion de la capi­tale devant un par­terre d’étudiants et de badauds. Un pro­fes­seur s’est pro­po­sé de dis­sé­quer un ani­mal pour le bien de la science. L’animal est bruyant ; le pro­fes­seur se met en tête de lui cou­per les cordes vocales — c’est qu’il entend le dépe­cer bien tran­quille­ment. « Alors, une jeune femme très élé­gante, que la gen­tillesse du pauvre singe avait sans doute gagné à sa cause, se leva et appli­qua un coup d’ombrelle très éner­gi­que­ment sur le nez de l’honorable M. Brown-Séquard4. »

Un scan­dale, donc.

Le pro­fes­seur est outré — « vieille folle » lance-t-il à son assaillante — et la jeune femme, elle, est emme­née au com­mis­sa­riat du quar­tier. On lui demande d’expliquer son geste : il s’agit sim­ple­ment de l’application de la loi, répond-elle. Il est vrai que la loi com­mence à s’emparer de ce sujet. Quelques années plus tôt, une pro­po­si­tion a été adop­tée pour limi­ter la mal­trai­tance à l’égard des ani­maux domes­tiques. Quelques années plus tard, un de ses textes nous éclaire sur l’argumentaire de l’assaillante et le contexte dans lequel elle a opé­ré : « Au nom des prin­cipes que le XIXe siècle s’honorera d’avoir sou­te­nus et affir­més, on doit comp­ter le droit des ani­maux5 ». 

« Au nom des prin­cipes que le XIXe siècle s’honorera d’avoir sou­te­nus et affir­més, on doit comp­ter le droit des ani­maux. »

Le XIXe siècle est celui qui consacre la méthode expé­ri­men­tale dans la conduite de la science et qui légi­time les expé­riences sur les corps morts ou vivants des ani­maux, oui, mais c’est aus­si celui des pre­mières actions directes au nom de ces der­niers. Les coups d’ombrelle de Marie Huot ne doivent pas cacher les rai­sons pro­fondes de son geste ni son impor­tance his­to­rique : la créa­tion de la Ligue contre la vivi­sec­tion qu’elle dirige et dans le cadre de laquelle elle inter­vient signe ain­si « le pas­sage d’une pro­tec­tion léga­liste des ani­maux à une défense plus active6 ». Dans le texte pré­cé­dem­ment cité, elle déplore que la légis­la­tion de son temps ne consi­dère l’animal que comme « une chose en pro­prié­té et non comme un indi­vi­du et un être sen­tant7 ».

Si l’homme der­rière lequel on se tient, dans ce café pari­sien, lais­sait son Gaulois pour lui pré­fé­rer La Revue socia­liste, pas de doute qu’il rirait plus fort encore — et avec lui non seule­ment le camp des conser­va­teurs, mais aus­si des pro­gres­sistes de tous bords. Et pour cause : si les mots de Marie Huot trouvent aujourd’hui une actua­li­té éton­nante, l’époque qui fut la sienne était bien loin de pou­voir les accueillir. Un peu de patience, néan­moins. Les décen­nies sui­vantes seront plus à même de faire une place à l’action directe en faveur des animaux.

*

Montons dans une voi­ture, non plus mue par la vapeur mais par l’électricité, et gagnons les forêts doma­niales qui entourent la ville de Compiègne. Un siècle et demi nous sépare des coups d’ombrelle et, pour­tant, on conti­nue de s’interposer pour inter­rompre une acti­vi­té que l’on dénonce au nom du res­pect des ani­maux. On le fait même avec plus d’organisation et d’énergie que jamais.

Si la chasse mobi­lise contre elle depuis des décen­nies, les années 2010 ont été l’objet d’un reflux de la contes­ta­tion, notam­ment la véne­rie, sa forme la plus spec­ta­cu­laire mais aus­si celle qui paraît la plus archaïque à beau­coup. À Compiègne, bas­tion de l’association Abolissons la véne­rie aujourd’hui (AVA), cela fait plu­sieurs années que chaque chasse à courre est sur­veillée, fil­mée puis dif­fu­sée sur Internet. En ce jour de novembre 2021, des coups de trompe se font entendre dans les bois ; un cerf a été levé et les mili­tants et les mili­tantes pré­sents entendent bien ne pas le lais­ser aux chas­seurs et à leurs chiens. Là, comme un siècle aupa­ra­vant, on oppose son corps à une pra­tique que l’on dénonce. On le fait pour des rai­sons diverses : il y en a qui ne sup­portent pas de consta­ter l’accaparement des forêts de leur com­mune ; d’autres qui contestent cette chasse-ci ou bien toutes les chasses ; d’autres encore pour qui la pra­tique, hau­te­ment hié­rar­chi­sée, est une résur­gence aris­to­cra­tique ou une relique bour­geoise qu’il convient de défaire au nom de la lutte des classes.

[William Hawkins]

Se retirer pour accueillir

Depuis les bois, mar­chons quelques jours ou bien enfour­chons une bicy­clette pour faire le tra­jet sur deux roues. Non loin de ces forêts picardes qu’agite une « guerre8 » pour que per­dure ou péri­clite la chasse à courre, se trouve la colo­nie végé­ta­lienne et liber­taire de Bascon. Bien sûr, aujourd’hui il n’en est rien ; mais un nou­veau bond tem­po­rel d’une cen­taine d’années nous intro­duit auprès de Georges Butaud, Louis Rimbault et Sophie Zaïkowska au sein d’une sin­gu­lière communauté.

Après quelques ten­ta­tives avor­tées, une mai­son inha­bi­tée avec quelques dépen­dances échoit à un groupe d’une dizaine de cama­rades pour qu’un « milieu libre » puisse s’y déve­lop­per. Quelques années encore seront néces­saire à ce que l’expérience prenne sa forme finale. C’est l’automne 1911 et une annonce paraît dans la presse anar­chiste : « [N]ous sommes simples, végé­ta­riens, abs­ti­nents et nous fon­dons notre espoir de vie com­mu­niste sur le déve­lop­pe­ment de la conscience, du sen­ti­ment, de la volon­té, du cou­rage, de l’initiative indi­vi­duelle et la non-vio­lence entre cama­rades9. » Les moyens de sub­ve­nir aux besoins sont som­maires : du maraî­chage pour se nour­rir et un peu d’artisanat pour com­plé­ter les besoins essen­tiels. La ten­ta­tive, de nou­veau, sera de courte durée. Des répliques tou­te­fois émer­ge­ront les décen­nies sui­vantes, selon des formes dif­fé­rentes, se cen­trant de plus en plus sur le mode de vie — végé­ta­rien et natu­riste — et de moins en moins sur le poten­tiel de libé­ra­tion y résidant.

« Ce ne sont pas les vic­times qu’on dit, non, car les ani­maux résistent. Seulement, on ne peut ou ne veut pas le voir. »

Au-delà des vicis­si­tudes de l’expérience, ce qui doit rete­nir l’attention sont les prin­cipes défen­dus et l’extrême rigueur qui les accom­pagne. Il s’agit, selon les mots de Louis Rimbault, de faire la chasse aux « faux besoins » qui contraignent et assou­pissent les tra­vailleurs et les tra­vailleuses. Parmi eux, et non des moindres, la viande. L’un des traits fré­quem­ment repro­chés aux mili­tants et théo­ri­ciens ani­ma­listes actuels — où sont donc pas­sés les ani­maux ? — était en germe déjà chez ces anar­chistes indi­vi­dua­listes et végé­ta­riens d’avant-guerre. Si le but (réfor­mer les modes de vie) et les moyens pour l’atteindre (se mettre à l’écart ou, pour employer les mots de l’époque, en-dehors de la socié­té capi­ta­liste) sont proches de la mise en œuvre contem­po­raine de sanc­tuaires et refuges anti­spé­cistes, une évo­lu­tion fon­da­men­tale s’est insé­rée entre temps : les ani­maux sont désor­mais au centre de la démarche, là où, aupa­ra­vant, ils étaient absents non seule­ment des repas mais aus­si du quotidien10.

*

L’omniprésence des ani­maux : voi­là ce qui frap­pe­rait tout curieux allant voir ces sanc­tuaires qui recueillent bêtes réfor­mées, de labo­ra­toire ou sim­ple­ment aban­don­nées. C’est, du moins, ce qui sai­sit à l’ap­proche de l’un d’eux, situé en retrait d’un vil­lage de l’Est de la France. Le ter­rain que l’on foule est vaste. Une rivière bor­dée de peu­pliers et de frênes le tra­verse. Vaches, bœufs, chèvres, mou­tons, poules, oies, chiens et cochons se par­tagent l’es­pace. Il y a quelques humains, aus­si. Un mobile home duquel pend un dra­peau frap­pé d’une étoile paraît esseu­lé au milieu de ces êtres-là. Ils sont deux et ont construit, avec l’aide de béné­voles, des abreu­voirs, des clô­tures, des auvents, des abris, ain­si qu’une infir­me­rie. Il a fal­lu apprendre sur le tas les rela­tions entre les espèces repré­sen­tées, et res­pec­ter les bar­rières que ces dif­fé­rences imposent. Les uns sont crain­tifs, fuyants et sau­vages, tan­dis que d’autres donnent des coups de corne en tour­nant sim­ple­ment la tête — au risque d’empaler ce qui se tient trop près.

Ils sont deux et se disent volon­tiers anar­chistes en même temps qu’an­tis­pé­cistes. Si devant leur abné­ga­tion des mots gran­di­lo­quents vous viennent en tête, ils les balaye­ront d’un revers de la main : la cause mérite un tel inves­tis­se­ment. Au diable les pour­suites, la sur­veillance, la pri­son qui menace. Foin d’hé­roïsme ou de toute valo­ri­sa­tion per­son­nelle. Ce qui compte, ce sont les ani­maux, ces cama­rades, ces alliés, ces com­pa­gnons et ces com­plices. Ce ne sont pas les vic­times qu’on dit, non, car les ani­maux résistent. Seulement, on ne peut ou ne veut pas le voir.

[William Hawkins]

Les détails théo­riques et judi­ciaires de l’une tranchent avec le franc-par­ler de l’un. Un refuge, c’est un tra­vail immense et quo­ti­dien. L’isolement est grand vis-à-vis du milieu mili­tant comme de la bataille média­tique. Pourtant, pour celle et celui qui agissent en ces lieux, c’est là où il faut être. Avec les ani­maux. Loin d’en faire une cause auto­nome, qui légi­ti­me­rait une com­pro­mis­sion que d’au­cuns appellent de leurs vœux avec le sys­tème éco­no­mique domi­nant, ils et elles sont sou­cieux d’in­té­grer cette lutte avec l’en­semble des causes éman­ci­pa­trice, dans un même élan d’af­fran­chis­se­ment géné­ra­li­sé. 269 Libération ani­male s’en explique ain­si dans un entre­tien : « Le socia­lisme, c’est se sou­cier col­lec­ti­ve­ment du sort de cha­cun, orga­ni­ser socia­le­ment la soli­da­ri­té de tous pour cha­cun, deman­der à cha­cun selon ses capa­ci­tés, accor­der à cha­cun selon ses besoins. Bien évi­dem­ment, lier les deux idéo­lo­gies implique d’adopter la vision d’un socia­lisme qui se situe au-delà de la socié­té stric­te­ment humaine ». 

Le socialisme aux vivants

En dehors de toute exploi­ta­tion ou bien en prise directe avec une indus­trie agro-ali­men­taire mor­ti­fère, dans les bois comme au sein des abat­toirs, à l’aide des mots ou des images, quels que soient les argu­ments et les moyens employés, des ponts peuvent être jetés entre notre jeune siècle et les pré­cé­dents quant à la prise en charge poli­tique des ani­maux. Les quelques phrases adres­sées par Reclus à son ami Richard Heath, citée au seuil de cette contri­bu­tion, ont eu une pos­té­ri­té éton­nante. Si l’é­lar­gis­se­ment de la soli­da­ri­té à ce qui n’est pas humain est une idée déjà ancienne, cer­taines pro­po­si­tions contem­po­raines la déploient et la sys­té­ma­tisent. Parmi celles-ci, comp­tons le pro­jet de pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique et com­mu­niste éla­bo­ré par le géo­graphe Andreas Malm, ou la pers­pec­tive cri­tique qui engage à recon­naître une même condi­tion ter­restre à tout ce qui vit, tra­vaillée, entre autres, par l’a­gro­nome Léna Balaud et le phi­lo­sophe Antoine Chopot. Pour mar­gi­nales que soient encore les voix les rejoi­gnant, elles trouvent une place de plus en plus assu­mée au sein des pro­po­si­tions poli­tiques anti­ca­pi­ta­listes actuelles.

*

Repartons près de Toula, pour une der­nière pro­me­nade auprès du vieil écrivain.

Tolstoï savait les raille­ries dont il ferait l’objet après avoir renié ce « plai­sir cruel » qu’est la chasse. Mais, loin de s’en émou­voir, il igno­ra ses détrac­teurs et leur pré­fé­ra les géné­ra­tions sui­vantes. Il dédie ain­si son texte à un public tout autre ses anciens cama­rades de tue­rie : « ce n’est pas aux hommes que je m’adresse, c’est aux jeunes gens dont la conscience parle encore, sus­cep­tible de s’élargir ; aux jeunes gens qui sont assez cou­ra­geux pour juger les opi­nions adop­tées, et au besoin les modi­fiées, même s’il en résul­tait l’obligation d’abandonner une dis­trac­tion favo­rite11 ». La jeu­nesse de son temps n’a, semble-t-il, que peu prê­té l’oreille aux recom­man­da­tions du vieil homme. Gageons que celle d’aujourd’hui sau­ra s’en sai­sir autre­ment plus mas­si­ve­ment : que la jus­tice ne puisse plus se for­mu­ler sans faire cas des animaux.



Ce texte, amen­dé, figu­re­ra dans un livre col­lec­tif à paraître aux édi­tions La Découverte.
Illustrations de ban­nière et de vignette : William Hawkins. 


  1. Lettre à Richard Heath, 1884.
  2. L’expression est uti­li­sée par Élisée Reclus pour décrire les villes nord-amé­ri­caines où l’élevage indus­triel s’impose à la fin du XIXe siècle, notam­ment Chicago et Cincinnati. Pour plus de pré­ci­sions, voir Roméo Bondon, Le Bestiaire liber­taire d’Élisée Reclus, Atelier de créa­tion liber­taire, 2020.
  3. Léon Tolstoï, « La pre­mière étape », 1892, repro­duit dans Roméo Bondon et Elias Boisjean (dir.), Cause ani­male, luttes sociales, Le Passager clan­des­tin, 2021.
  4. « Un scan­dale au Collège de France », Le Gaulois, 23 mai 1883.
  5. Marie Huot, « Le droit des ani­maux », La Revue Socialiste, 1887, repro­duit dans Roméo Bondon et Elias Boisjean (dir.), op. cit.
  6. Jérôme Ségal, Animal radi­cal — Histoire et socio­lo­gie de l’antispécisme, Lux, 2020.
  7. Marie Huot, art. cit.
  8. Selon l’expression de l’anthropologue Charles Stépanoff, « La forêt est en guerre. Enquête sur le conflit autour de la chasse à courre », Terrains, 2020 [en ligne].
  9. Cité dans Tony Legendre, Expérience de vie com­mu­nau­taire anar­chiste en France, Les Éditions liber­taires, 2006.
  10. Voir par exemple Léonard Perrin, « Vers la libé­ra­tion ani­male », Ballast, n° 7, 2019.
  11. « La chasse », Plaisirs cruels, 1895, repro­duit dans Roméo Bondon et Elias Boisjean (dir.), op. cit.

REBONDS

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☰ Lire notre entre­tien avec Jean-Marc Gancille : « Sixième extinc­tion de masse et inéga­li­tés sociales sont liées », novembre 2020
☰ Lire notre entre­tien avec Jérôme Segal : « Qui sont les ani­maux ? », avril 2020
☰ Lire notre entre­tien avec Dalila Awada : « Si la jus­tice exclut les ani­maux, elle demeure par­tielle », décembre 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Pierre Rigaux : « Gagner contre la chasse », sep­tembre 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Sue Donaldson et Will Kymlicka : « Zoopolis — Penser une socié­té sans exploi­ta­tion ani­male », octobre 2018

Roméo Bondon

Étudiant en géographie, historien amateur et amateur d'histoires. Il a publié Le Bestiaire libertaire d’Élisée Reclus (ACL, 2020) et a coordonné avec Elias Boisjean Cause animale, luttes sociales (Le Passager clandestin, 2021).

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